LA FLEUR DU MARÉCAGE
(Lithograbhie)
Lorsque Redon écrivait sur les souffrances qui presque toujours viennent assailir un véritable artiste dans sa vocation, ces lignes empreintes de mélancolie profonde, sans doute il faisait un pensif retour sur lui-même. Par combien de points, sa propre destinée ne se rapprocha-t-elle pas, surtout en certaines périodes cruelles, des traits âpres qu'il marquait douloureusement, hélas ! et si justement.
Mais le vieux graveur avait aussi des particularités, de petites manies, pourrait-on dire, où l'on retrouve des concordances avec son faire artistique : ( Il jardinait volontiers et avec la minutie d’un Chinois. Subtil en tout et méticuleux, il apportait là sa finesse, sa délicatesse, ses curiosités d'analyse et d'observation. C'était alors, plus qu à tout autre moment, qu'il avait l’esprit alerte et qu'il s’épanchait en jets de paroles subits et saisissants qui me laissaient pensif (1). »
Que de longues conversations entre eux ! Non comme celles avec Clavaud, planantes et vastes sur les sujets les plus variés, mais davantage circonscrites à l’art plastique, spécialement la gravure, sa technique et ses maîtres. D'ailleurs, sans préjudice d’envolées vers la rêverie venant illuminer souvent ces précisions de métier. Redon, par surplus, travaillait matériellement sous la direction de ce guide d’une expérience si avertie et d'inspiration sincère. De Bresdin 1l a donné plus tard une effigie, un peu idéalisée, dans sa belle estampe lithographique : Le Liseur…
Nous l'avons indiqué précédemment, une autre partie de l’existence de Redon — et non la moindre, se passe dans des conditions opposées, en un lieu très différent. C’est à Paris ( ce grand centre civilisé, où des intelligences vives et variées subissent l'excitation émanée de ce rapprochement. Ville plus prenante encore pour les caractères neufs qui lui sont arrivés de province jeunes, et en quelque sorte vierges de toute empreinte brûlante. Ceux-ci, Paris les tue ou les féconde ! Si peu qu’on éprouve la trépidation ambiante, même cherchant à s’en abstraire, sa fièvre nous pénètre toujours par une sorte d'endosmose. Apre courant de production, d’élan à vaincre les autres, à se surpasser soi-même, à la face d’une foule nombreuse et où, par surcroît, se trouve une élite. De là découle une sorte de supériorité pour l’homme qui a connu, partagé et, malgré tout, aimé ce mouvement intense (2) ».
(1) On. R., À S. M. p. 126. (Y'A M, Ef, s. R,, p. 30.
De cette influence complexe Redon se rend compte, et l'avoue explicitement. S'il lui arrive, tandis qu'il est à la campagne, d'écrire à un ami : ( Je m'oublie un peu ici... — bientôt quatre mois de calme et de recueillement absolu ; le contraste est grand après l existence de Paris. Si n’était nos bonnes causeries qui me manquent 1c1 pour me ranimer et me soutenir un peu, j'aimerais fort la solitude entière dont on jouit dans ce coin retiré. (1) ». D'autre part en une lettre postérieure de quelques mois, dans laquelle 1l analyse la crise de formation personnelle où il se trouve, nous rencontrons cette constatation : «Mon naturel est faible, défaillant : je le reconnais et j'en souffre. Paris m'est plus salutaire pour soutenir ma volonté de chaque jour, celle qui fait la vie. Je n'agis ici que par bonds et secousses, et ces réveils intermittents me fatiguent et m’accablent (2). »
Quelle était donc l'existence de Redon, à cette époque, dans la grande ville? Celle d’un jeune homme libre partageant, malgré la spécialité de ses travaux d'artiste, les habitudes courantes des étudiants en droit ou en médecine. Plutôt resserré dans ses ressources, il:n'en était point toutefois dépourvu, car sa famille, sans lui permettre de mener larges ébats, lui fournit du moins toujours le nécessaire. Au reste Redon ne se montre point dépensier, il est ordonné même. Jamais il ne fit partie intégrante de la bohême, dont Murger poétisa les fantaisistes mais au fond assez piètres aventures. D'autant que cette période romantique déclinait, dernier vestige affaibli des temps lointains du Moyen-Age, où la corporation universitaire formait une petite cité avec son aspect, ses mœurs et ses curiosités particulières.
D'ailleurs si Redon fréquenta le quartier latin, il ne l’habitait pas. C'est à Montparnasse où nichait une colonie d'artistes, faisant pendant à celle des Batignolles, qu’il avait établi ses pénates. Il pouvait là jouir d'un calme relatif au sein de la ville agitée. Il aimait cette quasi-solitude, les longues flâneries paisibles dans le jardin du Luxembourg, resté beau
encore malgré que bien diminué. Cette région de la rive gauche, même. après son mariage, fut longtemps la sienne. Et quand plus tard, son |
existence étant avancée déjà, sa notoriété établie et ses relations
(1) Man. de R. Brouillon non daté d'une lettre antéri 0 (2) Man. de R. Brouillon d'une autre lettre. SE É >
s ‘élargissant le forceront de traverser les ponts et d'aller loger sur la
rive droite, il lui semblera accomplir un événement grave, presque symbolique (1).
Coll. M.-A. Leblond,
La Pensée (Peinture).