‹ Oeil-de-fauconChapitre 33 sur 35 · ŒIL -DR- FA IT, ON · texte numérisé non relu

ŒIL -DR- FA IT, ON

cependant ses plumes sont aussi belles que la queue du paon. Le Grand-Esprit donne quelquefois de magnifiques vèlennents à de petits animaux, tandis qu'il couvre l'élan d'un poil grossier. Ces choses sont au-dessus de la portée des pauvres Indiens; ils ne comprennent que ce qu'ils voient et que ce qu'ils entendent. Ma fille a sans doute aux environs du lac un trèsgrand wigwam; les Hurons ne l'ont pas trouvé, à cause de leur ignorance.

— Je vous ai dit, chef, que je ne pouvais vous expliquer mon rang, mais que vous deviez en juger par mon costume. Apprenez maintenant pourquoi je me suis rendue seule auprès de vous. Si j'avais amené des Anglais avec moi, ils auraient pu s'emporter en voyant souffrir ce visage pâle, chasseur célèbre aimé dans toutes les garnisons. Au lieu de verser le sang des Iroquois, j'ai voulu les renvoyer paisiblement dans leurs villages. J'avais entendu parler du Chéne-Fendu, je me suis dit : Il aime les animaux d'ivoire et les petits fusils, et je lui en ai apporté. Je suis son amie. Quand il aura pris mon offrande, il ira la montrer à ses frères du Canada ; et j'emmènerai le chasseur, dont j'ai besoin pour fournir de gibier ma maison.

Judith, qui était assez familiarisée avec la phraséologie indienne, avait essayé d'en imiter les tournures sentencieuses. Nathaniel rendit sa harangue avec exactitude, et d'autant plus volontiers que pour plaire au jeune homme sincère, elle s'était abstenue de tout mensonge positif. L'offre des éléphants et des pistolets excita une vive sensation, mais le Chêne-Fendu demeura impassible.

— Que ma fille garde ses pourceaux à manger quand la venaison manquera, reprit-il sèchement. Qu'elle garde aussi les petits fusils ; les Hurons tueront le daim quand ils auront faim, et ils ont de longues carabines. Ce chasseur ne peut quitter à présent mes jeunes gens. Us veulent savoir s'il est aussi brave qu'il se vante de l'être.

— Je ne me vante de rien, interrompit QEil-de-Faucon avec emportement, et vous ne ferez pas de moi un fanfaron, quand même vous me rôtiriez tout vif!

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— Mon jeune visage pâle se vante de n'être pas vantard, reprit le chef astucieux; il doit avoir raison. J'ai entendu chanter un oiseau étranger. 11 avait de très-riches plumes ; aucun Huron n'en avait vu d'aussi belles jusqu'à ce jour. Nous serions honteux de retourner à nos villages et de dire à notre nation que nous avons délivré notre captif, séduits par les grâces d'un oiseau que nous ne connaissons pas. Est-ce un roitelet, est-ce un oiseau moqueur?

— Je m'appelle Judith; demandez plutôt au prisonnier.

— Non, repartit le Huron, qui décela sa perfidie en se mettant tout à coup à parler anglais, le prisonnier est fatigué; il a besoin de repos. Je vais demander à ma fille, à l'esprit faible, qui dit la vérité. Viens ici, jeune fille, et réponds ; Gomment s'appelle-t-elle?

— C'est ma sœur Judith, la fille de Thomas Hutter, que vous surnommiez le Rat-Musqué, quoique ce fût un homme comme vous.

A ces paroles d'Hetty, un sourire de triomphe brilla sur le visage ridé du vieux chef et Judith comprit que son stratagème avait échoué.

— • Tout est perdu, dit-elle à Nathaniel pendant que le Chêne-Fendu se consultait avec les autres chefs.

— C'était une idée hardie, dit le jeune homme; mais ce Mingo n'est pas homme à se laisser duper par des inventions invraisemblables. On ne pouvait guère s'attendre à lui persuader qu'une reine ou qu'une grande dame vivait dans ces montagnes, et il a deviné que vos beaux habits provenaient de votre père, ou du moins de celui qui passait pour l'être.

— En tout cas, ma présence relardera votre supplice. Ils n'oseront vous torturer devant moi.

— Pourquoi pas, Judith? Croyez-vous qu'ils ont phis d'égard pour nos femmes que pour les leurs? Votre sexe vous sauvera des tourments, mais non de la captivité. Je regrette que vous soyez venue ici.

— Je veux partager votre sort, répondit la jeune fille avec enthousiasme. On ne vous fera pas de mal tant qu'il sera en mon pouvoir de l'empêcher. D'ailleurs, ajouta-t-elle à voix

basse, Vos amis ne sont pas restés oisifs; il s'agit de gagner du temps.

Le chasseur ne répondit que par un regard de gratitude. Le Chêne-Fendu s'était rapproché, et, furieux d'avoir été sur le point de se laisser tromper par une jeune fille, il abandonna son captif aux bourreaux. On amoncela rapidement, mais en silence, des branches sèches autour de l'arbre auquel Œilde-Faucon fut rattaché. On ramassa des éclats de racines de sapin, destiné à être plantés dans les chairs de la victime, et l'on mit le feu au bûcher. L'intention des Hurons n'était pas cependant de brûler leur ennemi : ils se proposaient de le scalper. Mais ils voulaient d'abord triompher de sa fermeté et lui arracher des gémissements en l'exposant à la plus dévorante chaleur. Ils avaient donc placé le feu à une distance calculée d'avance. Toutefois, les flammes trop rapprochées se dirigeaient sur le visage de la victime, lorsque Helty armée d'un bâton s'élança à travers la foule, et dispersa les branches embrasées.

— Cruels Hurons! s'écria-t-elle avec indignation, voulezvous brûler un chrétien comme une bûche de bois? N'avezvous jamais lu la Bible? Croyez-vous que Dieu vous pardonne?

L'audace de la jeune fille aurait été suivie d'un prompt châtiment si le Chêne-Fendu n'avait rappelé à ses guerriers le peu d'intelligence de la jeune fille. Par ses ordres on ['éloigna, et tout le monde, y compris les femmes et les enfants, s'occupa de reconstruire le bûcher. Au moment où la flamme étincelait pour la seconde fois, une Indienne s'avança brusquement et elle écarta du pied les brandons : c'était Wahtah-Wah !

Les Indiens poussèrent un cri de fureur, mais en reconnaissant la Delaware qu'ils avaient perdue, ils firent éclater des transports de joie et se groupèrent autour d'elle pour lui demander les causes de son retour. Tout en leur racontant, elle trouva le moyen de mettre entre les mains de Judith un petit couteau bien affilé. Judith, qui avait retrouvé sa présence d'esprit, le fit passer à sa sœur, pour qu'elle le remît à Na-

thaniel; mais, au lieu de couper à la dérobée les liens qui lui serraient les mains, Hetty se mit à trancher ostensiblement les cordes qui lui retenaient la tète. On l'arrêta au moment où elle avait déjà délivré la partie supérieure du corps du prisonnier.

Wah-tah-Wah fut soupçonnée d'avoir fourni le couteau, et quand les Indiens l'interrogèrent elle avoua franchement sa complicité.

— Pourquoi ne viendrais-je pas au secours du Tueur-de- Daims? s'écria-t-elle d'un ton ferme. Il est frère d'un chef delaware; demandez plutôt à l'Épine-de-Ronce, à ce misérable transfuge que vous avez accueilli parmi vous.

Épine-de-Ronce, que le désir d'obtenir Wah-tah-Wah avait en effet conduit parmi les Hurons, sortit à cet appel de la foule où il s'était tenu caché. Sa figure était peinte des couleurs iroquoises, qu'il déguisait si bien, que Nathaniel ne le reconnut pas.

— Que veut-on de l'Épine-de-Ronce? demanda le traître d'un ton hautain. Si l'homme blanc est las de la vie, s'il a peur de la torture, parlez, Chène-Fendu, et je l'enverrai rejoindre les guerriers qui ne sont plus.

— Le Tueur-de-Daims ne vous craint pas, reprit Wah-tah- Wah avec vivacité; votre peau menteuse porte les couleurs de nos ennemis, mais vous auriez les nuances de l'oiseaumouche que vous seriez encore noir comme un corbeau! Que le blanc soit détaché, que ses liens soient coupés, et l'on verra lequel de vous deux est fatigué de la vie.

A ces mots, elle fit un mouvement vers le chasseur; mais elle fut retenue, sur un signe du Chène-Fendu, par un vieux guerrier qui l'observait, et les anciens de la tribu donnèrent des ordres pour que l'on continuât la torture. Mais tout à coup un jeune Indien traversa en bondissant les ranjïs des Iroquois avec une audace qui tenait du délire ou qui dénotait la plus entière confiance. Cinq ou six factionnaires étaient échelonnés sur les bords du lac, et le Chène-Fendu crut d'abord que c'était l'un d'eux qui venait rapporter des nouvelles; toutefois les mouvements de l'étranger étaient si rapides, et son buste

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presque entièrement nu portait si peu de signes dislinctifs, qu'il était impossible de reconnaître s'il était ami ou ennemi. En un clin d'œil il eut coupé les liens d'Œil-de-Faucon, auquel il remit sa carabine, tandis que lui-même armait la sienne.

— Hurons, s'écria-t-il, je suis Chingachgook, le fils d'Uncas, le parent de Tamenund : voici ma fiancée; le visage pâle est mon ami ! Lorsque je l'ai perdue, j'ai eu le cœur gros, et je viens dans le camp des Hurons pour qu'il ne lui arrive pas malheur.

— Hurons, dit à son tour Épine-de-Ronce, c'est le Grand- Serpent de la tribu que vous délestez; s'il nous échappe, il y aura du sang sur l'empreinte de vos moccassins. Aussitôt le transfuge lança son couteau contre la poitrine nue du Delaware; mais l'arme, détournée par un mouvement rapide de Wah-tah-Wah, alla s'enfoncer dans le tronc d'un sapin. Une seconde après, une arme semblable éiincelait dans la main du Serpent et perçait le cœur du perfide. Celle brusque succession d'incidents avait comme étourdi les Iroquois; mais, en voyant tomber Épine-de-Ronce, ils reprirent leurs carabines, qu'ils avaient déposées contre les arbres, et poussèrent des cris de fureur. Des sons lourds et réguliers y répondirent; des uniform.PS rouges se firent voir à travers la forêt, et la charge retentit sous les verts arceaux.

La scène qui suivit ne peut guère se décrire. Les Hurons n'avaient que le désordre de la rage et les eff'orts du désespoir à opposera l'unité d'action. Le détachement anglais, composé d'environ soixante hommes, s'avança la baïonnette en avant et coupa toute retraite aux sauvages, qui étaient entourés de trois côtés par les eaux du lac. Pendant la charge, CEil-de- Faucon s'occupa de placer Judith et Wah-tah-Wah derrière des arbres; puis il chercha Hetty, mais elle avait été entraînée dans un groupe de femmes. Se plaçant ensuite sur le flanc des ennemis, il ajusta deux de ses bourreaux et sa carabine rompit le silence de ceUe horrible scène. Les Hurons y répondirent par une décharge, et du côté des Anglais il n'y eut qu'un seul coup de feu tiré par Hurry. On n'entendait d'autre bruit

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que la voix brève du commandant et le pas cadencé des soldats; mais bientôt s'y mêlèrent des gémissements et des clameurs sinistres. Ce fut un de ces massacres comme nous en avons encore vu de notre temps, dans lesquels ni l'âge ni le sexe n'exemptaient les sauvages de la mort.

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