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Oeil-de-faucon (Tueur de daims)

Les événements produisent l'effet du temps sur l'imagination humaine. Aussi celui qui a fait de longs voyages, et qui a beaucoup vu, s'imagine qu'il a vécu longtemps; et quand une histoire abonde en incidents remarquables, elle prend bien vite un caractère antique. C'est ce qui explique l'air vénérable qu'ont déjà les annales américaines ; lorsque l'esprit se reporte aux premiers jours de la colonie, ils semblent obscurs et éloignés. Les mille transformations accumulées le long de la chaîne de nos souvenirs rejettent si loin l'origine de la nation, qu'on dirait qu'elle se perd dans la nuit des temps; et pourtant quatre existences d'une durée ordinaire suffiraient pour transmettre de bouche en bouche, sous forme de tradition, tout ce que la civilisation a accompli dans la limite des États-Unis. Quoique New-York possède seul une population supérieure à celle de la Confédération suisse, il n'y a guère plus de deux siècles que les Hollandais, arrachant le pays à l'état sauvage, y commencèrent des établissements. L'histoire à laquelle une succession rapide d'incidents imprime un cachet de vétusté nous paraît presque contemporaine, si nous l'envisageons uniquement au point de vue du temps.

Ce regard jeté sur le passé diminuera la surprise que pourraient faire éprouver à nos lecteurs les tableaux dont nous allons tracer l'esquisse.

Quelques explications achèveront de leur représenter l'état

de société que nous nous proposons de peindre. On sait qu'il y a un siècle, les établissements situés sur les rives orientales de l'Hudson, tels que Glaverack, Kinderook, et même Pougheepsie, n'étaient pas à l'abri des incursions des Indiens; et l'on voit encore sur les bords du même fleuve, à une portée de fusil des quais d' Albany, la résidence d'une branche cadette des van Reusselaers, résidence qui remonte à peine à une époque aussi reculée, et qui a pourtant des meurtrières pour se défendre d'un astucieux adversaire. D'autres indices de l'enfance de notre pays, épars au centre môme de la civilisation actuelle, prouvent surabondamment que nous ne sommes à l'abri des invasions et de la violence, que depuis un espace de temps égal à la vie moyenne d'un homme.

Les incidents de ce récit se passent entre les années 1740 et 1745. A cette époque, la colonie de New-York se bornait à quatre comtés baignés par l'Atlantique, à une étroite lisière de chaque côté de l'Hudson, depuis les cataractes voisines de la source jusqu'à son embouchure, et à quelques postes avancés sur la Mohawk et sur la Soharie.

De larges ceintures de forêts vierges, s'étendant jusque dans la Nouvelle-Angleterre, offraient un abri aux guerriers indigènes, dont le moccassin silencieux foulait le sentier de la guerre.

En examinant à vol d'oiseau toute la contrée à l'est du Mississipi, on apercevait l'immense étendue de bois bordée le long de la mer par d'étroites cultures, diaprée de lacs étincelants et entrecoupée par les lignes onduleuses des rivières.

Par un beau jour de juin, des voix d'hommes s'appelaient dans les profondeurs d'une forêt séculaire, dont la superficie de feuillage était baignée d'une éblouissante clarté, tandis que les troncs des arbres restaient ensevelis dans une ombre éternelle. Ces voix étaient évidemment celles de deux hommes ([ui avaient perdu leur chemin et qui cherchaient à le retrouver. Enfin l'un d'eux poussa un cri de triomphe, et, sortant d'un labyrinthe de taillis, il entra dans une éclaircie qui semblait avoir été formée à la fois par le feu et par les ravages de l'ouragan. Celte clairière, quoique encombrée d'arbres

morts, laissait voir le ciel ; elle était située sur le flanc d'une des collines qui couvraient la presque totalité du pays d'alentour.

— On peut respirer ici ! s'écria le chasseur délivré en secouant ses membres solides, comme un mâtin qui sort d'un monceau de neige : hurrah! Tueur-de-Daims, enfin voici le jour et voilà le lac.

A peine avait-il prononcé ces mots que les buissons s'écartèrent et qu'un second individu parut en rajustant ses habits en désordre.

— Connaissez-vous ce lieu? demanda celui qu'on avait appelé Tueur-de-Daims, ou vous réjouissez-vous seulement de la vue du soleil ?

— Je me réjouis doublement, mon camarade; je reconnais la place, et je ne suis pas fâché de revoir un ami aussi utile que le soleil. Maintenant, nous avons retrouvé notre boussole, et ce ne sera pas ma faute si nous la perdons encore. Mon nom n'est pas Hurry-Harry, ou c'est précisément à cette place que les chercheurs de terre ont campé l'été dernier et qu'ils ont passé une semaine. Voilà la source où ils ont bu et les buissons morts sous lesquels ils se sont abrités. Quoique j'aime le soleil, je n'ai pas besoin de lui pour m'avertir qu'il est midi. Mon estomac marque l'heure aussi bien que la première horloge de la colonie. Ouvrons donc la gibecière et remontons-nous pour six heures.

Sur cette insinuation tous deux se mirent à faire les préparatifs de leur repas ordinaire, frugal, mais pris avec appétit. Nous profiterons de ce temps d'arrêt pour donner au lecteur une idée de ces hommes, destinés à jouer un rôle assez important dans notre légende.

Il eût été difficile de trouver un plus beau type de force virile que la personne de Hurry-Harry : son véritable nom était Henri March, mais les hommes des frontières avaient emprunté aux Indiens l'usage de donner des sobriquets, et on l'appelait Hurry, qui signifie empressé, à cause de sa pétulance, de sa hardiesse et de cette inquiétude qui le tenait toujours en mouvement et grâce à laquelle il était connu dans

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toutes les habitations éparses entre la province et les Canades. Il avait six pieds de haut, et cette taille gigantesque était jointe à des proportions irréprochables, de sorte que sa force réalisait complètement les promesses de son extérieur. Sa figure ne déparait point le reste de sa personne; il avait un air de bonne humeur et de franchise, et quoique ses manières se ressentissent nécessairement de la rudesse de son existence, la noolesse imposante de son physique l'empêchait de devenir commun.

Tueur-de-Daims différait de Hurry autant par l'aspect que par le caractère. Il avait quelques pouces seulement de moins que son compagnon; mais il était frêle et maigre, et ses muscles, à défaut de force extraordinaire, annonçaient une rare agilité. Son visage n'eût été remarquable que par la fraîcheur de la jeunesse, sans une expression qui captivait presque toujours ceux qui avaient le temps de l'examiner : c'était celle d'une grande sincérité et d'une fermeté inébranlable. L'air de simplicité répandu sur ses traits pouvait faire croire d'abord qu'il manquait de ressources intellectuelles pour distinguer la vérité du mensonge; mais on changeait bientôt d'avis pour peu qu'on le fréquentât.

Ces deux personnages étaient encore jeunes. Hurry avait vingt-six ou vingt-huit ans, et Tueur-de-Daims quelques années de moins. Leur costume n'avait rien de particulier. Il portait les traces d'une vie aventureuse, et se composait principalement de cuir de daim. Il y avait toutefois dans Thabillement du plus jeune quelque recherche et quelque tendance au pittoresque. Sa carabine était en excellent état; des ciselures ornaient la poignée de son couteau de chasse et les faces de sa poire à poudre ; son sac à plomb était décoré de ces petits coquillages appelés Avampums. Quant à l'autre chasseur, soit par insouciance, soit par l'idée secrète qu'il n'avait pas besoin de parure, il négligeait ses ajustements; et l'effet de ses belles formes et de sa haute stature était peutêtre augmenté plutôt que diminué par cette dédaigneuse indifférence.

Hurry donna le signal du festin en ouvrant la bouche pour

recevoir une tranche de venaison qui aurait faille repas complet d'un paysan d'Europe.

— Allons, dit-il, mettez-vous à l'œuvre, et prouvez que vous êtes un Delaware par l'appétit, comme vous prétendez l'être par l'éducation. Montrez autant de courage à exercer vos dents sur ce pauvre diable de daim que vous en avez eu à le tuer.

— Il ne faut pas grand courage pour tuer un daim ; à la bonne heure si c'était une panthère ou un chat sauvage 1 Les Delawares m'ont donné mon surnom, moins à cause de ma hardiesse qu'à cause de l'activité de mes jambes et de la justesse de mon coup d'oeil.

— Les Delawares eux-mêmes ne sont pas des héros, murmura Hurry entre ses dents, autrement ils ne se seraient pas laissé dompter par les Iroquois.

— C'est une affaire qui n'a jamais été éclaircie, dit le Tueurde-Daims avec ardeur, car c'était un ami aussi zélé que son compagnon était un dangereux ennemi. Les Mingos remplissent les bois de mensonges et n'observent aucun traité. J'ai vécu dix ans avec les Delawares et je sais qu'ils sont aussi résolus que d'autres quand vient le moment de frapper.

— Puisque nous abordons ce sujet, maître Tueur-de-Daims, veuillez répondre à une question. Vous avez assez maltraité le gibier pour acquérir un titre; mais avez-vous eu affaire à un être humain? Avez-vous jamais envoyé un coup de fusil à un ennemi capable de riposter?

Cette question produisit dans l'esprit du jeune homme une lutte singulière entre le chagrin d'être humilié et le désir d'être exact ; toutefois cette collision fut courte, et sa droiture l'emporta sur un faux orgueil.

— A vrai dire, répliqua-t-il, jamais une occasion favorable ne s'est offerte à moi. Les Delawares ont été en paix depuis que j'habite avec eux, et je regarde comme illégitime d'ôter la vie à un homme en dehors des combats réguliers.

— Quoi ! n'avez-vous jamais surpris quelqu'un à voler vos peaux ou vos trappes? Ne vous êtes-vous jamais fait justice vous-même, pourj épargner de l'embarras au juge et des frais au défendeur?

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— Je ne suis point trappeur, repartit fièrement le Tueur-de- Daims. Je vis de ma carabine, avec laquelle je me flatte d'égaler tout individu de mon âge entre THudson et le Saint- Laurent. Toutes les peaux que je mets en vente ont un trou à la tête, indépendamment de ceux que la nature a faits pour voir et pour respirer.

— Oui, oui, c'est très-bien par rapport aux animaux; mais qu'est-ce que cela, comparativement à des tètes scalpées et à des embuscades I Tirer un Indien du fond d'un taillis, c'est suivre son exemple et se conformer aux lois équitables de la guerre. Défaites-vous de vos préjugés et vous en dormirez mieux, ne fût-ce que par la cerlilude d'avoir un ennemi de moins dans les bois. Je ne resterai pas longtemps avec vous^ mon cher Nathaniel, si vous n'exercez votre adresse que sur des bètes à quatre pattes.

— Notre voyage touche à sa fin, maitre March, et nous pouvons nous séparer ce soir si vous le jugez convenable. Je suis attendu 'pài- un ami qui ne regardera pas ma société comme déshonorante, parce que je n'ai jamais tué mon semblable.

— Je voudrais bien savoir, grommela Hurry, qui a pu attirer de ce côté le jeune chef delaware dans une saison aussi peu avancée. Où vous a-t-il donné rendez-vous?

— Sur un rocher rond, où les tribus viennent faire leurs traités et enterrer leurs haches de guerre. Je ne connais pas plus ce rocher que le lac auprès duquel il est situé, mais j'en ai entendu parler très-souvent par les sauvages. Ce pays est réclamé à la fois par les Mingos et par les Mohicans; ils y chassent et y pèchent ensemble, et c'est une espèce de territoire neutre.

— De territoire neutre! s'écria Hurry en éclatant de rire. Je voudrais bien savoir ce que dirait à cela Tom Hulter ou Tom Flottant, qui regarde le lac comme sa propriété, en vertu de quinze ans de sa possession, et qui ne le céderait sans combat ni aux Irocpiois ni aux Delawares.

— Quel est l'homme dont vous faites mention? demanda Tueur-de- Daims : d'après les récits que l'on m'a faits, ce doit être un personnage extraordinaire.

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— Je ne saurais trop vous le définir, répondit Hurry ; il lient moins par ses habitudes à la nature de l'homme qu'à celle du rat musqué, dont on lui a donné le surnom. Ou prétend que dans sa jeunesse il écumait les mers en compagnie d'un certain Kidd, qui fut pendu pour piraterie longtemps avant notre naissance. On ajoute qu'il vint ici dans l'espoir que les croiseurs du roi ne franchiraient jamais les montagnes et qu'il jouirait en paix' dans les bois du fruit de ses rapines.

— Il avait tort. Hurry ; un criminel ne peut jamais vivre en paix.

— Cela dépend de la tournure de son esprit. J'ai connu des gens qui se plaisaient dans la société, et d'autres dans la solitude. Les uns vivent en paix quand ils trouvent à voler, et d'autres quand ils ne volent pas. Quoi qu'il en soit, le vieux Tom Flottant, flibustier ou non, mène une vie tranquille avec ses filles et ne désire rien de plus.

— En effet, les Delawares qui ont chassé dans ces contrées m'ont débité diverses histoires sur ces jeunes femmes. N'ontelles point de mère?

— Elles en ont eu autrefois, comme de juste; mais il y a deux ans qu'elle est morte et coulée bas.

— Que voulez-vous dire? demanda Tueur-de-Daims avec surprise.

— Morte et coulée bas. Le vieux Tom a inhumé sa femme dans le lac, comme je puis le certifier, ayant été témoin oculaire de la cérémonie.

— Mais le fit-il pour s'épargner la peine de creuser une fosse, besogne toujours dilïicile au milieu des souches, ou bien eut-il l'idée que l'eau lavait plus vite les fautes que la terre?

— C'est ce qu'il m'est impossible de décider.

— La pauvre femme était-elle une grande pécheresse?

— 3[ais non , quoiqu'elle eût ses défauts, et je crois qu'elle est morte aussi chrétiennement que pouvait le faire une femme qui avait si peu entendu le son des cloches. Elle avait un caractère d'acier, et comme le vieux Hutter ressemble aux cailloux, ils s'entre- choquaient parfois et lançaient des étincelles.

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C'était alors que les auditeurs pénétraient dans leur vie passée, comme on pénètre dans les plus sombres parties du bois de la forêt, quand un rayon de soleil s'égare jusqu'aux racines des arbres.

— En tout cas, j'estimerai toujours la défunte, eu égard à sa fille Judith Ilutter.

— C'est un nom que j'ai souvent entendu prononcer aux Delawares; mais, d'après ce qu'ils rapportent, je crois que la fille ne serait pas de mon goût.

— De votre goût! s'écria March en prenant feu comme le vieux Tom. Que d'indifTérence et de présomption! vous n'êtes qu'un enfant, un planlard qui n'a pas encore pris racine. Judith, qui est maintenant dans sa vingtième année, a été courtisée par des hommes, même quand elle avait à peine quinze ans, et elle ne daignerait pas jeter les regards sur un avorton comme vous.

— Nous sommes au mois de juin, répondit Tueur-de-Daims avec calme, et il n'y a pas de nuages entre nous et le soleil ; par conséquent il est inutile de nous échauffer : il est permis à un écureuil ('.'avoir son opinion sur un chat sauvage.

— Oui, murmura March, mais il n'est pas toujours prudent que le chat sauvage en soit instruit; mais vous êtes jeune et je pardonne à votre inexpérience. Allons, Tueur-dc-Daims, ajouta-t-il en riant après un moment de réflexions, nous sommes amis jurés, et je ne vous chercherai point querelle à propos d'une jolie fille surtout, puisque vous ne l'avez jamais vue. Judith ne convient qu'à un homme dont les dents ont toutes leurs marques, et ce serait folie que d'être jaloux d'un enfant... Que disaient d'elle les Delawares? car, après tout, les Indiens comme les blancs peuvent avoir des idées sur l'espèce féminine.

— Ils disaient qu'elle était agréable à regarder et à entendre, mais légère et coquette.

— Ce sont des diables incarnés! ils sont plus forts que tous les maîtres du monde dans les connaissances de la nature! On prétend parfois qu'ils ne sont propres qu'à la chasse ou à la guerre, mais je soutiens que ce sont des philosophes et qu'ils

comprennent l'homme et la femme de même que le Castor. Pour vous parler franchement, Tueur-de-Daims, ils vous ont dépeint Judith trait pour Irait, et il y a deux ans que je l'aurais épousée sans des raisons particulières, dont la première est sa légèreté.

— Et quelle est la seconde? demanda Tueur-de-Daims, qui continuait à manger et semblait prendre peu d'intérêt à la conversation.

— La seconde était la crainte de ne pas lui plaire. La drôlesse est jolie, et elle le sait. Il n'y a pas sur ces collines de daines qui bondissent avec plus de grâces, pas d'arbres qui soient plus élancés et qui se courbent au vent avec plus de souplesse; mais elle a des défauts que je ne puis lui passer, et je jure quelquefois de ne jamais retourner au lac.

— Et par quelle raison y retournez-vous toujours? tous vos serments sont inutiles. — Ah! Tueur-de-Daims, vous êtes un homme à part! vous êtes aussi fidèle à votre éducation que si vous n'aviez jamais quitté les établissements. Pour moi, toutes les fois que je songe à exécuter une chose, je ne manque pas d'en faire serment. Je lâche aussi de temps en temps des jurons qui vous sembleraient excusables si vous saviez ce qui concerne Judith. Les officiers des forts qui longent la Mohawk s'égarent quelquefois jusqu'au lac pour pêcher et pour chasser ; alors il faut voir comme elle se rengorge, comme elle s'attife, comme elle se donne des airs avec les galants !

— Cela ne sied pas à la fille d'un pauvre homme, repartit Tueur-de-Daims d'un ton grave ; les officiers sont tous gentilshommes, et ne peuvent avoir à son égard que de mauvaises intentions.

— Voilà ce qui me fait hésiter: j'ai surtout des soupçons sur certains capitaines, et la conduite de Judith en est la cause. Je voudrais la regarder comme modeste et convenable, mais les nuages qui passent sur nos têtes ne sont pas plus inconstants.

— A votre place, je n'y songerais plus, et je ne m'occuperais que des forêts.

— Si vous connaissiez Judith, vous verriez que c'est plus

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facile à dire qu'à faire. Sans l'inquiétude que me causent les officiers, je l'épouserais malgré ses imperfections, et je laisserais le vieux Tom avec Hetty, son autre fille.

— Il y a donc deux oiseaux dans le même nid? demanda Tueur-de-Daims, dont la curiosité s'éveillait : les Delawares ne m'avaient parlé que d'un seul.

-- C'est assez naturel, car Judith seule attire l'attention par son esprit et sa beauté. La pauvre Hetty est pour ainsi dire sur la limite de l'ignorance, et il lui arrive souvent de la franchir. Le vieux Tom veille sur elle avec tendresse, autrement je n'affirmerais pas qu'elle fût en sûreté au milieu des gens qui hantent parfois les bords du lac.

— Je croyais que ces eaux étaient inconnues et peu fréquentées, dit le Tueur-de-Daims, qui semblait craindre de se rapprocher du monde civilisé.

— 11 est vrai qu'on y a vu à peine une vingtaine de blancs rassemblés; mais ces gens des frontières, chasseurs, trappeurs, éclaireurs, sont capables de tout. Ce serait une chose affreuse pour moi de retrouver Judith mariée après une absence de six mois.

— Avez-vous reçu ses serments, pour vous faire concevoir de meilleures espérances?

— Pas du tout, et je ne sais pourquoi. J'ai assez bonne mine, comme je puis le voir dans toutes les sources qu'éclaire le soleil, et pourtant je n'ai pu obtenir d'elle une promesse, je dirai même un sourire d'amitié. Si elle a osé se marier en mon absence, elle ne tardera pas à connaître les plaisirs du veuvage.

— Vous ne voudriez pas nuire à l'homme qu'elle aurait choisi, uniquement parce qu'il l'aurait emporté sur vous?

— Pourquoi pas? quand un ennemi se place sur mon passage, n'ai-jo pas le droit de le repousser? Suis-je homme ù me laisser vaincre par un vil marchand de pelleteries, dans une affaire qui m'intéresse autant que l'amour de Judith? Vivant en dehors des lois, nous devons rendre des sentences et les exécuter nous-mômes; et si l'on trouvait un homme mort

dans les bois, en supposant que la colonie s'en inquiétât, qui oserait dénoncer le meurtrier?

— Moi ! dit le Tueur-de-Daims, si cet homme était le mari de Judith Hutter, j'en sais assez pour éclairer la justice coloniale.

— Vous, extrait d'homme! vous oseriez dénoncer Henri March !

— J'oserais dire la vérité sur vous comme sur tout autre.

March regarda son compagnon avec un étonnement silencieux; puis, le saisissant à la gorge, il le secoua avec une violence qui menaçait de lui disloquer les os. Ce n'était pas un jeu, car, malgré la futilité de l'offense, la colère étincelait dans les yeux du géant. Tout autre adversaire aurait été intimidé; mais le Tueur-de-Daims resta impassible, et il répondit d'une voix qu'il ne daigna pas élever pour faire parade de sa résolution :

— Vous pouvez m'abattre. Hurry, mais vous ne m'arracherez point un mensonge. Il est probable que Judith n'a point de mari que vous puissiez tuer, et quand elle en aurait un, vous ne seriez pas à môme de lui tendre des pièges, car je l'avertirais de vos menaces.

March lâcha prise et regarda son interlocuteur avec un surcroît d'étonnement. — Je croyais que nous étions amis, dit-il enfin, mais voilà le dernier de mes secrets que je vous révèle.

— Je n'ai pas besoin de les connaître s'ils sont pareils à celui-ci. Je sais que nous vivons dans les bois, et que nous sommes de fait à l'abri des lois humaines; mais il y a une loi et un législateur qui régnent sur toute l'Amérique, et quiconque les brave n'a pas besoin de m'appeler son ami.

— Le diable m'emporte, Tueur-de-Daims, si vous n'êtes pas un frère morave plutôt qu'un intelligent et franc chasseur, comme vous prétendez l'être. *

— Intelligent ou non. Hurry, vous me trouverez aussi fran» dans mes actions que dans mes paroles. La facilité avec laquelle vous vous emportez prouve que vous n'avez pas assez vécu parmi les Peaux-Rouges. Judith Hutter est sans doute encore célibataire, et vous avez laissé courir votre langue au

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hasard, sans écouter votre cœur... Voici ma main, et brisons là.

Hurry parut plus surpris que jamais, et partit d'un éclat de rire qui lui fit venir les larmes aux yeux; puis il accepta la main qu'on lui présentait, et tous deux redevinrent amis.

— Il eût été insensé de nous quereller à propos d'une idée! s'écria March, c'eût été une conduite moins digne d'un homme des bois que d'un avocat des villes. On m'a assuré, Tueur-de- Daims, que dans les bas comtés les hommes se tuent parfois pour des idées.

— C'est possible ; j'ai entendu même dire aux Moraves qu'il y avait des pays où l'on se querellait au sujet de la religion, et que le Seigneur ait pitié d'eux! En tout cas, il est inutile de suivre leur exemple, surtout au sujet d'un mari auquel cette Judith Hutler ne songe probablement pas. Pour ma part, je suis plus curieux de voir la sœur qui a l'esprit faible que votre belle et spirituelle coquette. Il y a quelque chose de touchant dans une créature humaine qui a tout l'extérieur d'un être raisonnable, et qui pourtant manque de raison. C'est déjà assez triste dans un homme, mais l'absence d'intelligence dans une femme jeune et peut-être attrayante m'inspire une compassion profonde. Dieu sait que les personnes du sexe ont de la peine à se défendre quand elles sont douées de toutes leurs facultés; qu'est-ce donc quand elles n'ont point dans l'esprit de guide et de protecteur!

— Écoutez, Tueur-de-Daims, vous connaissez les chasseurs, les trappeurs, les marchands de pelleteries; on ne peut nier, môme quand on leur porte intérêt, qu'ils se livrent à leurs caprices sans égard pour les droits d'aulrui; mais je crois qu'il n'y a pas dans tout le pays un individu capable de nuire à la pauvre llelty, pas même une Peau-Rouge.

— Vous appréciez hier les Indiens, ou du moins les Delawares et les tribus qui leur sont alliées, car les Peaux-Rouges regardent comme placé immédiatement sous la protection divine celui auquel sa puissance a refusé les dons de l'esprit. Je suis heureux d'apprendre que Hetty Hulter est respectée de tous; mais comme le soleil descend à l'horizon, nous ferons

bien de reprendre notre route pour avoir occasion de juger par nous-mêmes des deux sœurs.

Henri March y consentit : les voyageurs rassemblèrent les débris de leur festin, mirent leur bagage sur leurs épaules, reprirent leurs armes; et quittant la petite clairière, ils se plongèrent de nouveau dans les profondeurs de la forêt.

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