SCÈNE I
Tête de pont sur la rive gauche. Le préposé au service des douanes, Thomas Szamek, assis sur le banc devant sa baraque de fonction, lit un vieux journal. Le soleil brille, tout paraît idyllique. Arrive une femme d’un certain âge, effarouchée, une boîte en fer à la main, qui tente de passer sur le pont sans s'arrêter devant la baraque.
SZAMEK. — Halte ! De quoi de quoi ? Passer comme si de rien n’était devant le préposé au service des douanes, le contrôleur officiel des passeports, l'administration des douanes ? Ne savez-vous donc pas que nous nous arrêtons ici et que, là-bas, un autre Etat commence ?
LA FEMME. — Si, bien sûr.
SZAMEK. — Eh bien, alors ?!
LA FEMME. — Je ne vais que sur le pont. Rejoindre mon mari. SZAMER, la contemplant. — Vous avez un mari ?
LA FEMME. — Il pêche.
SZAMEK. — Ah ! Vous voulez dire : à la ligne.
LA FEMME. — Oui. C’est un passionné pêcheur du dimanche. Nous sommes arrivés hier de la ville pour nous reposer ici. Mon mari est précepteur.
SZAMEK. — Qu'est-ce que vous avez dans cette boîte en fer blanc, là ? LA FEMME. — Des vers de terre.
SZAMEK. — Ah bon ? Allez, montrez voir un peu cette fameuse boîte. La femme la lui tend. Il l’ouvre et la laisse choix dégoüté.
LA FEMME. — Pour l’amour du ciel ! Mes vers de terre ! Se mettant
à genoux. Aidez-moi à ramasser les vers.
SZAMEK. — Je m'en garderai bien.
LA FEMME. — C'est vous qui les avez laissé tomber !
SZAMEK. — Je suis incapable de toucher à un ver de terre ! Ma parole, je vais finir par vonuir !
LA FEMME, ramassant les vers de terre : à voix basse. — Vous ne savez pas les ennuis que vous m'’attirez si j'arrive sans vers de terre.
SZAMEK. — Bien, allez-y maintenant... et bon appétit !
LA FEMME, se relevant avec sa boîte en fer blanc, de nouveau remplie. — Merci bien...
Elle sort, direction le pont.