CHAPITRE XXVIII
Un quart d'heure environ s'était passé de la sorte, quand le frottement d'un corps étranger se fit entendre contre la quille du canot. CEil-de-Faucon ouvrit les yeux, et quelle fut sa surprise envoyant au-dessus de lui un dais de feuillage, et à ses côtés le Chéne-Fendu, qui, en poussant lentement l'embarcation, l'avait amenée sur le sable!
— Venez, dit le chef d'un ton calme et impérieux, mon jeune ami est las de naviguer ; il doit avoir perdu l'usage de ses jambes.
— Vous l'emportez, Huron, répondit CEil-de-Faucon avec sang-froid en sortant de son canol, me voilà de nouveau votre prisonnier, mais vous conviendrez que je sais aussi m'évader que tenir ma parole. Que vos femmes, dans les injures qu'elles vont m'adresser, se rappellent qu'un visage pâle sait défendre sa vie, mais qu'il sait aussi y renoncer sans murmure.
-— Mon frère a couru sur les collines comme l'élan, reprit le Chêne-Fendu ; il a plongé comme un poisson. A-t-il maintenant changé d'avis! Veut-il fournir des vivres à la veuve et aux enfants du Loup-Cervier? C'était un bon époux, qui revenait toujours chargé de venaison, d'oies et de canards sauvages, et de viande d'ours qu'il suspendait dans sa hutte pendant l'hiver. Maintenant qu'il n'est plus, la Sumac avait compté sur son frère; mais la Panthère a poussé un cri, et elle a suivi le mari dans le sentier de la mort. Tous deux se disputent maintenant à qui arrivera le premier dans les heureux territoires de chasse, et ils vont aller si vite et si loin,
qu'ils ne reviendront jamais. Qui doit nourrir la Sumac? C'est l'homme qui a dit au mari et au frère : Relirez- vous, pour que j'aie place dans votre cabane ! C'est un grand chasseur, nous savons que sa femme ne manquera de rien.
— Vous arrangez^ cela aisément, Huron ; mais je ne suis pas de ceux qui préfèrent à la mort ce genre de captivité.
— Le visage pâle réfléchira pendant que mon peuple va tenir conseil. Quand nous aurons besoin de lui nous l'appellerons.
A ces mots le Chêne-Fendu disparut sous les arbres ; mais, quoique libre en apparence, Nathaniel comprit qu'il était gardé à vue. Il erra le long de 'a plage, et remarqua qu'on avait fait disparaître le canot. Il pensa un moment à se sauver à la nage, mais il réfléchit qu'on enverrait à sa poursuite l'embarcation qui lui avait été ravie. Dans le château tout paraissait silencieux et désolé, et un sentiment d'abandon s'empara du prisonnier.
— Que la volonté de Dieu soit faite! se dit-il en entrant dans la forêt. J'espérais que mes jours ne seraient pas si vite comptés ; mais qu'importe après tout ! Quelques hivers et quelques été de plus, et tout aurait été fini pour moi sur la terre. Ah ! mon Dieu ! les jeunes gens ne croient à la mort que lorsqu'elle se dresse devant eux !
Pendant ce soliloque, Œil- de-Faucon retourna au camp des Hurons. Les feux avaient été éteints; les armes, les couvertures et le mobilier avaient disparu, et toute la bande était allée brusquement s'établir ailleurs. Il ne trouva sur l'emplacement, si brusquement abandonné, que la pauvre Hetty, qui semblait l'attendre, et qui portait la Bible sous son bras.
— Ah! jeune fille, lui dit-il, j'ai eu tant d'embarras depuis quelques heures que je vous avais oubliée.
— Pourquoi avez-vous tué le Huron ? dit Hetty d'un ton de reproche ; ne savez-vous pas qu'il est écrit : Tu ne tueras point. On me dit que vous avez tué le père et le mari de la Sumac.
— C'est vrai, ma bonne Hetty ; mais vous savez que la guerre
a ses lois, et que la Panthère a mérité son sort en lançant son tomahawk.
— Et comptez-vous épouser la Sumac, maintenant qu'elle n'a plus ni frère ni mari?
— Quelles sont donc vos idées sur le mariage, Hetty? voulez-vous que les jeunes gens s'associent aux vieillards, les visages pâles aux Peaux-Rouges, les chrétiens aux païens? N'en parlons plus, et dites-moi ce que sont devenus les Hurons.
— Ils sont là-bas dans les bois ; les hommes s'occupent à enterrer la pauvre fille qui a été tuée la nuit dernière.
— Hélas ! il est triste de penser qu'on est ici debout, plein d'animation et d'énergie, et que dans une heure on sera emporté pour être jelé dans une fosse ! mais on doit s'attendre à tout quand on marche dans le sentier de la guerre.
La conversation fut interrompue par le frôlement des feuilles et le craquement du bois mort. Les Hurons ne tardèrent pas à entourer l'espace, guidés par le Ghéne-Fendu, qui était désormais le seul chef de la tribu. Les femmes et les enfants se mêlaient aux hommes armés, de manière à rendre la fuite impossible au prisonnier, et ils s'occupaient à tailler des éclats de racine de sapin pour les lui enfoncer dans les chairs et y mettre le feu. Quelques jeunes gens tenaient les cordes d'écorce avec lesquelles il devait être attaché, et plusieurs guerriers passaient le doigt sur le tranchant de leur tomahawk pour en essayer la trempe et le ûl. Dans le lointain, un bûcher commençait à fumer. Toutefois lechef huron, qui, comme Bacon le dit de tous les hommes d'État, devait le pouvoir à un mélange de bassesse et de grandes qualités, ne se souciait pas de donner une libre carrière aux passions féroces de ses sujets, et il tenta un dernier effort,
— Tueur-de-Daims, dit-il avec calme, mais sans indice de sympathie, il est temps que mon peuple se décide. Le soleil n'est plus sur nos têtes; las d'attendre les Hurons, il a commencé à se rapprocher des pins de la vallée. 11 s'en va vers le pays de nos pères français ; c'est pour avertir ses enfanU* que leurs cabanes sont vides et qu'ils devraient retourner
chez eux. Le loup a sa tanière, et il y va quand il désire. voir ses petits. Les Iroquois ne sont pas plus pauvres que les loups; ils ont des villages, des wigwams, des champs de blé que les bons esprits vont se lasser de surveiller seuls ; il faut que mon peuple aille vaquer à ses affaires. Il y aura un cri de joie quand nous reparaîtrons et quand nous montrerons la chevelure du Rat-Musqué, dont le corps est parmi les poissons. C'est au Tueur-de-Daims à décider si l'on suspendra la sienne à la même perche. Deux cabanes sont vides ; morte ou vivante, il faut une chevelure à chaque porte.
— Prends les mortes, Huron ! répondit le captif d'un ton ferme et exempt de toute forfanterie dramatique. Mon heure est venue, je le pense; que ce qui doit être s'accomplisse. Si vous m'appliquez la torture, je tâcherai de la supporter, quoique personne ne puisse dire, avant de l'avoir éprouvée, jusqu'à quel point sa nature peut soutenir la douleur.
— Le roquet au visage pâle commence à mettre la queue entre les jambes, s'écria un jeune sauvage loquace que les Français avaient appelé le Corbeau -Rouge. Ce n'est pas un guerrier; il a tué le Loup-Cervier en détournant la tête, pour ne pas voir l'étincelle de sa propre carabine. Il grogne déjà comme un pourceau ; et quand les Iroquoises commenceront à le tourmenter, il criera comme un petit chat sauvage. C'est une femme delaware couverte de la peau d'un Anglais.
— A votre aise, jeune homme, à votre aise ! repartit Œilde-Faucon. Je ne vous en veux pas, car vous faites de votre mieux.
Le Chêne-Fendu reprocha au Corbeau-Rouge ses insultes prématurées, et ordonna ensuite d'enchaîner le prisonnier, non dans la crainte qu'il s'évadât, ou qu'il fût incapable d'endurer la torture avec les membres libres, mais pour ébranler sa résolution. OËil-de-Faucon tendit les bras aux liens d'écorce sans faire la moindre résistance, et se laissa attacher à un jeune arbre, les bras étendus le long du corps. On lui ôta son bonnet, et il demeura moitié debout, moitié soutenu par ses liens. Mais avant d'en venir aux extrémités, le Chêne-Fendu
fit encore une tentative pour conserver un guerrier dont les secours pouvaient être aussi utiles à la tribu. Il fit avancer la Sumac, que des femmes avaient préparée à cette scène d'après les instructions secrètes du chef.
La Sumac n'était pas complètement sans attraits ;elle avait eu si récemment une réputation de beauté, qu'elle ne s'était pas encore aperçue de l'influence que le temps et les fatigues produisent sur l'espèce humaine. Des travaux rudes et opiniâtres l'avaient privée depuis longtemps des avantages qui sont communs aux Indiennes, et qu'une vie pénible leur fait perdre : tels que la grâce des formes, la douceur du visage et l'harmonie musicale de la voix. Elle s'avança au milieu du cercle, tenant ses enfants par la main et sans éprouver d'embarras; car, aux yeux de tous, elle remplissait ses devoirs de mère, mais, en réalité, elle désirait s'unir au célèbre chasseur, comme une femme civilisée aurait pu rechercher la main d'un homme riche.
— Cruel visage pâle, dit-elle, vous me voyez devant vous, et vous devez deviner pourquoi. Je vous ai rencontré; et je ne puis retrouver ni le Loup-Gervier ni la Panthère. Je les ai cherchés dans le lac, dans les bois, dans les nuages ; je ne puis dire où ils sont allés.
— Personne ne le sait, dit le prisonnier. Lorsque l'âme quitte le corps, elle passe dans un monde qui est hors de notre portée ; et ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'admettre les suppositions les plus favorables. Sans doute vos guerriers sont allés dans leurs heureux territoires de chasse, où vous les rejoindrez un jour.
— Mais que vous avaient-ils fait pour les tuer? C'étaient les meilleurs chasseurs et les hommes les plus hardis de leur tribu. Le Grand-Esprit les avait destinés à se dessécher lentement comme la feuille sur la branche, et à tomber de leur propre poids.
— Allons, brave Sumac, interrompit Œil-de-Faucon, qui avait un amour trop indomptable de la vérité pour souffrir de semblables hyperboles; allons, c'est oulre-passer les privilèges des Peaux-Rouges. Us n'étaient pas plus jeunes que vous et
le Grand-Esprit n'avait pas l'intention de les faire mourir d'une autre manière, puisque ce qui arrive est toujours ce qu'il veut. Il est évident qu'ils ne m'ont pas fait de mal ; mais j'ai levé la main sur eux pour les en empêcher. J'étais en cas de défense légitime.
— Oui, le visage pâle a frappé les Hurous, de peur d'être frappé par eux. Les Hurons sont une nation juste, et ils oublieront cela, les chefs fermeront les yeux, et prétendront n'avoir rien vu. Les jeunes gens croiront que la Panthère et le Loup- Cervier sont allés chasser au loin ; la Sumac prendra ses enfants par la main, et entrera dans la hutte du visage pâle. Voyez, dira-t-elle, ce sont mes enfants, ils sont aussi les vôtres. Nourrissez-nous, et nous vivrons avec vous.
— Ces conditions sont inacceptables, quoique je sois sensible à vos pertes. Si nous vivions l'un près de l'autre, il ne serait pas difficile de vous fournir du gibier. Mais quant à devenir votre mari et le père de vos enfants, à vous parler franchement, je ne m'en soucie pas du tout.
— Regardez ce garçon, cruel visage pâle, il n'a pas de père pour lui apprendre à tuer le daim et à scalper. Regardez cette fille, quel jeune homme viendra la demander pour femme dans une cabane qui n'a plus de chef? J'ai encore d'autres enfants au Canada, et le Tueur-de-Daims trouvera autant de bouches à nourrir que son cœur peut le désirer.
— Je vous dis, femme, s'écria CEil-de-Faucon, dont les tableaux présentés par la veuve ne flattaient pas l'imagination, je vous dis que tout cela n'est rien pour moi. C'est aux tribus à prendre soin de leurs orphelins ; quant à moi, je n'ai pas d'enfants et je ne veux pas d'épouse. Retirez-vous, Sumac; laissez-moi entre les mains de vos chefs, car ma couleur, mes inclinations, ma nature même se révoltent à l'idée de vous prendre pour femme.
II est inutile de décrire l'effet que produisit ce refus catégorique. S'il y avait dans le cœur de la Sumac quelque tendresse féminine, elle disparut entièrement. Le dépit, l'orgueil mortifié, éclatèrent en elle avec autant de force que si elle eùtélé touchée par la baguette d'un magicien, et la jetè-