‹ OEdipe et le sphinx; tragédie en trois actesChapitre 26 sur 39 · SCÈNE II ŒDIPE, LE SPHINX · texte numérisé non relu

SCÈNE II ŒDIPE, LE SPHINX

Le sphinx a la tète et les seins saillants et nus d'une jeune et belle femme : les pattes et ce qui parait du corps sont d'une panthère.

LE SPHINX On rôde autour de mon rocher.

Je vois un homme qui interroge l'omhre. Sa contenance ne marque aucun effroi !

Il ignore le lieu et le péril et moi ! Attendons qu'un éclair à ses yeux me révèle!

A Œdipe, Toi qui défies la nuit et l'horreur de mon antre ; si tu n'as pas heurté les os des téméraires, profite d'un éclair! Regarde!

Qui a poussé ses pas vers moi n'a plus marché; qui a levé son œil sur moi, pour toujours a clos sa paupière ; qui m'a parlé est devenu silencieux; qui vint ici jamais n'est retourné !

ŒDIPE Toi qui défies la terrestre harmonie, si tu n'as pas pensé que ton vainqueur viendrait ; profite d'un éclair ! Regarde !

Quand celui que tu vois a choisi un chemin, il le poursuit; quand son désir se lève, l'obstacle disparaît;

quand il prononce un vœu, toujours il l'accomplit. Il a juré ta perte ; et tu vas te précipiter!

LE SPHINX Tu espérais surprendre mon sommeil !

Le sphinx ne dort jamais : son œil est sans paupière!

ŒDIPE Je ne crains que ta fuite !

LE SPHINX Ton audace me plaît; je serai doux pour toi ! Quel animal marche, d'abord sur quatre pattes, sur deux ensuite, enfin sur trois !

ŒDIPE C'est l'homme! Enfant, sur les mains il se traîne ; puis, ses pieds affermis le portent; dans la vieillesse, il s'aide d'un bâton.

LE SPHINX Oui, tu as deviné? Qui es-tu?

OEDIPE Un homme qui ne craint que les Dieux ! Ils n'opposent à leur créature aucune épreuve insurmontable.

LE SPHINX L'insurmontable est devant toi !

Par mes yeux de diamant, il te regarde : il te menace, par mes griffes d'acier.

ŒDIPE Si tu étais le monstre primitif, le dragon comme en portait la terre, au temps de Prométhée;

on pourrait t'assaillir, par le fer et le feu !

Tu es invulnérable, mais aussi impuissant à l'attaque.

Ta griffe ne déchire que si la chair frissonne.

Ceux qui périrent avaient eu peur !

L'énigme, Sphinx, l'énigme, je l'attends!

LE SPHINX Je suis moi-même l'énigme que je propose ?

ŒDIPE 11 s'agit, en effet, de résister à ton horreur et, si j'avais tremblé, déjà je serais mort. Mais je veux te chasser de ce roc : donc, interroge?

LE SPHINX Eh bien! Quel animal, suis-je, ô devin!

ŒDIPE L'animal ne pense, ni ne parle.

Panthère à face humaine, tu es le monstre hors série, hors nature!

LE SPHINX Zeus est l'auteur de tout ce qui respire.

ŒDIPE L'homme, à son tour, est créateur.

Du choc de ses passions avec les lois du monde naissent les monstres, les chimères

LE SPHINX Vagues, vag-ues paroles d'Eleusis !

ŒDIPE Tu es un châtiment, un fléau, une malédiction vivante, pour un crime dont le coupable s'appelle une cité; tu es contre Thèbes dressée, une Erynnie !

LE SPHINX J'incarne l'anathème, oui !

Mais tout être vivant se nourrit .

Depuis bien des années, j'habite la caverne d'Harma et je ne mang-e pas mes victimes. Ah ! cela t'embarrasse ?

ŒDIPE D eg-oïstes pensers et de bas sentiments, d'exhalaisons perverses, le monstre se substante . La malédiction de Ghalcis t'a donné l'être, l'ég'oïsme de Thèbes t'entretient, te conserve...

LE SPHINX J'aime l'intellig-ence : ta subtilité me désarme. Je te fais grâce. Va! Tu diras, glorieux : moi, j'ai parlé au Sphinx et le Sphinx m'a laissé passer.

ŒDIPE Je suis l'homme, roi légitime de la terre, tu es le monstre. La nature te hait et les Dieux t'utilisent, un moment, pour punir. Tu es l'expiation de la faute thébaine ! Moi, courageux et pur, je viens, je me dévoue et Thèbes est rachetée et tu es confondu !

ACTB m 57

LE SPHINX Eh bien! monte vers moi, triomphateur.

Apporte ta poitrine à ces gfriffes que tu vois luire. Si tu détournes ton regard, si ta parole hésite, d'un seul coup, je t'arrache le cœur 1

ŒDIPE

C'est toi qui vas mourir! Tu es né du péché de Thèbes et ce péché, par moi, est expié.

J'incarne la volonté de Zeus !

ŒDIPE

Je remplis l'office d'Apollon : car je rétablis l'harmonie en te chassant, monstre, de ce rocher.

Respecte en moi Thémis,qui m'envoya.

ŒDIPE

Tu reconnais ton maître, enfin ! Obéis, disparais !

LE SPHINX Toi qui as compris mon essence, comprends aussi mon cœur Tu l'as ému, le cœur du monstre !

A ma lèvre vermeille, qui te prie, donne un baiser. La caresse du Sphinx, si tu la connaissais toute autre volupté te serait impossible! Dans mon étreinte, tu croirais posséder le mystère; une ineffable joie échaufferait tes veines et tu te croirais Dieu, sous la puissance du plaisir.

ŒDIPE

Tu n'as pu m effrayer, tu voudrais me séduire?

L'amour est la fatalité suprême.

II n'est Dieu, homme ou sphinx, qui lui résiste.

Tu sais que la femme toujours adore celui qui la subjugue

et la chimère ne peut aimer que le héros.

OEDIPE Ta griffe redoutable, malgré toi, se rétracte; ton œil s'effare. LE SPHINX

C'est mon désir de femme qui se voit !

La véritable énig-me, crois-le, c'est mon baiser.

CEDIPE

Tu trembles et tu vas fuir!

Zeus, qui envoie les monstres, seul les rappelle.

CEDIPE Zeus envoie les héros!

LE SPHINX Je te fais g-râce !

OEDIPE Je veux dormir, sur ce rocher, à ta place !

LE SPHINX Qui es-tu ! Par Typhon ! Qui es-tu?

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