AQUARELLE
COLLEC. A '■'
expressément : « La guerre, un moment où ma vision fut comme décuplée (1). " Et encore : " La vie de soldat fui pour moi d'un grand repos, elle a mis fin à une recherche inquiète. J'ai eu en ce moment conscience de mes dons naturels. Les momdres croquis ou grifïonnements que j'avais
Fantôme.
laissés dans mes cartons prnent un sens à mes yeux. — Et c'est ma date véritable du vouloir (2). "
Voilà donc dissipée la tourmente qui, saisissant brusquement
(1) Lelt. d'Od. R. à A. M. (2 octobre 1898).
(2) Un. dVd. R. à Fdi: p. (15 juin 1894.)
Redon, l'avait arraché à lui-même, à ses reploiements mtimes et à ses rêveries sans but défini, pour le jeter dans une vie d activité intense et aussi de réflexions décisives.
De nouveau il vient séjourner à Paris, avec des retours intermittents auMédoc natal. Mais il n'est plus l'adolescent, m même le jeune homme de naguère, il entre maintenant dans la plénitude virile, fortifiée encore par les études faites et les événements traversés, Déjà il a un passé vécu.
Et le voici qui reprend ses travaux. Dans le cercle de société qu'il fréquente, et qui va s'agrandissant, il commence à tenir une certaine place. Car c'est un point de commun que Redon eut, dans son existence extérieure, avec Delacroix. Comme le grand peintre qu'il admirait, il était né de bonne famille, et formé tôt aux usages de la société où, sans toutefois s'y absorber, il ne se déplaisait point. A cette époque on le voyait fréquenter le salon mondain, mais intellectuel aussi et artistique, de M"'° de Rayssac. Il rencontrait là Chenavard, Jeanmot, d'autres encore. Il échangeait avec ces esprits instruits et portés parfois aux théories, des conversations susceptibles de 1 intéresser, de le faire réfléchir, même de l'inciter à la discussion.
Puis aussi, comme dès son enfance, et ce fut toujours ainsi jusqu'au bout de sa vie, la musique le passionnait. Il était 1 assidu des grands concerts, prenant part aux manifestations d'un public spécial et d'élite qui applaudissait les œuvres d'une originalité neuve.
Mais la mort de son père survient. Il en résulte pour son existence un notable changement. Pans devient alors véritablement sa résidence principale et il y établit son domicile stable. La propriété de Peyrelebade restée indivise entre la mère et les enfants se trouvait confiée à I aîné des fils : Ernest, pour une gérance, qui d'ailleurs fut peu heureuse. Redon y retournait bien, toutefois en des séjours espacés et moins longs, où ne revivait plus entière 1 atmosphère de sa jeunesse.
Cependant, en même temps que s'achevait la formation de sa personnalité d'homme, il poursuivait son éducation professionnelle d'artiste. Mais en toute liberté. Si l'enseignement académique avait été pour lui un achoppement plutôt qu'une aide et une direction, il continuait à faire de longues stations dans les musées, demandant aux grands Maîtres — les seuls pour lui désormais, la lumière que ne lui avaient point dispensée les années de son stérile apprentissage.
Puis il produisait aussi, et cherchait à se présenter devant le public. Mais, sous ce rapport, la scission déjà consommée entre sa fiensée et le
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La Roue (Lithographie).
(?Unche lirie d<- |-»lb„m Oo,.! U «cVt.)
monde dit o//rcie/ s'accentuait, par surplus, dans le domaine matériel. Ce fut la méconnaissance qu'il rencontra d'abord, aggravée bientôt
d une hostilité voulue et persistante. Les quelques dessins ou gravures qu'il avait pu glisser timidement dans les sections spéciales moins encombrées, furent désormais refusés. Ainsi vers la solitude et l'indépendance, qui lui étaient chères déjà, se voyait-il rejeté définitivement, et brutalement mêm.e. S'il en résulta pour lui des heurts et des souffrances, ce fut incontestablement un grand bien, car ainsi put être sauve son entière originalité.
Ces difficultés rencontrées le poussèrent notamment à utiliser le procédé lithographique, où, très vite, il devait révéler une véritable maîtrise. Son premier album publié date de 1879. Il porte ce titre éminemment suggestif : Dans le Rêve.
Entre temps il accomplissait quelques voyages ou séjournait dans des contrées diverses. C'est ainsi qu'il parcourut « la Hollande... par vénération, comme en pèlerinage aux lieux saints où vécut Rembrandt (1) ". Puis il retournait à Uhart, dont les sites et la population basque qui l'avaient dès la première fois surpris et enchanté ne cessaient point de l'attirer. En 1877, il passait un été à Barbizon, tant fréquenté par les peintres de sa génération, et, comme eux, il faisait études et croquis agrestes dans cette belle forêt de Fontainebleau, alors plus sauvage et solitaire...
Cependant l'âge mûr approchait pour Redon. Malgré qu'il eût pris conscience de sa personnalité comme homme et comme artiste, l'indécision demeurée dans son esprit ne cessait point de le tourmenter. C était comme une sorte de flottement l'empêchant d'arrêter définitivement sa ligne directrice.
Alors se produisit I événement qui devait solidifier son existence : le mariage. Epreuve toujours grave, davantage ardue et redoutable pour un artiste, tant sa carrière réclame de spécial ménagement. Le sort se trouve jeté qui, selon l'occurrence, peut rendre l'avenir meilleur ou plus néfaste !
Mais pour une nature comme celle de Redon, un double écueil se présentait. S il rencontrait un caractère pareil au sien, il risquait d'augmenter encore ses tendances rêveuses, et de sombrer dans I inaction du non-réalisé. Par contre, un être tout différent et de plus d'énergie
(1) Lell. dVd. R. à Edm. P. (15 iuln 1894) - 48 ■
Coll. Je M - KcJ„
Portrait de M""" 0. Redon (Dessin à la mine de plomh).
matérielle ne chercherait-il pas, méconnaissant son idéalisme, à le pousser aux besognes lucratives ou vers de vains honneurs.
Or, par une chance difficile à espérer, cette exceptionnelle réunion de qualités opposées, Redon, pour son bonheur, la rencontra. Chez M"^^ de Rayssac, où il fréquentait beaucoup, il avait remarqué une
Coll. de M"'" Redon.
Etudes (Dessins à l'encre violelle).
jeune fille venue de l'Ile Bourbon avec sa mère et sa sœur. Elle se nommait Camille Faite (1). Nature d'élite, mêlant au respect de l'art et de l'intellectualité, un caractère enjoué, une sensibilité affectueuse, en même temps qu'un sens net et pratique de la vie.
C'est elle que Redon, après l'avoir distinguée et appréciée, épousait, à Pans, le 1^"^ mai 1880. Il écrira plus tard, lui rendant un plein et conscient témoignage : " J'ai trouvé dans M'"^' Redon, comme un fil sacré, la parque de vie, qui m'a fait passer sans mourir les heures les
(I) Voir les renseignements concernant la famille Faite : App. Note 5.
plus tragiques... Je crois que le oui que j'ai prononcé le jour de notre mariage, fut l'expression de la certitude la plus entière et sans mélange que j'ai ressentie... (I) »
Nous avons tenté jadis d'esquisser l'atmosphère nouvelle et bienfaisante dont fut enveloppé l'artiste : " Certes, au milieu d'épreuves diverses et répétées, on peut dire que Redon n'a cessé de trouver joie et réconfort dans la compagne de sa vie. Celle-ci, créole, originaire de l'Ile Bourbon (2), n avait conservé du lieu de sa naissance qu'un souvenir de ciel ardent et de beaux sites. Elle gardait aussi certaines habitudes nutritives, tel ce fameux kari, composé d'un riz relevé de piment aigu et coloré de jaune safran.
Mais elle n'avait point l'apathique nonchalance des blanches affadies sous leciel tropical. Au contraire déployant une activité continue, elle se montrait dans son intérieur, organisatrice logique et vive. De plus elle accomplissait au dehors maintes courses et démarches chez les marchands et les imprimeurs, se défendant avec lucidité et énergie parmi les âpres questions pécuniaires. Elle s'efforçait d'épargner à son mari les obstacles extérieurs qui, pour les natures extrêmement sensitives et renfermées, constituent parfois d'insurmontables pierres d'achoppement. Ainsi l'artiste, délivré des pertes de temps, comme des contacts ennuyeux
Portrait de Jeun
Cliché H. De Bois Femme.
(1) Leil. d'Od. R. à A. M. (Peyrelebade. 2 octobre 18'
(2) A la Possession, commune de Samt-Paul (Réunion).
et des SOUCIS opprimants, pouvait s'absorber tout entier, calme et méditativement laborieux, dans sa sphère supérieure (1). »
Puis ce fut la paternité. A cet égard, Redon a laissé dans ses manuscrits des pages d'une analyse lucide et infiniment tendre. Elles ne sont point seulement l'écho de sentiments personnels, mais une expression de portée plus générale. C'est l'Hosannah de l'homme qui voit se continuer la race dont il est issu, la fierté, comme aussi 1 impression de devoir que ressent l'être puissant et vigoureux envers celui faible et débile, auquel il a donné la vie.
« Après des journées d'appréhension infinie, d'inquiétudes et de troubles incessants (car ]e n'avais jamais vu naître autour de moi...), novice enfin de cette angoisse, je vis naître... mon fils Jean. — Je l'aimai d'emblée, à la minute même de sa vie que je sentais fragile... — Qu il était
peu de chose et humain. Et dans mon cœur quelle pitié ! — Je crois pouvoir dire que tout l'amour paternel dépend de cet instant suprême où nous est révélée une vie en sa condition la plus pitoyable. C'est vraiment, durant plusieurs jours et des mois, 1 infime faiblesse ... — Ce fut une joie. Une joie forte et saine et vraie. Une secousse ressentie aux entrailles, comme si ma force lasse et usée eut repris nouvel essor...
La conscience de cet être qui va être, cet attachement subit et nécessaire me domina entièrement... Le dévouement spontané qui naît au cœur à une telle heure nécessité. On ne peut pas laisser éteindre la vie ; et tout en le nouveau-né appelle secours ... — Ce premier mois... de Jean me donna le souci calme et toujours
Coll. Gobln.
Saint-Sébastien (Pastel).
est une chose subie, une loi de
PÉGASE (Peinture)
présent de son souffle. La maison tout entière me semblait emplie d'un mystère... Puis le premier sourire... (1) »
Hélas ! cette joie pure et si profonde, donnée pour un temps bien court, lui réservait une cruelle épreuve. Ce petit être, tellement chéri, et sur lequel s'illusionnaient déjà tant d'espérances, fut enlevé, n'ayant que quelques mois à peine.
Et c'est seulement plusieurs années après, qu'un autre fils étant venu — et qui vécut, compléta la trilogie sainte de la famille. Existence normale et vraie de l'homme, SI quelque mysticisme supérieur ne le réclame, l'accaparant tout entier. Cette nouvelle paternité fut d abord anxieuse, combien remplie de soins répétés, tant le passé faisait encore peser de crainte. Jusqu'au jour où, dépassant l'âge de son aîné disparu, le second enfant se montra de croissance vigoureuse. Il porta le nom d'Ari (2).
Cependant, après son mariage, Redon commença de déployer une activité plus prononcée. Cet effort résultait en partie de la quiétude morale de sa vie enfin établie, mais également des nécessités matérielles provenant de ses charges familiales.
Puisque le monde académique le repoussait, sa résolution était prise. De même que sa personnalité avait dû se former seule, c'est seule aussi qu'il voulut la produire devant le public. A cet égard les circonstances ambiantes devenaient plus propices. Pareille tentative
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Des Esseintes (Lithographie).
(1) Man. de R.
(2) Ari-Robert, né en \t
n'avait-elle pas été accomplie, et avec succès, par des artistes de talent qu'un ostracisme injustifié contraignait à présenter leurs œuvres en dehors des manifestations officielles.
Alors, coup sur coup, Redon fit deux expositions particulières : la première dans les salles de la Vie Moderne, en 1881, la seconde au journal Le Gaulois, en 1882. C'étaient avant tout des dessins, et notamment des fusains. Ces manifestations suscitèrent immédiatement une attention mêlée de controverses. Chez une grande partie du public ce fut une surprise faite d'incompréhension et d'hostilité, tant les œuvres contemplées, échappant à la banalité courante, présentaient une spéciale originalité. Par contre elles valurent à l'artiste, parmi des esprits intelligents et notoires, une sympathie admirative qui combattit pour lui.
Au rang de ces clairvoyants et courageux défenseurs, proclamant en Redon une véritable et très personnelle inspiration, il faut citer tout d'abord: J.-K. Huysmans et Emile Hennequm. Le long article que ce dernier consacra alors à Redon est certainement la première étude développée où son art soit saisi compréhensivement dans ses traits essentiels : « Cet artiste, plus original, plus nouveau, d'un talent plus saisissant que nous ne l'espérions... M. Odilon Redon doit être considéré désormais comme un de nos maîtres... — Cette œuvre est bizarre ; elle touche au grandiose, au délicat, au subtil, au pervers, au séraphique... — Seul de tous nos artistes, peintres, littérateurs et musiciens, il nous paraît avoir atteint cette originalité absolue qui aujourd'hui, dans notre monde si vieux, est aussi le mérite absolu. Assurément M. Odilon Redon n'est fait ni pour plaire aux masses, ni pour peindre l'actualité... Il recherche ardemment en art... des beautés inconnues, l'étrangeté, la création, le rêve; des moyens d expression neufs, précieux, saisissants (1). »
Cependant, malgré tant d'impressions contradictoires, peut-être même à cause de leur opposition si tranchée, résultait envers Redon un éveil de curiosité. 11 se trouvait très discuté certes, mais commençait à être connu. En outre, non seulement il produisait de nouveaux dessins.
(1) Emile Hennequin, Odilon Redon. Dans la Revue Littéraire et Artistique, numéro du 4 mars 1882. Au sujet de cet écrivam, voir : App. Note 6.
mais ses publications lithographiques se continuant (1) diffusaient, par la multiplicité des épreuves, plus abondamment son nom.
" Gloire et louange à toi, Satan...
(Planche tirée de Lfs FIcms du Mal.)
Puis un pays qui, souventes fois, salua dès la première heure les manifestations neuves de l'art français : la Belgique, 1 accueillait effica-
(1) Après Dans le Rêve, qui date de 1879, parurent d'autres albums : A EJgar Poe (1882): Les Ori'^ines (1883), témoignant d'une préoccupation scientifique; Hommage à Goi/a (1885); La Nuil (1886). — Aussi des pièces séparées : le beau Profil de Lumière (1886). et en 1887 : Jeune fille, Christ, Araignée.
cernent. Ce n'était pas assez de lui ouvrir avec honneur, à Bruxelles, 1 entrée des Expositions des XX, restreintes et très sélectionnées (I). Voici que des poètes et des littérateurs se disputaient à l'envi le privilège recherché d'un frontispice de lui pour leurs œuvres (2), plus encore, un ensemble d'illustrations (3). Même l'un d'eux, Jules Destrée, publiait le premier Catalogue de ses lithographies (4). Enfin un éditeur réputé : Deman, lui commandait des suites entières consacrées à Flaubert et à Baudelaire (5). On peut dire qu'en Belgique, puis aussi en Hollande (surtout par la constante action du vieil et fidèle ami Bouger),
la notoriété de Redon fut alors établie plus largement qu'elle ne l'était encore en France.
Ce n est point que, dans son pays d'origine, l'artiste n'eut rencontré déjà, nous l'avons vu, des sincères et ardents admirateurs. A ces esprits d'élite se joignaient graduellement des amateurs convaincus, heureux de posséder les œuvres, et dont plusieurs devenaient, par surcroît, d amicales relations pour leur auteur. Il lui arrivait même de figurer — oh ! bien modestement toujours et seulement avec quelques estampes, au Salon des Artistes Français en 1885, 1886 et 1888. En somme l'avenir pour Redon Les Débâcles (Liihographk). paraissait s'éclairer d'espérance !
(1) Dès 1886, et les années qm suivirent.
(2) Pour: Emile Verhaeren, Les 5o(>s (1888), Les ûeiâc/es (1 889) et Les Flambeaux noiVs (1890).
— Edmond Picard, £/Mo^/ire/)-e/-/l/i:sa (1889). — Ywan Gilkin, La Damnation de l'Artiste {\SS9).
— Jules Destrée, Les Chimères (1889).
(3) Edmond Picard, Le Juré, monodrame en cinq actes. Sept interprétations originales par Odilon Redon et deux portraits, Bruxelles, Veuve Monnom, M.D.CCC.LXXXVl.
(4) Jules Destrée, L'Œuvre lithographique de Odilon Redon (Catalogue descriptiO. Bruxelles, Edmond Deman, M.D.CCC.XC.I.
(3) Tentation de Saint-Antoine, Première série, texte de GuSTAVE Flaubert. Dix lithographies et un frontispice par Odilon Redon, Bruxelles, Deman, 1888.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal. Interprétations par Odilon Redon (neuf dessins, dont une couverture-frontispice et un cul-de-lampe), Bruxelles, Deman (1890). (Tirage par le procédé sur cuivre d'Evely).
Or, c est vers cette époque environ que nous connûmes l'artiste. On nous pardonnera d'évoquer ici un souvenir personnel, qui demeurera toujours gravé — et pour tant de motifs, au fond même de notre mémoire.
En janvier 1889, s'ouvrait chez Durand-Ruel, rue Laffitte, la première Exposition des Peintres- Graveurs. Visiteur assidu des galeries, nous nous rendîmes à cette manifestation qui promettait d'être intéressante. A peine entré, nos regards tombèrent sur une lithographie portant ce titre : La Fleur du Marécage{\), et qu'entouraient quelques autres estampes du même graveur : Odilon Redon. Bien que, par goût et comme écrivain d'art, nous fussions assez renseigné, le nom nous était complètement inconnu.
D emblée nous demeurâmes frappé et conquis, tant par la perfection technique que l'imprévu et intense effet qui se dégageait de ces œuvres.
Nous pûmes en acquérir facilement, car les prix étaient alors véritablement infimes.
Mais, nous voulûmes plus encore. Remué profondément dans notre
d'homme sur un corps de poisson...» (Lithographie).
(Planche lirce de La Ttnialion de Sainl-Anloine.)
(\) La Fleur du Marécage, une tête humaine et (rrs/c. Planche II de V Hommage à Goya.
émotion esthétique, incité en outre par tant de nouveauté originale, nous voulûmes connaître l'artiste lui-même. Cependant un doute inquiet nous faisait hésiter. N'allions-nous pas au-devant d'une déception, et rencontrant un caractère fantasque, des goûts hétéroclites, ne regretterionsnous point, en face de l'auteur, de n'être point demeuré à la jouissance seule et si complètement passionnante de ses œuvres ?
" Combien de gens se sont forgé de sa personne l'idée la plus cauchemardesque et, ajoutons tout de suite, la plus erronée. Volontiers ils lui présument l'aspect de ses monstrueuses créations. Au moral l'artiste leur semblerait, pour le moins, devoir être un maniaque quelque peu délirant. Quant aux occupations capables de lui complaire, on envisage le spiritisme et l'occultisme, sinon la magie tout à fait noire. Enfin cet évocateur de larves et de terrifiantes apparitions est soupçonné vivre dans quelque pandémonium fantastique.
«Or, en prenant l'absolu contre-pied de ces hypothèses... on aura la très exacte vérité. En effet, Redon, né ainsi qu'élevé bourgeoisement, comme nous l'avons indiqué, a toujours mené 1 existence la plus réglée. Son esprit droit et scrupuleux, ne peut entrevoir les moindres manques de délicatesse dans cette mêlée des intérêts — où les pires choses, hélas ! sont quotidiennes, sans éprouver une stupeur pleine d'indignation. D une pudeur extrême d affection, il s'est caché pour rendre à des amis de délicats services... (1) "
Tel est l'essai de portrait que nous pûmes tracer, quand d amicales relations nous eurent permis de connaître amplement celui qui en était le sujet. Ajoutons ce complément : « Redon ne fut jamais — et c'est un fait déroutant pour les curieux passagers, l'homme de 1 interview à tout venant, non plus qu'un caractère à fîeur d'être, facilement saisissable. S'il apparaît de prime aspect un homme doux et de relations polies, aux manières simples, il cache un fond plus complexe, un esprit cultivé et une extrême ténacité en art. Sa conversation, sa gaîté même, qui est franche, demandent pour s'épanouir la bonne et chaude intimité. Là seulement, il se redresse, comme dans une légitime et consciente fierté de lui-même; il s'abandonne à parler, émet ses inspirations, s'épanche en un mot, avec une entière sincérité.
(I) A. M., El. s. R.. p. 31.