LA PEINTURE DE REDON
Nous aurons à envisager sous cette désignation générale : la peinture proprement dite et les pastels — puis les œuvres décoratives.
^ I. Peinture et Pastels.
" ... Redon fut peintre aussi. — En ce domaine de son art, où il affirme également une personnalité marquée, deux périodes distinctes doivent être considérées (4). « Elles sont nettement séparées l'une de l'autre
(1) Od. R.
Gaz. des B.-A.,
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par le long intervalle d années, où l'artiste se consacra presque uniquement au blanc et noir, surtout lithographique. Mais de plus elles apparaissent différentes d'inspiration, d'aspect et de métier. La première commence aux essais de jeunesse, et se prolonge encore un peu après la guerre de 1870. La seconde, par contre, est afférente à la dernière époque d existence, lorsque l'âge mûr était déjà fini. On peut en dater les prodromes caractérisés aux environs de 1900. Elle se poursuivra sans interruption jusqu'à la fin de la vie de Redon.
Au début, l'influence certainement ressentie est celle du romantisme, surtout émanant de Delacroix. Quoi d'étonnant d'ailleurs? Si originale que soit nativement une personnalité, il lui faut encore, en ses œuvres naissantes, se chercher par tâtonnement, en un mot s'orienter. Elle subira fatalement l'effet de ses curiosités et de ses admirations, qui souvent sont révélatrices déjà de ses tendances profondes bien que confusément inconscientes. Les attirances éprouvées alors aideront par degrés l'artiste à s'éclairer sur ses facultés, jusqu au jour où, pleinement dégagé, il pourra voler de ses propres ailes.
Or, sans doute, l'homme vers qui Redon, à ses premiers commencements, se sentait entraîné, auquel il devait s'attacher, et cela presque nécessairement : c'était bien Delacroix, il avait contemplé ses œuvres, et les admirait avec une émotion passionnée. Même, cherchant à pénétrer plus intimement leur esprit et leur métier, il en faisait des copies. Témoin celle peinte d'après une Chasse au lion du Musée de Bordeaux, toile superbe du grand romantique, et qui, dans un incendie, fut malheureusement détruite. De cette première période on peut citer comme typique : Roland, toile originale du jeune artiste, laquelle figura à l'exposition du Salon Bordelais en 1870. Certes l'influence se constate, mais pourtant Redon n'est point servilement impressionné par Delacroix. Comme nous l'avons dit au sujet de ses premières gravures avec Bresdin, si l'élève respecte ses maîtres et les aime, il n'est point annihilé dans leur orbe puissant, et fait preuve déjà de qualités personnelles, comme de recherches indépendantes.
A cette époque, un critique d'art se montrait perspicace, lorsqu'il écrivait : « Le Roland de M. Redon avec sa couleur sombre voulue, et qui ne messied point trop, du reste, à ce sujet qui doit avoir dans l'intention bien évidente de l'artiste et l'intérêt de l'histoire et la saveur de la
légende — a dans ses proportions exiguës une grande et belle allure qui plaît... petit tableau, fort original... (I) » Cette appréciation favorable est d'autant plus intéressante qu'elle indique bien les visées voulues de l'artiste, en même temps qu'elle reconnaît sa personnalité comme déjà apparente.
Mais à côté de sujets de même ordre, Redon prenait plaisir, et nous retrouvons là son penchant profond pour la nature, à s'adonner au paysage. Après la guerre de 1870, il y revint même assez fréquemment : " ...Vers 1865... j avais un ami qui m'initiait, en théorie et par 1 exemple, à toutes les sensualités de la palette. Il fut pour moi comme le pôle opposé; de là des discussions sans fin. Nous faisions ensemble du paysage où je m'efforçais cependant à la représentation du ton réel. J'ai réussi des études à ce moment-là qui sont sans aucun doute de la peinture, incontestablement (2). " Puis encore : " J'ai fait comme les autres... des fonds de boîtes en Bretagne ou à Barbizon (3). » Si quelque influence se démêle dans le choix de valeurs fines, le métier simple et sobre, la recherche du sentiment poétique, c est évidemment celle de Corot, surtout en ses toiles d'Italie. D'ailleurs Redon connut personnellement le Maître paysagiste et, sans être son élève direct, reçut de lui au moins quelques conseils.
Cependant, là encore, pour peu qu'on y regarde assez près, l'originalité se fait sentir. Dans les œuvres de cette époque qui nous sont connues : « L'artiste montre déjà cette tendance, plus tard consciente
et pleinement développée, à rechercher dans le spectacle offert
à ses yeux, moins l'objet d'une reproduction directe et précise, que matière à épancher ses sentiments intérieurs et sa libre fantaisie créatrice (4). » De la nature ce qu'il voudrait rendre avant tout, ce n est point ce qu'elle dit expressément, mais bien plutôt ce qu'elle peut laisser deviner de son mystère intime et profond. Seuls les grands intuitifs perspicaces, attentifs à soulever le voile jaloux des apparences arrivent à en pénétrer l'essence même.
(1) Félix LÉai., Salon Bordelais, 19'-' Exposition de la Société des Amis des Arts, IV, La Gironde. 14 mai 1870.
(2) Od. R., a s. m., p. 25.
(3) Letl. d'Od. R. à Edm. p., 15 juin 1894.
(4) A. M., Gaz. des B.-.i.. p. 151.
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Or "...toute cette première production picturale fut par Redon tenue secrètement réservée, amsi que nous l'avons vu agir à 1 égard de ses dessms (!) ». Et cela, pour les mêmes raisons : " Aussi estimons-nous qu'il y a là des parties de son œuvre qui réclameront un examen attentif et approfondi (2). >' Il fut loisible de le commencer, lors de quelques expositions faites récemment...
Nous en venons à l'autre courant de sa peinture : " Cette seconde période, très différente, est beaucoup plus connue. C'est elle qui pendant les dernières années de l'artiste, suscita chez un public nombreux plus que de la sympathie, presque un engouement, d'ailleurs très justifié. Cette production correspond à l'époque enfin rassérénée de sa vie quand on constata chez lui, au lieu de la normale lassitude de 1 âge, une jouvence de la sensibilité, en même temps que de la vision (3). »
De cet état à la fois moral et physique « nous trouvons le témoignage expressif dans une peinture et des pastels rayonnant de clarté et d'opulent coloris. Or, choix bien corrélatif, ce qu'il représente, ce sont des sujets de grâce et d'élégance, tout ce qui est jeune, séduisant, empreint de fraîcheur et de charme : la femme, 1 enfant et les fleurs. « Rappelons les portraits de : M""' Bouger, A. de La Rochefoucauld, de Gonet, Fayet, de Cystria, Odilon Redon ; M' " Simone et Yseult Fayet, de Gonet, M"' H..., nièce de M. Kapferer ; d'autres encore. Aussi, dans leur prime éclat de vie : Marcel Mellerio, Jacques Mithouard, le jeune Bernheim, etc. (4). "
Quant aux fleurs, qu'il eut toujours en amour et admiration, il pouvait à loisir, dans son jardin de Bièvres, contempler leur grâce ingénue et les suivre en leur développement. Elles se revêtaient à ses yeux qu'elles charmaient d'une énigme aussi étrange et profonde que le visage humain — mais ne vivent-elles pas aussi ? Et « ce sont de rouges géraniums, des mimosas d'or, des anémones mauves ou d'un violet pourpre, parfois même des germinations entièrement féeriques. Toute cette flore se dispose en gerbes épanouies, d'où l'élancement des tiges vient aboutir au bouquet d'artifice savamment irradié des corolles éblouis-
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Coltrcllon dr GonrI.
QUADRIGE (Pastel)
santés. Mais que l'on veuille bien y regarder de près, et sous l'aspect objectivement rendu, on retrouvera toujours — c'est la marque inéluctable de Redon, un " je ne sais quoi " de subtil, mystérieux reflet de l'âme même des êtres et des choses (1) ".
Cependant il s évadera plus loin encore, en un pays entièrement de rêve : « ...L'évocation d'une irréelle et prestigieuse mythologie oij dominent les Pégases aux allures nobles et fières, soudain cabrés comme pour un essor. Maintes fois aussi l'artiste s'est complu dans l'aventure de Phaéton, imprudent conducteur des coursiers du soleil qui l'emportent follement à travers l'espace empourpré d'aurore (2). "
Ne faut-il point rappeler ici qu'envers le cheval, Redon, qui le pratiqua de fait et passionnément dans sa jeunesse, éprouvait et conserva toujours comme artiste, une attirance mêlée de curiosité et d'admiration. C est que, dans » la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite » selon 1 expression enthousiaste d'un naturaliste qui fut également grand littérateur (3) — semblent s'être condensées, en des muscles vigoureux aux mouvements agiles et élégants, toutes les forces les plus souples de la vie. Au cours du mois d'août 1914, malgré les terribles préoccupations de l'heure guerrière, l'artiste s'intéressait encore à dessiner des groupes de cavaliers campés momentanément dans le village de Bièvres.
De toute cette période abondante en belles peintures, les caractéristiques de l'apport particulier dû à Redon, les effets cherchés et les heureuses réussites, entrevus fragmentairement jadis à des expositions diverses, apparaissaient pleinement dans l'ensemble, — posthume, hélas! qu'on put réunir aux Galeries Barbazanges, en 1920. Pour une partie du public ce fut certainement une véritable révélation. Mais ceux-là même qui connaissaient déjà les œuvres, trouvèrent un enseignement d études ainsi qu'un surcroît d'admiration vérifiée, devant cette fécondité éclatante et variée.
(1) A. M., Gaz. des B.-A., p. 152. En ce qui concerne la fleur chez Redon, consulter notamment : AndrÉ Salmon, OJilon Redon (L'Arl décoratif, janvier 1913). — ArsÈNK ALEXANDRE. Floralies (Comœdia, \" novembre 1913). — JeaNNE Doin, Odilon Redon (Mercure de France. 1"^ juillet 1914, p. 19 et suiv.).
(2) A. M, Gaz. des B.-A., p. 153.
(3) Buffon.
Que SI, et c est une juste et légitime préoccupation, on s'intéresse au métier d un artiste dont bien des peintres actuels considèrent interrogativement la production, nous donnerons, à titre curieux, un renseignement susceptible de paraître instructif. C'est une indication, d ailleurs de date assez ancienne, que nous avons recueillie en marge d'un cahier manuscrit de Redon, perdue qu'elle se trouvait au milieu de notations très diverses. Peut-être lavait-il seulement copiée pour mémoire ?
« Une bonne palette.
" Blanc de plomb.
« Jaune Mars.
« Ocre jaune.
« Ocre de... (I), terre d'Italie naturelle.
« Jaune antimoine.
« Orangé Mars.
" Sienne brûlée.
« Rose Mars.
« Ocre rouge.
« Laque fine.
« Violet Mars.
'< Violet de cobalt (2).
« Bleu d'outremer.
'< Vert émeraude.
'< Terre verte.
« Terre d'ombre naturelle.
« Noir de pêche.
" Jaune de Naples et vermillon, sans mélange aucun de blanc de plomb (3) ».
Ne devons-nous pas — puisque nous sommes ici en examen de questions techniques, signaler le probe souci, digne des vieux maîtres d autrefois, qu'avait Redon, de n'employer : couleurs à l'huile ou à
(1) Mot Illisible.
(2) Celte couleur a été raturée dans l'original.
(3) A la suite de cette dernière mention, Redon avait rajouté au crayon : " Se servir du blanc de zinc ».
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Coll. de M"" Rtdo
Études de chevaux (Dessin à la mine de plomb).
leau, et pastel également, pour ses œuvres que des matériaux de premier choix. Il ne regardait jamais à la difficulté de se les procurer, non plus qu'au prix élevé qui en résultait. Tel est le respect qu'un artiste vrai aura toujours pour ses œuvres, quand il y a mis toute son âme et son talent, afin de leur assurer le maximum de perfection matérielle, et aussi cette durée qu'il souhaiterait assurée à jamais. Or Redon sous ce rapport, ne voulait se fier qu'à l'expérimentation. C'est pourquoi, dans son atelier de Bièvres, tout isolé au fond du jardin, il étalait sur du papier ou sur des toiles, les éléments colorés, puis il les exposait longuement au soleil d'été. Et ce n était qu après la certitude entière de leur pleine solidité, qu'il les employait. Car il savait combien l'altération d'un ton risquait de détruire, dans l'avenir, toute harmonie d'ensemble savamment dosée et synthétiquement établie.
Nous n'avons, à l'égard des pastels, point d'autres considérations à développer que pour la peinture. Ce sont sujets semblables : » Même inspiration et pareille facture, avec plus de vivante fraîcheur encore SI possible, tenant à la pureté de la matière employée que n alourdit aucun véhicule étranger destiné à la fixer... (I) »
§ II. Œuvres décoratives.
Nous indiquons à part les œuvres réalisées par 1 artiste dans le domaine spécial de la décoration.
" Redon a fait quelques ensembles décoratifs. D'abord une chapelle à Arras, qu'il achevait lorsqu'éclata la guerre de 1870. Ensuite, pendant sa dernière période, toute une pièce avec fîeurs et figures allégoriques au Château de Domecy, à Sermizelles (Yonne), en 1900; une loge dans le salon de M"' Chausson, à Pans (2) ; la décoration de la bibliothèque de l'ancienne abbaye de Fontfroide, dans le Midi,
(1) A. M.. Gaz. des B.-A., p. 153.
(2) Dans une paroi de cette vaste pièce consacrée à la musique, souvre la petite loggia en retrait, comprenant un large panneau de fond, et deux autres plus étroits sur les côtés. Les motifs ornementaux se composent d'une végétation fleurie, mi-réelle et mi-partie idéalisée, dans le même esprit que celui où Redon exécuta plusieurs de ses œuvres de chevalet. On peut considérer cet ensemble comme caractéristique de la conception décorative de I artiste.
devenue la propriété de M. Fayet. Ajoutons des paravents pour M. Sainsère, M""" de Cystria, prince Bibesco, etc.. (1) '
Mais « une mention particulière est due à rameublement entier : fauteuils, chaises et écrans, commandé et exécuté par les Gobelins. Avec une fantaisie toute moderne de création, Redon sut néanmoins observer ce principe fondamental, trop souvent oublié ou négligé de nos jours, que décorer un objet c'est l'embellir en respectant sa destination utilitaire, et sans surcharge alourdissante. De plus, se gardant également des séductions matérielles qu'ont apportées les découvertes de la chimie dans la teinture mille fois nuancée des lames et des soies, il a conservé à la tapisserie son caractère à la fois solide et souple de trame tissée, sans viser au trompe- l'œil, rival de la peinture de chevalet (2) ".
Il existe également de l'artiste quelques beaux cartons, notamment pour des tapis, mais qui n'ont pas encore été exécutés.
(1) A. M.. Gaz. des B.-A.. p. 153.
(2) A. M., Gaz. Jss B.-A.. p. 154.