‹ Odilon Redon, peintre, dessinateur et graveurChapitre 17 sur 74 · VIERGE D'AURORE · texte numérisé non relu

VIERGE D'AURORE

(Sansiiine)

effectif. Puis l'artiste cherche à augmenter l'intensité, la diversité aussi de ce premier fond ; or, voici que dans cet horizon largement esquissé apparaît un détail. C'est un rien, peut-être même l'œil est-il joué, mais il a cru entrevoir... Cependant la main de l'artiste accentue ce que le regard a pensé percevoir. Bientôt son imagination se prend et s'échauffe à ce travail, l'évocation se précise et s'amplifie davantage, maintenant les contours apparaissent. Alors se présentent, successivement sollicités, les trésors de sa mémoire enrichie jadis de visions et d'observations réelles. Ce sont des sites contemplés, des physionomies analysées, de simples jeux de lumières notés. Ces éléments, empruntés directement à la nature matérielle et qui viennent fortifier la première esquisse, donnent un point d appui. Ainsi se construit graduellement un tout complet de ces parties diverses, provenues souvent de points très lointains. L art les enchaîne par une logique qui lui est propre, les subordonnant entre elles pour produire un effet central.

"Ad autres occasions, le chemin suivi semble avoir été tout différent. L'artiste, au hasard de la vie, rencontre une forme dont l'aspect l'attire et le retient. Son esprit subit, sans pouvoir, diraiton, s'en défendre, une invite lancinante et impérieuse à la reproduire. Lorsqu'il se trouve à son chevalet, il n'éprouve plus la sensation vague que nous décrivions tout à l'heure. Mais il contemple une vision déterminée, dont les traits précis s'éclairent en une silhouette hallucinatrice. A mesure que cette obsession qui le hante se traduit plastiquement, il jouit d'un sentiment croissant de libération. Cependant, le fait matériel qui éveilla la puissance créatrice de l'artiste ne lui suffit point. Comme autour d'un centre, il groupe des détails accessoires, dresse un décor de fond, établit une atmosphère qui agrandit la scène et la prolonge. Mais tout ce travail aboutira en fin de compte, à l'unité de l'effet.

'< De sorte que ces deux manières de procéder, opposées en leur marche d'action, produisent des résultats identiques aussi bien pour l'inspiration générale que comme aspect. A moins de révélations émanées de Redon, on ne saurait spécifier quel mode fut employé. Ainsi offrent-ils chacun la réunion homogène des qualités qui caractérisent I artiste (1) «.

(I) A. M., El. s. R.. p. 12 à 14.

Mais, dans ce monde indéterminé du rêve si multiplement diversifié il règne à travers 1 œuvre, deux courants dont la synthèse forme la trame substantielle de l'inspiration. Pour comprendre le premier,

nous nous souviendrons de l'impression profonde que causèrent à Redon les investigations hardies de la science au XIX" siècle, quand elle voulut scruter l'aube même de la vie. Les Origines, n est-ce point le titre, à cet égard bien suggestif, de l'un de ses plus anciens albums lithographiques ? A un haut degré, il éprouva " ces frissons nouveaux »

ressentis par la génération d'alors : " et il prétendit les rendre non en savant précis... mais en artiste vibrant. Il ne s'arrêta point à mesurer les dimensions exactes, compter les pattes et les antennes, mais plutôt il s'efforça de restituer l'émo-

(Planche tirée de l'album L« Oi/s.ncs.) .• f J '„ ' J„

tion proionde émanée de cette Création puissante. Ne nous fait-il point entrevoir des formes rudimentaires où s'éveillent les ébauches d'organes, tressauts de la vie boursouflant la matière inerte, et cherchant à s en dégager. Ainsi une lave ardente soulève et crevasse l'écorce terrestre, qui ne peut la maintenir tout en l'oppressant. Apparaissent encore... des essais haletants de la primitivité hésitant entre l'avortement et l'aboutissement. Parfois, il semble que l'artiste n'ait pas voulu définir davantage que par de brèves lignes schématiques, circonférences ou courbes sinueuses, les organismes... non encore formés. Et tout cela inépuisablement naît, se développe, fait luire sur le fond

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y eut peut-être une vision première essayée dans la fleur... •• (Lithographie.)

d ombre de 1 éternel abîme la silhouette accidentelle qui sera leur vie momentanée (1) ».

Cependant, voulant plus encore '< l'artiste, comme enivré par le spectacle des époques primordiales, ainsi que du monde microbique, en est arrivé, parailélisant avec la féconde nature, à créer lui aussi des monstres (2) ". Et, de manière telle qu'il parvient « à donner aux apparences purement Imaginatives, dont il peut revendiquer la totale paternité, une conformation rationnelle, qui fait que si elles ne sont pas, elles pourraient être. Machines parfaitement agencées, pour l'action, qu'une étincelle vitale suffirait à mettre en branle et qui fonctionneraient (3) ». C'est ce que Redon indique fort bien : " La pensée d en créer à ma fantaisie vint bientôt. Il ne s'agissait plus que d'atrophier, de réduire ou développer des parts de l'être, à ma guise. Je ne voudrais pas prononcer le mot " monstres », mais plutôt ceux de fantaisie humaine sur le clavier de l'ostéologie... (4) »

Et cette dernière définition soulève une question bien intéressante, celle de la Tératologie. Les tendances de la science moderne sont actuellement de voir dans les anomalies du type habituel, non une déviation à un plan préconçu de la nature, mais bien une action normale des forces agissantes qui, ne rencontrant point les conditions ordinaires d'ambiance, aboutissent de ce fait à un résultat différent (5).

Toutefois l'artiste, s'il a éprouvé une intense curiosité dans ce domaine, et même effectué quelques études sous ce rapport, n a jamais prétendu — et nous y insistons à nouveau, faire de la science pure. Comme le remarquait excellemment J.-K. Huysmans, il y avait là : « un nouveau point de départ, presque une issue neuve, elle paraît

(1) A. M., Et. s. R., p. 16.

(2) A. M., Et. s. R.. p. 16.

(3) A. M.. El. s. R., p. 16. — A cet égard, voici une curieuse anecdote que nous tenons de M""' Odilon Redon :

L'artiste avait adressé en hommage à Pasteur, qu'il ne connaissait point personnellement, mais pour lequel il professait beaucoup d'admiration, un exemplaire de l'album : Les Origines. Le grand savant le feuilleta avec curiosité. Or, quelque temps après, comme on lui avait offert une table, œuvre de Carabin, avec sculptures représentant des êtres fantastiques, il lui arriva de dire : Il aiir.iit fallu le cravon d'Odilon Redon pour donner la vie à ces monstres.

(4) Lit. d'Od. R. à Edm. P.. 15 Juin 1894.

(5) Voir : .4pp. Note 12

avoir été découverte par le seul peintre qui soit maintenant épris du fantastique, par M. Odilon Redon (1) ». Néanmoins, par ailleurs, le subtil critique a commis une erreur vis-à-vis de ces créations, relevant de la seule imagination, sans recourir, comme il semble le croire, au secours du microscope. " Non — (ainsi nous 1 affirme Redon), — j'avais en les faisant, le souci plus important d organiser leur structure (2).» Ce sont donc les libres conceptions de son esprit que l'artiste a toujours et uniquement rendues. Telle fut sa fécondité, pour ainsi dire illimitée et tant caractéristique, qu'elle nous a permis d'avancer que : " Si l'on affirme littérairement l'existence d'un monde balzacien, on peut dire que plastiquement fut évoqué un monde redonnesque (3). »

Cependant, il est un autre pôle où confine cet " œuvre grand qui part des époques primaires pour aboutir au mysticisme suprême (4). » Et l'auteur lui-même le fait remarquer, lorsqu'il assigne à ses fantaisies d'ostéologie « un sens quasi-chrétien pour assise (5). » En effet, à côté de ces êtres monstrueux, protagonistes, pourrait-on dire, d une épopée darwinienne ou pasteunenne, rayonnent les apparitions d une sphère supérieure : « Dans des faces extasiées éclatent les lueurs d'un rêve divin, des faces de martyrs pour qui le bûcher devient des roses (6). »

Mais le sentiment « qui chez Redon forme la base continue de tout : Ignorance, bestialité, perversité, sublimité — c est la souffrance. Il y a dans telles de ses physionomies un summum d'intensité expressive qui attire et qui effraie comme un vertige. C'est l'abîme entrevu à travers la prunelle claire des yeux dilatés. Redon nous a montré la Nature inapte, ridicule ou terrible, parfois les deux ensemble dans ses premiers essais rudimentaires. Puis, parvenue au point culminant dans la face humaine affinée, où frissonne l'âme prête à s'envoler vers un degré supérieur. Devant une telle compréhension de la misère et de la grandeur de notre

(1) J.-K. HUYSMANS, Certains, Paris, Tresse et Stock, 1889, Le Monstre, p. 150.

(2) Od. R.. a s. m., p. 29.

(3) André Mellerio. Lettre publiée parmi celles émanées de personnalités diverses, et qui lurent réunies sous le titre général d' ■ Hommage à Redon ». La Vie, numéros des 30 novembre et 7 décembre 1912.

(4) A. M., PréJ. de ÏExp. R., 1894.

(5) Letl. d'Od. R. à Edm. P.. 15 Juin 1894.

(6) A. M., Préj. de l'Exp. R., 1894.

être, involontairement on se reporte à ces Pensées de Pascal, où l'humanité douloureusement analyse cette double face d'elle-même, essayant de sonder à la fois le mystère de sa basse origine et celui de sa haute destinée (1). »

Aussi combien juste apparaît ce jugement bref, mais si plein de compréhension, porté par un admirateur de Redon : « La grandeur dans 1 effroi, la tristesse, voilà les trois sentiments dominants de cet art» en y adjoignant " la simple... la bonne pitié (2). »

(1) A. M., Préf. de fExp. R.. 1894.

(2) Jules DestrÉE, L'Œuvre lUhographiqut de Odilon Redon. A Bruxelles, cliez Edmond Deman, MDCCCXCI, p. 78.

Cliché Vollard.

Tête.

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