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CHAPITRE III

Henry Hurry pensait plus aux charmes de Judith Hutter qu'à ceux du Glimmerglass et du paysage qui l'environnait. Après s'être convaincu que rien ne manquait dans le canot, il appela son compagnon pour se mettre en route à la recherche de la famille. Préalablement au départ, il parcourut, à l'aide d'une mauvaise longue-vue, la ligne nord de la rivière et tous les recoins, les criques, les caps, de préférence aux lisières des bois.

— C'est comme je le pensais, dit-il, déposant sa lunette; le vieux bonhomme a pris sa course vers le sud, abandonnant le château à sa propre défense. Nous sommes certains qu'il n'est pas de ce côté, nous n'aurons donc pas de peine à descendre le fleuve et à le -dépister dans son antre.

— Que peut faire maître Hutter sur ce lac? demanda le chasseur qui suivit son compagnon dans le canot; c'est à mes yeux une solitude où tout chrétien doit ouvrir son âme, et livrer ses pensées à l'adoration du Créateur.

— Vous oubliez vos amis les Mingos et tous les sauvages des possessions françaises. Il n'y a pas un point sur ces terres où ces coquins remuants ne viennent fureter. Où est le lac, le ruisseau, qu'ils n'aient découverts et bientôt ensanglantés?

— Ils ont une bien mauvaise réputation, c'est vrai, ami Hurry, quoique je ne les aie pas encore rencontrés sur le sentier de la guerre. Mais je ne crois pas que ce délicieux endroit soit connu de ces pillards. Les Dehnvares m'en ont fait une telle peinture que je les crois de \rais mécréants.

— Et vous pouvez le croire en toute confiance, ainsi que de toute autre tribu sauvage que vous rencontrerez.

Le chasseur protesta en faveur des Delawares, et leur dispute continua sur les distinctions à faire entre les visages pâles et les Peaux-Rouges, tout en dirigeant le canot dans la

descente. Hurry conservait les préjugés et les antipathies des chasseurs blancs, qui trouvaient dans les Indiens des concurrents redoutables, et de plus des ennemis à combattre. Il parlait haut, déversait des injures, et argumentait peu. Le chasseur, d'un autre côté, montrait un caractère tout différent. La modération de ses expressions , la netteté de ses aperçus, prouvaient chez lui un vif désir de rendre justice, et d'éviter les sophismes pour soutenir un argument ou combattre un préjugé.

— Vous conviendrez, Nathaniel, qu'un Mingo est plus qu'à moitié diable, s'écria Hurry reprenant la discussion avec une ardeur qui approchait de la férocité ; et vous aurez de la peine à me faire croire que la tribu des Delawares n'est composée que d'anges. Il est certain que les blancs ne sont pas sans défauts, mais ils valent cent fois mieux que tous les Indiens du monde; ainsi tombe votre argument. Mais voici ce que j'appelle raisonner. Il y a sur la terre trois couleurs d'hommes, la blanche , la noire et la rouge. Le blanc est la première couleur, donc l'homme blanc est le meilleur; le noir vient ensuite et semble avoir été créé pour servir le blanc; puis le rouge vient en dernier pour prouver que les hommes de cette race n'ont jamais été compris que comme une imperfection des deux premières espèces.

— Dieu les a faits tous les trois semblables. Hurry.

— Semblables? Est-ce qu'un nègre ressemble à un blanc : qu'ai-je de commun avec une peau rouge?

— Yous vous emportez sans me laisser achever. Dieu nous a tous créés blancs, noirs et rouges, et il avait sans doute ses intentions en nous donnant ainsi des couleurs différentes ; toutefois il nous a donné à peu près à tous les mêmes sensations. Je ne nierai pas que chaque race possède ses dons particuliers. Un homme blanc est chrétien, il vit en société, tandis que le Peau-Rouge habite les déserts. Ce qui est un crime pour le blanc, scalper les morts, est une vertu chez un Indien. Puis les blancs n'entraînent pas leurs femmes et leurs enfants à la guerre. C'est cruel, j'en conviens ; mais chez les Peaux-Rouges, c'est l'usage.

— Cela dépend de l'ennemi à qui l'on a affaire. Quant à scalper ou écorcher un sauvage, je n'en fais pas plus de cas que de couper les oreilles des loups pour la prime, ou de dépouiller un ours de sa fourrure. Et d'ailleurs n'est-ce pas parfaitement légal, puisque le gouverneur a établi une prime pour chaque chevelure de sauvage comme pour les oreilles de loup ou les têtes de corbeau?

— Et c'est une honte, Hurry. Les Indiens eux-mêmes en déduisent que nous ne valons pas mieux qu'eux. Tout ce que font les blancs est loin d'être chrétien ; et s'il y a parmi les Indiens des tribus naturellement perverses et méchantes, on trouve parmi les blancs des nations qui ne valent pas mieux. En état de guerre loyale, comme nous y sommes depuis quelque temps, nous devons comprimer nos sentiments de compassion, quant à la vie; mais, dès qu'il s'agit de scalper, c'est bien différent.

— Écoutez un peu la raison, Tueur-de-Daims, et dites-moi s'il est possible que la colonie fasse une mauvaise loi. Une loi ne peut pas être illégale pas plus que la vérité ne saurait être le mensonge.

— Ceci sonne raisonnablement à l'oreille, et pourtant il n'est rien de plus déraisonnable. Les lois ne viennent pas toutes de la même source. Dieu nous a donné les siennes; il y en a qui viennent de la colonie , et d'autres nous sont transmises par le roi et le parlement. Lorsque les lois de la colonie ou même celle du roi sont contraires à celles de Dieu, elles sont injustes et ne devraient pas être obéies. Mais à quoi bon discuter? chacun a sa manière devoir et de penser. Soyons plutôt attentifs à chercher votre ami Tom Flottant et à ne pas passer l'endroit où il est caché le long de ces bords fertiles.

Le chasseur définissait bien les rives du lac. Dans toute leur étendue, les plus jeunes arbres qui les couvraient ombrageaient les bords et baignaient souvent leur feuillage dans les eaux transparentes. Les bancs étaient en pente, et comme la végétation recherche invariablement la lumière, les branches se croisaient en faisceaux et donnaient au paysage une

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physionomie pittoresque et accidentée. Le canot serrait de près la rive ouest du lac, afin de pouvoir reconnaître les ennemis, s'il devait s'en rencontrer, avant que de se risquer trop ouvertement à la lumière du jour. L'attention des deux aventuriers dtait constamment tenue en haleine pyr la quantité innombrable de tournants et de langues de terre dont les recoins pouvaient recdler un ennemi. Leur marche dtait rapide, grâce à la force athlétique d'IIurry, qui maniait les avirons comme il eût fait d'une plume, tandis que? le talent de son compagnon se déployait au gouvernail.

A chaque coude du fleuve, Ilurry regardait derrière lui, s'attendant à découvrir l'arche ancrée ou abritée dans la baie, ot chaque fois son regard revenait dé.-:appoinld. Ils parcourur(^nt ainsi la distance de deux lieues depuis le château, qui était alors caché à leur vue par les indgalitds du terrain , quand tout à coup Hurry cessa de ramer, paraissant incertain do la route qu'il conviendrait de suivre.

— II se pourrait bien que le vieux gaillard eût descendu la rivière, dit-il après avoir interrogé les touffes des taillis. Il s'occupe beaucoup depuis quelque temps à tendre des trappes et à ramener le bois flottant, de sorte qu'il est peutêtre à un mille ou deux d'ici. En tout cas, il aura une rude tâche pour remonter.

— Où est situé ce bras? demanda le Tueur-de-Daims, je ne vois pas de courbe ou d'issue par où la Susquehannah puisse pénétrer de ce côté.

— Ah ! Nathaniel , les rivières sont comme le genre humain : petites sources en commençant, elles finissent par de larges épaules et de grandes bouches. Vous ne voyez pas le second bras, parce qu'il passe entre des bords dlevds et garnis de pins, de chênes et de taillis, qui sont suspendus au-dessus comme les toits d'une maison. Si le vieux Tom n'est pas dans le Trou-du-Rat, il aura descendu la rivière; nous le chercherons dans le prochain couvert, puis nous traverserons du côté du passage.

En avançant, Hurry expliqua à son compagnon qu'il y avait une baie profonde formée par un creux allongé, et au-

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