‹ Odilon Redon, peintre, dessinateur et graveurChapitre 5 sur 74 · LA FLEUR DU MARECAGE · texte numérisé non relu

LA FLEUR DU MARECAGE

(Lilhosralthic)

Lorsque Redon écrivait sur les soufïrances qui presque toujours viennent assaillir un véritable artiste dans sa vocation, ces lignes empreintes de mélancolie profonde, sans doute il faisait un pensif retour sur lui-même. Par combien de points, sa propre destinée ne se rapprocha-t-elle pas, surtout en certaines périodes cruelles, des traits âpres qu'il marquait douloureusement, hélas ! et si justement.

Mais le vieux graveur avait aussi des particularités, de petites manies, pourrait-on dire, oîi l'on retrouve des concordances avec son faire artistique : « Il jardinait volontiers et avec la minutie d'un Chinois. Subtil en tout et méticuleux, il apportait là sa finesse, sa délicatesse, ses curiosités d'analyse et d'observation. C'était alors, plus qu'à tout autre moment, qu'il avait l'esprit alerte et qu'il s'épanchait en jets de paroles subits et saisissants qui me laissaient pensif (1). »

Que de longues conversations entre eux ! Non comme celles avec Clavaud, planantes et vastes sur les sujets les plus variés, mais davantage circonscrites à 1 art plastique, spécialement la gravure, sa technique et ses maîtres. D ailleurs, sans préjudice d'envolées vers la rêverie venant illuminer souvent ces précisions de métier. Redon, par surplus, travaillait matériellement sous la direction de ce guide d'une expérience si avertie et d'inspiration sincère. De Bresdin il a donné plus tard une effigie, un peu idéalisée, dans sa belle estampe lithographique : Le Liseur...

Nous 1 avons indiqué précédemment, une autre partie de l'existence de Redon — et non la moindre, se passe dans des conditions opposées, en un heu très différent. C'est à Pans « ce grand centre civilisé, où des intelligences vives et variées subissent l'excitation émanée de ce rapprochement. Ville plus prenante encore pour les caractères neufs qui lui sont arrivés de province jeunes, et en quelque sorte vierges de toute empreinte brûlante. Ceux-ci, Pans les tue ou les féconde ! Si peu qu'on éprouve la trépidation ambiante, même cherchant à s'en abstraire, sa fièvre nous pénètre toujours par une sorte d'endosmose. Apre courant de production, d'élan à vaincre les autres, à se surpasser soi-même, à la face d'une foule nombreuse et où, par surcroît, se trouve une élite. De là découle une sorte de supériorité pour 1 homme qui a connu, partagé et, malgré tout, aimé ce mouvement intense (2) ».

(1) Od. R., a s. m., p. 126.

(2) A. M.. Et. s. R.. p. 30.

De cette influence complexe Redon se rend compte, et l'avoue explicitement. S'il lui arrive, tandis qu'il est à la campagne, d'écrire à un ami : « Je m'oublie un peu ici... — bientôt quatre mois de calme et de recueillement absolu ; le contraste est grand après l'existence de Pans... Si n était nos bonnes causeries qui me manquent ici pour me ranimer et me soutenir un peu, j'aimerais fort la solitude entière dont on jouit dans ce coin retiré... (I) ». D'autre part en une lettre postérieure de quelques mois, dans laquelle il analyse la crise de formation personnelle où il se trouve, nous rencontrons cette constatation : « Mon naturel est faible, défaillant : je le reconnais et j'en souffre. Pans m est plus salutaire pour soutenir ma volonté de chaque jour, celle qui fait la vie. Je n agis ici que par bonds et secousses, et ces réveils intermittents me fatiguent et m'accablent (2). »

Quelle était donc l'existence de Redon, à cette époque, dans la grande ville ? Celle d'un jeune homme libre partageant, malgré la spécialité de ses travaux d'artiste, les habitudes courantes des étudiants en droit ou en médecine. Plutôt resserré dans ses ressources, il n'en était point toutefois dépourvu, car sa famille, sans lui permettre de mener larges ébats, lui fournit du moins toujours le nécessaire. Au reste Redon ne se montre point dépensier, il est ordonné même. Jamais il ne fît partie intégrante de la bohème, dont Murger poétisa les fantaisistes mais au fond assez piètres aventures. D'autant que cette période romantique déclinait, dernier vestige affaibli des temps lointains du Moyen-Age, où la corporation universitaire formait une petite cité avec son aspect, ses mœurs et ses curiosités particulières.

D ailleurs si Redon fréquenta le quartier latin, il ne l'habitait pas. C est à Montparnasse où nichait une colonie d'artistes, faisant pendant à celle des Batignolles, qu'il avait établi ses pénates. Il pouyait là jouir d un calme relatif au sein de la ville agitée. Il aimait cette quasi-solitude, les longues flâneries paisibles dans le jardin du Luxembourg, resté beau encore malgré que bien diminué. Cette région de la rive gauche, même après son mariage, fut longtemps la sienne. Et quand plus tard, son existence étant avancée déjà, sa notoriété établie et ses relations

(1) Man. de R. Broujllon non daté d'une lettre antérieure à 1870.

(2) Man. de R. Brouillon d'une autre lettre.

FLEURS (Pastel)

s'élarglssant le forceront de traverser les ponts et d'aller loger sur la rive droite, il lui semblera accomplir un événement grave, presque symbolique (j).

Coll. M.-A. Lcbiond.

La Pensée (Peinture).

Nous avons dit qu'il n'existait plus de véritable cité universitaire, mais il y avait toujours le groupement nombreux et très vivant des

(I) L'influence ressentie a été notée par I artiste: Je ne saurais vous dire le tourment profond que me cause un simple déplacement, un changement de demeure... Il me faut pour reprendre vie et goût au labeur au nouveau gîte où je vais être, du temps, beaucoup de temps, des saisons mcmc. ' Mon. de R. — Et il ajoute cette réflexion empreinte de psychologie : Quitter un lieu habituel participe de la mort. De là l'effroi d'un recommencement ailleurs. ■ D'". — En ce qui concerne les divers logis habités par Redon, voir : App. Note 3.

étudiants, qu'on appelait, à 1 époque de Napoléon III, la jeunesse des Ecoles. Elle était bruyante et gaie, privilège naturel de son âge, mais de plus assez effervescente sous le rapport des manifestations politiques. C'était la protestation contre le système autoritaire jusqu à la compression, qui avait succédé aux secousses incohérentes de 1848, et se continua jusque vers la fin du second Empire. Dans les manuscrits de Redon et sa correspondance d'alors, on trouve des traces de cette ébuilition qui agitait souvent le quartier latin. Mais si ses opinions étaient foncièrement hostiles au régime, sa part d'activité réelle ne paraît point avoir été grande. Jamais d'ailleurs, au cours de sa vie entière, les intrigues compliquées, les manœuvres d'une moralité

parfois SI différente de l'honnêteté ordinaire qui constituent trop souvent le fond de ce qu'on appelle la politique, n'attirèrent ou même ne purent intéresser cette âme élevée, dont la probité était souverainement scrupuleuse.

Redon avait parmi ses compagnons plusieurs jeunes gens de la région bordelaise. Entre eux ils aimaient à se retrouver, avec 1 accent de là-bas, leurs souvenirs familiaux, et jusqu'à de pareils goûts culinaires. Le meilleur ami fut Henri Berdoly, celui-là même qui l'invitait et le recevait si hospitalièrement à Uhart (1). Alors étudiant en droit, ensuite avocat, plus tard il devint sénateur. Etrange contraste qu'offrait avec le jeune artiste ce bon vivant, gaillard et inlassable coureur du beau sexe, demandant avec exubérance à la vie insoucieuse tout ce qu'elle peut donner de jouissances maté-

Passage d'une âme (Eau-for le).

(I) La famille Berdoly était propriétaire, à Bordeaux, de la maison, 26, rue des Allées-d'Amour où naquit Odllon, et dans laquelle demeurèrent pendant de longues années les Redon.

rielles. Il avait connu Redon à Bordeaux, dès l'enfance, s'était pris pour lui d'une affection sincère et profondément attachée, qui ne se démentit jamais. Des carrières très différentes, et l'éloignement de résidences qu'elles comportaient, espacèrent plus tard leurs relations, mais jusqu'à la mort de Berdoly, tous deux conservèrent fidèlement le souvenir des premières années.

Certes il est curieux de lire les lettres que Redon avait voulu garder de son ami. Plus intéressant encore serait de connaître celles de l'artiste — mais, que sont-elles devenues ? Le joyeux étudiant se peint lui-même en sincère franchise. Cependant, il fait en outre des allusions au travers desquelles on entrevoit aussi le portrait de celui auquel il écrit, en donnant des détails sur leur vie d'alors. Redon apparaît, —

ce sont des caractéristiques marquées dé)à et qui ne feront que s'accentuer, comme un être foncièrement plus sage et pondéré que son entourage, d'une sensibilité supérieure, et surtout d'un irrésistible penchant à la rêverie. De là une physionomie particulière, disons même originale au milieu de ses compagnons de jeunesse. Non point d ailleurs qu'il se posât en misanthrope morose. Il avait à l'occasion la gaîté franche et se montrait bon camarade. Mais les extériorités bruyantes, chères à la pétulance juvénile, loin de l'absorber comme les autres, lui causaient plutôt une impression de futilité et de vide. N'est-ce pas là le sentiment définitif dont le monde ambiant, davantage expérimenté et subi, remplira le fond de son âme (1).

Coll. He M" R.doi

Ornement décoratif.

(Dessin à l'encre de Chine.)

(I) Que si l'on avait la curiosité de connaître physiquement Redon à cette époque, il est un document qui. malgré sa banalité courante et son côté superficiel, ne laisse pas que d'apporter quelques indications. C'est le signalement énoncé dans un passeport à lui délivré en 1862 par la Préfecture de Bordeaux. Il en fallait alors pour circuler, même à l'intérieur du pays. Voir le libellé de cette pièce : App. Note 4.

Cependant, au cours de ce laps de temps, Redon ne néglige point les occupations ainsi que les études afférentes à sa carrière d artiste.

Nous l'avons vu, son père n'avait point entravé sa vocation, mais par un reste de prudence bourgeoise, il avait d'abord mis comme condi-

Coll. de M"" Redon.

Etudes (Dessin à ta mine de plomh).

tion qu'elle viserait un but pratique : Odilon devait être architecte. C'est dans ce sens qu'il travailla d'abord. Mais il sentait bien que ce n'était point là sa véritable voie. 11 obtint, alors de sa famille de pouvoir se consacrer entièrement à la peinture. Toutefois, derechef on lui imposa la traditionnelle formation de l'atelier académique. Après un essai loyal, mais qui resta vain, de se conformer à un enseignement SI opposé à son tempérament, le jeune artisan conquit enfin sa pleine liberté. Et c'est désormais seul qu'il cherche, dans des efforts confus et souvent pénibles, à dégager l'énigme de sa personnalité et de son avenir.

A cette époque, il tenta quelque peu d'écrire. Non qu'il songeât à sacrifier au démon littéraire celte plastique pour laquelle il se sentait une

PROFIL DE LUMIERI

vocation arrêtée et sans cesse fortifiée — mais par idée de se créer en plus un autre mode d'expression d'art. Ces premiers essais, demeurés dans ses manuscrits, apparaissent d'une juvénilité incertaine, portant surtout des traces d'influence romantique. Mais leur intérêt est de nous faire connaître les débats intimes qui s'agitaient alors au fond de lui-même. Car ce sont moins des œuvres liées et composées, qu'une sorte d autobiographie, répétée sous des formes variées, de ses impressions et sentiments, ainsi que de ses vagues aspirations. Et sa tendance essentielle se manifeste bien dans le choix de ce pseudonyme par lui adopté : // rêve.

Redon, toutefois, ne vivait pas en complet isolé de ses contemporains d'art.

Il en connut plusieurs et certains même notables, avec lesquels il entretint quelques personnelles relations : Corot, principalement Chintreuil, aussi Courbet. Mais sa grande occupation était de fréquenter assidûment les Musées. C'est là qu'il se mettait en communion avec les maîtres, méditant leur esprit, analysant aussi leur métier dont il pénétrait les secrets par les copies attentives qu'il faisait de leurs œuvres.

Ainsi se passent des années assez nombreuses de lente et secrète incubation, que corroborent des études faites en toute liberté, mais avec intelligence et une conscience sérieuse. En outre quelques réalisations effectives, modestes d'ailleurs et peu abondantes, le présentent déjà

Les prêtresses furent en attente (Lithographie).

(Planche lircc de lalhum La \ml.)

au public. C est ainsi qu'il figure au Salon officiel de 1867, dans la section de gravure, avec une petite eau-forte sous ce simple titre : Paysage ( I ). A Bordeaux, où se tenaient alors des expositions régionales importantes et suivies, il se manifestait plus amplement par des œuvres de peinture. Et même son Roland à Roncevaux attirait déjà l'attention grâce à des qualités réelles d'originalité naissante (2).

Mais nous devons signaler très particulièrement une série d'articles de critique sur le Salon de 1868, écrits par Redon pour le journal La Gironde (3). Non point seulement à cause de la valeur de leurs jugements empreints d'un esprit pénétrant et compréhensif, qu'appuient en outre de solides considérations techniques. C'est qu'à notre avis, ils montrent que Redon avait pris conscience déjà, au moins pour les principes essentiels, de l'art si personnel qui sera le sien, lorsque plus tard il aura trouvé le mode expressif capable de rendre plastiquement son inspiration. A l'égard de notre assertion nous considérons comme probantes des affirmations de sa part telles que les suivantes : " ...Quelques-uns veulent absolument restreindre l'art du peintre à ne reproduire que ce qu il voit. Ceux qui restent dans ces limites bornées se condamnent à un idéal inférieur. Les maîtres nous prouvent que l'artiste une fois en possession de son langage, une fois qu'il a pris dans la nature les moyens nécessaires d'expression, est libre, légitimement libre d'emprunter ses sujets à l'histoire, aux poètes, à son imagination... (4) » " Tout en reconnaissant comme base la nécessité de la réalité vue... l'art véritable est dans la réalité sentie. (5) >' « ...A nous maintenant de nous livrer à notre fantaisie, à nous de créer librement... Les imitations épuisées de 1 art antique, depuis longtemps condamnées par leur absence de vie, doivent faire place au règne de l'expression de Vaccent moral... embellir toujours d'une poésie bienfaisante, luxe magnifique, inépuisable trésor de l'imagination humaine, hors de laquelle il n'y a point de salut (6). »

(1) Plus tard, dans son œuvre, elle sera dénommée différemment : Le Gué. Elle datait d ailleurs de 1863.

(2) A lire l'appréciation favorable de FÉLIX LÉAL, Salon Bordelais, 19* Exposition de la Société des Amis des Arts. La Gironde. 14 mai 1870.

(3) La Gironde, numéros des 19 mai, 9 juin et i*^' juillet 1868.

(4) Dilo, 19 mai 1868.

(3) Dite. 9 iuin.

(6) Dilo, 2 août.

Roland (Dessin à la plume J.

A cette époque, Redon commence à n être plus complètement un débutant mconnu. Aussi un de ses amis, l'architecte A. Carré, n'hésitet-il pas à lui confier la décoration dune chapelle à Arras. Le jeune artiste, dont c est la première composition d'envergure, accepte le travail, s'y met aussitôt et l'achève rapidement.

Nous sommes en 1870. C'est alors que « brusquement éclate un événement imprévu, non pas afïérent seulement à 1 artiste, mais d effet puissant sur la société et le pays où il vit... dont le retentissement à vaste portée entraîne chacun et tous dans son orbe perturbatrice. Date qui fait dire, bien longtemps encore après : 1 Année de la guerre, — comme d'une terrible hégire, dressée sanglante et ineffaçable (1) ».

Quelle était la situation de Redon au point de vue militaire, et dans quelle mesure prit-il part aux événements ?

A l'époque du second Empire, le service militaire obligatoire et égal pour tous n'existait point. Après le recensement et le tirage au sort des conscrits, se trouvait seulement appelé sous les armes le contingent reconnu nécessaire. Celui-ci était formé avec les numéros les plus bas. Les autres — qu'on appelait les bons numéros, demeuraient exonérés de tout service. Néanmoins les premiers avaient la faculté de se racheter, c'est-à-dire de trouver, moyennant une somme d argent qui variait selon l'offre et la demande, un exempté qui voulût bien partir à leur place.

Dans les conditions de recrutement que nous venons d exposer, Redon appelé au tirage avec sa classe, et favorisé d'un bon numéro (2), n'avait eu par conséquent aucun service militaire à faire.

C'est le 19 juillet que l'Empire déclarait officiellement la guerre à la Prusse, dans des circonstances historiques sur lesquelles nous n avons point à nous étendre ici. Au bout d'un mois la malheureuse France avait vu se consommer sa déchéance militaire et perdait sa suprématie

(1) A. M.. Et. 5. R., p. 27.

(2) Il était porté au recensement de la classe 1860 (2'' Arr' de la Justice de Paix de Bordeaux), tira au sort le 3 mars 1861 et eut le numéro 135, non compris dans le contingent.

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en Europe. Malgré d'hércïques efforts et de sanglants sacrifices, une série ininterrompue de revers dus à des négligences antérieures, à l'insuffisance du haut commandement et à une malchance obstinée, aboutissait à la catastrophe de Sedan (2 septembre). Celle-ci, après la reddition et la capture de Napoléon III, entraînait la chute de sa dynastie et du régime impérial. Le 4 septembre la République était proclamée, et ses représentants voulurent continuer la lutte. Gambetta surtout incarna cette résistance sans issue qui, si elle paraît insensée au regard de la froide logique, eut du moins ce suprême effet de nous relever devant le monde. Les souffrances, supportées jusqu'au delà de l'extrême limite, rendirent moralement à la France la grandeur, que lui faisaient perdre politiquement ses erreurs, sa légèreté et l'impéritie de celui à qui elle avait confié sa destinée.

Le nouveau gouvernement dit de Défense nationale, afin d'atteindre son but de combattre à outrance, dut faire état des forces totales du pays. Notamment « on avait appelé sous les drapeaux ce qui restait des réservistes, les anciens militaires au-dessous de trente-cinq ans, les jeunes gens de la classe de 1870, tous les gardes mobiles, et ceux qu'on nomma les mobilisés ou les vieux garçons, tous les gardes nationaux célibataires ou veufs sans enfants, au-dessous de quarante ans (1) ». Redon, à peine âgé de trente ans et non marié, se trouvait donc compris parmi les mobilisables, et fut effectivement appelé.

C'était pour la vie que menait l'artiste, avant tout intime et consacrée à de paisibles études, un complet bouleversement, moral aussi bien que matériel. On en retrouve le contre-coup, les nuances psychologiques et la noble acceptation dans les pages qu'il écrivit alors, seulement pour lui-même, sous forme d'abord de méditation et d'examen de conscience, puis comme journal de route.

Avant tout domine chez lui la haute appréciation du devoir à remplir — le Devoir, cette règle suprême qui décide sans appel pour un caractère véritable et une âme élevée. « L'heure est impérative... J'exposerai mes jours pour l'honneur du grand nombre, j avancerai avec confiance (2). » Redon avait, dès le début, ressenti profondément

(1) A. ChuquET. (Histoire générale du IV'- siècle à nos Jours, par E. Lavisse et A. Rambai'd). chap. XXI. La Guerre de 1870-1871. (La Défense nationale), p. 812.

(2) A/an. de R.

les défaites du pays. En outre, le régime impérial, pour lequel la jeunesse d alors dont il faisait partie ne professait guère d'estime, venait de sombrer dans la tourmente. Il ne restait donc plus que la Patrie — et il

I aimait d une passion admirative : " Tes malheurs, pauvre France, comme tes succès, ont quelque chose d'extraordinaire. L'Europe est inquiète, il semble que tout s'arrête, comme obscurci par la pénombre où tu passes (I). » C'est qu'il la considère comme un flambeau du monde, et " on ne peut pas tuer la lumière (2) ».

Cependant si Redon est franchement patriote, il ne témoigne point de chauvinisme puérilement démonstratif. Surtout il n'éprouve aucun penchant démesuré, comme certains de ses jeunes compagnons d'armes, pour la gloriole du panache et des grades, sans comprendre la lourde et sérieuse responsabilité qu'ils imposent. Ce qu'il veut, c'est servir modestement dans le rang à côté des humbles, du paysan et de l'ouvrier, qui donnent leur sang simplement et sans ambition : « Après de mûres réflexions ou plutôt sans réflexion, spontanément... aisément, je me mets dans les rangs des soldats. — Je n'ai point de génie militaire. Je ne crois pas non plus être sur le champ de I action à la hauteur de tout ce que demande mon espérance... Je reste simple soldat, je pars simple soldat, je reviendrai, s'il plaît à Dieu, simple et humble soldat (3). »

II pourra dire dans toute la sincérité de sa conscience : « Je pars aujourd hui le cœur bien léger et l'âme souverainement attendrie (4). »

Puis au fond de lui-même s éveille cette attirance, instinctive pour tout esprit jeune, vers le mystère de l'inconnu. « ...Quelque chose me pousse d ailleurs, la confuse curiosité de voir la bataille; le danger stimule l'âme, allons-y. Je verrai du pays... (5) » Et, ce qui marque bien son caractère de penseur, il songe qu'il va explorer encore de « nouveaux points de la conscience humaine (6) ». A peine un murmure lui échappera-t-il, car son abnégation est entière, mais elle doit revêtir parfois une forme particulièrement pénible à son extrême sensibilité : « Mes compagnons d'armes sont d'un entrain et d'une exubérance de

(1) Mon.

de R.

(2) Man.

de R.

(3) Man.

de R

(4) Man.

de R.

(3) Man.

de R.

(6) Man.

de R.

tempérament sans mesure : ils chantent, ils rient... Au milieu de tant de bruit, je me sens ahuri, fatigué. Cela n'est pas de la lourdeur, de la rudesse de la tâche. Ce qui m écrase et m abîme est de ne point avoir une heure, un instant, où je puisse me recueillir ( I ). » Ainsi le sacrifice consenti, le même en apparence et pour tous égal, devient-il à certains, du fait de leur nature, davantage ardu et aussi, dirons-nous, plus méritoire.

Donc Redon est appelé, sommairement équipé, et à peine exercé il est désigné pour aller en -^

avant. Le voici " sous l'uniforme, sac au dos... une vie matérielle énergiquement menée, forcé d'obéir avec passivité à des ordres péremptoires, dont on Ignore souvent la portée. Il faut avoir faim, marcher, souffrir, supporter le contact d'êtres inférieurs, même brutaux, qui parfois se revêtent d'héroïsme (2)".

Le corps auquel il appartenait fut presque immédiatement engagé dans la lutte (3) : " Ah ! la journée du 20 ou 22 décembre, où je me suis battu près de Tours, à Monnaie (ou

Monay). Je l'ai dite tout entière avec toute ma curiosité et mon exaltation en une ou deux lettres écrites à mon frère Ernest Redon... Ce

tlle t

s,i luictrine une éponge foule noire, la couvre de baisers... " ( Lithographie).

(Planche liicc- de La T.nlalio,, d^ Suinl-Anloinc)

(1) Man. de R.

(2) A. M.. El. s. R.. p. 2S. . , j , ■ . D j

(3) L'Insuffisance des documents qui restent sur cette période de la vie de Kedon. ne nous a pas permis d'Identifier exactement les opérations militaires auxquelles il prit part. Sans doute, celles de la 2-^ Armée de la Loire, dont le général Chanzy avait reçu le commandement en cl.el au commencement de décembre, et qui manœuvra dans la région d'Orléans. Tours et Le Mans.

sont des impressions sur le vif, écrites sur le coin d'une table de cantine, au ralliement quelques jours après : récit de deux journées, que je voudrais bien relire (1). » Pour lui quel souvenir inoubliable! Et la raison en est sans doute que « dans certaines heures, telles celles du combat, il est possible qu'il se produise un afflux nerveux décuplant la personnalité, lui révélant une énergie et des ressorts qu'elle ne connaissait point en elle-même. Ou bien est-ce encore qu'un voile se déchire devant les yeux offrant soudain, dans le frisson de la mort qui plane, des aspects nouveaux donnant leur signification véritable et très haute aux gestes humains (2) >'. Redon sortit de la mêlée sans blessure, mais dans un tel état d'affaiblissement physique qu'il dût être évacué (3).

Après une assez longue convalescence passée d'abord à Cherbourg, puis à Niort, il était renvoyé le 3 mars de cette ville pour rejoindre son dépôt à Bordeaux (4). Pendant que sa santé se remettait tant bien que mal, ne lui permettant plus une participation active, il faisait des démarches pour rester encore de quelque utilité, en entrant dans un service auxiliaire. Mais la paix de Francfort survenait (10 mai 1871) terminant tristement cette guerre désastreuse.

Nous avons insisté avec quelques détails sur cette période de la vie de Redon, car elle eut en lui un grand retentissement. Certainement « plus que tout autre l'artiste fortement imaginatif qu'il était se trouvaitil apte à vibrer de façon complète sous des émotions si diverses. Peutêtre sur le moment n'a-t-il pas analysé le détail de ses sentiments, lorsqu il était ardent acteur du drame joué. Mais la transformation secrète et profonde opérée en lui, il put s'en rendre compte postérieurement. Dans sa voie une ligne de démarcation s'était tracée, au delà de laquelle il se trouvait... changé, comme élevé au-dessus de lui-même (5) ». D ailleurs il en eut parfaitement conscience et à maintes fois le constate

(1) Lettre d'Odilon Redon à André Melterio (Peyrelebade, 2 octobre 1898).

Combien il est à regretter que la correspondance si intéressante de Redon à ce moment, ait disparu, lors de la mort de son frère Ernest, sans que l'on ait pu savoir ce qu'elle était devenue.

(2) A. M., Et. s. R., p. 27.

(3) Un certificat médical de l'autorité militaire, en date du 21 février 1871, mentionne : " affaiblissement général, suite de fièvre ".

(4) Sur la feuille de route qui lui fut alors délivrée, Redon est qualifié : ' Soldat de la garde mobilisée de la Gironde ".

(3) A. M , El. s. R.. p. 28.

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