Œconomiques, t. I, p
INTBODUCTION
Cinquante millions de monnaie y suffisent, en fait, pour soutenir une circulation de cent millions de billets.
Dans son projet personnel Dupin, toutefois, n'a pas tenté une réalisation rigoureuse des théories auxquelles il donnait cette adhésion. Après avoir rendu hommage à la loyauté et au génie de Law, et déclaré, comme Fauteur du Système^ que u l'inflationnisme » monétaire, c'est-à-dire l'introduction des billets de banque, comme monnaie indépendante à un certain point des espèces, aurait Tavantage d'abaisser le prix de l'argent, de libérer le débiteur, de faciliter le commerce et d'augmenter le rendement de l'impôt, il se borne à présenter un projetprécis, prudent, maisd'assez faible envergure. Ce projet constitue sa contribution personnelle à des réformes dont le principe lui était commun avec Law, Melon, Dutot. Il s'agit de son projet sur les annuités et Rentes tournantes. En Texposant, il n*est pas allé beaucoup au delà de l'opération qu'il critique lui-même comme trompeuse et insuffisante dans les Observations : celle de César assignant une valeur libératoire aux terres. En fait, ce n'est pas les terres qu'il a voulu mobiliser, ce sont les titres de rente sur la ville de Paris et sur le produit des tailles. On sait que de nombreux emprunts avaient été faits au cours de l'ancien régime sous les formes les plus ingénieuses. Un édit|de François I**" du 13 octobre 1522 avait créé les rentes dites de l'Hôtel de Ville de Paris. Au service de chaque emprunt nouveau, était affectée une des ressources financières de l'Etat : les rentes étaient gagées les unes sur les cinq grosses fermes, les autres sur la gabelle et les aydes ; il y avait les rentes des tailles, celles des recettes générales. En outre de ces rentes perpétuelles, qui constituaient, à l'époque de Turgot, une dette de 93 millions, l'ancien régime avait pratiqué le système très ingénieux des emprunts tontiniers dans lesquels les intérêts étaient stipulés réversibles sur les survivants d'im groupe de prêteurs, et le système des emprunts remboursables en annuités viagères.
LU INTRODUCTION
L^ancien régime avait également connu les billets de monnaie dont parlent Melon et Dupin, et que Law avait vigoureusement critiqués. Lorsque les pièces démonétisées, les vaisselles ou les lingots étaient portés aux hôtels des monnaies pour y être fondus, les directeurs des monnaies payaient une partie de la valeur de ces lingots au comptant, et délivraient pour le reste une sorte de reconnaissance, ou bon de monnaie, nominatif, qui portait un intérêt souvent fort élevé, ce qui en faisait une valeur de portefeuille. C'était cette immobilisation du titre et l'intérêt dont il bénéficiait qu'avait déjà critiqué Lavsr ^
Peut-être est-ce ce dernier système et ces critiques qui ont donné à Dupin Tidée de son projet ? 11 propose qu'il soit remis au prêteur de l'Etat et aux Titulaires des rentes sur l'Hôtel de Ville des billets au porteur et à vue, ne portant point d'intérêt, mais appelés à circuler, comme la monnaie elle-même, puisqu'ils seraient reçus en paiement des impôts et échangés à volonté contre des espèces par tous les dépositaires de deniers publics. Ces coupons, délivrés en blanc, représenteraient au total une somme égale à la somme prêtée. De la sorte, le prêteur n'immobiliserait rien : en échange de l'argent qu'il apporte, il recevrait immédiatement des valeurs gagées sur le crédit du roi et équivalentes aux espèces mêmes, ce qui' a pour effet de doubler le stock monétaire prêté, puisqu'il ne cesse pas de figurer dans la circulation, sous forme de « rentes tournantes ».
Par là, se manifeste la confiance souveraine de Dupin dans Tordre et la bonne foi des finances royales, qu'il fut à peu
1. Law, Second mémoire sur les Banques, dans Daire, I, p. 582. Le public est prévenu contre la Banque, à cause des billets de la monnaie, de lu caisse des emprunts, etc., qui ont porté un ^rand préjudice au commerce et aux particuliers. Les espaces ne pri>duisent rien nu possesseur; en attendant Toccasion de les faire valoir, elles sont inutiles; de même le crédit ne doit rien produire au porteur. C'est un billet payable à vue... »
INTRODUCTION LUI
près seul à défendre en son temps, le préjugé de la supériorité des finances républicaines, s^étant répandu alors avec une étonnante et paradoxale bonne fortune ^ De cette mesure, il attend tous les avantages dont Law se flattait, avec sa banque, de doter le commerce. Il espère rendre superflues les mesures de réglementation et d'intervention directes, telles que : détermination du taux maximum de l'intérêt, surveillance du taux des salaires, tarification du produit, par lesquelles le roi essaye légitimement de triompher de certains des efl'ets de la pénurie de monnaie. Par ce projet soigneusement étudié, Dupin a donné la mesure même de son originalité. Elle ne réside pas dans ridée qui inspire la réforme : elle est dans la façon avisée et prudente dont il utilise et adapte les idées de ses devanciers.
« La Nature, avait écrit Boisguillebert, ne respire que la liberté. » Cette constatation n'avait pas eu d'influence sur les mœurs politiques et, depuis Boisguillebert, la Nature n'avait cessé d'être contrainte. A l'époque où écrit Dupin, on approchait toutefois de cette seconde moitié du xviu® siècle qui ne connut point, sans doute, la pratique de la liberté, mais qui ne compte que des apologistes de la maxime de Boisguillebert. Ces théoriciens nouveaux ont demandé avec une foi ardente l'inauguration d'une politique entièrement libérale et cessé, en même temps, de voir dans l'industrie et le commerce le principe et la source essentielle de la richesse. Us l'ont placée exclusivement dans l'agriculture.
Dupin est apparu à certains comme un auteur de transitio(\ qui prépara ce mouvement d'idées.
I. Cf. Law, Second mémoire sur les Banques^ Daire, î, p. 585-586.
Jusqu'ici, nous avons vu qu'au point de vue industriel et dans son désir de subordonner à Taccroissement du trafic commercial toute l'activité du pays, Dupin était aussi éloigné que possible de la physiocratie et qu'il était resté un partisan de la réglementation, en recul bien sensible, non seulement sur Boisguillebert, certes, mais même sur Melon.
De fugitives apparences ont cependant trompé certains économistes à l'égard de ses véritables tendances.
Au frontispice de son ouvrage, Dupin a fait, il est vrai, figurer l'Agriculture, à côté de l'Industrie et du Travail de l'artisan, mais elle y occupe la dernière place, et la plus effacée. Le frontispice qui précède l'étude particulière de la Lorraine et des Trois Évêchés représente bien aussi une gracieuse personnification de la Moselle, entourée du troupeau lorrain, et qui tient dans sa main une corne d'abondance. Nous avons déjà signalé, d'autre part, de nombreuses maximes de Dupin qui montrent que Tagriculture n'est pas, à ses yeux, un facteur négligeable de la prospérité du pays. Plus spécialement, les idées du Dupin en matière de circulation des grains semblent de nature à le faire classer délibérément comme l'un des auteurs de la pré -physiocratie. Enfin Dupin fut directeur du commerce avec M. Trudaine qui passe pour un adepte des doctrines physiocratiques* et il aurait, comme tel, préparé l'arrêt de 1745 qui consacre, avant celui de septembre 1734, le principe de la libre circulation des céréales à l'intérieur de la France. Aussi le dictionnaire des Finances n'hésite pas à considérer Dupin comme l'un des maîtres les plus ignorés des écrivains physiocrates*-^.
M. Georges Weulersse, dans son important ouvrage sur le
1 . Weulersse, Le mouvement phyaiocr&iiqne en Fr&nce de i756 A /770, in-8», Paris, Alcan, éd. 1910. p. 32, note 2.