AURICE DENIS
(Lithographies)
Aussi sa philosophie morale, innée si l’on peut dire, est-elle empreinte de sereine clarté et de sympathie attendrie pour toute souffrance (1)».
Or, il semblait, en sa robuste vieillesse, que cette période dût se prolonger. C'était le couronnement victorieux d’âpres luttes soutenues et des pénibles épreuves courageusement supportées. Au sein d'un foyer familial heureux et paisible, que son travail ornait d'aisance, entouré d'amis choisis et fidèles, il jouissait enfin d’une notoriété légitime, s’accroissant de jour en jour.
C'est alors que le coup de tonnerre qui ébranla la France, l'Europe, et l’on peut dire le monde entier, éclata soudain. En août 1914, avec une rapidité inconcevable, dans un bouleversement général pareil à une catastrophe géologique, se déchaïnait l’effroyable lutte qui devait être la Grande Guerre !
La guerre! Redon était de ceux qui l'avaient connue — et plus, qui l'avaient faite. Il savait tout ce que ce seul mot contient d’horreurs multiples, de désarroi moral, de sang versé, comme aussi de haut devoir et de mâle effort. Jamais il n'avait cru la revoir. Sa pensée si noble, son cœur toujours apitoyé de la souffrance humaine, sa confiance enfin dans les progrès d'une civilisation, hélas! plus apparente que réellement profonde, ne lui permettaient point de présumer le retour d'une telle barbarie. D'autant que cette fois, il n’en allait pas seulement pour la France, comme dans la lutte de 1870, de son prestige européen et d'une situation hégémonique, mais bien de son existence même en tant que nation.
Cependant, il y avait plus encore pour Redon. Si personnellement, la première épreuve s'était trouvée par lui durement ressentie, celle-ci s'annonçait davantage poignante. Ce n'était plus lui qui entrait dans la fournaise, avec au moins l’entrain et le mouvement de l'action, mais son enfant, sa chair vivante, pour qui son angoisse ne pouvait rien ! Et par surcroît un fils unique, élevé depuis sa naissance avec tant de soins inquiets, aimé passionnément et méritant de l'être!
Pourtant Redon ni sa femme n’eurent un moment de faiblesse, qui eut été si compréhensible. Ils maîtrisèrent leur émotion profonde, la refoulant en eux-mêmes, par crainte d’amollir le courage de
(1) A. M., Gaz. des B.-A., p. 145.
celui qui partait avec tant de volonté et de conviction. Mais après la séparation d'Ari, quel vide immense à leur foyer! Et cela, ce fut l'héroïsme des familles françaises !
C'est à Bièvres, où la famille s'était installée dès les beaux jours, dans le repos de la campagne, que la tourmente l'avait saisie. Les parents y restèrent, vivant avec anxiété les premières heures fiévreuses de la guerre. Dans le modeste village passait la ligne de Grande Ceinture, mise en intense activité par la mobilisation, et où se ressentait le contrecoup des formidables événements accomplis au loin : trains bondés de soldats partis en chantant et qu'on acclamait, puis bientôt convois de blessés et de prisonniers. Chez Redon, l'artiste ne pouvait rester inactif, il s'intéressait à ce spectacle mouvementé sans cesse se renouvelant, et 1l trouvait moyen d'en faire des dessins.
Cependant le cours des choses se précipitait. Aux éphémères succès du début avaient succédé les revers, et bientôt de redoutables éventualités menacèrent Paris et ses environs. Vers la fin d'août, Redon et sa femme, emmenés par des amis avertis, purent s'éloigner de Bièvres et aller s'installer à Royan. C'est là que, pendant plusieurs semaines, ils demeurèrent tourmentés d'inquiétude, sans recevoir aucune nouvelle de leur fils. Quel soulagement de joie, quand enfin leur parvint tardivement la première missive !
Or, la glorieuse victoire de la Marne avait éclairci l'horizon, sauvant Paris et donnant au pays de grandes espérances. Redon et sa femme purent rejoindre leur foyer, dans la capitale. Lui se remit au travail, seul effort capable de le distraire des angoisses d’une guerre si terrible dès le début, et qui par surplus menaçait d'être longue. Ainsi échappait-il un peu à l’incessante préoccupation des destinées de la France et du sort de l'enfant qui combattait pour elle (1).
Alors commença pour les Redon cette vie intimement douloureuse et aussi de courage endurant, que menèrent les familles ayant quelqu'un des leurs exposé au front. Ceux-là seulement qui ont subi l'épreuve pour leur compte, peuvent la mesurer dans son étendue de souffrance, et en pénétrer jusqu'au fond la véritable agonie morale. L'esprit comme le cœur, étaient invinciblement et uniquement concentrés sur la lutte
(1) Au sujet d’Ari Redon, pendant la guerre, voir : App. Note 9.