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défectueux d > illustration », vous ne le trouverez pas en mes catalogues. C est un mot à trouver : je ne vois que ceux de transmission, d'interprétation, et encore, ils ne sont pas exacts pour dire tout à fait le résultat d'une de mes lectures, passant par mes noirs organisés (I) ". — De là résulte que "si... l'on établit comparaison avec 1 ancienne illustration, tenue en des limites beaucoup plus strictes, on admettra que Redon a, dans ce genre, apposé, comme dans tout ce qui émane de son initiative créatrice, un sceau lui appartenant véritablement. Les grands noms, les hautes œuvres : littéraires, symphoniques, picturales même, invoquées ou évoquées, sont moins les causes efficientes de la production de I artiste, que d'occasionnelles incitations pour lui à exprimer les conceptions personnelles de son esprit. Que les appellations liminaires ne fassent donc point illusion (2) ».
Nous écrivions à ce sujet : « Certes Flaubert fut un écrivain d expressivité tendant à susciter des impressions plastiques. Dans son œuvre existe éminemment une vision du monde extérieur qu il trans-
Briinnhllde (Lithographie).
(1) Lettre d'Od. R. à A. M.. 21 juillet
(2) A. M.. Et. s. R., p. 9.
forme et magnifie. Sa plume sait douer les objets d'une vie colorée, leur créer une atmosphère d'ambiance vibrante, en son style sonore, imagé, parfois grandiloquent. Mais de telles caractéristiques s'appliquent surtout à ce livre si spécial : La Tentation de Saint- Antoine. Amalgame confus et trouble, d'une étrange attraction prenante, où se rencontre 1 ossature d une érudition qui veut être savante et précise, en même temps que s'ajoute une surabondance inépuisable et toute orientale d évocation. L immense désert étend ses insondables profondeurs sous un ciel sans fin que convulsé l'agonie du couchant. Décor grandiose où 1 anachorète mystique, travaillé par le jeûne et la tentation, dans ses heures de fièvre hallucinatnce, subit douloureusement, curieusement aussi, des visions chimériques et monstrueuses. En ce pandémonium surgissent les formes incroyablement variées des divinités du Paganisme qui finit, prolongeant son écho, et luttant encore dans les multiples hérésies détachées du Christianisme naissant. Celles-ci pullulent, équivoques bourgeons tendant à accaparer la substance même du dogme, pour nourrir et épanouir de sa moelle vivante leurs pustuleuses difformités. D'innombrables spectacles se succèdent, des fantômes vagues apparaissent, se condensent un moment, puis s'évanouissent à l'horizon, en un baroque et ininterrompu défilé, passionnant, obsédant parfois jusqu'à devenir horrifiant.
«On pouvait présumer qu'un tel terrain dût être propice à Redon (I). Et de fait, la Tentation de Saint-Antoine est une mine qu'il se plaît à creuser, où il revient sans cesse, comme si loin de l'épuiser, il la retrouvait à chaque fois plus richement féconde. Cependant, les impressions qu il en éprouve restent intimement siennes. Il les exprime par ses moyens personnels et dans le domaine des j^rocédés purement plastiques. Les descriptions précises, aux lapidaires vocables de l'écrivain, n'ont point asservi l'artiste. Ce poids, qui eut écrasé tout autre, lui semble léger. Il demeure original avec la plus entière liberté.
" Que SI nous envisageons les œuvres d'autres littérateurs où s'est complu Redon, nous le verrons toujours rester lui-même, identique en
(I) Nous connaissons dans quelle occasion l'artiste se trouva induit à s'occuper de la curieuse œuvre littéraire : " Quant à Flaubert, ce fut mon très regretté ami, Emile Hennequin, qui m'apporta la Tenlalion de Saint- Antoine, lorsqu'il eut vu les Origines. Il me dit que je trouverais, dans ce livre, des monstres nouveaux. J'ai été vite séduit par la partie descriptive de cet ouvrage, par le relief et la couleur de toutes ces résurrections d'un passé ". Lettre d'Oil. R. à A. M., 21 juillet 1898.
ses facultés. S'agit-il de Baudelaire dont les raffinements parfois visent à la subtilité, qui ajoure la broderie du style avec un sentiment de
Le cirur a ses raisons... ' (Pasc.\l). (De.
ù la ,
Je plnrnh.)
1 artificiel poussé jusqu à l'aigu? Le dessinateur n'en mamtient pas moins hautement la simplicité de lignes et de lumière, les fortes oppositions essentielles de ses effets coutumiers. Tout autant gardera-t-il sa large pitié douloureuse, quand il voisinera l'Américain Edgar Poe, mathématiquement déductif, inexorable en sa démonstration de I horrible.
Remémorons, pour constatation semblable, l'Apocalypse, prophétie obscurément mystérieuse et surhumame, qui inspira l'un de ses Albums. Puis le Juré, œuvre dramatiquement conduite de l'avocat et écrivain belge Picard (1). Aussi, les figures évoquées du grand cycle musical de Wagner : Brùnnhilde, Parsifal... (2) '>
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Dessin à la mine de plomb.
Mais un projet encore plus audacieux hanta l'esprit de l'artiste : « Quel autre que Redon eut pu seulement concevoir l'idée d'une illustration de Pascal? (3) » Ajoutons d'ailleurs qu'il y renonça plus tard : « Je
(1) Il y a lieu d'ajouter : La Maison banlée, Texte de Bulwer-Lytton (Traduction de René Philippon). — Encore les planches d'essai pour : Le Coup de Dés, du poète Stéphane Mallarmé.
(2) A. M., Et. s. R.. p. 7 et suiv.
(3) A. M.. Gaz. des B.-A. p. 143.
— iiS
n ai fait pour les Pensées de Pascal, qu'apposer une phrase de cet écrivain sur l'une de mes mines de plomb, elle s'adaptait un peu. Je doute que je donne suite à mon idée d'en produire d'autres. C'est un texte trop abstrait, pour en tirer un << blanc et noir " qui y corresponde, même pour moi (I). »
Notons cependant que :
« De ce projet incomplètement réalisé demeurent deux dessins à la "^ , mine de plomb. « Le ^^ ' silence de ces espaces infinis... » est entré, par le généreux don de M. Zubalofî, au Petit Palais. >< Le cœur a ses raisons... » se trouve dans notre collection (2). »
Nous devrons encore noter qu'un groupe d'estampes, en quelque sorte posthumes à la période de pleine floraison, forme un ensemble particulier. C'est " toute une série de portraits d hommes, exécutés sur pierre, en noir, bistre ou sanguine, de 1900 à
1908. L'effigie s'y impose par un caractère constant de simplicité et d'expression. Ce sont les peintres : Bonnard, Maurice Denis, K.-X. Roussel, Sérusier, Vuillard ; les musiciens Llobet et Ricardo Vines ; le critique d'art Roger Marx. Puis aussi une femme, l'héroïne
M"^' Juliette Dodu (Lithographie).
(1) Lettre d'Od. R. à .A. M.. 21 juillet 1898.
(2) A. M., Gaz. des B.-A. p. 143.
Nous possédons en outre la préparation au crayon lithographique et sur papier report, établie par Redon daprès le second de ces dessins, en vue dune estampe sur pierre dont le tirage ne fut jamais réalisé.
française de la guerre de 1870 : M"' Juliette Dodu, qui était la sœur de M-^Odilon Redon »(1).
Enfin, on ne saurait être complet sans mentionner 1 incursion, d'ailleurs restreinte, qui fut tentée dans le domaine de 1 estampe en couleurs. C'était vers 1892, la chromographie alors très en faveur séduisait nombre de bons artistes, et l'on pouvait augurer une production aussi féconde qu'intéressante. Mais le mouvement, malgré d'appréciables réussites, s'arrêta sans avoir donné tout ce que 1 on avait espéré (2). En ce qui le concerne personnellement, Redon — et pourtant ses essais offrent du charme, considérait la lithographie comme " appauvrie par la couleur, résultat autre, qui anéantit l'estampe et 1 avoisine à l'image (3). "
Mais il est un point selon notre estimation à envisager très particulièrement : la technique.
C'est que la matière est appelée tout ensemble à commander et à obéir. Commander, avons-nous dit, — ce terme n'est point ici strictement exact. On devra entendre qu'à l'égard du substratum il existe des lois générales, dont les applications d'ailleurs se particularisent selon les éléments divers qui sont employés. Bois, cuivre ou pierre ont leurs possibilités personnelles, leurs facilités séductrices même, venant solliciter l'artiste et lui servir d'auxiliaires. Par contre, en leur essence résident aussi des rédhibitions, si l'on peut dire, aux efforts qui ne tiennent point compte de leur nature. Ce sont des propriétés caractéristiques qu'il faut connaître bien, car elles constituent la base sur laquelle s'édifiera l'œuvre réalisée extérieurement. Mais, une fois le grand principe observé, l'artiste créateur, s'il ne peut asservir complètement la substance, doit arriver néanmoins à en faire une compagne docile et fidèle. Ce n'est que par elle qu'il peut s'élever au-dessus
(1) A. M.. Gaz. des B.-A. p. 149.
A cette époque, Redon, de plus en plus absorbé par la peinture, n'usa guère encore de la lithographie que pour multiplier par le tirage quelques-uns des portraits originaux à la sanguine, qu'il fit en assez grand nombre. Parmi les dessins non reproduits sur pierre, nous citerons : le D'' Sabouraud: le D'' Well; le Conseiller d'Etat et amateur d'art, Olivier Sainsère; le compositeur Ernest Chausson ; le violoniste A. Parent ; deux littérateurs, les frères Marius et Ary Leblond, etc.
(2) Voir : André Mellerio, La Lithographie originale en couleurs (Couverture et Estampe en couleurs de Pierre Bonnard). Publication de V Estampe et l'Affiche, 1898.
(3) Od. R.. a s. m., p. 120.
LE LISKUK
( Lithographie t
d elle. Et mieux il respectera les liens qui le retiennent, pour une part du moins, inéluctablement au sol, plus il aura chance d'envoler haut sa pensée dans le ciel de l'idéal. Profonde et mystérieuse vérité, imprescriptible destin des choses ici-bas. Si l'esprit pouvait s'affranchir de la matière, il deviendrait l'absolu, il serait Dieu !
Tout cela, combien Redon le sait et le comprend intimement : « Je crois que l'art suggestif tient beaucoup des incitations de la matière elle-même sur l'artiste. Un artiste vraiment sensible ne trouve pas la même fiction dans des matières différentes, parce qu'il est par elles différemment impressionné (1). "Nous ajouterons corollairement que, SI une inspiration vient animer l'esprit de l'artiste, l'intelligence et le tact de celui-ci devront s'efforcer de choisir pour la réaliser, des matériaux d'une nature vraiment adéquate.
Cette importance du suhstratum a tellement frappé Redon, elle lui paraît si capitale qu'il y revient, et dans des termes encore plus explicites : « Outre les dispositions reçues sous l'influence du monde et du lieu qui l'entourent, l'artiste cède aussi, dans une certaine mesure, aux exigeants pouvoirs de la matière qu'il emploie : crayon, charbon, pastel, pâte huileuse, noirs d'estampe, marbre, bronze, terre ou bois, tous ces produits sont des agents qui l'accompagnent, collaborent avec lui, et disent aussi quelque chose dans la fiction qu'il va fournir. La matière révèle des secrets ; elle a son génie ; c'est par elle que 1 oracle parlera. Quand le peintre donne de son rêve, n'oubliez pas l'action de ces linéaments secrets qui le lient et le tiennent au sol, avec I esprit lucide et bien éveillé tout au contraire (2). >'
Or, qu'est-ce donc que la Lithographie? Quelles sont ses ressources et ses difficultés? « Le crayon gras du lithographe opère indirectement : il est l'intermédiaire qui transmet et multiplie l'ouvrage (3). » Dans ces conditions l'avantage est de donner, comme pour tout mode de gravure, un certain nombre d'exemplaires d'un unique original. Par contre, la rançon obligée c'est que l'extériorisation matérielle de 1 (Euvre ne s'opère plus aussi directement que par le pinceau, le fusain ou la
6 août M
(1) Letti
■e d'Od.
(2) Od.
(3) Od.
plume. En effet, il intervient une seconde opération : le tirage. Par analogie, on pourra voir la même différence qu'entre le livre qui va droit de l'auteur au lecteur, et la pièce de théâtre nécessitant la mise en scène et le jeu des acteurs. Or, davantage il existe d'intermédiaires entre le jaillissement de la sensibilité créatrice et sa définitive expression, plus il y a crainte d'atténuation, voire même de déformation.
En ce qui concerne spécialement la Lithographie, voici l'appréciation de Redon, très à retenir, car il y fut un maître. La pierre «... est impressionnable, elle subit les influences les plus mobiles et variées du temps. S'il pleut, s il neige, si la température est chaude ou froide, autant de conditions décevantes ou heureuses, fertiles en agréables ou désagréables surprises, et dictant l'attitude qu'il faut avoir avec elle quand on imprime (1) ». Or, nous pouvons le dire : « ...pour rendre le monde intérieur de la pensée, notre artiste... a su trouver une plastique vibrante, à la fois souple, sévère et profonde (2) ». Puis, comme l'écrivait si justement de lui un critique ami : " Ajoutez à cette haute valeur idéale, une étonnante maîtrise d'exécution qui fait paraître toutes ces lithographies et ces fusains plus lumineux et plus puissants que des eaux-fortes... (3) »
Redon, par la lithographie " a su s'exprimer avec abondance, marquant toujours le procédé qu'il employait de son sceau personnel... la matière était sévère, plus restreinte même sous certains rapports que le fusain, car elle ne pouvait en avoir les imperceptibles et vivantes nuances d original direct, sensible au moindre frémissement de la main. La pierre forme un intermédiaire avec lequel on doit compter. Parfois aussi, elle offre des séductions matérielles, grâce à ses tours de métier appris, ses invites au laisser-aller. C'étaient d'autres écueils où Redon eut garde de ne se point perdre... S'il acceptait de la lithographie toutes les ressources connues, c'était à la condition de les utiliser avec la plus extrême indépendance, et en leur adjoignant d'efficaces innovations (4) ».
En effet : " La pierre était traitée non en maîtresse au grain souverain.
(1) Od. R., a s. m., p. 124.
(2) A. M.. Préf. d'Exp. dVd. R.. 1894.
(3) Emile Hennequin, Odilon Redon. Revue Littéraire et Artistique, 4 mars
(4) A. M., Et. s. R.. p. 19 et 20.
plutôt au contraire en servante souple et docile, par une main consciemment volontaire. Et toujours dominait l'émotion ardente de l'artiste, lui faisant considérer les procédés qu'il connaissait à fond, et modifiait sans préjugé.jamais comme un but de virtuosité mais ainsi qu un simple intermédiaire d'expression.
— Le métier chez Redon est extrêmement curieux et varié. Choix des papiers de Chine ou autres, chargement de la pierre à noirs redoublés, emploi de la plume, coups de grattoir, et le reste. L'artiste a usé parfois, et dans des conditions très spéciales du papier report (1).
plaçant la feuille, pendant le travail, sur des surfaces lisses ou rugueuses destinées à produire des effets très différents (2) ». A ce sujet, voici quelques explications complémentaires : « Le papier report est excellent pour l'improvisation. Je l'aime beaucoup parce qu'il obéit mieux que la pierre... celle-ci ne permet guère les aventureuses entreprises de ma
Mq,lustu.
(1) C'est un papier spécial, sur lequel on travaille tilrectement avec le crayon lithographique. Puis, le dessin ainsi obtenu, est appliqué par pression, reporte sur la pierre, où il se fixe. On opère alors le tirage dans les conditions ordinaires.
(2) A. M, El. s. R.. p. 20.
fantaisie. Le papier cède, la pierre résiste. Je ne la comprends qu'après le premier coup de feu, après les chaudes fumées de l'improvisation initiale et sur le papier (I).»
Que devait-il résulter de telles entreprises, Redon nous 1 expose : « Je savais ces essais façonnés irrégulièrement, hors des méthodes habituellement suivies pour le travail sur pierre : mais je cherchais, j'ai cherché. Et je crois avoir mis abandonnément, et sans contrainte, mon imagination à même d'exiger des ressources de la lithographie, tout ce qu'elles pouvaient donner. Toutes mes planches, depuis la première jusqu'à la dernière, n'ont été qu'une analyse curieuse, attentive, inquiète et passionnée de ce que contenait de pouvoir d'expression le crayon gras du lithographe, aidé du papier (2) et de la pierre. " (3)
Ces innovations audacieuses ne pouvaient se manifester de la part d'un artiste inconnu, dépourvu de prestige et d'autorité, sans rencontrer des difficultés, des protestations, voire même de l'obstruction : " Par de telles façons, non seulement Redon causait une surprise, mais encore il bouleversait les manouvriers commerciaux, ainsi que les reproducteurs plus ou moins habiles, végétant dans les arrière-fonds des expositions officielles... Cette saveur profonde des blancs et des noirs, d'une vigueur intense égalant l'eau-forte, n'était pas plus comprise que les nuancements estompés et gradués avec une suprême finesse (4) ». Que de souvenirs d'une lutte longuement et douloureusement soutenue : " Vous parlez... des lithographes officiels. Je ne connais de leur pensée que le soin qu'ils ont pris de m'éliminer jadis des expositions qu ils organisaient. Après examen fait en ma maturité, je crois pouvoir dire qu'ils ont écarté mes meilleures lithographies. Ils sont copistes d'ailleurs, je ne pouvais donc pas traiter mes ouvrages comme ils traitaient les leurs. C était impossible. J'ai vu autrefois quelques-uns de ces lithographes à l'imprimerie Lemercier ; mais nous n'avons guère échangé de propos sur nos diverses cuisines. Nos abords étaient d'ailleurs tempérés par une atmosphère assez fraîche qui se répandait quand j'approchais
(1) Lellre dVJ. R. à A. M.. 16 août 1898.
(2) C est encore le papier report auquel Redon fait ici allusion.
(3) Od. R.. a s. m., p. 124.
(4) A. M.. Et. 5. R.. p. 20.
UN MASQUE SONNE LE GLAS FUNÈBRE (Lithographie)
d eux ; je sais qu ils parlaient du " grain " avec quelque mystère... — Tous les lithographes connaissent et traitent avec beaucoup d'égard cet élément essentiel d'une bonne pierre ; mais le résultat qu'il donne n'est pas le but (I). "
Or, la cause de ce malentendu était profonde et devait fatalement 1 amener à dégénérer en un vrai conflit : " ... Les lithographes de profession... ont tort de témoigner contre moi qui n'ai jamais fait ni désiré faire leur besogne. Ils ont un point de vue, j'en ai un autre (2). " Et le but poursuivi par Redon, le voici : " Je n'ai jamais le souci de faire donner à la pierre ce qu'elle a en soi, mais de me transmettre moi-même... toutes mes planches ne sont guère qu'un dessin transposé et multiplié, avec la pierre pour humble agent de transmission (3). »
On peut dire que cette hostilité s'étendait du haut en bas du monde lithographique. Certainement, si elle était déjà une épreuve moralement pénible venant des confrères de l'estampe, elle constituait un véritable obstacle de la part des ouvriers de métier : " Mon Dieu ! ai-je souffert dans les imprimeries, ai-je éprouvé intérieurement des sursauts de colère à la constatation de la confuse incompréhension que 1 imprimeur montrait toujours de mes essais (4). " En effet, quiconque s'est intéressé un peu au travail lithographique, ne saurait ignorer l'importance réelle du tireur (qu'on ajDpelle aussi en terme technique : . essayeur). C'est l'ouvrier déjà élevé en grade, connaisseur de son métier, et autant que possible d'intelligence adroite, qui procède à la mise en train selon les conditions jugées par lui les plus favorables à reproduire le dessin original. En outre, il surveille le roulement de la presse, et remédie aux accidents fortuits : " ... La sensibilité de l'artiste devra compter aussi (hélas) avec la promiscuité obligée de l'imprimeur. On lui confie le fruit précieux de son esprit, il le faut bien ; mais rien de bon, rien de complet ne sera possible sans la collaboration attentive et soumise de cet acolyte, simple opérateur, dont la participation est précieuse quand elle est intuitive, néfaste et déplorable quand elle ne pres-
(1) Od. R., Lettre o A. M.. 16 aoCit 1898.
(2) Od. R.. Lettre à A. M. 16 août 1898.
(3) Lett. lOd. R. à Edm. p.. 15 juin 1894.
(4) Od. r., a s. m., p. 124.
sent ou ne devine rien. On fait avec lui une union temporaire mal assortie, où il faut par raison s entendre, s'accorder. Mais on ne fait pas œuvre d'art à deux. Il faut qu'il y en ait un qui se ploie (1). "
Or Redon, comme on pouvait s'y attendre, tint bon. Il déploya une fois de plus cette fermeté intérieure, cette patience inébranlable, qui toujours, dans sa vie d'artiste, furent contre les pressions hostiles du dehors, sa protestation silencieusement persévérante et finalement victorieuse.
Parmi les imprimeurs et ouvriers lithographes, auxquels il eut affaire, et dont certains arrivèrent à lui donner satisfaction, nous citerons : <| Lemercier, Becquet, Duchâtel, Clôt si adroit, et surtout le très expert mais bien fantasque Blanchard (2). " A titre de renseignement, ajoutons encore les noms suivants : Monrocq, Furstein, etc.
« Cependant, il est une considération importante... que nous devons faire valoir. Lorsque Redon vint à choisir comme moyen d expression la Lithographie, dans quel état se trouvait celle-ci? Il faut bien le constater, ce mode artistique, datant du commencement du XIX^ siècle, et qui, dans sa première moitié, fut triomphant, pour ainsi dire prépondérant, avait énormément décru. Tombé généralement à des besognes infîmes, végétant sans notoriété, il ne demeurait guère que comme une simple utilité commerciale, quand l'artiste lui apporta un mouvement de réimpulsion... — Ce procédé, dans ce qu'il a d'original et de puissant, lui doit, après une période d'abaissement, sa rénovation, nous dînons presque son ressuscitement. Depuis, il a été réemployé souventes fois, non plus mécaniquement mais expressivement, par de véritables artistes... (3) »
Certainement on sera curieux de connaître l'opinion de Redon sur la Lithographie qu'il a tant approfondie et aimée — comme aussi l'avenir qu'il pensait pouvoir être réservé à celle-ci : « Je suis étonné que les artistes n'aient pas donné plus d'expansion à cet art souple et riche,
(1) Od. R., a s. m., p. 123.
(2) A. M., Gaz. des B.-A., p. 149.
Au sujet des imprimeurs de Redon, on pourra consulter, outre ses manuscrits et ses publications : Jeanne Doin, OJilon Redon {Mercure le France. I'' juillet 1914), p. 18, — et AndrÉ Mellerio, La Lithographie originale en couleurs, p. 25 et 26.
(3) A. M.. El. s. R.. p. 2! et 22.
Tète cl'exp*ession (Dessin).
obéissant aux plus subtiles impressions de la sensibilité. Il faut que le temps où j ai vécu ait été bien préoccupé d'imitation et de naturalisme directs, pour que ce procédé n'ait pas captivé plus souvent les esprits inventifs de fiction et tenté de les conduire à déployer les richesses suggestives qu il réserve. Il provoque et fait apparaître l'inattendu. — Je parle ici du papier dit report bien plus que de la pierre (1). » Et sur ce dernier point, il insistait : " Tout l'avenir de la lithographie (s'il y en a) gît dans les ressources encore à découvrir du papier, qui transmet si parfaitement sur la pierre les plus fines et mobiles inflexions de l'esprit (2). »
Néanmoins, dans les conversations que nous eûmes plus d'une fois avec 1 artiste, relativement à la Lithographie, — qui nous a toujours personnellement intéressé, et pour laquelle nous éprouvons de la prédilection, — il nous confiait, qu'à son sentiment, on devait redouter un écueil prochain. Les vieux praticiens disparaissaient, et l'on ne voyait plus de jeunes se former. Aussi, tenant compte de l'importance du tireur, précédemment exposée, Redon estimait que les artistes futurs qui voudraient reprendre le procédé, rencontreraient certainement de ce chef, un sérieux obstacle à la réalisation matérielle de leurs œuvres en belles épreuves.
LES DESSINS : FUSAIN, PLUME, CRAYON, etc.
Redon a beaucoup et passionnément dessiné.
Avant tout doit-on mentionner son emploi fréquent du fusain, grâce auquel, d'ailleurs, il commença de se révéler vraiment. C'est par lui « qu'il connut la joie des premiers enfantements où se cherchait et se mûrissait sa personnelle originalité (3). >' Il le dit : « Vers 1875, tout m arriva sous le crayon, sous le fusain, cette poudre volatile, impalpable, fugitive sous la main. Et c'est alors que ce moyen, parce qu'il m exprimait mieux, me resta. Cette matière quelconque, qui n'a
(1) Od. R., a s. m., p. 124.
(2) Od. R., a s. m., p. 125.
(3) A. M.. Gaz. da^ B.-A.. p. 150.
aucune beauté en soi, facilitait bien mes recherches du clair-obscur et de l'invisible (I). »
Ainsi que nous avons eu 1 occasion déjà de 1 écrire : " ... les fusains de Redon sont réellement uniques. Ils ont un aspect lointain et mystérieux qui suggère l'infîni. La matière semble disparaître, ou plutôt elle s'incorpore intimement à 1 inspiration pour former une vision intense. Cette supériorité ne sera jamais mieux saisie qu'en mettant côte à côte les œuvres dv l'artiste et celles des fusinistes les plus en renom. Pour obtenir un tel résultat, il faut posséder une
forte émotion intuitive des êtres et des choses, l'exprimer largement et par grandes masses de clair-obscur, où passent parfois de très soujjles nuanccments... (2) " Certes ■ " du simple fusain il a fait un évoquement grandiose, avec du blanc et du noir, il a créé vraiment de l'ombre et de la lumière (3).»
Pégase blanc ( Peinture j.
(1) Un. lOd. R. à Edm. P.. 13 juin 1894.
(2) A. M., Et. s. R.. p. 19.
(3) A. M., Préf. d'Exp. d'Od. R.. 1894.
Cependant, pour atteindre un tel but que de difficultés à vaincre ! « C'est une matière mal vue chez les artistes, et négligée. Que je le dise pourtant, le fusain ne permet pas d'être plaisant : il est grave. On ne peut tirer bon parti de lui qu'avec le sentiment même. Tout ce qui ne suggère rien à l'esprit ne vaut rien qui vaille avec le charbon. Il est sur la lisière de quelque chose de désagréable, de laid. Je vous le dis, c est la matière qui supporte le moins la négligence du déshabillé, rien n est à tirer d elle seule. Il lui faut la tenue, elle a besoin plus que toutes les autres d'être élevée à la dignité d'expression. Elle exige de l'artiste qui l'emploie, à la minute heureuse où l'agent passionnel fournit une égale dose de clairvoyance et de logique, un tact, un goût minutieux toujours en éveil et présent (1). "
Certainement, en énonçant tant d'obstacles divers, Redon a démontré indirectement et sans y prendre garde toute sa maîtrise, puisqu'il en a su triompher. Les fusains formaient la base d ensemble des deux premières expositions que l'artiste présenta à la Vie Moderne en 1881 et au Gaulois en 1882. Outre la constatation faite alors de la savoureuse puissance de leur clair -obscur, venait s'ajouter encore cette juste remarque : " ...Un dessin impeccable qui contraint 1 œil à accepter les déformations les plus bizarres des êtres réels et l'on conçoit ce que de pareilles œuvres peuvent susciter d'admiration (2). »
De l'inspiration de ces fusains nous n'avons rien à dire qui la différencie de celle des lithographies, dont ils furent d'ailleurs « les prodromes, souvent même la source initiale (3) ". Tantôt la nature avec ses grands ciels et ses horizons vastes, forme le décor de fond. Tantôt ce sont des structures monumentales, tout ensemble fantastiques et précises. A ce dernier effet contribuèrent les travaux de géométrie et de dessins linéaires que Redon, encore jeune homme, avait dû effectuer dans un but bien différent. C'est que : » rien n est perdu d une étude... celles que je fis comme aspirant architecte des projections des ombres qu'un professeur éclairé me fit faire avec une attention méticuleuse, appuyant l'abstraction de la théorie et des démonstrations sur des corps
(1) L'M. d'Od. R. à Edm. p., 15 juin 1894.
(2) Em. Hennequin, jam cit.
(3) A. M.. Et. s. R.. p. 19.
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tangibles, et me proposant, dans les problèmes à résoudre, des cas spéciaux d'ombres projetées sur des sphères ou autres solides. Cela m a servi plus tard : j'ai plus aisément rapproché l'invraisemble du vraisemblable, et j'ai pu donner de la logique visuelle aux éléments imaginaires que j'entrevoyais (1). »
Et sur ces fonds, qu'il s'agisse de nature ou d'architecture, c'est — fusains et lithographies, un pareil monde multiple et divers, les mêmes formes étranges, jailhes pour ainsi dire du néant et appelées à la vie par la puissance d'un démiurge créateur...
En ce qui concerne le côté purement technique, quelques remarques doivent être retenues : " Redon emploie un papier tantôt bleuâtre, tantôt et le plus souvent jauni. Par un fixatif, mixture à lui particulière, il donne à ses dessins un fondu général comme doré sourdement, équivalant à cette patine d'ensemble que prennent au vieillissement les peintures de Rembrandt (2). "
On a voulu parfois comparer Redon à deux artistes avec lesquels nous n estimons point qu'on puisse lui établir d'affinités véritables. « Malgré qu'on en ait dit..., et bien qu'un album lithographique soit dédié à Goya, il semble que ce soit un simple hommage plutôt qu un rapprochement effectif. Les tendances satiriques dans l'ordre politique et religieux, le côté réaliste et brutal du grand Espagnol n'ont, au fond, guère de rapport avec l'œuvre de notre artiste. Dans un autre ordre d'idées, il ne serait pas plus loisible d'établir comparaison avec un dessinateur plus moderne, Gustave Doré. De celuici les effets moyenâgeux souvent d'un |:)ittoresque indéniaf)le, la verve très abondante mais j^arfois se répétant, ne sauraient être mis en parallèle avec le tempérament moins exubérant et plus profond de Redon (3)... >'
Notons que l'artiste eut toujours la haute estime du dessin. En même temps qu'il regrettait que l'estampe ne fût généralement point mise à sa juste valeur, il ajoutait : » Le crayon n'est guère plus apprécié. Il y a au Louvre, dans les galeries des dessins, une somme d art bien plus grande et plus pure que dans les galeries de peinture : on y va peu ;
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on visite préférablement les tableaux. C'est que le plaisir est là. Voilà le clair indice de I analogue indifïérence qui accueillera toujours en France l'œuvre de l'artiste qui se complaît dans l'austérité du noir ())...«
Non seulement c'est un œuvre abondant au fusain que Redon a laissé, mais encore de " nombreux croquis, certains très poussés, à la plume, au crayon noir, à la mine de plomb, à la sanguine. L'artiste ne pouvait manquer de s'attacher profondément au dessin, ce pain des forts, SI l'on nous permet de dire. Il savait par expérience tout ce qu'on y met d impression directe, de vision analytique, aussi d'expression spontanée (2). «
Cette partie presque entièrement ignorée de sa production n'a commencé à être révélée vraiment que depuis sa mort, lorsque des spécimens sont entrés, les uns dans l'asile stable des grands Musées, les autres en des collections particulières. Et la raison de cette nonconnaissance antérieure provient de ce que " c'était pour lui un véritable répertoire où il allait puiser les éléments de ses compositions importantes. Aussi, de son vivant, déroba-t-il jalousement ce trésor précieux à la curiosité de son entourage même le plus fidèle, tant il craignait de s attirer l'obsession d'un amateur trop passionné à le vouloir acquérir (3). "