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LA MORT : Mon ironie dépasse toutes les autres ! (Lithographie)
lointaine soutenue sans répit par ceux qui combattaient pour le salut de tous.
La correspondance de Redon avec Ari, demeure éminemment suggestive de cet état d'âme. Que de force de caractère dans ces encouragements virils donnés au jeune soldat qui se bat! Mais que d’effusions aussi d'une tendresse infinie, qui cherche à se contenir, et voudrait se voiler sous l’apparent souci de menus détails matériels. Elle éclate à chaque ligne écrite par le père à son fils dans lequel il revit, devenu un homme à son tour et de plus un héros qu'il admire. Enfin combien de hautes pensées sur l’heure présente, et pour l'issue finale quelle confiance soutenue par une inaltérable droiture : «Les idées font d'invincibles bataillons (1) ».
Après les premières semaines d’alternative, on avait renoncé à la croyance dans un dénouement proche, si sanglant dût-il être. On supputa ensuite des mois, et c'était des années qu'il fallait compter ! Alors par degrés s'imposa l'acceptation résignée d'une lutte démesurément longue, dont on ne pouvait prévoir, même par approximation, la date ultime.
Et l'existence se continua dans la vibration quotidienne des communiqués, l'attente sans fin avec l'intermittente consolation des lettres du cher combattant. Puis ce furent les permissions, la joie ardente et presque folle de se revoir, hélas! trop vite passée, et dès l’arrivée même obnubilée déjà par la poignante pensée du prochain départ. Ainsi vécut Redon, se réfugiant dans le travail de son art, seul consolateur possible. Parfois, malgré tout, en ses moments de rêverie, lui souriait l'espoir intime du retour de son fils sain et sauf, à l'heure glorieuse de la France enfin délivrée et triomphante! Cette double joie, si profondément méritée, il ne devait pas l'avoir.
__ Au commencement de 1916, après une période longue sans nouvelles d'Ari, son père allait voir une famille amie, où 1l pensait recueillir sur lui au moins quelques renseignements indirects. La saison était inclémente, il prit alors un refroidissement et dut s'aliter. Le mal qui ne paraissait point inquiétant d'abord, ne tarda pas à s'aggraver. Malgré son âge avancé, il avait alors soixante-seize ans, telle était la
(1) Lettre d'Od. R. à son fils (Bièvres, 10 juillet 1915).
robustesse de sa constitution, qu'elle résista assez longtemps, même avec des intermittences de relèvement. Puis de quels soins attentifs et inlassés n'était-il pas entouré par celle qui fut la compagne de toute sa vie, et que secondaient en outre de fidèles amis. Mais vainement, — et le 6 juillet sans que son fils, appelé en hâte du front, pût recevoir son suprême adieu, il s'éteignait doucement.
Malgré les anxiétés de l'heure si tourmentée, ce fut une foule nombreuse qui voulut lui rendre le témoignage d'une haute estime et d’une admiration sincère (1). De tels sentiments s’avivaient encore, pour ceux qui l'avaient approché de près, d’un intime regret au profond de leur cœur, tant étaient forts les liens d'affection par lesquels il avait su les attacher et les retenir à sa personne...
Au sommet d'une colline dominant, sous le ciel clair, les campagnes pondérées de l'Ile-de-France, s'étend le modeste cimetière de Bièvres. C'est dans ce dernier asile calme et solitaire que, son existence achevée, mais son œuvre lui survivant, repose l’homme, l'artiste et le penseur
que fut Odilon Redon.
(1) Les obsèques de Redon eurent lieu à Paris, dans l’église Saint-Charles-de-Monceau, puis son corps fut transporté ensuite à Bièvres pour l’inhumation.
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Nous avons vu les faits qui composent la trame vitale de Redon. Elle apparaît en somme d'une grande simplicité, sans que surgisse aucun événement particulièrement dramatique ou extraordinaire.
Mais est-ce bien là l'homme tout entier ? N’existe-t-1l pas aussi une sphère intérieure, où se meuvent librement nos aspirations secrètes, et qu'anime le sentiment des activités que nous aurions souhaitées ? Ce rêve qui se réaliserait sans les obstacles incessants et divers du monde matériel, ne doit-il pas compter au fond, comme le vrai but pour lequel chacun de nous avait été essentiellement créé? Or, cette vie cachée, on peut dire que Redon l'a intensément vécue. Recueillons-en de lui-même le conscient témoignage : « C'est dans la solitude que l'artiste se sent vivre énergiquement, en profondeur secrète, et que rien du dehors mondain ne le sollicite et ne l’oblige au déguisement. C'est là qu'il se sent, se découvre, qu'il voit, trouve, désire, aime, et se sature de naturel aux sources initiales de l'instinct; c'est là, plus qu'en tout autre lieu social que lui est donné le pouvoir de s’exalter purement, et d'illuminer de son esprit la matière qu'il ouvre et qu'il déploie (1). »
Cet œuvre de l'artiste, où se révèle en s’extériorisant le mystère des forces latentes contenues en lui, nous allons essayer d'en accomplir l'exploration.
Et d’abord, il importera de connaître l'enseignement reçu directement par Redon, comme aussi la voie indépendante qu'il a voulu suivre pour sa formation personnelle. Nous aurons à nous préoccuper corollairement des sources où parfois son inspiration a puisé. Ensuite nous
(OS R, AS M,°p. 121,