‹ Oeil-de-fauconChapitre 2 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nos deux aventuriers n'avaient pas un long voyage à faire. Henri March avait reconnu son chemin en trouvant l'éclaircie et la source, et il conduisait son camarade avec la confiance d'un homme sûr de son fait. La forêt était sombre, mais elle n'était plus encombrée de broussailles, et le sol était ferme et sec. Après avoir fait près d'un mille, March s'arrêta et se mit à examiner les objets circonvoisins, même les arbres tombés dont la terre était jonchée.

— Nous sommes dans la bonne voie, dit-il après avoir terminé ses observations. Yoici les arbres que je m'attendais à trouver, un hêtre à côté d'un chêne vert, trois pins à droite, et plus loin un bouleau blanc dont la cime est brisée. Pourtant je ne vois ni le rocher, ni les branches inclinées dont je vous avais parlé.

— Les branches ne sont pas un bon signe de reconnaissance, répondit le Tueur-de-Daims, car les mains expérimentées savent qu'elles ne se cassent pas elles-mêmes : les Delawares ne s'y fient qu'en temps de paix. Quant aux bouleaux, aux pins et aux chênes verts, nous en voyons de tous côtés, non-seulement par groupes de deux ou trois, mais par quarantaines ou cinquantaines.

— C'est vrai, Tueur-de-Daims, mais vous n'établissez pas bien vos calculs. Le bouleau et le chêne vert que j'indique...

— Se rapprochent avec une amitié toute fraternelle, je le vois; mais il en est d'autres absolument semblables. Je crains, Hurry, que vous ne vous entendiez pas mieux à prendre des

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castors ou à tuer des ours qu'à découvrir une piste cachée... Ah! voici pourtant ce que vous cherchez! regardez là-bas, voyez-vous ce jeune hêtre, dont la cime est accrochée dans les branches d'un tilleul? Il a été autrefois courbé par les neiges, mais ce n'est pas lui qui s'est redressé et qui a pris pour soutien les rameaux du tilleul : c'est la main d'un homme qui Uii a rendu ce service.

— C'est la mienne! s'écria Hurry. J'ai trouvé ce frêle plantard penché vers la terre comme un être accablé par le malheur, et je l'ai relevé. Ma foi, Tueur-de-Daims, je conviens que vous acquérez un excellent coup d'œil pour les bois.

— Je fais des progrès, Hurry, mais je ne suis qu'un enfant auprès de certaines gens de ma connaissance. Ainsi, Tamenund, quoiqu'il soit si vieux que peu d'Indiens se souviennent de l'avoir vu jeune, a des regards qui tiennent plutôt de l'odorat d'un chien que de la vue d'un homme. Uncas, père de Chingachgook, et chef légitime des Mohicans, aperçoit tout dans les bois les plus sombres.

— Quel est ce Chingachgook dont vous parlez tant? demanda March en se dirigeant vers le hêtre redressé.

— C'est le meilleur des Peaux-Rouges. Si on reconnaissait ses droits, ce serait un grand chef; mais sa race est déchue et sa tribu dispersée. Ce n'est plus qu'un juste et brave Delaware, respecté et souvent même obéi. Ah! Henri March! vous sentiriez palpiter votre cœur si vp.u§ éliez assis par une soirée d'hiver dans une cabane indied^e-, écoutant le récit de l'ancienne grandeur des Mohicans ! :'. f

— Mon ami Nathaniel, dit March en regardant en face son compagnon, afin de donner plus de poids à ses paroles, si l'on croyait tout ce que les autres avancent en lour faveur, on aurait trop bonne opinion d'eux et trop mauvaise opinion de soimême. Les Peaux-Rouges sont connus par leursfLmfaronnades, et la moitié de leurs traditions sont des contes.

— Je l'avoue. Hurry, je ne chercherai pas aie nier. Ils se vantent, mais c'est chez eux un don de la nature. Il ne faut jamais aller à l'encontre des dons naturels : voilà l'endroit que vous cherchez!

A ces mois, le Tueur-de-Daims montra à son compagnon un énorme tilleul qui avait fait son temps et qui était tombé par son propre poids.

Cet arbre, conune des millions de ses frères, gisait à la place où il s'était abattu, moisissant sous l'influence lente mais certaine des saisons. Pendant qu'il était encore debout, la pourriture l'avait attaqué au centre, dans tout l'orgueil de sa végétation, et l'avait creusé entièrement comme ces maladies qui détruisent les organes essentiels tout en respectant l'extérieur. Le chasseur s'était promptement aperçu de cette particularité, et il avait deviné que c'était l'arbre que March désirait retrouver.

— Oui, voilà notre affaire, s'écria Hurry en regardant l'extrémité la plus large du tilleul; ce que j'ai caché là est en aussi bon état que si je l'avais laissé dans l'armoire d'une vieille femme. Allons, un coup de main, Tueur-de-Daims, et nous nous embarquerons dans une demi-heure.

A cet appel, le chasseur et son compagnon se mirent à l'œuvre avec la méthode que donne l'expérience. Hurry commença par enlever des morceaux d'écorce placés devant l'énorme ouverture de l'arbre, et, tout en l'aidant, le Tueur-de- Daims déclara qu'ils étaient disposés de manière à attirer l'attention plutôt qu'à dissimuler la cachette. On tira bientôt des flancs du tilleul un léger canot d'écorce garni de bancs, d'avirons et même de lignes de pèche. Quoiqu'il fût de dimension assez grande, lejobuste March l'enleva sans assistance, et le plaça aisément sur sm épaules.

— Marchez devant, 'dit-il au Tueur-de-Daims, et écartez les buissons, le reste me regarde.

Le jeune homme obéit en inclinant à droite ou à gauche, selon les indications de son guide. Au bout de dix minutes, ils se trouvèrent brusquement en plein soleil sur une grève que baignaient les eaux.

Une exclamation de surprise échappa des lèves du Tueurde-Daims , quoiqu'il évitât d'élever la voix , car il avait déjà contracté des habitudes de prudence et de réflexion. Son enthousiasme était justifié par le spectacle qui s'offrait à lui.

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Un lac d'environ trois lieues de long sur une denii-lieue de large présentait une nappe d'eau si calme et si limpide, qu'on eût dit une couche de l'air pur des montagnes resserrée entre les rochers et les bois. Ses bords étaient dentelés de bois et de promontoires. Au nord, il était borné par une eminence isolée dont les pentes s'abaissaient gracieusement pour rejoindre la plaine. En général la contrée environnante était accidentée, et sur les neuf dixièmes du circuit, des coteaux s'élevaient perpendiculairement au-dessus des eaux. Les parties basses du rivage elles-mêmes aboutissaient à des monticules plus éloignés.

Mais ce qui impressionnait le plus dans ce paysage, c'était sa solitude et sa tranquillité solennelle. De quelque côté que l'œil se tournât, on ne voyait que le ciel paisible, le lac uni comme un miroir, et le vert encadrement des forêts. La végétation était si riche et si puissante, que, depuis le sommet arrondi de la montagne jusqu'au niveau de Teau, le sol avait invariablement les mêmes teintes verdoyantes, et comme si la nature n'eût pas été satisfaite d'un triomphe aussi complet, les arbres se penchaient vers le lac pour chercher le grand jour. Le long de la côte orientale , une barque aurait pu faire phi^ieurs milles sous les branches des trembles frémissants, des lugubres sapins et des chênes nuancés des couleurs bitumineuses de la palette de Rembrandt. En un mot, la main de l'homme n'avait jamais altéré les traits de ce tableau inondé de lumière, diversifié par un mélange d'eau et de verdure, et embaumé des doux parfums du mois de juin. Le ïucur-de-Daims, appuyé sur sa carabine, promena les yeux de tous les côtés et s'écria : — C'est grand! c'est magnifique! c'est un spectacle qui vaut une éducation tout entière 1 les sauvages eux-mêmes n'ont pas touché un seul arbre de ces lieux! tout y est conforme à l'ordre établi par le Seigneur! Hurry, si votre Judith a de bonnes dis[)Ositions, elle doit être pai faite, ayant passé la moitié de sa vie dans un séjour aussi favorable.

— Assurément, et pourtant la fillette a ses caprices : cela vient de ce qu'au lieu de la garder ici, le vieux Tom avait

l'habitude de visiter pendant l'iiiver les établissements voisins situés sous le canon des forts. C'est là que Judith a trop écouté les colons et surtout les galants officiers.

— S'il en est ainsi, soyez-en persuadé, elle s'amendera dans ce lieu solitaire. Mais que voyons-nous au milieu de l'eau? c'est trop petit pour une île, et trop grand pour un bateau.

— C'est ce que les militaires des forts appellent le château du Rat-Musqué ; et, quoique cette qualification soit injurieuse pour le vieux Tom, il en rit tout le premier. C'est son habitation stationnaire, car il en a une autre qui flotte, et qu'on a surnommée I'Arche, mot dont je ne comprends pas bien le sens.

— Il doit venir des missionnaires, Hurry; ils racontent que la terre a été autrefois couverte d'eau, et que Noé et ses enfants se sont sauvés en construisant un vaisseau appelé Arche, sur lequel ils se sont embarqués à propos. Parmi les DelawareSj les uns croient à cette tradition, et les autres la rejettent; mais il convient à vous et à moi, en notre qualité d'hommes blancs, d'ajouter foi à un tel récit... Voyezvous cette Arche quelque part ?

— Elle doit être à l'ancre dans une baie du côté du sud ; mais le canot est prêt, et dans un quart d'heure nous arriverons au château.

Aussitôt les deux voyageurs s'embarquèrent après avoir arrimé leurs bagages dans le canot, qu'ils envoyèrent dès leurs premiers efforts à huit ou dix vergues du rivage. Henri March se plaça à l'arrière, et le Tueur-de-Daims prit les rames. De temps en temps ils s'arrêtaient pour examiner sous un nouvel aspect la courbure des baies, les ondulations des collines et la parure de feuillage dont la terre était revêtue.

— C'est une vue qui réjouit le cœur, s'écrie le Tueur-de- Daims après trois ou quatre poses : ce lac semble fait tout exprès pour nous permettre de juger toute la grandeur des forêts. La terre et les eaux attestent également les bienfaits de la Providence divine! N'avez-vous pas dit, Hurry, que

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personne ne réclamait un droit de propriété sur ces magni« ficences ?

— Personne, excepté le roi, mon garçorv.;. encore il est si loin, qu'il n'importunera jamais le vieux Tom Hutter, qui en jouit paisiblement. Ce n'est pas un propriétaire foncier, puisqu'il n'habite pas la terre, mais c'est un propriétaire aquatique.

— Eh bien, je lui porte envie! je sais que c'est mal; mais j'ai beau m'en défendre, je porte envie à cet homme ! Ne croyez pas toutefois que je songe à m'emparer de ses mocassins, mais je ne puis m'empècher d'avoir à son égard un peu de jalousie. Après tout , c'est un sentiment naturel , et nous n'en valons que mieux quand nous écoutons la nature.

— Vous n'avez qu'à épouser Hetty pour hériter de la moitié du domaine, dit Henri March en riant. La jeune fille a de& charmes, elle passerait même pour jolie si elle n'était pas à côté de sa sœur; en outre, elle a l'esprit si borné, que vous la dirigerez à votre guise. Débarrassez le vieux Tom de sa fille Hetty, et je vous garantis qu'il vous donnera une part de tous les daims que vous pourrez tuer à plusieurs milles à la ronde.

— Le gibier est-il abondant ici ? demanda brusquement Nathaniel, qui faisait peu d'attention aux railleries de son camarade.

— 11 est maître du pays; on ne lui lire jamais un coup de fusil, et les trapi)eurs viennent rarement lui tendre des pièges. Je ne devrais pas moi-même me montrer si souvent dans ces parages , mais Judith m'entraîne d'un côté , tandis que les castors m'attirent d'un autre. Elle m'a coûté plus de cent dollars d'Espagne pendant les deux dernières saisons , et pourtant je ne puis résister au désir de la revoir encore.

— Les hommes rouges visitent-ils souvent ce lac? demanda le Tueur-de-l)aims suivant ie cours de ses propres pensées.

— Us vont et viennent, tantôt par bandes, tantôt isolément. Le pays semble n'appartenir à aucune tribu indigène. Ainsi il est tombé entre les mains de la tribu des Huttêrs. A la vérité,, quelques enjôleurs ont essayé d-^ passer un contrat avec les

Mohawks, pour se faire ensuite donner un titre par la colonie; mais ces démarches sont jusqu'à ce jour sans résultat, et longtemps encore les chasseurs peuvent prendre leurs ébats dans le désert.

— Tant mieux. Hurry, tant mieux! Si jetais roi d'Angleterre, je bannirais dans une région lointaine l'homme qui abattrait un de ces arbres sans nécessité. Je suis charmé d'avoir donné rendez-vous à Chingachgook sur ce lac, qui me paraît une des mef^veilles de la nature.

— C'est que vous avez séjourné longtemps parmi les Delawares, dans le pays desquels il n'y a point de lacs. Au nord et à l'ouest, au contraire, ces nappes d'eau se multiplient; et, comme vous êtes jeune, vous aurez occasion de les contempler. Mais quoiqu'il y ait d'autres lacs, Tueur-de-Daims, il n'y a pas d'autres Judith Hutter.

Le rameur sourit de cette observation , et, par égard pour un amant empressé, il fit mouvoir ses avirons avec énergie. Il s'arrêta à une centaine de verstes de l'habitation, pour contempler ce singulier édifice; et l'admiraleur de Judith réprima d'autant plus facilement son impatience, qu'il remarqua qu'il n'y avait personne au logis.

Le château du Rat-Musqué, ainsi nommé par quelques officiers facétieux, s'élevait au centre du lac, à un quart de mille de la rive la plus proche. Il était bâti sur pilotis, ce qui étonna d'abord le Tueur-de-Daims, qui avait été frappé de la grande profondeur du lac; mais Henri March lui apprit qu'il existait un bas-fond assez étendu sur lequel Hutter avait bâti sa maison.

— Le vieux Tom avait été brûlé trois fois, ajouta-t-il, tant par les Indiens que par les chasseurs , et il avait perdu son seul enfant mâle dans une escarmouche avec les Peaux-Rouges. Ce fut alors qu'il se réfugia sur l'eau. On ne peut l'y attaquer sans venir en bateau, et le butin qu'on pourrait faire ne dédommagerait pas de la peine de creuser des canots. Il n'est pas sûr, d'ailleurs, qu'on réussît, car le vieux Tom a des armes et des munitions, et vous voyez que sa forteresse est à l'épreuve de la balle.

Le Tueur-(le-Daims avait une connaissance théorique de la manière de combattre sur les frontières, quoiqu'il n'eût pas encore trouvé l'occasion de lever la main contre un de ses semblables. Il reconnut que Hurry, au point de vue militaire, n'exagérait pas la force de la position, puisqu'il était impossible de l'attaquer, sans s'exposer de toutes parts au feu des assiégés. L'art qui avait été déployé dans la disposition des madriers rendait cette cabane de bois plus sûre que les huttes ordinaires. Les murailles en étaient composées de troncs de gros pins, d'environ neuf pieds de long, et plantés droit, au lieu d'être posés horizontalement, suivant l'usage du pays. Ces poteaux étaient équarris de trois côtés, et avaient à chaque bout de larges tenons. Des racinaux massifs avaient été assujettis à l'extrémité des pilotis, et sur leurs surfaces équarries avaient été creusées des mortaises, pour recevoir les tenons inférieurs. Sur le haut de la muraille étaient posées des planches, solidifiées par des moyens analogues; tous les angles de l'édifice avaient été chevillés et assemblés à queue d'aronde.

Les planchers étaient faits de bûches , et le toit composé de perches légères, hermétiquement unies et couvertes d'écorce. Cette construction avait partout au moins deux pieds d'épaisseur, et ne pouvait être détruite que par les efforts réitérés de l'homme, ou par l'action lente du temps.

Comme les troncs d'arbres étaient de grandeur inégale, l'extérieur de la maison présentait une surface rude et anfractueuse; mais à l'intérieur, les parois et le plancher étaient aussi unis qu'on pouvait le désirer.

La cheminée n'était pas la partie la moins singulière |du château, surtout quand on savait la manière dont elle avait été bâtie. Elle était de blocs d'argile, qu'on avait mis successivement en place entre des moules de bois et qu'on avait laissés sécher, en les unissant au dehors par des crampons. On avait ensuite allumé un grand feu , qui avait rougi le tuyau; et, à force de remplir les crevasses avec de l'argile fraîche, on avait fini par obtenir un àtre et une cheminée solides.

— Le vieux Tom a mis là tous ses talents, dit Hurry après avoir donné ces explications; il avait craint d'abord d'établir dans son domicile un foyer d'incendie, mais il arriva à triompher même de la fumée.

— Vous semblez posséder à fond l'histoire du château, repartit le Tueur-de-Daims en riant. L'amour occupe-t-il l'homme au point de lui faire étudier jusqu'à l'habitation de sa maîtresse?

— C'est possible, reprit le géant avec gaieté ; mais je connais le local pour y avoir travaillé moi-même. Nous étions en bande sur le lac, quand le vieux Tom a bâti sa maison, et nous lui avons prêté main-forte. J'ai porté moi-même la plupart de ces madriers sur mes épaules, et je puis vous assurer, maître Nathaniel, que les haches ne restaient pas oisives parmi les arbres du rivage. Le vieux diable nous régalait à gogo, et, par reconnaissance, nous avions résolu de finir sa hutte avant de retourner vendre nos peaux à Albany. Oui, j'ai fait plus d'un bon dîner chez Tom Hulter, car sa fille Hetty, quoique dénuée d'intelligence, est une admirable cuisinière.

Pendant ce dialogue , le canot atteignit le débarcadère. C'était une plate-forme, d'une vingtaine de pieds carrés, planchéiée et située en face de l'entrée.

— Voilà ce que les officiers appellent la cour du château, dit Hurry en amarrant le canot; mais comme il n'y a pas de justice ici, je ne vois pas trop ce qu'y vient faire une cour... Comme je l'avais supposé, il n'y a pas une âme ici, et toute la famille est partie pour un voyage de découvertes.

Pendant que Hurry examinait les filets, les lignes et autres agrès de pêche épars dans la cour, le Tueur-de-Daims entrait, montrant une curiosité qui n'était pas ordinaire chez un homme si familiarisé avec les habitudes indiennes. La première pièce du château servait de cuisine et de salon. Le reste de l'espace, renfermant une superficie de vingt pieds sur quarante, était divisé en petites chambres à coucher. Le mobilier était un étrange amalgame ; il se composait, en général , d'objets rustiques et d'un travail grossier. Mais on y

remarquait un beau colFre de bois d'ébène, un bureau et deux fauteuils, qui provenaient évidemment d'une habitation plus somptueuse. On y entendait encore les tintements d'une horloge dont la marche semblait répondre à son triste aspect, car ses aiguilles de plomb marquaient onze heures, quoique le soleil déclinât déjà. Les ustensiles de cuisine étaient simples et peu nombreux, mais d'une excessive propreté.

Lorsque Nathaniel eut jeté un coup d'oeil sur la première pièce, il leva un loquet de bois et pénétra dans un étroit corridor qui séparait la maison en deux parties égales. Poussé par la curiosité, il ouvrit sans scrupule une porte, et se trouva dans l'appartement des femmes. Le lit était composé de matelas énormes rembourrés de plumes d'oies sauvages, et reposant sur un bois grossier. D'un côté de la chambre étaient suspendues à des chevilles des robes d'une qualité très-supérieure à celle des costumes qu'on se serait attendu à trouver dans un pareil lieu. Çà et là étaient dispersés des rubans, de jolis souliers à boucles d'argent, et six éventails entr'ouverts, afin d'attirer l'œil par leurs devises et leurs couleurs. De ce même côté du lit, l'oreiller était orné d'une dentelle, et l'on y avait attaché avec une épingle une paire de gants longs et un chapeau coquettement enjolivé de rubans. Le Tueur-de- Daims remarqua ces ajustements, qui étaient étalés avec ostentation. Doué d'un esprit d'observation qui eût fait honneur à un Delaware, il ne manqua pas de reconnaître un contraste frappant entre la place qu'occupait Judith et celle que se réservait sa sœur. Du côté de celle-ci, tout était propre, mais simple, les vêtements étaient taillés sans goût, de l'étoffe la plus grossière, et totalement dénués de rubans.

Il y avait plusieurs années que Nathaniel n'avait visité un séjour exclusivement destiné à des femmes de sa couleur. Ce spectacle réveilla en lui des souvenirs d'enfance, et il parcourut la chambre avec un attendrissement auquel il avait été longtemps étranger. 11 pensa à sa mère, dont il se rappelait avoir vu les habits d'une étoffe commune suspendus à des patères, comme ceux qu'il croyait devoir appartenir à Iletty.

11 songea à sa sœur, dont il avait vu le goût pour la toilette se développer comme celui de Judith. Ces légères analogies ouvrirent en lui une source nouvelle de sensations, et quand il quitta la chambre, il avait un air rêveur.

— Le vieux Tom a embrassé une profession que je ne connaissais pas , lui cria Hurry, qui examinait les bagages du propriétaire; il tend maintenant des pièges aux castors, et si vous êtes disposé à rester quelque temps dans ces parages, nous pourrons y faire de bonnes affaires, nous. Vous pécherez et vous tuerez des daims pour notre consommation , tandis que nous recueillerons des fourrures.

— Volontiers, Hurry ; et quoique mes coups soient funestes au gibier, comme mon surnom l'indique, je pourrai vous aider de temps en temps à chasser le castor... Mais que ce lac est magnifique! Quel nom lui a-t-on donné?...

— A vrai dire, répondit Henri March, je crois que les gens du roi ne se sont pas encore occupés de le baptiser. Entre nous, nous l'appelons Glimmerglass.

— Il en sort une rivière, n'est-ce pas?... C'est près de ses bords , sur un rocher, que j'ai donné rendez-vous à Chingachgook.

— Oui, c'est la Susquehannah, que vous avez dû voir couler dans le pays des Delawares.

Le Tueur-de-Daims ne fit point de réponse. Il était tout occupé à admirer la réflexion des montagnes dans le lac, la surface polie des eaux, et les baies étincelantes sous des voûtes de feuillage. La voix des solitudes parlait à son cœur; il prenait plaisir à étudier les contours des bois qu'il avait souvent parcourus sans en voir la fin, et le calme saint de la nature lui faisait éprouver à son insu un enthousiasme poétique.

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