‹ Odilon RedonChapitre 27 sur 88 · II · texte numérisé non relu

II

française de la guerre de 1870 : M!" Juliette Dodu, qui était la sœur de M": Odilon Redon » (1).

Enfin, on ne saurait être complet sans mentionner l'incursion, d’ailleurs restreinte, qui fut tentée dans le domaine de l’estampe en couleurs. C'était vers 1892, la chromographie alors très en faveur séduisait nombre de bons artistes, et l’on pouvait augurer une production aussi féconde qu'intéressante. Mais le mouvement, malgré d'appréciables réussites, s'arrêta sans avoir donné tout ce que l'on avait espéré (2). En ce qui le concerne personnellement, Redon — et pourtant ses essais offrent du charme, considérait la lithographie comme ( appauvrie par la couleur, résultat autre, qui anéantit l’estampe et l'avoisine à l'image (3). »

Mais il est un point selon notre estimation à envisager très particulièrement : la technique.

C'est que la matière est appelée tout ensemble à commander et à obéir. Commander, avons-nous dit, — ce terme n'est point ici strictement exact. On devra entendre qu'à l'égard du substratum 1l existe des lois générales, dont les applications d’ailleurs se particularisent selon les éléments divers qui sont employés. Bois, cuivre ou pierre ont leurs possibilités personnelles, leurs facilités séductrices même, venant solliciter l'artiste et lui servir d’auxiliaires. Par contre, en leur essence résident aussi des rédhibitions, si l'on peut dire, aux efforts qui ne tiennent point compte de leur nature. Ce sont des propriétés caractéristiques qu'il faut connaître bien, car elles constituent la base sur laquelle s'édifiera l'œuvre réalisée extérieurément. Mais, une fois le grand principe observé, l'artiste créateur, s’il ne peut asservir complètement la substance, doit arriver néanmoins à en faire une compagne docile et-fidèle. Ce n'est que par elle qu'il peut s'élever au-dessus

(1) A. M, Gaz. des B.-A. p. 149.

À cette époque, Redon, de plus en plus absorbé par la peinture, n’usa guère encore de la lithographie que pour multiplier par le tirage quelques-uns des portraits originaux à la sanguine, qu'il fit en assez grand nombre. Parmi les dessins non reproduits sur pierre, nous citerons : le D' Sabouraud ; le D' Weil; le Conseiller d'Etat et amateur d'art, Olivier Sainsère; le compositeur Ernest Chausson; le violoniste A. Parent ; deux littérateurs, les frères Marius et Ary Leblond, etc.

(2) Voir : ANDRÉ MELLERIO, La ‘Lithographie originale en couleurs (Couverture et Estampe en couleurs de Pierre Bonnard). Publication de l'Estampe et l'Affiche, 1898.

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LE LISEUR (Lithographic)

d'elle. Et mieux 1l respectera les liens qui le retiennent, pour une part du moins, inéluctablement au sol, plus il aura chance d’envoler haut sa pensée dans le ciel de l'idéal. Profonde et mystérieuse vérité, imprescriptible destin des choses ici-bas. Si l'esprit pouvait s'affranchir de la matière, il deviendrait l'absolu, il serait Dieu !

Tout cela, combien Redon le sait et le comprend intimement : € Je crois que l’art suggestif tient beaucoup des incitations de la matière elle-même sur l'artiste. Un artiste vraiment sensible ne trouve pas la même fiction dans des matières différentes, parce qu'il est par elles différemment impressionné (1). » Nous ajouterons corollairement que, si une inspiration vient animer l'esprit de l'artiste, l'intelligence et le tact de celui-ci devront s'efforcer de choisir pour la réaliser, des matériaux d'une nature vraiment adéquate.

Cette importance du substratum a tellement frappé Redon, elle lui parait si capitale qu'il Y revient, et dans des termes encore plus explicites : ( Outre les dispositions reçues sous l'influence du monde et du heu qui l'entourent, l'artiste cède aussi, dans une certaine mesure, aux exigeants pouvoirs de la matière qu'il emploie : crayon, charbon, pastel, pâte huileuse, noirs d'estampe, marbre, bronze, terre ou bois, tous ces produits sont des agents qui l’'accompagnent, collaborent avec lui, et disent aussi quelque chose dans la fiction qu'il va fournir. La matière révèle des secrets ; elle a son génie ; c'est par elle que l'oracle parlera. Quand le peintre donne de son rêve, n'oubliez pas l'action de ces linéaments secrets qui le lient et le tiennent au sol, avec l'esprit lucide et bien éveillé tout au contraire (2). »

Or, qu'est-ce donc que la Lithographie ? Quelles sont ses ressources et ses difficultés ? « Le crayon gras du lithographe opère indirectement : il est l'intermédiaire qui transmet et multiplie l'ouvrage (3). » Dans ces conditions l'avantage est de donner, comme pour tout mode de gravure, un certain nombre d'exemplaires d'un unique original. Par contre, la rançon obligée c'est que l’extériorisation matérielle de l'œuvre ne s'opère plus aussi directement que par le pinceau, le fusain ou la

(1) Lettre d'Od. R. à A. M., 16 août 1896.

PROD, 4-S:M;, p. "123.

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plume. En effet, il intervient une seconde opération : le tirage. Par analogie, on pourra voir la même différence qu'entre le livre qui va droit de l’auteur au lecteur, et la pièce de théâtre nécessitant la mise en scène et le jeu des acteurs. Or, davantage il existe d'intermédiaires entre le jaillissement de la sensibilité créatrice et sa définitive expression, plus il y a crainte d'atténuation, voire même de déformation.

En ce qui concerne spécialement la Lithographie, voici l'appréciation de Redon, très à retenir, car il y fut un maître. La pierre (.. est impressionnable, elle subit les influences les plus mobiles et variées du temps. S'il pleut, s’il neige, si la température est chaude ou froide, autant de conditions décevantes ou heureuses, fertiles en agréables ou désagréables surprises, et dictant l'attitude qu'il faut avoir avec elle quand on imprime (1) ». Or, nous pouvons le dire : (..… pour rendre

le monde intérieur de la pensée, notre artiste. a su trouver une plastique .

vibrante, à la fois souple, sévère et profonde (2)». Puis, comme l'écrivait si justement de lui un critique ami : (Ajoutez à cette haute valeur idéale, une étonnante maîtrise d'exécution qui fait paraître toutes ces lithographies et ces fusains plus lumineux et plus puissants que des eaux-fortes… (3) »

Redon, par la lithographie « a su s’exprimer avec abondance, marquant toujours le procédé qu'il employait de son sceau personnel. la matière était sévère, plus restreinte même sous certains rapports que le fusain, car elle ne pouvait en avoir les imperceptibles et vivantes nuances d'original direct, sensible au moindre frémissement de la main. La pierre forme un intermédiaire avec lequel on doit compter. Parfois aussi, elle offre des séductions matérielles, grâce à ses tours de métier appris, ses Invites au laisser-aller. C’étaient d’autres écueils où Redon eut garde de ne se point perdre... S'il acceptait de la lithographie toutes les ressources connues, c'était à la condition de les utiliser avec la plus extrême indépendance, et en leur adjoignant d'efficaces innovations (4) ».

En effet : « La pierre était traitée non en maîtresse au grain souverain,

(1) On. R,, 4 S. M., p. 124.

(2) A. M. Préf. d'Exp. d'Od. R., 1894.

(3) Emice HENNEQUIN, Odilon Redon. Revue Littéraire et Artisti , 4 1882 (4) À. M, Et, s. R,, p. 19 et 20. IStique, 4 mars :

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plutôt au contraire en servante souple et docile, par une main consciemment volontaire. Et toujours dominait l'émotion ardente de l'artiste, lui faisant considérer les procédés qu'il connaissait à fond, et modifiait sans pré- Jugé, jamais comme un but de virtuosité mais ainsi qu'un simple intermédiaire d'expression.

— Le métier chez Redon est extrémement curieux et varié. Choix des papiers de Chine ou autres, chargement de la pierre à noirs redoublés, emploi dela plume, coups de grattoir, et le reste. L'’artiste a usé parfois, et dans des conditions très spéciales du papier report (l), plaçant la feuille, pendant le travail, !

sur des surfaces M lisses ou rugueuses NRA

destinées à pro-

duire des effets très différents (2) ». À ce sujet, voici quelques explications complémentaires : « Le papier report est excellent pour l'improvisation. Je l'aime beaucoup parce qu'il obéit mieux que la pierre. celle-ci ne permet guère les aventureuses entreprises de ma

Cliché Vollerd…

(1) C'est un papier spécial, sur lequel on travaille directement avec le crayon lithographique. Puis, le dessin ainsi obtenu, est appliqué par pression, reporté sur la pierre, où il se fixe. On opère alors le tirage dans les conditions ordinaires.

(2) A. M. Et. s. R., p. 20.

fantaisie. Le papier cède, la pierre résiste. Je ne la comprends qu'après le premier coup de feu, après les chaudes fumées de l'improvisation initiale et sur le papier (1)»

Que devait-il résulter de telles entreprises, Redon nous l'expose : «Je savais ces essais façonnés irrégulièrement, hors des méthodes habituellement suivies pour le travail sur pierre : mais je cherchais, j'ai cherché. Et je crois avoir mis abandonnément, et sans contrainte, mon imagination à même d'exiger des ressources de la lithographie, tout ce qu'elles pouvaient donner. Toutes mes planches, depuis la première jusqu'à la dernière, n’ont été qu’une analyse curieuse, attentive, inquiète et passionnée de ce que contenait de pouvoir d'expression le crayon gras du lithographe, aidé du papier (2) et de la pierre. » (3)

Ces innovations audacieuses ne pouvaient se manifester de la part d’un artiste inconnu, dépourvu de prestige et d'autorité, sans rencontrer des difficultés, des protestations, voire même de l'obstruction : ( Par de telles façons, non seulement Redon causait une surprise, mais encore 1l bouleversait lés manouvriers commerciaux, ainsi que les reproducteurs plus ou moins habiles, végétant dans les arrière-fonds des expositions officielles. Cette saveur profonde des blancs et des noirs, d'une vigueur intense égalant l'eau-forte, n'était pas plus comprise que les nuancements estompés et gradués avec une suprême finesse (4) ».

Que de souvenirs d’une lutte longuement et douloureusement soutenue : ( Vous parlez... des lithographes officiels. Je ne connais de leur pensée que le soin qu'ils ont pris de m'éliminer jadis des expositions qu'ils organisaient. Après examen fait en ma maturité, je crois pouvoir dire qu'ils ont écarté mes meilleures lithographies. Ils sont copistes d’ailleurs, Je ne pouvais donc pas traiter mes ouvrages comme ils traitaient les leurs. C'était impossible. J'ai vu autrefois quelques-uns de ces lithographes à l'imprimerie Lemercier ; mais nous n’avons guère échangé de propos sur nos diverses cuisines. Nos abords étaient d’ailleurs tempérés par une atmosphère assez fraîche qui se répandait quand j'approchais

(1) Lettre d'Od. R. à À. M., 16 août 1898.

(2) C'est encore le papier report auquel Redon fait ici allusion. (3) On. R,, 4 S. M. p. 124.

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