LES PAVOTS NOIRS
générique : le rêve. Et de celui-ci, notre artiste se réclame d'ailleurs expressément. Dès sa prime enfance, il y était initié déjà, d'une façon particulièrement évocatrice : " Mon père me disait souvent : " Vois « ces nuages, y discernes-tu, comme moi, des formes changeantes? » Et il me montrait alors dans le ciel muable, des apparitions d'êtres bizarres, chimériques et merveilleux (I). » Puis, lors de ses essais littéraires, presque tous restés en manuscrit, Redon ne choisit-il point ce pseudonyme significatif : // rêve (2) ? C'est enfin le titre de son premier album lithographique : Dans le Rêve, appellation si justement symbolique, qu'elle pourrait servir d'épigraphe à son œuvre entier.
Nous avons jadis tenté une définition : " Là règne cette apparente incohérence, constituant la logique particulière de l'état de sommeil, où le mécanisme de l'association des idées fonctionne en toute indépendance, sans le contrôle régulateur qui, pendant la veille, apprécie, élimine et coordonne. Alors 1 imagination vertiginée évoque, combien rapidement et avec quelle incroyable fécondité, les aspects les plus inattendus et les plus divers. Des figures multiples, hétéroclites, se rencontrent, se séparent, évoluent de façon étrange et contradictoire. Ces apparitions se silhouettent sur un fond confus où grouillent d'innombrables entités pressenties et devinées plutôt qu'entrevues. Parfois émerge du chaos, selon le hasard, ou par l'effort quasi-automatique de la volonté, une forme qui vient se mettre en pleine lumière, envahissant le champ de l'espace, dominatrice et comme obsédante. La liaison attractive des êtres et des objets entre eux demeure secrète, fondée souvent sur des analogies si ténues et si lointaines, que l'esprit pour les saisir est obligé de faire un compliqué travail. Encore cette recherche ne peutelle s'effectuer qu'en des méditations ultérieures, car la vélocité fugitive et l'intensité des sensations n'en laissent ni le temps ni la possibilité durant l'action du Rêve (3) ».
Que si nous contemplons l'œuvre de Redon, et cherchons à nous
(1) Od. R., a s. m., p. 11.
(2) Ajoutons un détail assez piquant. Après 1870. dans le salon de M'""' de Rayssac, où Tartute fréquentait. quelques personnes amies, connaissant son irrésistible penchant, l'avaient, par plaisanterie sympathique, qualifié : Le Prince du Rêve. Et si jamais surnom mérite de lui rester, certes c'est bien celui-là.
(3) A. M., Et. s. R.. p. 10.
en rendre un compte exact, nous pourrons vérifier combien ces caractéristiques s'y retrouvent amplement et à un degré élevé : •< C'est comme un drame successif qui sort des limbes pour fixer curieusement nos yeux et impressionner fortement notre esprit. En ce travail de 1 artiste, comme dans le Rêve que nous avons décrit, mêmes prodromes et semblable évolution. D'abord des noirs profonds s'amoncellent, masse sombre, trame indéfinie, où demeurent latentes les réserves innombrables des mirages futurs. Mais, sur ce fond d'horizon, voici que soudain émergent des êtres. Ils s'organisent fabuleusement et bizarrement sous des clartés parues au ciel, blanchissements qui traînent en zébrures fulgurantes. Les formes se multiplient, permanent, s'accentuent. Figures insolites qui brusquement s'imposent, avec une incroyable netteté, aux regards qu'elles surprennent et fascinent, sans qu'ils puissent s'en arracher. Ce sont bien là les sautes rapides, les accouplements, invraisemblables de pensées lâchées en liberté qui, dépourvues du frein de la raison, galopent et s'ébrouent en une incessante activité. Des objets, extrêmement disparates d'essence, s'appellent et se groupent entre eux. Les plus légers et imperceptibles points d'un contact accidentel suffisent à leur aimantation. C'est ainsi qu'une circonférence éveillera l'idée d'un ballon, qui lui-même suscitera I image d'une face humaine détachée, s envolant dans l'espace nocturne. Et toute cette étrange ruée se précipite vers l'inconnu en un tourbillon bouleversant (I) ».
Mais Redon n'est point un simple hypnotique, esclave de ses visions. La haute raison consciente de l'artiste demeure toujours, bien que secrètement cachée parfois, la souveraine ordonnatrice de cet inextricable chaos. En effet " ... si l'on examine de près ces entités extraordinaires, personnifiées et représentées par des apparences plastiques, on s aperçoit qu elles ne sont point forgées de toutes pièces en leurs plus intimes éléments. Il y réside — et c'est là un terrain de forte assise, un fond d observations multiples, de sensations éprouvées au cours de la réalité... Analysez certaines de ces physionomies si imprévues et bizarres, vous serez étonné, malgré les transformations subies, de leur ressemblance avec des visages rencontrés dans l'existence ordinaire.
(I) A. M., El. s. R.. p. 11.
C est que les plus fantastiques et désordonnées visions du Rêve ont leur début premier dans des matérialités tangibles à l'état de veille. Telles, les complexes et innombrables combinaisons du Kaléidoscope rendent presque méconnaissables les fragments simples dont elles sont composées (1) ».
Qu'on veuille bien se remémorer la vie de Redon, et maintes comparaisons aussi mtéressantes qu'instructives pour la compréhension vraie de son art, se feront en quelque sorte d'elles-mêmes : "... Dans les sites où 1 homme a résidé longuement, comme ceux où il a vibré passagèrement, nous retrouvons les éléments du décor que l'artiste a dressé. Sous l'aspect dramatisé par l'imagination qui transpose et magnifie, 1 œuvre conserve... les réalités extérieures observées et expérimentées. Celles-ci... sont facilement vérifiables chez Redon. En ses noirs vigoureux aussi bien que dans les estampes vaporeusement lumineuses, réapparaissent les nuits opaques, les brouillards vespéraux ou les légères brumes matinales que l'artiste contempla avec émotion, avant de les rendre féeriquement (2). Sur cet horizon parfois se détache une silhouette, un objet, avec cette importance envahissante et dominatrice que prennent dans la nature, aux heures de songerie, un être humain, quelque arbre isolé, ou même un simple brin d'herbe considéré de près. Voilà le point initial d'où le rêve prend essor, pour planer à son gré. Si, dans certains paysages de Redon, surgissent, erratiques et formidables, des blocs de rochers, ou bien encore de grandioses pans de montagnes aux arêtes quasi-géométriques (3) », c'est que ses yeux n oublient point qu'ils ont : " vu le Nord de l'Espagne. Il y a là des rocs brûlés par le soleil, des sables tristes, des solitudes désolées (4) ».
Combien d'êtres lamentables et de mélancolie profonde, qu'explique un pays sauvage, se rencontrent parmi la population des Landes végétant * laide, triste, comprimée entre le fîeuve et la mer.. J'y ai vu des regards en détresse, des souffrances réduites. J'ai entendu conter des légendes superstitieuses — il y a encore là des sorciers (5) ».
(1) A. M.. Et. s. R.. p. 12.
(2) N"a-t-il point dit de son Médoc natal : L'automne y est toujours superbe. La mer et 1rs marais v font le ciel et les brouillards féeriques '. Lett. d Od. R., à Edm. P., 1894.
6) A. M.. Et. s. R., p. 24 et 25.
(4) Uti. dOd. R. à Edm. P. 13 juin 1894.
Qui n évoquerait dans l'œuvre, certaines faces navrées aux yeux démesurément dilatés par la douleur. — Et si, par contre, le Profil de lumière vous frappe en l'expression intense de sa silhouette lumineuse,
Redon vous dira qu'en Biscaye "les femmes ont un grand éclat (1) »
Mais, peut-être s'intéressera-t-on à connaître comment l'artiste travaillait, et quelles phases traversaient son esprit et sa main avant de parvenir au résultat final.
« A ce propos, voici, nous paraîtil, les deux occurrences qui se peuvent rencontrer.
"Parfois, en proie à l'attirance vague mais inéluctable de s'exprimer extérieurement, 1 artiste s en vient à son chevalet. Que fera-t-il au juste, ii ne le sait. D une main incertaine il crayonne confusément, dans une prise de possession du champ vierge que lui livre le subjectile. Pour lui c'est une satisfaction, un premier soulagement d'écraser le grain du crayon, de voir la matière noire se masser. Comme si cette simple salissure était le commencement du travail
Coll. M. -A. Leblond.
L'Enfant prédestinée (Peinture).
(1) Leit. d'Od. R. à Edm. P.. 15 juin 1894.
Collrction Chu