FE
Nous avons dit qu il n'existait plus de véritable cité universitaire, mais 1l y avait toujours le groupement nombreux et très vivant des
(1) L'influence ressentie a été notée par l'artiste : « Je ne saurais vous dire le tourment profond que me cause un simple déplacement, un changement de demeure. Il me faut pour reprendre vie et goût au labeur au nouveau gîte où je vais être, du temps, beaucoup de temps, des saisons même. » Man. de R. — Et il ajoute cette réflexion empreinte de psychologie : « Quitter un lieu habituel participe de la mort. De là l'effroi d'un recommencement ailleurs. » Dt°,— En ce qui concerne les divers logis habités par Redon, voir : App. Note 3.
Sn
étudiants, qu'on appelait, à l'époque de Napoléon III, la jeunesse des Ecoles. Elle était bruyante et gaie, privilège naturel de son âge, mais de plus assez efflervescente sous le rapport des manifestations politiques. C'était la protestation contre le système autoritaire jusqu'à la compression, qui avait succédé aux secousses incohérentes de 1848, et se continua jusque vers la fin du second Empire. Dans les manuscrits de Redon et sa correspondance d'alors, on trouve des traces de cette ébullition qui agitait souvent le quartier latin. Mais si ses opinions étaient foncièrement hostiles au régime, sa part d'activité réelle ne paraît point avoir été grande. Jamais d’ailleurs, au cours de sa vie entière, les intrigues compliquées, les manœuvres d’une moralité parfois si différente de l'honnêteté ordinaire qui constituent trop souvent le fond de ce qu'on appelle la politique, n'attirèrent ou même ne purent intéresser cette âme élevée, dont la probité était souverainement scrupuleuse.
Redon avait parmi ses compagnons plusieurs jeunes gens de la région bordelaise. Entre eux ils aimaient à se retrouver, avec l'accent de là-bas, leurs souvenirs familiaux, et jusquà de pareils goûts culinaires. Le meilleur ami fut Henri Berdoly, celui-là même qui l'invitait et le recevait si hospitalièrement à Ühart (1). Alors étudiant en droit, ensuite avocat, plus tard il devint sénateur. Etrange contraste qu'offrait
__ Passage d'unelâme (Eau-forte).
7 avec le } Jeune artiste ce bon vivant,
gaillard et inlassable coureur du beau sexe, demandant avec exubérance à la vie insoucieuse tout ce qu'elle peut donner de jouissances maté-
(1) La famille Berdoly était propriétaire, à Bordeaux, de la maison, 26, rue des Allées-d'Amour où naquit Odilon, et dans laquelle demeurèrent pendant de longues années les Redon.
rielles. Îl avait connu Redon à Bordeaux, dès l'enfance, s'était pris pour lui d’une affection sincère et profondément attachée, qui ne se démentit jamais. Des carrières très différentes, et l'éloignement de résidences qu'elles comportaient, espacèrent plus tard leurs relations, mais jusqu'à la mort de Berdoly, tous deux conservèrent fidèlement le souvenir des premières années.
Certes il est curieux de lire les lettres que Redon avait voulu garder de son ami. Plus intéressant encore serait de connaître celles de l'artiste — mais, que sont-elles devenues ? Le joyeux étudiant se peint lui-même en sincère franchise. Cependant, il fait en outre des allusions au travers desquelles on entrevoit aussi le portrait de Mo
À ; 5 : x Ornement décoratif.
celui auquel il écrit, en donnant des détails {Desti à lente de Ce) sur leur vie d'alors. Redon apparaît, — ce sont des caractéristiques marquées déjà et qui ne feront que s’accentuer, comme un être foncièrement plus sage et pondéré que son entourage, d’une sensibilité supérieure, et surtout d'un irrésistible penchant à la rêverie. De là une physionomie particulière, disons même originale au milieu de ses compagnons de jeunesse. Non point d'ailleurs qu'il se posât en misanthrope morose. Il avait à l'occasion la gaîté franche et se montrait bon camarade. Mais les extériorités bruyantes, chères à la pétulance juvénile, loin de l’absorber comme les autres, lui causaient plutôt une impression de futilité et de vide. N est-ce pas là le sentiment définitif dont le monde ambiant, davantage expérimenté et subi, remplira le fond de son âme (1).
* Coll. de Me Redon
(1) Que si l'on avait la curiosité de connaître physiquement Redon à cette pe il est un document qui, malgré sa banalité courante et son côté superficiel, de SR ae Me quelques indications. C'est le signalement énoncé dans un passeport à lui dé ns en : Préfecture de Bordeaux. Il en fallait alors pour circuler, même à l'intérieur du pays. Voir le
libellé de cette pièce : App. Note 4.