‹ Odilon RedonChapitre 28 sur 88 · MAS · texte numérisé non relu

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(Lithographie)

d'eux ; Je sais qu'ils parlaient du « grain » avec quelque mystère. — Tous les lithographes connaissent et traitent avec beaucoup d'égard cet élément essentiel d'une bonne pierre ; mais le résultat qu’il donne n'est pas le but (1). »

Or, la cause de ce malentendu était profonde et devait fatalement l’amener à dégénérer en un vrai conflit : «… Les lithographes de profession. ont tort de témoigner contre moi qui n'ai jamais fait ni désiré faire leur besogne. Ils ont un point de vue, j'en ai un autre (2). » Et le but poursuivi par Redon, le voici : « Je n'ai jamais le souci de faire donner à la pierre ce qu'elle a en soi, mais de me transmettre moi-même... toutes mes planches ne sont guère qu'un dessin transposé et multiplié, avec la pierre pour humble agent de transmission (3). »

On peut dire que cette hostilité s’étendait du haut en bas du monde lhthographique. Certainement, si elle était déjà une épreuve moralement pénible venant des confrères de l’estampe, elle constituait un véritable obstacle de la part des ouvriers de métier : (Mon Dieu ! ai-je souffert dans les imprimeries, ai-je éprouvé intérieurement des sursauts de colère à la constatation de la confuse incompréhension que l’imprimeur montrait toujours de mes essais (4). » En effet, quiconque s'est intéressé un peu au travail lithographique, ne saurait ignorer l'importance réelle du tireur (qu'on appelle aussi en terme technique : essayeur). C'est l'ouvrier déjà élevé en grade, connaisseur de son métier, et autant que possible d'intelligence adroite, qui procède à la mise en train selon les conditions jugées par lui les plus favorables à reproduire le dessin original. En outre, il surveille le roulement de la presse, et remédie aux accidents fortuits : « … La sensibilité de l'artiste devra compter aussi (hélas) avec la promiscuité obligée de l'imprimeur. On lui confie le fruit précieux de son esprit, il le faut bien ; mais rien de bon, rien de complet ne sera possible sans la collaboration attentive et soumise de cet acolyte, simple opérateur, dont la participation est précieuse quand elle est intuitive, néfaste et déplorable quand elle ne pres-

(1) On. R., Lettre à À. M., 16 août 1898.

(2) On. R., Lettre à À. M., 16 août 1898.

(3) Lett. d'Od. R. à Edm. P., 15 juin 1894.

(4) On. R., À S. M. p. 124.

mnt 125 ms

sent ou ne devine rien. On fait avec lui une union temporaire mal assortie, où il faut par raison s'entendre, s’accorder. Mais on ne fait pas œuvre d'art à deux. Il faut qu'il y en ait un qui se ploie (1). »

Or Redon, comme on pouvait s'y attendre, tint bon. Il déploya une fois de plus cette fermeté intérieure, cette patience inébranlable, qui toujours, dans sa vie d'artiste, furent contre les pressions hostiles du dehors, sa protestation silencieusement persévérante et finalement victorieuse.

Parmi les imprimeurs et ouvriers lithographes, auxquels 1l eut affaire, et dont certains arrivèrent à lui donner satisfaction, nous citerons : « Lemercier, Becquet, Duchâtel, Clot si adroit, et surtout le très expert mais bien fantasque Blanchard (2). » À titre de renseignement, ajoutons encore les noms suivants : Monrocq, Furstein, etc.

«Cependant, 1l est une considération importante. que nous devons faire valoir. Lorsque Redon vint à choisir comme moyen d'expression la Lithographie, dans quel état se trouvait celle-ci? Il faut bien le constater, ce mode artistique, datant du commencement du xIx° siècle, et qui, dans sa première moitié, fut triomphant, pour ainsi dire prépondérant, avait énormément décru. Tombé généralement à des besognes infimes, végétant sans notoriété, il ne demeurait guère que comme une simple utilité commerciale, quand l'artiste lui apporta un mouvement de réimpulsion.. — Ce procédé, dans ce qu'il a d'original et de puissant, lui doit, après une période d'abaissement, sa rénovation, nous dirions presque son ressuscitement. Depuis, il a été réemployé souventés fois, non plus mécaniquement mais expressivement, par de véritables artistes. (3) »

Certainement on sera curieux de connaître l'opinion de Redon sur la Lithographie qu'il a tant approfondie et aimée — comme aussi l'avenir qu'il pensait pouvoir être réservé à celle-ci : « Je suis étonné que les artistes n'aient pas donné plus d'expansion à cet art souple et riche,

(1) On. R., À S. M. p. 123.

(2) A. M. Gaz. des B.-A., p. 149.

Au sujet des imprimeurs de Redon, on pourra consulter, outre ses manuscrits et ses publications : JEANNE Doin, Odilon Redon (Mercure de France, \®* juillet 1914), p. 18, — et ANDRÉ MELLERIO, La Lithographie originale en couleurs, p. 25 et 26.

(3) A. M. Et. s. R,, p. 21 et 22.

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obéissant aux plus subtiles impressions de la sensibilité. Il faut que le temps où j'ai vécu ait été bien préoccupé d'imitation et de naturalisme directs, pour que ce procédé n'ait pas captivé plus souvent les esprits inventifs de fiction et tenté de les conduire à déployer les richesses suggestives qu'il réserve. Il provoque et fait apparaître l'inattendu. — Je parle ici du papier dit report bien plus que de la pierre (1). » Et sur ce dernier point, il insistait : « Tout l'avenir de la lithographie (s'il y en a) gît dans les ressources encore à découvrir du papier, qui transmet si parfaitement sur la pierre les plus fines et mobiles inflexions de l'esprit (2). »

Néanmoins, dans les conversations que nous eûmes plus d'une fois avec l'artiste, relativement à la Lithographie, — qui nous a toujours personnellement intéressé, et pour laquelle nous éprouvons de la prédilection, — il nous confiait, qu’à son sentiment, on devait redouter un écueil prochain. Les vieux praticiens disparaissaient, et l'on ne voyait plus de jeunes se former. Aussi, tenant compte de l'importance du tireur, précédemment exposée, Redon estimait que les artistes futurs qui voudraient reprendre le procédé, rencontrefaient certainement de ce chef, un sérieux obstacle à la réalisation matérielle de leurs œuvres en belles épreuves.

LES. DESSINS + FUSAIN, :PEUME/1CRAYON’/eté

Redon a beaucoup et passionnément dessiné.

Avant tout doit-on mentionner son emploi fréquent du fusain, grâce auquel, d'ailleurs, il commença de se révéler vraiment. C’est par lui (qu'il connut la joie des premiers enfantements où se cherchait et se mûrissait sa personnelle originalité (3). » Il le dit : « Vers 1875, tout m'arriva sous le crayon, sous le fusain, cette poudre volatile, impalpable, fugitive sous la main. Et c'est alors que ce moyen, parce qu nl m exprimait mieux, me resta. Cette matière quelconque, qui n'a

(DIOD AREA TS EME R D AI2E CHODRRAAPS AVE OS) (3) À. M, Gaz. des B. -A., p. 150.

aucune beauté en soi, facilitait bien mes recherches du clair-obscur et de l'invisible (1). »

Ainsi que nous avons eu l'occasion déjà de l'écrire : « .. les fusains de Redon sont réellement uniques. Ils ont un aspect lointain et mystérieux qui suggère l'infini. La matière semble disparaître, ou plutôt elle s’incorpore intimement à l'inspiration pour former une vision intense. Cette supériorité ne sera Jamais mieux saisie qu'en mettant côte à côte les œuvres de l'artiste et celles des fusinistes les plus en renom. Pour ob- | Coll. MA. Leblond.

tenir un telrésultat, Pégase blanc (Peinture).

il faut posséder une

forte émotion intuitive des êtres et des choses, l’exprimer largement et par grandes masses de clair-obscur, où passent parfois de très souples nuancements. (2) » Certes : «du simple fusain il a fait un évoquement grandiose, avec du blanc et du noir, il a créé vraiment de l'ombre et de la lumière (3).»

(1) Lett. d'Od. R. à Edm. P., 15 juin 1894, CNE ER, p. 19.

(3) À. M. Préf. d'Exp. d'Od. R., 1894.

Cependant, pour atteindre un tel but que de difficultés à vaincre !” « C'est une matière mal vue chez les artistes, et négligée. Que je le dise pourtant, le fusain ne permet pas d'être plaisant : il est grave. On ne peut tirer bon parti de lui qu'avec le sentiment même. Tout ce qui ne suggère rien à l'esprit ne vaut rien qui vaille avec le charbon. Il est sur la lisière de quelque chose de désagréable, de laid. Je vous le dis, c'est la matière qui supporte le moins la négligence du déshabillé, rien n’est à tirer d'elle seule. I] lui faut la tenue, elle a besoin plus que toutes les autres d'être élevée à la dignité d'expression. Elle exige de l'artiste qui l'emploi, à la minute heureuse où l'agent passionnel fournit une égale dose de clairvoyance et de logique, un tact, un goût minutieux toujours en éveil et présent (1). »

Certainement, en énonçant tant d'obstacles divers, Redon a démontré indirectement et sans v prendre garde toute sa maîtrise, puisqu'il en a su triompher. Les fusains formaient la base d'ensemble des deux premières expositions que l'artiste présenta à la Wie Moderne en 1881 et au Gaulois en 1882. Outre la constatation faite alors de la savoureuse puissance de leur clair-obscur, venait s'ajouter encore cette juste remarque : (Un dessin impeccable qui contraint l'œil à accepter les déformations les plus bizarres des êtres réels et l'on conçoit ce que de pareilles œuvres peuvent susciter d'admiration (2). »

De l'inspiration de ces fusains nous n'avons rien à dire qui la différencie de celle des lithographies, dont ils furent d’ailleurs « les prodromes, souvent même la source initiale (3) ». Tantôt la nature avec ses grands ciels et ses horizons vastes, forme le décor de fond. Tantôt ce sont des structures monumentales, tout ensemble fantastiques et précises. À ce dernier effet contribuèrent les travaux de géométrie et de dessins linéaires que Redon, encore jeune homme, avait dû effectuer dans un but bien différent. C'est que : «rien n’est perdu d’une étude. celles que je fis comme aspirant architecte des projections des ombres qu'un professeur éclairé me fit faire avec une attention méticuleuse, appuyant l’abstraction de la théorie et des démonstrations sur des corps

(1) Lett. d'Od. R. à Edm. P., 15 juin 1894, (2) Em. HENNEQUIN, jam ait.

G) À. M. Et. s. R,, p. 19.

tangibles, et me proposant, dans les problèmes à résoudre, des cas spéciaux d'ombres projetées sur des sphères ou autres solides. Cela m'a servi plus tard : j'ai plus aisément rapproché l’invraisemble du vraisemblable, et j'ai pu donner de la logique visuelle aux éléments imaginaires que j'entrevoyais (1). »

Et sur ces fonds, qu'il s'agisse de nature ou d'architecture, c’est — fusains et lithographies, un pareil monde multiple et divers, les mêmes formes étranges, jaillies pour ainsi dire du néant et appelées à la vie par la puissance d'un démiurge créateur.

En ce qui concerne le côté purement technique, quelques remarques doivent être retenues : « Redon emploie un papier tantôt bleuâtre, tantôt et le plus souvent jauni. Par un fixatif, mixture à lui particulière, il donne à ses dessins un fondu général comme doré sourdement, équivalant à cette patine d'ensemble que prennent au vieillissement les peintures de Rembrandt (2). »

On a voulu parfois comparer Redon à deux artistes avec lesquels nous nestimons point quon puisse lui établir d'afhnités véritables. « Malgré qu'on en ait dit, et bien qu'un album lithographique soit dédié à Goya, il semble que ce soit un simple hommage plutôt qu'un rapprochement effectif. Les tendances satiriques dans l'ordre politique et religieux, le côté réaliste et brutal du grand Espagnol n'ont, au fond, guère de rapport avec l'œuvre de notre artiste. Dans un autre ordre d'idées, il ne serait pas plus loisible d'établir comparaison avec un dessinateur plus moderne, Gustave Doré. De celuici les effets moyenâgeux souvent d'un pittoresque indéniable, la verve très abondante mais parfois se répétant, ne sauraient être mis en parallèle avec le tempérament moins exubérant et plus profond de Redon (3). »

Notons que l'artiste eut toujours la haute estime du dessin. En même temps qu'il regrettait que l’estampe ne fût généralement point mise à sa juste valeur, il ajoutait : « Le crayon n'est guère plus apprécié. Il y a au Louvre, dans les galeries des dessins, une somme d'art bien plus grande et plus pure que dans les galeries de peinture : on y va peu ;

(1) On. R., À S. M., p. 22.

CHAN, Et, = R, p. 19.

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