‹ Oeil GrisChapitre 12 sur 17 · DES NÈGRES DE LA GUADELOUPE · texte numérisé non relu

DES NÈGRES DE LA GUADELOUPE

Le général Magloire Pelage avait été mal informé par l'aide de camp qui lui avait donné les détails de la prise du fort de la Victoire par le capitaine Paul de Chatenoy.

Il avait donc, malgré lui, commis une erreur lorsque, en rendant au général Richepance compte de l'occupation de cette forteresse, il lui avait dit' que le capitaine Ignace, commandant la garnison, s'était échappé par une poterne dérobée avec tout son monde, tandis que le capitaine de Chatenoy entrait dans la place à la tète de ses soldats.

Voici cornaient les choses s'étaient passées : il est important de bien faire connaître les détails de cette action pour l'intelligence des faits qui vont suivre.

Le capitaine Paul de Chatenoy, d'après l'ordre qu'il avait reçu dji. général Magloire Pelage, avait pris le commandement de detix compagnies de grenadiers et s'était rendu immédiatement au fort de la Victoire.

À peine était-il arrivé sur les glacis du fort que plusieurs personnes étaient accourues pour lui apnoncçr

que les postes étaient tous relevés déjà ; que les soldats qui précédemment les occupaient, après avoir été désarmés et déshabillés, c'est-à-dire contraints à quitter leur uniforme, étaient sortis du fort et avaient été aussitôt conduits au rivage et embarqués à bord des frégates.

Tout d'abord, ces -rapports semblèrent au capitaine exagérés et contradictoires; déplus, une certaine agi* tation tumultueuse, qu'il crut apercevoir dans le fort et dont il lui fut impossible de déterminer la cause, commença à éveiller ses soupçons : il allait ordonner à ses soldats de s'avancer contre le fort à la baïonnette, lorsque le capitaine Ignace parut à Timproviste et accourut vers lui.

Le capitaine Ignace avait les traits bouleversés; il affectait un profond désespoir.

Nous constaterons tout d'abord que l'officier noir, au lieu d'obéir aux ordres du commandant Delgrès et de se retirer sans coup férir, inquiet de la modération de son chef et voulant le contraindre à entamer le plus tôt possible lès hostilités, afin de le compromettre sans retour aux yeux du général commandant en chef de l'expédition, s'était tracé un plan dont la démarche qu'il tentait en ce moment était le prologue.

— Capitaine ! demanda- t-il brusquement au capitaine de Cbatenoy, où en sommes-nous?

— Nous en sommes au comble de nos vœux, répondit franchement le capitaine; tout s'est passé à notre entière satisfaction*; blancs et hommes de couleur, nous sommes tous maintenant militaires et Français, nous ne devons plus connaître que l'obéissance "envers nos supérieurs;

■ — L'obéissance? murmura Ignace avec doute.

— Soyez certain, capitaine, qu'on vous rendra jus* tice, se hâta d'ajouter le jeune officier français.

— Oui, répliqua le capitaine Ignace avec une feinte indignation, mais, en attendant, les troupes coloniales sont mécontentes; pendant le débarquement d'aujourd'hui leurs officiers ont été en butte au mépris général des officiers et des soldats européens ; on a affecté de les laisser à l'écart.

— C'est vrai, mais une éclatante réparation leur a été faite par le général en chef, en la personne du général Magloire Pelage.

— Pelage est un traître et un lâche ! s'écria le capitaine Ignace avec violence.

— Que signifient ces paroles, capitaine? demanda M. de Chatenoy avec une certaine vivacité.

— On chasse les troupes coloniales des forts et des casernes sans motifs plausibles et de, la manière la plus honteuse, reprit le capitaine Ignace sans répondre à la question qui lui était adressée; les compagnies prétendent qu'elles n'évacueront point leur poste.

— Qu osez-vous me dire ? s'écria le capitaine ; les compagnies ne sont donc pas sorties du fort ?

— Non, elles ne sont pas sorties ; elles sont résolues à ne point sortir.

— On m'a donc trompé en m'assurant qu'elles avaient été relevées ?

— J'ignore ce qu'on vous a annoncé, monsieur ; quant à moi, je vous dis ce qui est.

— Prenez garde, monsieur ! répondit sèchement M. de Chatenoy.

— Que puis-je faire dans cette circonstance difficile, capitaine ? Je suis seul contre tous.

— Vous mentez, monsieur !

— Capitaine !

— • Je l'ai dit et je le répète.

— Monsieur, je ne souffrirai pas ane telle injure ! s'écria le mulâtre avec fureur.

— Vous la souffrirez, monsieur, répondit l'officier français ; car c'est vous, vous seul, et non vos soldats, qui en ce moment méditez une trahison.

— Moi !

— Oui, vous! Je vous croyais de l'honneur, vous militaire et Français ; je vous croyais attaché à votre femme et à vos enfants, vous, père de famille.

— Monsieur ! s'écria le mulâtre avec un trouble intérieur.

— Songez à vos serments ! songez à votre patrie ! continua énergiquement le capitaine ; songez à ce que vous avez de plus cher au monde.

— Serais-je donc venu vous parler ainsi que je l'ai fait, capitaine ? répondit le mulâtre ; si je n'étais pas un soldat brave et honnête ?

— Pas d'ambages, monsieur, reprit sévèrement le capitaine ; faites votre devoir sans plus hésiter. Mais brisons là ; retirez-vous, monsieur, bientôt je serai sur vos pas.

— Soit ! répondit le capitaine Ignace avec ressenti-' ment, je me retire, mais je décline la responsabilité de ce qui va se passer.

— Je l'accepte, moi, monsieur, répondit le capitaine de Chatenoy avec un méprisant dédain.

L*œiLGRIS. 27!

Le capitaine Ignace fit un léger salut que M. de Cha* tenoy ne lui rendit pas, et il rentra a pas précipités dans la place.

Le jeune officier comprit que le commandant du fort de la Victoire n'avait voulu que l'amuser par de fausses protestations de dévouement, tandis que ses complices se préparaient à la résistance ; il ne voulut pas laisser à la révolte le temps de s'organiser, et il se résolut à agir immédiatement avec une grande vigueur; en conséquence, il appela autour de lui tous ses officiers, les mit en quelques mots au courant de ce qui s'était passé entre le capitaine Ignace et lui, se mit à leur tète, fit battre la charge, croiser la baïonnette, pénétra brusquement et à l'improviste dans la forteresse et surprit la garnison, qui, sans essayer une défense désormais impossible, chercha son salut dans la fuite et évacua le fort dans le plus grand désordre, suivie de ses officiers.

Le capitaine de Chatenoy ne jugea pas prudent, à cause de l'heure avancée, de poursuivre les fuyards; il se contenta de foire occuper tous les postes et d'assurer ainsi la prise de possession de la forteresse.

Cependant, ces faits si simples, commentés par la ■malveillance, dénaturés par l'envie et la haine implacable des officiers venus de l'île de la Dominique sur la frégate la Pensée^ et qui entouraient constamment le général en chef, lui furent présentés sous un jour si odieux ; la culpabilité apparente, la trahison soi-disant évidente du' général Magloire Pelage, furent si bien établies, que Richepance, malgré ce qui s'était passé

entre lui et cet officier, ignorant encore sur quel terrain brûlant il posait le pied, redoutant surtout pour ses troupes cette trahison dont on faisait sans cesse miroiter à ses yeux le fantôme menaçant, se résolut à prendre une mesure que, du reste, il ne tarda pas à regretter amèrement, et qui produisit le plus mauvais effet sur les habitants de la Pointe-à-Pitre, tous honnêtes et franchement dévoués au gouvernement français.

Par Tordre du général en chef, deux officiers et vingt-cinq soldats se rendirent à la maison habitée par le général Magloire Pelage. Ils lui annoncèrent qu'il devait, jusqu'à nouvel ordre, demeurer prisonnier chez lui, où ils étaient chargés de le gardera vue.

Le général Magloire Pelage ne manifesta ni surprise, ni indignation, à cette étrange nouvelle ; un sourire triste erra sur ses lèvres, et de cette voix calme qui lui était habituelle :

— J'obéis, citoyens, dit-il ; le général en chef croit avoir des motifs pour prendre cette mesure sévère envers moi, que sa volonté soit faite ; je vous prends à témoin de mon entière et parfaite soumission a ses

ordres.

Les deux officiers allaient se retirer et laisser le général seul, lorsqu'on amena devant eux une mulâtresse disant se nommer maman Mélie et demandant avec insistance à être introduite auprès du général Pelage.

— Quel motif vous amène? lui demanda le général après l'avoir examinée pendant une seconde avec une sérieuse attention.

Cette femme voulait sans doute, par une preuve

vmi GRIS. S13

non équivoque de dévouement, réparer la faute que quelques jours auparavant elle avait commise à l'anse à la Barque, faute dont, on s'en souvient, l'OEil Gris l'avait si rudement châtiée ; elle ne se laissa pas intimider par les regards qui pesaient sur elle ; après un salut fait a la ronde, elle se hâta de répondre :

— Missié général, dit-elle avec un nouveau salut, cette nuit, obligée à faire un petit voyage pour les affaires de mon commerce, je me trouvais près de la Rivière Salée et je me préparais à la traverser, lorsque tout à coup, je me suis trouvée presque en présence, au moment où j'y pensais le moins, ce qui m'a fait une grande peur, de missiès Ignace, Palème, Massoteau,

. Cadou, et encore plusieurs autres officiers des troupes coloniales,

— Vous êtes certaine de ce que vous me dites ? s'écria vivement le général Pelage ; vous connaissez donc les personnes dont vous parlez !

— Je les connais beaucoup, oui, missié général ; je suis bien sûre de ce que je vous annonce*

— Très-bien ! continuez.

— Ces officiers n'étaient pas seuls, ils avaient avec eux plus de deux cents soldats des troupes coloniales ; tous étaient armés de sabres, fusils et baïonnettes ; ils paraissaient très-pressés; ils ont gagné presque en courant le canton du Petit-Canal \ heureusement pour moi, j'étais cachée, ils ne m'ont pas vue, mais je les voyais bien, moi.

~ AÎi ! fit le général sans écouter les dernières observations de la mulâtresse. Et après ? ajouta- t-il en fronçant les sourcils.

274 LE CHASSEUR DE RàTS.

— En arrivant au canton du Petit-Canal, ils se sont embarqués dans des pirogues qui se trouvaient là.

— Dans quel but ? Le savez-vous ?

— Dam ! ruissié général, ce ne peut être que dans celui de se rendre à la Basse-Terre ; je crois môme le leur avoir entendu dire, mais je n'en suis pas certaine et je n'oserais point r§ffiriner.

— C'est vrai ! murmura le général d'un air rêveur. Hélas! qu'arrivera-t-il de tout cela ? Dieu veuille que mes tristes prévisions ne se réalisent pas ! Citoyens, ajonta-t-il en s'adressant aux deux officiers, vous avez entendu les paroles de cette femme, vous comprenez combien l'avis qu'elle me donne est important ? Me permettez^vous de me rendre avec elle auprès du général en chef?

Les deux officiers se consultèrent du regard, puis l'un d'eux répondit :

— Mon général, vous connaissez la consigne sévère, qui nous a été donnée, nous permettez-vous de vous accompagner ?

— Soit ! dit-il doucement. Allons, citoyens* Us sortirent*

Depuis près de trois heures le général en chef était enfermé avec un chasseur, porteur, disait-on, de nouvelles de la plus haute importance ; sa porte était dé* fendue, nul ne pouvait pénétrer jusqu'à lui.

Le général Pelage reprit tristement le chemin de sa demeure ; il allait y rentrer lorsqu'il rencontra le capitaine de Chatenoy, son aide de camp, qui en sortait et venait au devant de lui ; le général fut heureux de le

voir ; il le chargea de reconduire maman Mélie auprès du général en chef, et il ajouta certaines observations sur la gravité des nouvelles données par la mulâtresse ; en appuyant sur la nécessité de l'interroger sans retard. Le capitaine promit au général de s'acquitter de la mission qu'il lui confiait et il s'éloigna en emmenant la mulâtresse.

Au reste, deux heures plus tard, le général Riche* pance vint en personne lever, à la tête de tout son état-major, les arrêts du brave officier, en lui exprimant tous ses regrets de s'être laissé aller à prendre une mesure qu'il regrettait sincèrement.

Cette fois, la réconciliation fut définitive entre les deux généraux ; les ennemis de Pelage ne réussirent plus, malgré tout ce qu'ils tentèrent dans l'ombre, à altérer la confiance de Richepance dans la loyauté de Pelage, et sa réputation ne souffrit plus aucune atteinte.

Malheureusement, cette faiblesse passagère du général Richepance, et plusieurs autres imprudences que, sur les insinuations des officiers venus de la Dominique, il fut amené à commettre, et qui ne purent être réparées à temps, produisirent, il faut en convenir, les fruits les plus amers.

La plus sérieuse et en même temps la plus grave de ces imprudences, fut l'occupation brutale des forls par les troupes françaises, au détriment des troupes coloniales, dont on était très-satisfait , et les rigueurs dont on usa maladroitement envers les officiers de ces troupes, qui tous, pour la plupart, avaient donné des preuves réelles de dévouement pendant les troubles.

Un certain officier, dont nous ne voulons pas mettre le nom dans un ouvrage comme celui-ci, officier un peu trop dévoué peut-être à l'ex-capitaine général Lacrosse, prit ou feignit de prendre pour une armée commandée par le mulâtre Ignace, le faible détachement laissé par le capitaine de Chatenoy pour ia sécurité du fort, après le départ des noirs. Sur cette vision fantastique, pet officier, trompant la religion du général en chef, obtint d'abord l'arrestation provisoire du général Pelage, puis Tordre de pénétrer la baïonnette en avant dans la forteresse et de renverser tout ce qui s'opposerait à son passage.

Les hommes de garde, ainsi attaqués àl'improviste, n'eurent que le temps de fuir et de se précipiter du fort dans la campagne voisine, sur les traces des soldats du capitaine Ignace, qu'ils allèrent rejoindre.

Ils répandirent l'alarme partout et firent croire à leurs camarades qu'on voulait les traiter en ennemis.

C'était de cette inqualifiable échauffourée que le capitaine de Chatenoy venait se plaindre amèrement au général en chef, lorsqu'il rencontra le général Pelage, qu'il avait tenu, comme c'était son devoir, à avertir d'abord.

Grâce au récit impartial du capitaine, les choses s'éclaircirent ; une justice éclatante fut rendue au général Pelage ; le malencontreux officier fut honteusement cassé, mais le mal était irréparable.

-La désertion que causa cette affaire parmi les troupes coloniales engendra bientôt la révolte, qui amena la guerre civile avec toutes les horreurs qu'elle entraîne

avec elle : les massacres ,. les incendies et la ruine des plus riches plantations.

On aurait facilement prévenu tant de désastres, si certains officiers nouvellement débarqués s'étaient abstenus de traiter aussi outrageusement qu'ils le firent les soldats noirs ; peut-être serait-on parvenu à les prévenir encore, malgré ces insultes faites si cruellement à dessein, si en môme temps qu'une partie des troupes de l'expédition française débarquait à la Pointe-à-Pitre, une autre partie eut mis pied à terre à la Basse-Terre.

Les mécontents, tenus ainsi en respect, n'auraient pas eu le temps de se rallier dans cette dernière ville ; de s'y mettre en défense, et d'y causer tout le mal qu'ils y firent; nous n'émettons pas ici une opinion qui nous soit complètement personnelle, mais elle fut alors hautement affirmée par les hommes les plus compétents qui furent témoins ou acteurs dans cette déplorable insurrection, et particulièrement par le général Gobert dans son rapport officiel au ministre de la marine.

Aussitôt après avoir levé les arrêts du général Pelage, Richepance convoqua un conseil de guerre afin d'arrêter le plan des opérations de la campagne qui allait s'ouvrir d'un instant à l'autre contre les rebelles qu'on ne voyait pas encore, mais dont l'influence se faisait déjà sourdement sentir, et dont il était surtout urgent de prévenir, autant que cela serait possible, les mouvements, et essayer de neutraliser les efforts en manœuvrant contre eux avec rapidité et vigueur*

Il fut convenu dans ce conseil a que les généraux Seriziat et Dumontier resteraient à la Pointe-à-Pitre

avec les troupes indispensables pour garder les passages de la rivière Salée et maintenir le bon ordre dans la Grande-Terre.

Le général Richepance avait donné au général Seriziat Tordre de quitter l'ile de Marie-Galante et de le rejoindre à la Pointe-à-Pitre, ordre auquel le général Seriziat s'était hâté d'obéir.

Six cents hommes de la quinzième demi-brigade, guidés par l'Œil Cris, partirent par la voie de terre, avec mission d'occuper fortement les Trois-Rivières^ petit bourg situé à trois lieues de la Basse-Terre et qui est, pour ainsi dire, un poste avancé de cette ville ; les deux bataillons de la soixante-sixième demi-brigade, présentant un effectif de quinze cents hommes, furent embarqués sur les frégates, afin d'être dirigés par mer sur la Basse-Terre.

Malheureusement, l'entrée du port de la Pointe est tellement étroite, le chenal si mauvais, que les bâtiments sont contraints d'attendre le calme pour se foire touer au dehors par leurs canots, manœuvre fort longue et passablement difficile.

On fut contraint de transborder ces deux bataillons des frégates sur les vaisseaux mouillés en face du Gozier, manœuvre qui causa une perte de temps considérable ; pour comble de malheur, les vents contraires obligèrent les vaisseaux à louvoyer; de sorte que l'expédition mit trois longs jours pour se rendre de la Pointeà-Pitre à la Basse-Terre; trajet qui, en temps ordinaire, s'exécute en quelques heures seulement.

Nous laisserons, quanta présent, les vaisseaux bouliner et louvoyer bord sur bord, et, usant de notre

privilège de romancier, nous nous rendrons à la Basse- Terre et nous assisterons aux faits qui se passaient dans cette ville, tandis que l'expédition dirigée contre elle était ainsi empêchée et retenue au large, au grand déplaisir du général Richepance et de ses soldats.

Pendant que le général en chef se préparait à prendre une vigoureuse offensive, l'aspect de la Basse-Terre avait complètement changé.

Cette ville, essentiellement commerçante, si calme, si tranquille d'ordinaire, était en proie à une agitation et à une inquiétude sourde qui croissaient d'heure en heure, sans que rien de positif fût cependant venu justifier encore l'appréhension générale; des rumeurs de mauvais augure circulaient dans la population ; on ne savait rien, et pourtant on s'attendait à un conflit prochain, à une catastrophe terrible.

On se préparait à quoi ? Nul n'aurait su le dire.

Mais la terreur planait sur la ville ; les habitants étaient tristes et sombres comme s'ils eussent pressenti qu'ils étaient à la veille de grands' et sinistres événements.

On s'abordait avec crainte dans les rues ; on se réunissait sur les places ; tous les regards se fixaient avec anxiété sur la mer ; chacun communiquait ses appréhensions d'une voix bosse et étranglée, la pâleur au front, le doute et le désespoir au cœur.

Les habitants avaient tout a redouter des hommes de couleur ; la conduite de ceux-ci commençait à devenir peu rassurante, s'accentuait de plus en plus contre les blancs, dont le nombre était considérable dans la ville,

et menaçait, dans un avenir prochain, de tourner complètement à la révolte déclarée/

Les yeux se tournaient surtout avec crainte vers deux hommes : Delgrès, commandant de l'arrondissement, etCédéon, commandant de la place, qui tenaient en ce moment entre leurs mains le sort de la population tout entière.

Que feraient ces deux hommes ? Resteraient-ils fîdè* les à leurs devoirs militaires, ou bien résisteraient-ils aux ordres du général en chef et proclameraient-ils hautement l'insurrection ?

Telles étaient les questions que chacun s'adressait et auxquelles personne n'osait répondre affirmativement ou négativement.

Les commandants Delgrès et Gédéon étaient calmes, froids, réservés ; ils ne laissaient échapper aucun mot qui pût les compromettre, et ne prenaient, ostensible* ment du moins, aucune mesure inquiétante.

La situation se compliquait de plus en plus et prenait les proportions menaçantes d'un problème in* soluble.

Le 17 floréal, un noir fugitif du fort de la Victoire arriva, vers trois heures de l'après-dinée, d'un air effaré, dans la ville.

Cet homme paraissait en proie à une terreur folle; il répandait sur son passage les bruits les plus sinistres : à l'entendre, la Grande-Terre tout entière était à feu et à sang ; elle brûlait comme une ardente fournaise; les Français débarqués à la Pointe-à-Pitre massacraient la race noire et tous les gens de couleur, avec des raffinements de barbarie épouvantables.

Le commandant Delgrès ordonna d'arrêter cet homme ; il le fit immédiatement mettre au cachot comme colporteur de fausses nouvelles et débitant des impostures qui pouvaient causer la plus terrible explosion .parmi le peuple.

Cette mesure du commandant fut bien accueillie de la population qu'elle rassura sur ses intentions.

Mais celui-ci attendait, comme un tigre qui guette , l'homme qui s'était chargé d'être son émissaire, et dans lequel seul, il avait promis d'avoir confiance.

Son attente ne fut pas longue.

Le lendemain, vers huit heures du matin, au moment où il achevait de déjeuner avec le commandant Gédéon, un homme fut introduit dans la salle où les deux officiers causaient tout en fumant leur cigare.

Cet homme était Noël Corhet.

— Enfin, c'est vous ! s'écria Delgrès en'se levant et s'élançant a sa rencontre.

. — C'est moi, oui, commandant, répondit Noël Corhet d'une voix sourde.

— M'apportez-vous des nouvelles?

— Oui, et de terribles!

Les deux officiers remarquèrent alors que Noël Corhet se soutenait à peine et qu'il semblait accablé de fatigue et de besoin \ ils le firent asseoir à table entre eux et ils le contraignirent a prendre quelques aliments pour réparer ses forces.

— Maintenant, dit le créole au bout de quelques minutes, me voici prêt à vous répondre ; interrogezmoi, que voulez-vous savoir?

— Tout ! s'écrièrent a la fois les deux officiers.

— Ne nous cachez rien, mon cher Corbet, ajouta le commandant Delgrès ; il est important que vous nous mettiez complètement au courant de ce qui se passe, afin que nous puissions prendre, sans perdre une seconde, les précautions urgentes que nécessitent ou plutôt que nécessiteront les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons placés.

— Puisqu'il en est ainsi, écoutez-moi, citoyens, vous allez tout savoir, dit Noël Corbet avec amertume ; puis vous agirez selon que votre loyauté et votre conscience vous l'ordonneront.

Alors cet homme rapporta à peu près dans les mômes termes,, mais avec plus démesure, les mensonges racontés la veille par le pauvre diable que le commandant Delgrès avait fait arrêter.

Noël Corbet, tout à la haine qui lui mordait le cœur, suivait avec anxiété sur les traits de ses auditeurs les diverses émotions qui s'y reflétaient tour à tour comme sur un miroir, au fur et à mesure qu'il avançait dans son récit.

Le commandant Delgrès était ébranlé, mais il hésitait encore ; tant d'atrocités lui semblaient impossibles. Noël Corbet lui présenta alors, comme dernier et irréfutable argument, un exemplaire de la proclamation du général Richepance, proclamation dans laquelle < celui-ci prenait seulement le litre de général en chef et non celui de capitaine général.

La vue de ce document acheva de persuader le commandant Delgrès; convaincu que son implacable ennemi Lacrosse avait repris le gouvernement de la

Guadeloupe, sachant qu'il avait tout à redouter de lui, il n'hésita plus.

Chaudement appuyé par Gédéon et Noël Corbet, ses deux séides , poussé au désespoir par la haine qu'il nourrissait contre Lacrosse, le commandant Delgrès expédia, séance tenante, des émissaires dans tous les cantons environnants, avec ordre de faire rentrer à la Basse-Terre tous les détachements en garnison et de soulever les nègres cultivateurs.

Un très-grand nombre de ces derniers accoururent aussitôt; ils n'attendaient qu'un signal.

Ceux, en très-petit nombre, qui essayèrent de ré sis ter ou montrèrent de l'hésitation furent par la force contraints de marcher*

La ville se remplit de cette multitude.

Le même jour, vers dix heures du soir, arrivèrent Ignace, Palème, Cadou et les autres officiers coloniaux ; Massoteau seul manquait, il avait péri pendant le trajet du Petit- Canal au Lamentin^ sans qu'on ait jamais su de quelle façon.

Ces officiers étaient suivis de cent cinquante A deux cents soldats qu'ils avaient entraînés dans leur fuite, de plus, ils poussaient devant eux, la baïonnette dans les reins, tous les nègres que, pendant leur route, ils avaient réussi A arracher A leurs ateliers.

L'apparition subite de ces hordes sauvages, leurs vociférations, leurs hurlements, plongèrent la ville dans la plus grande épouvante et le plus effroyable désordre.

Tout le monde fuyait.

Les femmes, échevclées, éperdues, tenant leurs enfants dans les bras ouïes traînant A leur suite, couraient

çà et là à moitié folles de terreur et sans savoir où se réfugier.

Heureusement, plusieurs bâtiments de commerce se trouvaient en rade ; ils recueillirent à leurs bords un grand nombre de fugitifs ; d'autres s'embarquèrent dans de frêles pirogues, avec leurs effets les plus précieux, et se sauvèrent dans les îles voisines.

C'était un deuil général ; la Basse-Terre ressemblait à une ville prise d'assaut et mise à sac ; on n'entendait de toutes parts que des prières, des sanglots et des lamentations; les blancs croyaient touchera leur dernière heure.

Le commandant Delgrès, à la vue de ce tumulte immense, de ce trouble général, de cette fuite désespérée et de l'horrible effroi que causait aux habitants cette multitude hurlante de nègres, se laissa emporter plus loin, peut-être, qu'il n'aurait voulu; il se fit une idée erronée de sa puissance et des forces dont il disposait ; il se persuada que l'heure de la délivrance qu'il rêvait depuis si longtemps allait enfin sonner pour la race noire.

Alors, se croyant en état de ne plus rien ménager, il leva résolument le masque, proclama hautement l'insurrection et s'en déclara le chef suprême.

Par son ordre, les troupes de ligne et les gardes nationaux sédentaires se réunirent au Champ de Mars ; il les passa en revue, et pour tout discours il ne leur dit que ces quelques mots qui, du reste, avaient une signification terrible et' renfermaient sa pensée tout entière :

— Mes amis, on en veut a noire liberté ; sachons la

défendre en gens de cœur ; préférons la mort à l'esclavage.

Des applaudissements frénétiques lui répondirent.

Le commandant Delgrès, adressant ensuite la parole au petit nombre d'Européens môles à ces troupes en qualité de soldats ou de gardes nationaux, leur dit avec toutes les apparences de la franchise et de la loyauté : '

— Quant à vous, citoyens, je n'exige pas que vous combattiez avec nous contre vos frères qui peut-être se trouvent dans les rangs de la division française, ce serait vous imposer un devoir trop cruel ; déposez vos armes, je vous permets de vous retirer ensuite où bon yous semblera, sans crainte d'être inquiétés.

Son discours aux autres gardes nationaux fut à peu près le même ; il affecta surtout de leur témoigner une grande considération, mais, dans son for intérieur, il n'avait pas la moindre confiance en eux,

En effet, pour la plupart, bien qu'ils fussent hommes de couleur, c'étaient des pères de famille et des négociants se souciant peu d'abandonner leurs foyers pour combattre les troupes françaises à propos d'une liberté et d'une indépendance (pi leur étaient déjà acquises, et risquer ainsi , non-seulement de perdre ce qu'ils possédaient, mais encore d'être tués pour défendre une cause à laquelle ils n'avaient plus aucun intérêt.

Puis le défilé commença, aux acclamations des nègres dont le tafia augmentait F enthousiasme dans des proportions réellement effrayantes pour la sûreté générale. *

Trompés par Pair de franchise et de bonhomie du commandant Dclgrès, quelques soldats européens et gardes nationaux eurent la simplicité d'ajouter foi a ses paroles ; ils se rendirent au fort Saint-Charles, où étaient leurs casernes, pour y déposer leurs armes, prendre leurs sacs et se retirer chez eux ; mais ils furent aussitôt arrêtés et mis au cachot sans autre forme de procès .

Les autres soldats européens, mieux avisés ou moins confiants, gagnèrent en bon ordre les hauteurs de la ville, en compagnie d'un grand nombre de gardes nationaux créoles; ils se jetèrent dans les mornes, et plus tard ils réussirent à rejoindre Parmée française.

Quant aux gardes nationaux que des motifs importants contraignaient a ne pas s'éloigner de la ville, ils furent désarmés brutalement, maltraités de la façon la plus odieuse; la garde nationale se trouva ainsi définitivement licenciée.

Après avoir opéré ce désarmement, les révoltés, car on peut désormais leur donner ce nom, suivirent Je commandant Delgrès, et se renfermèrent avec lui dans le fort Saint-Charles où ils se préparèrent à la plus vigoureuse résistance.

La ville demeura alors à peu près déserte ; il n'y resta que les hommes résolus a se défendre avec courage en attendant des secours.

Le commissaire du gouvernement et les membres de l'agence municipale se mirent à leur tôte.

Ils furent alors constamment occupés à résister aux nègres qui sortaient par bandes nombreuses du fort Saint-Charles pour piller, voler, assassiner et même

L'OEIL guis. ss:

brûler les maisons, dont certaines, par leur position, pouvaient être plus tard un embarras pour la forteresse.

Puis ils expédièrent députés sur députés au général en chef, pour le prier de hâter sa marche, en môme temps qu'ils suppliaient Delgrès d'épargner une ville dont il avait eu le commandement, et rengageaient à faire sa soumission au gouvernement français*

Mais ces sollicitations furent vaines; les révoltés étaient résolus à vaincre ou à mourir.

Telles étaient les dispositions des nègres rebellas et tel était l'état fort triste auquel la ville de la Basse- Terre était réduite, lorsque le 20 floréal, au lever du soleil, les vigies signalèrent enfin plusieurs vaisseaux français louvoyant péniblement pour se rapprocher cle la côte.

Un immense cri de joie s'éleva aussitôt de la ville, cri auquel répondirent immédiatement les vociféra* tions des noirs renfermés dans le fort Saint-Ci taries et embusqués dans toutes les batteries de la côte.

La lutte allait commencer.

Les noirs se préparèrent bravement à jouer la partie suprême qui devait décider de leur sort !

DANS LEQUEL LES NOIRS PROUVENT AU GÉNÉRAL RICHEPANCE QUE TOUTES LES RÉCEPTIONS NE SE RESSEMBLENT PAS-

Pendant toute la niatinéej les vaisseaux français continuèrent à louvoyer bord sur bord, sans parvenir à s'élever beaucoup au vent*

Pourtant vers midi la brise fraîchit et en même temps elle devint largue ; les navires qui avaient un peu dépassé la Basse-Terre laissèrent arriver, mirent le cap sur la côte, et bientôt toute la petite escadre française se trouva à longue portée de canon de la ville.

Le général Richepance était en mer depuis le 17 floréal; il ignorait complètement les événements terribles accomplis à la Basse- Terre pendant ces trois jours ; aucun des députés que l'agence municipale lui avait adressés n'avait pu naturellement parvenir jusqu'à lui, de sorte qu'il croyait que tout était dans l'état habituel et que le calme n'avait pas été troublé dans la ville.

Dans cette conviction, le général allait donner Tordre du débarquement, lorsque tout à coup, sans provocation aucune, l'escadre reçut une décharge de

L'ŒIL URIS. 289

toutes les batteries dé la" côte depuis la pointe du Vieux-Fort jusqu'à la batterie des Capucins.

A cette rude réception, à laquelle il était si loin de s'attendre, le général Richepance comprit, mais trop tard, à quels hommes il avait affaire, et tous les malheurs qui allaient fondre sur la colonie, comme une suite infaillible de ce qui s'était passé à la Pointe-à- Pitre,

11 regretta vivement les préventions qui d'abord avaient dirigé sa conduite, et combien était injuste la méfiance que les perfides envoyés de la Dominique lui avaient inspirée contre certains hommes qui , eux, l'avaient au contraire loyalement averti de l'état dans lequel se trouvaient les choses à la Guadeloupe.

Les premiers coups de canon avaient été tirés par les noirs; ils commençaient résolument la guerre civile.

Le général Richepance ne pouvait se décider à en venir, lui, à la guerre ouverte contre des hommes qu'il considérait comme égarés, et pour lesquels il éprouvait une immense pitié dans son cœur.

. Avant de se résoudre à repousser la force par la force, il voulut tenter encore la conciliation et épuiser tous les moyens pour empêcher l'effusion du sang.

Il fit donc écrire par le général Magloire Pélage > embarqué sur le vaisseau le Fougueux, au chef des révoltés, une lettre dans laquelle il faisait un dernier appel à l'honneur de Delgrès, lui promettant un pardon entier et un oubli sincère pour ce qui venait de se passer, s'il mettait immédiatement bas les armes, tout en l'avertissant que, s'ilj s'obstinait dans sa rébellion,

le général en chef serait implacable et lui infligerait un châtiment terrible.

Cette lettre fut portée à terre par deux officiers : le capitaine de Chatenoy, aide de camp du général Pelage, et un aspirant de marine nommé Losach, attaché particulièrement à la personne du général en chef.

Les deux officiers se dirigèrent résolument vers le fort Saint-Charles, et, arrivés à portée de voix, ils demandèrent à parler au commandant Delgrès.

La réponse à cette demande se fit attendre assez longtemps ; enfin un officier et quelques soldats sortirent par une poterne et s'avancèrent vers les parlementaires.

Le capitaine de Chatenoy se borna à réitérer sa demande, sans entrer dans aucun détail sur la mission dont il s'était chargé ; alors on les introduisit dans la forteresse avec toutes les précautions usitées en temps de guerre, et on les conduisit dans une salle assez vaste, où ils trouvèrent Delgrès au milieu de plusieurs de ses principaux officiers.

— Que venez-vous chercher ici ? demanda-t-il d'une voix brusque aux parlementaires.

Et sans attendre leur réponse, iî s'avança vers eux et, croisant les bras sur sa poitrine, il ajouta, en les examinant pendant quelques secondes d'un air sombre :

— M'avez -vous entendu ? Faudra -t-il que je vous répète ma question ? Parlez ! mais parlez donc ! "

Les deux officiers comprirent que cet homme jouait un rôle, sans pouvoir cependant soupçonner quel é Lit le but qu'il se proposait en agissant ainsi ; mais comme

ils étaient résolus à accomplir leur mission jusqu'au bout, quelles qu'en dussent être pour eux les conséquences, ils ne furent nullement intimidés par ces façons presque brutales.

— Commandant, répondit froidement le capitaine de Chatenoy, cet officier et moi, nous sommes chargés de vous remettre la lettre que voici, et qui vous est écrite par le général Magloire Pelage ; elle vous instruira des dispositions conciliantes et pacifiques du commandant en chef à votre égard, et des principes de modération de l'armée (1).

Delgrès aveuglé par la colère, ou peut-être voulant fermer à ses officiers toute voie de salut autre que celle dans laquelle ils s'étaient engagés avec lui, n'avait pas daigné écouter ce que lui avait dit le capitaine.

Il lui arracha la iettre des mains, ia déchira sans même l'ouvrir et lui en jeta les morceaux.au visage.

— Ton maître trahit notre cause ! s'écria-t-il avec fureur. Si nous le tenions entre nos mains, nous le traiterions comme il le mérite, mais toi et ton compagnon, vous paierez pour lui.

— Prenez garde à ce que vous allez faire? nous sommes des parlementaires, répondit le capitaine avec calme.

(I) Tous les fait? rapportés dans le chapitre pré:édcnt et dans celuici sont rigoureusement historiques.

Nous.citons textuellement les paroles des divers interlocuteurs/ Voir Mémoire pour le général Pelage, tome l ttr , page 274 et suiv;u.lcs, et les rapports du général Richepance aux ministres de la guerre et de la marine, 309 et 310, tome II, pièces justificatives.

G. AlMAÏlD.

292 LE CHASSEUR DE IïATS.

Le mulâtre sourit avec dédain; il haussa les épaules et s'adressant à quelques-uns de ses officiers :

— Désarmez ces traîtres et assurez-vous de leurs personnes, dit-il d'une voix rude.

Cet ordre fut immédiatement exécuté.

Les deux officiers victimes de ceguet-apens et de ce mépris insolent des lois de la guerre, dédaignèrent d'essayer la plus légère résistance.

Il y eut alors quelques minutes d'anxiété terrible.

Delgrès marchait avec agitation de long en large, sonibre, muet, mais profondément préoccupé; on voyait se refléter tour à tour sur ses traits contractés les mauvaises passions qui agitaient son âme*

Que ferait-il de ces deux hommes qu'il retenait prisonniers au mépris du droit des gens ? Les mettrait-il a mort ? Les rendrait-il à la liberté.

Il hésitait.

Les noirs tremblaient.

Seuls, de tous les hommes réunis dans cette vaste salle, les deux officiers français, dont cependant la situation était si critique, demeuraient calmes, le sourire sur les lèvres.

Tout à coup, Delgrès arrêta sa promenade et s'approchant du capitaine de Chatenoy :

— Où est Pelage? lui demanda-t-il d'une voix étouffée.

— Si vous vous fussiez donné la peine de lire la lettre que je vous ai remise, lui répondit froidement et nettement le capitaine, vous auriez vu qu'il est à bord de l'un des vaisseaux de l'escadre, très-considéré du général en chef et de tous les officiers de Tannée.

— Tu m'en imposes ! s'écria' brutalement Delgrès ; je suis instruit qu'on l'a arrêté à la Pointe-à-Pitre, et qu'il est maintenant aux fers.

— Vous vous trompez, citoyen, reprit le capitaine, le général Pelage est, je vous ,1e répète, à bord du vaisseau le Fougueux; c'est lui qui nous envoie vers vous, avec le consentement du général en chef.

— Cela serait-il vrai? fit Delgrès, en le regardant fixement comme pour lire sa pensée au fond de son cœur.

— Je vous répète, citoyen, qu'on vous a trompé; que le général Pelage est libre ; que non-seulement sa liberté n'a jamais été menacée, mais encore qu'il a conservé son commandement, et qu'il se trouve au milieu de nous; je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que je vous annonce est de la plus rigoureuse exactitude.

— Je joins ma parole à celle du capitaine de Chatenoy, ajouta l'aspirant de marine, le citoyen Losach.

— Soit , dit alors Delgrès, dont, à cette déclaration si nette et si franche, la mauvaise humeur n'avait fait qu'augmenter , si Pelage est libre, ainsi que vous le prétendez, c'est évidemment à cause de sa trahison envers nous; voilà pourquoi il n'a point essuyé les traitements odieux qu'on a fait subir à nos frères d'armes de là Pointe-à-Pitre ; on les a désarmés, déshabillés, battus et mis aux fers à bord des frégates, ou ils se trouvent encore prisonniers; devaient-ils s'attendre à ces outrages, reprit-il avec animation, après avoir accueilli les Français avec tant de cris d'allé-

294 LE CHÀSSiiCR DE RATS.

gresse? Il faut que Pelage soit bien lâche pour s'être prêté à toutes ces scènes d'horreur !

— Les faits que vous nous citez sont faux, citoyen ; répondit le capitaine; rien de tel ne s'est passé ; aucun officier, aucun soldat n'ont été traités de la façon odieuse que vous avez dite.

A ces paroles, Ignace, Palème, Cadou et les autres chefs de la révolte l'interrompirent brusquement en lui soutenant qu'il mentait; qu'ils étaient d'autant plus certains de ce qui s'était passé à la Pointe-à-Pitre, qu'ils avaient été contraints eux-mêmes de fuir pour éviter le sort de leurs malheureux compagnons d'armes.

— D'ailleurs ! ajouta Ignace avec colère, rien de tout cela ne saurait nous surprendre ; nous devions nous attendre à être traités plus cruellement encore ; la présence à la tête de l'expédition de l'ennemi le plus acharné des hommes de couleur, suffit pour nous expliquer clairement la conduite injuste du général en chef.

— De qui voulez-vous parler, citoyen? Je ne vous comprends pas, répondit le capitaine.

— Je veux parler de Lacrosse, le brigand pillard, l'assassin de nos frères! s'écria Isrnace.

— Oui ! oui ! Lacrosse est un monstre ! un assassin ! répétèrent tous les officiers.

— Vous vous trompez encore cette fois, citoyens, Lacrosse n'est pas à la tête de l'expédition; nous n'avons eu aucun rapport avec lui, répondit le capitaine, dont le calme ne se démentit pas un seul instant pendant cette entrevue orageuse, l'ex-capitaine gêné*

rai ne se trouve pas sur l'escadre, en un mot, il n'a pas quitté la Dominique.

— C'est faux ! . . . c'est faux ! . . . s'écrièrent les révoltés avec des cris de rage, nous savons le contraire- Ce fut en vain que les deux officiers essayèrent de

les détromper, ils n'y purent réussir; ces hommes, résolus non-seulement à ne pas se laisser convaincre mais enore à persévérer dans la ligne de conduite dans laquelle ils s'étaient engagés, ne voulurent rien entendre.

Delgrès mit brusquement fin à l'entrevue.

— Vous êtes des traîtres et des imposteurs ; vous serez traités connue tels, dit-il aux deux officiers.

— Vous avez la force en main, répondit froidement le capitaine ; vous violez en nos personnes les lois sacrées de la guerre, faites ce qui vous plaira; notre sang, si vous osez le verser, retombera sur vos tètes coupables,

— Emparez-vous de ces traîtres! s'écria Delgrès avec colère, qu'on les jette au cachot et qu'ils soient enfermés séparément.

Une dizaine d'hommes se ruèrent sur les parlementaires et les entraînèrent hors de la salle.

— Je vous plains, dit le capitaine avec un accent de pitié, qui, malgré lui, fit tressaillir Delgrès et amena un nuage sur son front.

Le chef des révoltés était intérieurement honteux de s'être laissé emporter à donner cet ordre que maintenant il n'osait plus rétracter.

Les deux officiers se laissèrent emmener sans essayer une résistance inutile.

i ^^^m. \m i i^m ' r i i ■■■! ii~- ~- i • i ■■■ r ni — ii r i i^ -m^mv^^^m^m^^

Quatre des matelots de la chaloupe qui les avait amenés subirent le sort des parlementaires ; les autres, plus heureux, réussirent à s'échapper et regagnèrent leur bord.

Cependant le général Richepance, après avoir attendu deux longues heures, ne voyant pas revenir les deux officiers, comprit qu'ils avaient été retenus prisonniers par les noirs du fort Saint-Charles ; alors, sans plus tarder, il donna l'ordre du débarquement des troupes*

Le point choisi fut la rivière Duplessis*

Cette rivière prend sa source au-delà de la montagne Bel-Air, s'augmente pendant son cours de plusieurs ruisseaux, et, par une pente rapide, se rend à la mer.

Elle coule entre deux hautes falaises, à travers beaucoup de pierres et de rochers qui en rendent le gué assez difficile, quoiqu'elle n'ait pas plus de douze mètres dans sa plus grande largeur.

La plage, depuis la rivière des Pères jusqu'à la rivière Duplessis, est très-unie ; située sous le vent de la ville, la mer y est presque toujours calme; aussi, dans toutes les attaques tentées contre la Basse-Terre, l'ennemi a-t-il constamment choisi ce point pour opérer un débarquement.

Le général en chef ne pouvait pas hésiter à le prendre.

Le capitaine de frégate Lacaille s'avança assez près de terre pour s'embosser et battre avantageusement la batterie des noirs, tandis que la chaloupe canonnière le Marengo y sous les ordres du commandant

Mathé y était chargée de protéger le débarquement en venant s'embosser à l'embouchure cle la rivière Duplessis.

Alors les troupes, commandées par les généraux Gobert et Magloire Pelage, descendirent dans les embarcations ; les bâtiments commencèrent le bombardement, et les troupes s'avancèrent sous une grêle de . balles et de boulets.

Littéralement couverts de feu par les batteries et la mousqueterie des noirs, accourus des forts et de la ville, les soldats parvinrent, en subissant des pertes cruelles, à atteindre le rivage et à prendre pied sur la rivière Duplessis.

Aussitôt à terre, après avoir pris à peine le temps de former leurs rangs , les troupes républicaines s'élancèrent au pas de course et se ruèrent sur les noirs; ceux-ci, non moins déterminés, leur disputèrent bravement le terrain.

Le combat fut acharné, mais l'élan était donné ; les troupes, avec une vigueur irrésistible, traversèrent à gué et «toiit en combattant la rivière Duplessis, se prirent corps à corps avec les noirs, et presque pas à pas, tant la résistance était terrible, ils réussirent à se rendre maîtres du rivage, à s'y établir solidement et à refouler les rebelles jusque derrière la rivière des Pères'.

La rage avec laquelle les noirs luttaient contre les troupes françaises était incroyable; ils combattaient avec un acharnement sans égal, se faisaient tuer avec une audace réellement terrifiante, et ne cédaient le terrain que pied à pied, lorsqu'ils perdaient l'espoir do . s'y maintenir plus longtemps.

Ce combat, glorieux pour les deux partis et qui apprit aux Français quels rudes ennemis ils avaient devant eux, coûta beaucoup de sang; les pertes furent graves des deux côtés. Le succès fut en grande partie dû à la résolution et au courage héroïque du général Pelage; il électrisait les soldats et les entraînait à sa suite à travers tous les obstacles.

Les troupes campèrent sur le champ de bataille si chèrement conquis.

Les noirs, battus et étonnés de l'ardeur avec laquelle les troupes avaient gravi les mornes, s'étaient retirés dans une position formidable, défendue par des lignes flanquées de redoutes, garnies d'artillerie et farcies de combattants ; devant ces lignes s'étendait la rivière des Pères, sur l'autre rive de laquelle les Français s'étaient établis*

La rivière des Pères est formée par la réunion de la rivière Saint-Claude et de la rivière Noire, son lit est assez large et tout rempli de grosses roches ; cependant elle est guéable en plusieurs endroits; presque au confluent des deux rivières, elle est traversée par un pont de pierres construit en 1788.

Les lignes des révoltés s'étendaient à droite et a gauche devant ce pont.

Au point du jour, le général Richepance prit le commandement en personne, et, à la tête des grenadiers de l'armée, il traversa résolument le pont et marcha au pas de charge contre les retranchements ; l'assaut fut donné.

Malgré une résistance désespérée/ les noirs furent contraints d'éteindre* leur feu et d'abandonner leurs

lignes; elles furent forcées de front, tandis que le général Gobert ? à la tête de deux bataillons de la 66 e demibrigade , passa à gué la rivière deux cents pas plus bas, presque ..à son embouchure, tourna les lignes, emporta d'assaut, après un combat acharné, la batterie des Iroîs et entra rapidement dans la ville de la Basse-Terre, qu'il occupa jusqu'à la rivière aux Herbes.

La position si formidable défendue par les noirs avait été occupée en dix minutes par le général Richepance.

Une partie des fuyards se jeta pêle-mêle dans le fort Saint-Charles ; les autres gagnèrent les mornes sur la gauche de l'armée.

Le général Richepance les poursuivit Tépée dans les reins, sur le fort, vers le Gaillon et le pont de Nozières, pont en bois que Ton est parvenu à jeter, entre deux montagnes très-rapprochées, sur la rivière Noire* * Du milieu de ce pont, on domine un gouffre d'une profondeur effrayante ; le torrent de la rivière Noire a rongé les deux montagnes taillées k pic et rouïe avec un fracas horrible ses eaux à travers un chaos de roches monstrueuses.

Cette position, d'une importance énorme pour la sûreté de la Basse- Terre et qui la fait communiquer avec le quartier du Parc et le Malouba, était pour le général Richepance un point stratégique de la plus grande valeur ; il fit établir une tête de pont et laissa un nombreux détachement pour défendre le pas-

s âge .

L'arrivée si prompte du général Gobert dans la ville fut un véritable bonheur pour les habitants ; il était

grand temps que les troupes françaises entrassent dans la Basse-Terre; les habitants étaient littéralement aux abois ; les blancs et les propriétaires de couleur restés fidèles aux Français étaient menacés de pillage et de massacre par les noirs rebelles.

Pendant que les Français livraient aux révoltés les divers combats rapportés plus haut , les habitants avaient dû se barricader dans leurs maisons pour s'y défendre du mieux qu'ils le pourraient en attendant leurs libérateurs.

Les services rendus pendant ces malheureux événements par M. Bernier, commissaire du gouvernement, et les membres de la. municipalité sont au-dessus de tout éloge ; cent fois ils risquèrent courageusement d'être mis en pièces par les nègres ivres et rendus furieux, pour empêcher des malheureux surpris par ces misérables d'être massacrés.

Lorsque le général Richepance entra à la Basse- Terre, il se rendit directement au siège des séances de la commission municipale, afin de témoigner à chacun de ses membres la satisfaction que lui faisait éprouver la courageuse initiative qu'ils avaient prise à l'heure du danger, et la conduite généreuse qu'ils n'avaient cessé de tenir.

En effet, c'était à leur énergie seule que la ville devait d'avoir échappé au pillage dont les noirs la menaçaient.

Le général exigea que ces braves citoyens continuassent à veiller sur les intérêts de leur cité et séance tenante , il les confirma dans leurs fonctions.

II ne pouvait faire un plus bel éloge de leur patriotisme é

Dès que le calme ou du moins la sécurité eut été, tant bien que mal, rétablie à la Basse-Terre, Richepance, ne voulant pas laisser aux noirs le temps de se relever de la rude défaite qu'il leur avait infligée, prit immédiatement toutes les mesures nécessaires afin de resserrer les révoltés dans le fort Saint- Charles.

Il ne fallait pas songer à entamer des négociations avec les rebelles ; ils avaient péremptoirement déclaré que tous les parlementaires qu'on leur adresserait seraient considérés comme espions et pendus, sans autre forme de procès.

On tenta d'enlever la forteresse par un coup de main ; les insurgés étaient sur leurs gardes, toute surprise fut reconnue impossible.

Les noirs firent plusieurs sorties vigoureuses, repoussées à la vérité, mais, naturellement, elles amenèrent une suite de combats acharnés et d'escarmouches qui causèrent des pertes sérieuses; le général en chef, dans une de ces escarmouches, eut môme un cheval tué sous lui, a la tète des colonnes qu'il conduisait bravement à l'assaut.

La situation se compliquait ; on était contraint à faire en règle le siège de la place.

Disons en deux mots ce que c'était que le fort Saint- Charles, fort qui, aujourd'hui, entre parenthèse, se nomme le fort Richepance et dans l'intérieur duquel ce brave général est inhumé.

En 1647, le gouverneur-propriétaire Houël, pour se garantir des surprises des sauvages, construisit une maison carrée appelée Donjon, dont il fit, en 1649,

une étoile à huit pointes, en élevant devant chaque face des angles saillants qui furent les commencements du fort Saint-Charles ; en 1674, ce donjon fut enveloppé d un fossé et d'un parapet avec des angles saillants et rentrants, qu'on prolongea jusqu'à une hauteur éloignée de deux cents pas, où Ton établit un cavalier avec huit embrasures. La face regardant la ville avait trente-trois mètres, et celle du côté du donjon seulement dix-huit. En 1702, le Père Labat y ajouta une demi-lune et quelques petits ouvrages.

En 1703, au moment où on sévit forcé d'abandonner le fort aux Anglais, on fît sauter le donjon.

Au lieu d'abattre ce fort pour en construire un nouveau, sur un meilleur plan et sur un emplacement plus convenable, on préféra, en 1766, ajouter aux anciennes fortifications deux bastions du côté de la mer, avec un chemin couvert tout au tour du glacis ; des traverses contre les enfilades de la marine ; deux places d'armes rentrantes, avec un réduit à chacune, et derrière, des tenailles, des caponniéres et des poternes de communication avec le corps de la place, deux redoutes, lune sur la prolongation de la capitale de Tune des deux places d'armes, et l'autre à l'extrémité du retranchement que Ton construisit et le long de la rivière des Galions, défendue par un second retranchement établi sur le bord opposé de la rivière ; des fossés larges et profonds, une citerne, un magasin à poudre, des casernes et des casemates susceptibles de mettre à couvert un tiers de la garnison.

Telle est, ou du moins telle était à cette époque, <cette forteresse qui s'élève sur la partie gauche de la

ville qu'elle est chargée de défendre, et dont le général en chef devait, avant tout, s'emparer.

L'entreprise, sans être d'une impossibilité notoire, était cependant ardue et hérissée de difficultés, surtout pour ifne armée manquant de pièces de siège.

Le seul avantage réel que possédaient les assiégeants était dans la situation du fort ; bien que muni de défenses redoutables, il avait la tête très-faible, puisque tous les environs le dominent et peuvent être solidement occupés.

D'ailleurs, le général Richepance n'était pas homme à reculer devant des difficultés plus grandes encore que celles que présentait cette opération, surtout en face de noirs révoltés qu'il s'agissait de réduire à l'obéissance ,

Il résolut donc de commencer sérieusement le siège du fort Saint-Charles ; mais, avant que d'entamer les opérations, il voulut prendre toutes les précautions qui dépendaient de lui, afin d'éviter, non pas un insuccès, Richepance n'avait pas le moindre doute à cet égard, mais une attente trop longue qui, par une apparente immobilité, amoindrirait le prestige de l'armée française et augmenterait ainsi l'audace des noirs répandus dans l'intérieur de Me.

Le général en chef envoya Tordre au général Seriziat, resté, ainsi que nous l'avons dit, à lu Grande-Terre, de rassembler ce qu'il pourrait de troupes dans cette partie de Vile, ou il ne laisserait que ce qui serait strictement nécessaire pour maintenir la tranquillité dans le pays, de traverser la rivière SaUe et de venir en toute hâte, avec les soldats dont il disposerait, se joindre au

bataillon de la 15* demi -brigade, qui précédemment était venu par terre du Petit-Bourg aux Trois-Rivières^ puis de faire sa jonction avec l'armée par le Palmiste et le Val-Canard.

Jusqu'à ce que ces ordres fussent exécutés, on ne pouvait rien entreprendre de sérieux contre le fort Saint-Charles,

Le général Seriziat, dont le nom s'est déjà présenté plusieurs fois sous notre plume, avait été nommé par le gouvernement français pour remplacer le général Bethancourt; embarqué sur la corvette la Diligente^ ce bâtiment, sur le point d'atterrir à la Basse-Terre, avait été rejoint par des croiseurs anglais ; ceux-ci trompèrent le général sur les événements politiques accomplis dans l'île et l'engagèrent à se détourner de sa route et de se rendre à la Dominique.

Là, tout fut mis en œuvre, toutes les insinuations mensongères furent employées par I'ex-capitaine général Lacrosse, pour surprendre la religion du général Seriziat et l'attirer à son parti* -*

Ces' manœuvres échouèrent devant la résolution arrêtée par le général de ne pas demeurer sur une terre naguère encore notre ennemie, et, d'un moment à l'autre, pouvant le redevenir; de plus, désireux de se mettre bien au fait des événements et surtout ne voulant pas tromper la confiance que le gouvernement français avait mise en lui, le général se sépara assez froidement de Lacrosse, et se retira à Marie-Galante pour y attendre une occasion propice de passer à la Guadeloupe.

Cette occasion, l'arrivée de l'expédition française

commandée par le général Richepance la lui offrit enfin; le 17 floréal, il débarqua à la Pointe-à-Pitre et se présenta au générai en chef; celui-ci, le connaissant de longue date, savait ce dont il était capable, et lui confia aussitôt un commandement important.

Le général Seriziat était un officier d'une grande énergie, d'une audace remarquable ; il devait être pour Richepance, et il fut en effet un auxiliaire précieux pendant le siège du fort Saint-Charles.

Aussitôt que Tordre du commandant en chef lui avait été remis par le Chasseur de rats, qui servait d'éclaireur à l'année et avait précédemment guidé les six cents hommes de la 15 e demi-brigade, il s'était mis en marche après avoir, autant que possible, placé la Grande-Terre à l'abri d'un coup de main de la part des révoltés*

-. Le général Pelage fut averti par le général Gobert de la marche de cette division, afin qu'il lui portât secours au besoin, s'il le pouvait, sans compromettre les troupes dont il disposait.

' Le général Seriziat, parfaitement éclairé par son guide, qu'il avait pris pour batteur d'estrade, s'avançait rapidement.

Il rencontra aux Trois-Rivières le troisième bataillon de la 15 e demi -brigade ; avec ce renfort, il culbuta au pas de course tous les partis insurgés qui gardaient les défilés et essayèrent vainement de lui barrer le passage ; le 25 lloréal, à midi, il couronna les hauteurs ■ du Palmiste, d'où il marcha presque aussitôt sur la maison Houel, où les noirs s'étaient. solidement retran-

chés avec deux pièces de dix-huit; il se précipita des-

sus à la baïonnette et les fit résolument attaquer corps à corps.

La mêlée fut terrible; mais les noirs, surpris paT la charge audacieuse des Français, et dont le plus grand nombre avait succombé, s'enfuirent avec épouvante en jetant leurs armes, abandonnant leurs canons, et coururent se réfugier à l'habitation LegraëL

Le général, sans les laisser respirer; les délogea de cette position, en fit un carnage horrible et vint s'établir un peu au-dessus de la Basse- Terre, où il occupa les habitations Legraôl, Desillet, Duchateau et Ducharmoy.

Ce fut ainsi que s'opéra la jonction du général Seriziat avec la division Gobert.

Par l'arrivée du général Seriziat, qui, avec le bataillon expéditionnaire et celui de la 15* demi-brigade, gardait toute la ligne entre la rivière des Pères et celle des Galions, Richepance se trouva en mesure de commencer les opérations contre le fort Saint-Charles ; opérations qu'il voulait mener avec la plus grande rapidité possible.

Pendant que le général Gobert, avec les deux bataillons de la 66* demi-brigade, se chargeait de repousser les sorties qui devenaient de plus en plus rares, le commandant en chef donna Tordre à l'amiral de faire mettre à terre la grosse artillerie des vaisseaux.

Cette opération, très-difficile, s'exécuta assez promptement et dans de bonnes conditions ; de sorte que bientôt tout cet équipage de siège improvisé se trouva à terre.

Mais alors surgirent d'innombrables difficultés pour

mettre en mouvement ces énormes engins ; on n'avait ni chevaux ni bœufs ; enfin les moyens de transport manquaient complètement ; il fallut donc traîner à force de bras dans des montagnes très-escarpées, et passer de l'autre côté de mornes presque infranchissables, des pièces d'un poids immense avec des fatigues inconcevables.

Les soldats ne se rebutèrent pas, ils accomplirent des miracles, et à force.de travail, de patience et surtout de courage, ils réussirent à amener devant la place trente pièces d'artillerie de très-fort calibre et tout le parc nécessaire.

Pour suppléer aux bras qui manquaient, on fit aider dans toutes les corvées les soldats par les matelots des vaisseaux et frégates, organisés en compagnies d'ouvriers.

Débarquer les munitions et les canons ; transporter les unes, porter et placer les autres; creuser la tranchée et la défendre en même temps, car il avait été impossible de se procurer des pionniers, tels furent les travaux de tous les jours et de toutes les nuits des soldats et des matelots.

Jamais, jusqu'alors, armée détachée pour une expédition lointaine n'avait essuyé autant de fatigues.

Plus tard, nos soldats, pendant les grandes guerres du premier Empire et les quatre expéditions de Crimée, du Mexique, de Chine et du Japon, faites pendant le second Empire, devaient en voir bien d'autres; mais peut-être aucune armée n'a supporté les fatigues et les souffrances à aucune époque avec autant de cou-

rage, d'abnégation et de dévouement que les troupes républicaines du général Richepance.

Malheureusement, bientôt l'excès de ces fatigues, joint aux excessives chaleurs, engendra des maladies qui causèrent de grands ravages.

Ce fut alors que, sur les instances réitérées du général Pelage, qui, en cette circonstance, rendit un immense service à l'armée, le commandant en chef se décida à lui laisser choisir, parmi les noirs prisonniers sur la flotte, six cents hommes sur lesquels il pouvait hardiment compter; ces six cents hommes furent incorporés dans les bataillons français et fiers de la confiance que leur témoignait le général, ils rivalisèrent avec leurs nouveaux camarades de courage et de fidélité.

Cette mesure fut. très-utile et épargna beaucoup de sang aux soldats.

Ce fait pourra paraître extraordinaire et dit assez ce qu'étaient les hommes que Delgrès avait rêvé de rendre à la liberté, mais il est parfaitement exact.

La liberté, hélas ! ne suflît pas, il faut encore donner à la créature humaine le sentiment de sa dignité et de ses devoirs. Malheureusement, à cette époque l'immense majorité des hommes de couleur ne possédait ni l'une ni l'autre de ces deux qualités.

Enfin, pendant la nuit du 24 au 2o floréal, le général Richepance ouvrit la tranchée devant le fort Saint- Charles et le siège commença sérieusement.

Il ne devait pas durer longtemps.

ou l'oeil guis, comme toujours, arrive au bon

Page 1