‹ Oeil GrisChapitre 13 sur 17 · MOMENT A L'HABITATION DE LA BRULERIE · texte numérisé non relu

MOMENT A L'HABITATION DE LA BRULERIE

Nous avons expliqué, pour la parfaite intelligence des faits qui vont suivre, les mouvements opérés par les -troupes de l'expédition française, depuis leur débarquement à la Pointe-à-Pitre ; nous devions d'autant plus appuyer sur ces détails que cette expédition, dont l'importance était réelle, eut à cette époque un immense retentissement non-seulement en Europe, mais encore en Amérique, à cause des échecs sérieux subis par nos troupes à l'île de Saint-Domingue, échecs qui avaient, cela est facile à comprendre, gravement compromis le prestige de nos armes dans le nouveau monde, où sur tout le littoral de l'Atlantique' les regards étaient 'anxieusement fixés sur nous.

En France, les détails de cette magnifique expédition sont aujourd'hui presque complètement ignorés; elle fut, à l'époque où elle eut lieu, considérée à peu près comme une promenade militaire.

Et cela devait être ainsi \ il n'y avait là aucun parent du premier Consul, mais simplement un de ces généraux fils de leurs œuvres, et qui, par son génie

et ses talents, était de la grande famille des Hoche, des Moreau, des Marceau, des Kléber, des Piehegru, des.Joubert et de tant d'autres héroïques figures de nos magnifiques épopées républicaines !

Comme eux, il était condamné à disparaître pour faire place à l'homme dont l'action absorbante commençait déjà à se faire sentir, et bientôt devait tout résumer en lui, ce qui arriva,

Richepance disparut; on étouffa par un silence calculé le bruit de cette glorieuse campagne, en réalité la plus amère critique de celle du général Leclerc, et tout fut dit; elle fut comme si elle n'avait pas été.

Cela fut poussé si loin, les précautions furent s bien prises, que c'est à peine si les historiens en font mention, pour en dire quelques mots, comme À regret et avec une honte pudique.

Cependant, si la lutte fut courte, elle fut acharnée, implacable ; l'héroïsme fut grand des deux parts ; les noirs surent toujours se tenir à la hauteur des blancs ; s'ils succombèrent, ce fut de la façon la plus glorieuse, en arrachant un, cri d'admiration à leurs ennemis eux-mêmes, émerveillés de tant de courage, d'audace et de dévouement à une cause qu'ils avaient embrassée avec enthousiasme en se croyant trompés et trahis : la défense du droit et de la liberté.

Le lecteur décidera si nous avons eu tort ou raison de sortir de son injuste obscurité cette magnifique page de notre histoire.

Nous abandonnerons, quant à présent, l'armée française rassemblée devant le fort Saint-Charles, dont elle fait le siège, et nous retournerons à l'habitation de la

LTElt GRIS. * 3ll

Brunerie, auprès de deux de nos principaux personnages que nous avons été contraint de négliger trop longtemps : nous voulons parler de M lle de la Brunerie et de son père.

Cette habitation grandiose qui, lorsque pour la première fois nous y avons introduit le lecteur, respirait un calme si parfait, une tranquillité si complète, avait, en quelques jours à peine, subi une métamorphose telle qu elle était maintenant complètement méconnaissable.

Ce n'était plus une habitation, c'était un camp retranché ou plutôt une place forte.

Tous les travaux de la plantation avaient cessé ; le village des nègres était abandonné, les cases détruites; les arbres immenses qui enveloppaient l'habitation d'un splendide rideau de verdure et dont les chaudes teintes et la vigoureuse végétation reposaient si doucement l'œil, mais qui auraient pu offrir un abri à l'ennemi en cas d'attaque, avaient été impitoyablement sciés à deux pieds du sol ; leurs troncs monstrueux avaient servi à construire des barricades énormes en avant de la majestueuse allée de palmiers, qui seule, à l'instante prière de M llc de la Branerie, avait été conservée; ces barricades, ingénieusement disposées en gradins, qui se commandaient toutes et qu'il aurait fallu enlever les unes après les autres, se reliaient entre elles par des chemins couverts, et communiquaient avec le corps de la place, par le feu de laquelle elles étaient abritées.

La sucrerie et tous les autres ateliers avaient ? eux aussi, été démolis; les matériaux enlevés avaient servi

à renforcer les retranchements établis tout autour de la maison principale, qu'un fossé profond de six mètres et large de dix entourait de tous les côtés,.

Les chemins conduisant à la plantation avaient été coupés de telle sorte qu'ils étaient devenus de véritables casse-cou, dans lesquels un homme seul ne parvenant à passer qu'avec des difficultés extrêmes.

Sur le toit à l'italienne du principal corps de logis, large terrasse du haut de laquelle on dominait un panorama immense et d'où la vue s'étendait maintenant sans obstacle jusqu'à la Basse* Terre, une vigie avait été installée à demeure, vigie chargée de signaler les mouvements les plus légers et en apparence les plus inoffensifs qui s'opéraient dans la campagne environnante.

L'armement de l'habitation avait été complété par le commandant en chef de l'expédition française, qui avait généreusement prêté un certain nombre de pierriers et d'espingoles à M* de la Brunerie ; le général Richepance ne s'en était pas tenu là ; il avait, de plus, envoyé à l'habitation, attention qui avait fait beaucoup de jaloux, un détachement de vingt-cinq grenadiers de la 15 e demi-brigade, commandés par un jeune sousJieutenant nommé Alexandre Dubourg, dont la famille était originaire de la Guadeloupe, bien que depuis une soixantaine d'années, à la suite d'événements que nous ignorons, elle se fût retirée en- Normandie, aux environs cVEvreux.

Ce jeune homme, âgé de vingt-deux ans au plus, d'une taille svelteet bien prise, aux trafts intelligents, au regard franc et droit, aux formes aimables, et polies,

était très-aimé du général Richepance qui l'avait vu, en plusieurs circonstances, combattre comme un lion et s'élancer avec un courage héroïque au plus épais de la mêlée ; ce courage indomptable avec des traits doux et des manières timides et un peu gênées, des yeux bruns, voilés de longs cils qu'il baissait pudiquement à la moindre plaisanterie un peu crue, avaient fait surnommer le lieutenant Dubourg la Demoiselle, par ses rudes compagnons qui l'aimaient beaucoup et prenaient un malin plaisir à le taquiner et à le faire rougir corrftne une jeune fille,

Nous n'avons pas besoin d'ajouter (pie ce jeune officier avait été reçu de la façon la plus charmante par le planteur, qui tout de suite l'avait pris en amitié.

Plusieurs planteurs, voisins de M. de la Brunerie, et dont les habitations étaient ou dans des positions difficiles à défendre ou presque abandonnées par leurs noirs fuyant les ateliers pour se joindre aux insurgés, étaient venus, avec quelques serviteurs restés fidèles, et emportant avec eux ce qu'ils possédaient de plus précieux, demander à M. de la Brunerie cette hospitalité qui ne se refuse jamais dans les colonies, et se réfugier sous son toit.

Le planteur avait accueilli les bras ouverts et le sourire sur les lèvres tous ceux, quels qu'ils fussent, amis, indifférents ou même ennemis déclarés ou cachés, tous ceux, disons-nous, qui étaient venus se réfugier sous la garde de sa demeure si bien fortifiée.

De sorte que l'habitation regorgeait de monde, et que la garnison, placée sous le commandement suprême du^brave majordome David, ayant sous ses ordres

Mi LE CHASSEUR DE RATS.

immédiats le jeune lieutenant, se montait à près de cinq cents noirs dévoués, prêts à se faire tuer sans reculer d'un pouce pour défendre leurs maîtres et euxmêmes; ils savaient qu'après leur refus péremptoire de se joindre à l'insurrection, si les révoltés remportaient, leur procès était fait à l'avance et qu'ils seraient immédiatement massacrés *, aussi faisaient-ils bonne garde aux retranchements et ne laissaient-ils .'pénétrer ,qu a bon .escient dans l'habitation les personnes qui $o présentaient.

Il était dix heures du matin, la cloche du déjeuner achevait de sonner, vingt ou trente personnes, toutes de pure race blanche, entrèrent dans la galerie par plusieurs portes diiïérentes et prirent place autour d une table somptueusement servie.

Tandis qu'un nombre à peu près égal, ou du moins de très-peu inférieur, d'hommes et de femmes d'un teint presque aussi blanc pour la plupart, mais qui, de même que quelques-uns de leurs compagnons d'une nuance beaucoup plus foncée, portaient le stigmate de la race noire, s'asseyaient autour d'une table non moins somptueusement servie.

Nous devons prévenir le lecteur que cette séparation si nettement établie entre les deux races, n'avait et ne pouvait rjen avoir de choquant, ni pour les uns ni pour les autres des convives.

M. de la Brunerie n'avait même pas eu un seul instant la pensée d'établir entre ses hôtes une différence quelconque ; nous croyons môme que si M. de la Brunerie avait essayé de les réunir à la même table, peut-être les blancs y auraient-ils consenti sans'

trop de difficultés, mais certainement les noirs. ou soidisant tels, quelle que fût du reste leur position de fortune, s'y seraient formellement opposés par respect — nous soulignons le mot avec intention — pour les blancs.

Et qu'on ne crie pas au mensonge et à l'invraisemblance; cela était réel, admis, accepté et, de plus, passé dans les mœurs ; peut-être en est-il encore de môme aujourd'hui* Il nous serait facile de citer cent preuves à l'appui de ce que nous avançons ; nous nous contenterons d'une seule.

Cet ouvrage étant surtout une étude vraie et con* sciencieusedes mœurs créoles, il doit nous être permis, lorsque nous présentons un fait qui, par son étrangeté, peut être révoqué en doute, de joindre des preuves irrécusables à l'appui de notre dire.

Le fait est postérieur de près de quarante ans à l'histoire qui forme le fond de notre roman ; c'est exprès que nous le choisissons entre tant d'autres pour notre citation ; or, îes mœurs avaient bien changé de 1802 à 1838. Eh bien, écoutez.

Tout le monde a connu à la Guadeloupe l'homme dont nous allons parler; tout le monde l'aimait et le 'considérait comme il méritait de l'être à cause de ses vertus. *

ïi y a a la Guadeloupe des hommes de couleur en possession non-seulement d'une grande aisance, mais môme d'une immense fortune ; cela se comprend d'autant mieux qu'en général le commerce est presque entièrement passé entre les mains de la race mixte, depuis déjà fort longtemps. Parmi ces hommes de cou*

leur se trouve, ou plutôt se trouvait, car nous ignorons s'il existe encore, ce qui serait, du reste, assez extraordinaire, un certain Amé Noël; cet homme avait été esclave; dès qu'il fut affranchi, doué d'une large intelligence, d'une faculté énorme de travail, honnête, probe, et surtout très-entreprenant en affaires, il parvint en quelques années à devenir un des plus riches propriétaires de la Guadeloupe. Amé Noël devint amoureux d'une esclave Capresse nommée Delphine ; il l'acheta, lui donna la liberté et l'épousa.

Peut-être on supposera que cet homme, arrivé à une haute position de fortune, était jaloux des autres propriétaires de race blanche dont il était certain, quoi qu'il fit, d'être toujours séparé à cause de la couleur de sa peau. Nullement ; Amé Noël était un homme trèssensé; il avait montré, par une conduite sage et laborieuse, ce que les affranchis peuvent devenir avec du travail ; il vivait loin de la société des autres mulâtres restés paresseux, vaniteux et pauvres; et il avait toujours cherché à s'élever par ses sentiments et ses relations.

Le jour de son mariage, notez bien ceci, plus de quarante propriétaires notables, tous de race blanche, assistaient à son repas de noce ; quelques-uns étaient ses obligés, plusieurs ses amis, tous ses bons voisins; et lui, le marié, lui, lé maître de la maison, le possesseur d'une fortune immense, honnêtement acquise par son travail et son intelligence, crut devoir donner à ses convives cette marque solennelle de déférence qu'aucun d'eux n'aurait, certes, demandée, et qu'aucun ne put l'empêcher d'exécuter, de ne point se mettre à table avec eux.

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Ame Noël, ce mulâtre opulent, aimé et respecté de tous, déclara à haute voix aux convives réunis et invités par lui à sa noce, qu'il aurait cru manquer au respect qu'il leur devait s'il s'était assis avec eux ; et, en effet, il passa les trois ou quatre heures que dure un grand repas créole, à surveiller le service ; service fabuleux, pantagruélique, où les moutons entiers furent servis comme des alouettes ; service sans rival dans le présent et qui ne se compare dans le passe qu'au festin de Trimalcion, ce splendide affranchi de Pétrone; et il ne consentit à dîner lui-môme que lorsque ses convives blancs se furent enfin levés de table.

Etait-ce de l'humilité? Etait-ce de l'orgueil?

Nous nous abstenons de tout commentaire, et nous reprendrons maintenant notre histoire que nous n'interromperons plus.

Ainsi que nous l'avons dit, les convives s'étaient assis à deux tables différentes ; la première était présidée par le maître de la maison, la seconde par M. David, son commandeur ou majordome, les deux titres lui étaient indifféremment donnés.

Le service, le môme pour les deux tables, bien entendu, commença aussitôt, avec cette étiquette rigoureuse et ce confortable de bon goût qui ne se rencontrent réellement que dans nos colonies françaises.

Malgré les circonstances fâcheuses dans lesquelles se trouvait le pays, le repas fut loin d'ôtre triste ; il y avait là de charmantes femmes, et, partout où il se rencontre des femmes, elles ont le talent, ou pour mieux dire le privilège d'égayer tout ce qui les entoure.

On parla beaucoup politique, sujet très-intéressant pour toutes les personnes présentes; on célébra surtout et on porta aux nues les exploits de l'armée française qui, en quelques jours à peine, avait réussi à enfermer les plus dangereux insurgés dans le fort Saint-Charles où ils se trouvaient maintenant

assiégés.

— Delgrès est un misérable indigne de pardon, dit avec amertume un planteur nommé Rigaudin, qui avait appris que, deux jours auparavant, les. révoltés avaient brûlé une de ses habitations, située dans le quartier du Parc. À propos, citoyen de la Bruneiïe,n'avez- vous pas une plantation de ces côtés-là?

— Oui, certes, répondit le planteur; l'habitation d'Ànglemont, que j J ai achetée, il y a une douzaine d'années, à la mort du dernier descendant de cette noble famille; elle se trouve dans leMatouba.

— C'est cela môme, reprit le citoyen Rigaudin ; ne craignez- vous pas que les brigands ne s'en emparent, la brûlent, ou, tout au moins, la mettent au pillage?'

— Non, mon cher voisin, je ne crains pas cela, je crains quelque chose de bien plus terrible.

— Quoi donc? demandèrent plusieurs personnes avec curiosité.

— Mon Dieu, je ne sais si je dois vous dire cela, citoyens; c'est une pensée qui m'est venue, pensée ridicule à la vérité, mais elle me tourmente et m'obsède, quels que soient mes efforts pour la chasser.

— Parlez! parlez! s'écria-t-on de toutes parts.

— Je consens a parler, répondit M. de la Brunerie, puisque vous le désirez, mes chers voisins et amis,

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quoique je sois certain que vous rirez de mes appréhensions, car elles ne s'appuient sur aucune raison plausible; vous savez tous, comme moi, que le Matouba, situé dans une position ravissante, sur la déclivité de hautes montagnes, communiquant facilement de tous les côtés avec les mornes les plus infranchissables qui, de tout temps, ont servi de refuges aux {'larrons^ le Matouba, dis-je, à cause même de cette position exceptionnelle, a, chaque fois que notre île s'est vue attaquée par un ennemi quelconque, été choisi comme lieu de refuge pour ceux d'entre nous qui voulaient échapper au pillage ou à la mort.

— Certes, assez de retranchements y ont été élevés dont les ruines jonchent aujourd'hui le sol et sont encore visibles ; c'est en effet, de temps immémorial, le refuge de prédilection de tous ceux qui, à tort ou à raison, croient avoir quelque chose à redouter, répondit le citoyen Rigaudin ; mais je ne vois pas encore où vous voulez en venir, cher citoyen de la Brunerie.

— Attendez, attendez, j'y arrive. Bien que le quartier du Matouba soit le plus petit de tous ceux de l'île et qu'il ne renferme que quelques plantations, il en compte cependant deux très-importantes.

— Pardieu! l'habitation Verinond et la vôtre.

— C'est cela même. Vous savez aussi, sans doute, que la construction de ces deux habitations remonte aux premiers temps de l'occupation de l'île, alors que les colons étaient exposés aux attaques incessantes des Caraïbes ; qu'elles sont situées dans des positions de défense admirables et que plusieurs fois même elles ont résisté avec avantage à des coups de main dirigés

:îq le chasseur de rats.

contres elles; l'habitation d'Anglemont, surtout, est une véritable forteresse.

— C'est vrai , dirent plusieurs convives.

— Eh bien, reprit M. de la Brunerie, supposez, ce qui arrivera infailliblement et avant peu, je l'espère, que le général Richepance s'empare du fort Saint-Charles.

— Avant huit jours il y entrera, dit le lieutenant Dubourg avec une conviction polie.

— Vous avez parfaitement raison, monsieur Dubourg, répondit le planteur ; alors les noirs échappés du fort...

— Le général en chef ne les laissera pas échapper, monsieur, interrompit l'officier.

— J'admets qu'il y en ait qui s'échappent.

— Admettons-le, monsieur, répondit poliment l'officier en s'inclinant, admettons-le , soit , pour vous être agréable , bien que je sois convaincu du contraire.

— Je ne demande pas mieux pour ma part, reprit en souriant le planteur; mais permettez-moi de suivre ma supposition, je vous prie. Ces noirs échappés n'ont qu'une pensée, se réfugier dans les mornes; ils se jettent dans le Matouba où ils s'emparent de l'habitation Vermont et surtout de la mienne plus vaste, mieux située et beaucoup plus complètement fortifiée que l'autre; ils s'y établissent solidement, massacrent mes malheureux noirs et y soutiennent, s'il le faut,

un nouveau siège.

— Cela pourrait très-bien arriver ainsi que vous le dites, mon cher voisin, fit M. Rigaudin ; ce serait une

grande perte pour vous ; toutes vos cafayères et vos sucrières seraient ravagées et perdues, la maison ellemême serait peut-être incendiée, elle aussi,

— Cette perte d'argent me touche peu, si considérable qu'elle soit, croyez-le, mon cher voisin.

— Eh ! eh ! je sais que vous êtes riche, mais..*

— Non, vous dis-je, cela m'est presque indifférent, reprit le planteur avec une légère impatience,

— Mais alors, qu'est-ce qui vous inquiète?

— Mes pauvres noirs dont j'ai laissé là-bas une centaine et qui, au cas ou ce que je redoute arriverait, seraient impitoyablement massacrés par les révoltés,

— Mon cher voisin, dit un autre planteur, croyezvous donc que ces drôles n'ont pas, depuis longtemps déjà, fait cause commune avec les rebelles?

— Non, monsieur des Dorides, répondit M. de la Brunerie avec une certaine animation, je connais mes noirs, je suis sûr d'eux, ils me sont dévoués,

— Je le veux bien, reprit M. des Dorides d'an air de doute; mais, à votre place, mon cher voisin, je n'aurais pas grande confiance, la race noire est foncièrement ingrate.

— Pardonnez-onoi de ne pas partager votre opinion , monsieur; j'ai toujours, au contraire, trouvé les noirs dévoués et reconnaissants ; mais, ajouta-t-il en jetant un regard sur la table voisine, je crois que le moment est assez mal choisi pour traiter un pareil sujet.

— C'est juste, vous avez raison, monsieur*

— Pardon, monsieur de la Brunerie, dit alors le jeune lieutenant en passant les doigts dans sa fine moustache brune pour cacher la rougeur qui, malgré

lui , envahissait son visage , me permettez-vous de vous adresser une simple question?

— Comment donc, lieutenant, mais avec le plus grand plaisir, répondit en souriant le planteur*

— Cette habitation d'Ànglemont, reprit le jeune homme de plus en plus décontenancé parce que* tous les regards se fixaient sur lui avec curiosité, cette plantation dont vous parlez, monsieur, est-elle éloignée d'ici ?

— Oh ! mon Dieu non, mon cher lieutenant : deux lieues tout au plus.

— C'est une promenade alors. Voulez-vous me permettre, monsieur, continua-t-il de sa voix douce, de prendre avec moi une dizaine de mes grenadiers? Je vous promets qu'avant la nuit close tous vos pauvres noirs seront ici; je île vous demande qu'un guide sûr.

— Vous feriez cela, monsieur? s'écria Renée de la Brunerie avec admiration.

— Pourquoi non, mademoiselle? répondit simplement le jeune officier, puisque je trouverais ainsi le moyen d'être agréable à monsieur votre père et à vous, en môme temps que je sauverais la vie,peut-ôtfeàune centaine de mes semblables.

— Vos semblables ! s'écria M. des Dbrides avec dédain.

— Ne sont-ils pas des hommes, monsieur? répondit froidement l'officier. Que signifie la couleur, je vous prie?

— C'est une question de nuance, dit en ricanant . M. Rigaudin.

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— Une plaisanterie n'est pas une réponse, monsieur, dit sèchement et nettement le jeune homme. Tous les hommes sont frères.

— En France, peut-être, monsieur, et encore comme Caïn est celui d'Àhel ; mais dans les colonies ce n'est plus cela, reprit M. des Dorides d'une voix railleuse.

— Messieurs, dît vivement M lle de la Brunerie , vous oubliez....

— En effet, pardonnez-moi, mademoiselle, dit M. des Dorides.

— Lieutenant, reprit M. Rigaudin en s'adressant au jeune officier, notre honorable hôte et ami vous a dit, il y a un instant, que deux lieues seulement séparent la Brunerie d'Ànglemont, mais il a oublié d'ajouter que ces deux lieues, on doit les faire par des chemins infranchissables pour tout autre que pour un pied créole,

— J'ignore, monsieur, comment les créoles ont le pied fait, repartit le jeune homme avec une légère teinte d'ironie, mais je puis vous affirmer que partout où les Français posent le leur, ils passent ; avec votre permission je renouvelle, plus sérieusement encore que je ne l'ai fait la première fois, mon offre à M. de la Brunerie.

— Bien dit, monsieur ! s'écria Ucnéo. avec un charmant sourire, mon père acceptera, j'en suis sûre, avec reconnaissance, le service que vous oftrez si gracieusement de lui rendre.

— Je ne dis encore ni oui ni non, répondit le planteur; mais quelle que soit la résolution nue je prenne,

je vous remercie sincèrement de votre offre, mon cher lieutenant.

En ce moment un son de trompe se fit entendre.

Aussitôt toutes les conversations cessèrent et une expression d'effroi se peignit sur la plupart des

visages.

— Rassurez-vous, messieurs et chers voisins, dit gaiement M. de la Brunerie, la sentinelle ne nous annonce sans doute, par ce signal, que l'arrivée d'une visite, probablement un ami, ou tout au moins une connaissance ; d'ailleurs avant cinq minutes nous saurons à quoi nous en tenir à ce sujet ; restez donc à table, je vous prie.

En parlant ainsi', le planteur se leva, mouvement qui fut bientôt imité par l'officier français et M- David, le commandeur, puis tous trois quittèrent la galerie ; seulement le planteur et l'officier demeurèrent sur la terrasse, tandis que le commandeur, lui, montait sur le toit de la maison.

M. de la Brunerie avait fait donner à la vigie, placée sur le haut de la maison, une trompe dont elle avait ordre de sonner chaque ibis qu'elle apercevait un mouvement insolite dans la campagne, ou quand un étranger se dirigeait vers l'habitation.

Cette façon d'avertir était à la fois simple et commode.

Le planteur, muni d'une excellente longue-vue marine, commença à explorer minutieusement et avec la plus sérieuse attention la campagne dans toutes les directions.

— Eh bien ! monsieur, lui demanda l'officier après

avoir attendu quelques instants, avez-vous découvert quelque chose ?

— Rien du tout, répondit M. de la Brunerie d'un ton de mauvaise humeur; l'imbécile perché là-haut nous a donné une fausse alerte, il aura eu la berlue ; j'ai beau regarder avec le plus grand soin, je n'aperçois rien absolument.

— Parce. que vous ne regardez pas où il faut, monsieur, dit avec déférence le commandeur en paraissant un peu à l'improviste entre les deux hommes.

— Que voulez-vous dire, mon cher David ?

— Ne. seriez-vous pas d'avis, monsieur, d'aller en nous promenant jusqu'aux barricades? répondit le commandeur avec un geste significatif.

— Soit, reprit aussitôt le planteur ; d'ailleurs nous y serons beaucoup plus à notre aise pour causer.

— C'est cela même, monsieur-

— Oui, allons jusqu'aux barricades, ajouta l'officier avec un sourire, cette petite promenade après déjeuner ne peut que nous faire du bien.

— Elle facilitera notre digestion, ajouta le planteur sur le même ton.

Les trois hommes descendirent les degrés de la terrasse, sortirent des retranchements, non sans que le commandeur eût dit d'abord quelques mots à voix basse à un nègre de confiance qui s'était approché de lui; puis, après avoir traversé remplacement maintenant désert du village des noirs, ils s'engagèrent à grands pas dans l'allée des Palmiers.

— Qu' avez-vous donc, mon cher David ? demanda

alors le planteur ; depuis un instant, mon ami, je vous trouve tout confit en mystères.

— Hâtons-nous, s'il vous plaît, monsieur, répondit laconiquement le commandeur en prenant un pas si relevé que ses compagnons avaient grand'peine à le suivre.

< — Ah çà! il y a donc quelque chose ? s'écria M. de la Brunerie qui, connaissant l'homme auquel il avait aflaire, commençait à s'inquiéter sérieusement.

— Oui, monsieur, répondit cette fois nettement le commandeur, et une chose très-grave : avant vingt minutes nous serons attaqués.

— Attaqués ! s'écrièrent les deux hommes avec surprise.

— Mais je n'ai rien aperçu, ajouta le planteur.

— La chose eh est simple, monsieur; vous savez comhien les nègres sont rusés ?

— Le fait est que ce sont des diables incarnés, doués d une finesse réellement infernale.

— Eh bien, monsieur, les hommes qui nous veulent surprendre s'approchent de nous en rampant sur le sol comme des serpents, glissant au milieu des hautes herbes et des broussailles avec une adresse de sauvages ; il a fallu toute la sagacité de l'homme placé en vigie pour les apercevoir ; je ne les voyais pas moimême, c'est lui qui me les a montrés; ils sortent du taillis des Agoutis, où, probablement, ils ont réussi à s'introduire pendant la nuit, et dans lequel ils se sont tenus blottis comme des lièvres au gîte, jusqu'à présent ; la distance entre le taillis et nos retranchements, c'est-à-dire nos barricades, est assez grande, à la vérité,

mais cependant, si nous n'avions pas été si promptement avertis, nous risquions fort d'être surpris par leur attaque au moment où notre sécurité devait être la plus complète*

— Diable! c'est sérieux alors, dit le planteur en fronçant les sourcils. Ces taillis forment, sur la déclivité des mornes, à notre droite et à notre gauche, un rideau de feuillage et de broussailles terrible pour notre sécurité ; malheureusement ils sont placés danS une zone trop éloignée pour que nous ayons pu les

♦. détruire sans danger pour nos hommes.

— Ce qui, du reste, aurait été presque impossible, monsieur. La vigie a cru aussi remarquer une certaine agitation dans le morne au sable du coté deMatouba, mais notre brave veilleur n'ose rien atiiriuer encore.

— Ce qu'il a vu est déjà assez joli ; il ne nous manquerait plus que cela d'être attaqués des deux cotés à la fois ; nous nous trouverions, sur ma parole, dans" une agréable situation ! Au diable la révolte et les révoltés ! Ces drôles ne pouvaient donc pas se tenir tranquilles !

Le jeune officier ne put s'empêcher de sourire en entendant cette singulière boutade.

— C'est que c'est vrai, cela ! reprit le planteur avec une colère en partie affectée ; moi qui ne demandé qu'à vivre^ en paix avec tout le monde, me voici obligé d'être soldat sur mes vieux jours, et de faire aussi gaillardement le coup de fusil que si j'étais payé pour cela ! Il y a de quoi devenir enragé, n'est-cç pas, mon cher David ?

— Hum? fit celui-ci . en hochant la tète, façon de

répondre qui lui était habituelle quand il ne voulait rien dire, et qui, en effet, n'était pas compromettante.

— Rassurez-vous, monsieur, dit le jeune officier, notre position est excellente: nous sommes avertis, nous avons le temps de prendre les mesures nécessaires ; de plus, arrivés à portée de fusil, les noirs, s'ils ne veulent pas être tirés comme à la cible, seront contraints de se lever ; toutes les chances sont donc en notre faveur et nous devons bannir toute inquiétude.

— Mon cher lieutenant, je vous remercie de ces encouragements que vous croyez devoir me donner; mais je vous avoue, répondit le planteur avec émotion, que, bien que je me sache brave, la pensée des dangers terribles qui, si nos retranchements étaient forcés, menaceraient les malheureux réfugiés chez moi avec leurs femmes et leurs eniants, m'enlève tout courage. La guerre que nous faisons sort des conditions ordinaires ; vous ne connaissez pas les nègres : lorsqu'ils ont senti la poudre, que la vue du sang les a enivrés, ce sont de véritables bêtes féroces ; rien ne les touche, les attendrit ou seulement les émeut ; ni l'âge, ni le sexe, ni la beauté, ni même la faiblesse ; ils ne songent plus qu'au meurtre, au pillage et à l'incendie. *

— Nous recevrons, je l'espère, ces misérables de façon à leur faire passer pour toujours l'envie de revenir s'attaquer à nous, dit l'officier avec une énergie bien éloignée de sa timidité ordinaire.

Au moment où le sous-lieutenant achevait de prononcer ces paroles, les trois hommes atteignirent les * barricades.

L'alerte était déjà donnée par les sentinelles, chacun était à son poste et prêt à se défendre*

Cette vue rendit un peu de courage au planteur.

L'officier appela aussitôt le sergent-major qui commandait le détachement sous ses ordres.

Ce sergent était un Breton à mine sournoise, trapu et large d'épaules, âgé d'une quarantaine d'années et ressemblant à un chouan comme une goutte de vin ressemble à une autre ; il se nommait Ivon Kerbrock, dit Y Aimable, sans doute par antiphrase, car c'était bien l'être le plus bourru et le plus désagréable qu'on puisse imaginer; toujours grondant et grognant, il était fort redouté des soldats, qui le craignaient comme le feu ; pour une seule personne il se déridait et devenait d'une douceur qui formait un contraste singulier avec son humeur ordinaire ; cette personne était son lieutenant, pour lequel il avait un dévouement sans bornes et qui, d'un mot, lui aurait fait accomplir des miracles.

Il accourut à l'appel 'de l'officier, et, bien qu'il l'écoûtât avec respect, cependant il se frottait joyeusement les mains en recevant ses ordres très-minutieusèment donnés,

— ÀMa bonne heure, mon lieutenant, dit-il lorsque .l'officier cessa de parler, au moins comme cela nous allons un peu rire !

Tous deux, sans ajouter un mot de plus, s'éloignèrent alors de compagnie.

Tout à coup, à un signal donné, les noirs, que maintenant on apercevait très-distinctement, se levèrent tous a la fois, et ils s'élancèrent en courant sur

les barricades en brandissant leurs armes et poussant des hurlements féroces.

Us furent accueillis par une fusillade bien nourrie à laquelle ils dédaignèrent de répondre ; les assaillants étaient au moins deux cents; ils continuèrent leur course ; leur élan était si terrible que presque aussitôt on les aperçut au sommet des barricades, qu'ils couronnèrent sur un front de plus de soixante pieds.

Il y eut alors une lutte acharnée, corps à corps, entre les assaillants et les assaillis ; les noirs se maintenaient sur les barricades qu'ils ne parvenaient pas encore à franchir, à la vérité, mais dans lesquelles ils ne tarderaient pas sans doute à sauter, car ils combattaient avec une frénésie aveugle qui semblait devoir être irrésistible.

La position devenait critique; soudain on entendit battre la charge, et les vingt-cinq grenadiers français qui s'étaient glissés inaperçus hors des barricades, s'élancèrent bravement à la baïonnette, leur officier en tête, sur les assaillants qu'ils prirent à revers au cri de « Vive la République ! »

C'était là, pendant la bataille , que le jeune lieutenant était réellement beau : les lèvres serrées, le front pale ', l'œil étincelant , ses longs cheveux bruns flottant en désordre sur ses épaules, il brandissait, son sabre au-dessus de sa tête et entraînait à sa suite ses soldats électrisés par tant de valeur, au plus épais des ranirs ennemis.

Les révoltés, surpris par cette attaque imprévue, hésitèrent, les défenseurs de la plantation redoublèrent d'efforts; M. de la Brunnerie et le Commandeur se

multipliaient, des secours leur arrivaient au pas de course de l'habitation.

On n'entendait que le crépitement sec et continu de la fusillade, mêlé aux hurlements de colère et de douleur des combattants, à la charge battue sans relâche par les tambours, et aux cris répétés de : Vive la République !

Les révoltés faiblissaient.

Tout à coup, une centaine de noirs bondirent comme des tigres hors des taillis du morne au sable et s'élancèrent en avant avec d'effroyables clameurs»

Les révoltés crurent qu'un secours leur arrivait ; ils répondirent aussitôt par des cris de joie et voulurent se joindre à cette troupe ; mais soudain, les nouveaux venus s'arrêtèrent, abaissèrent leurs armes, et une épouvantable décharge passa comme un vent de mort sur les révoltés auxquels elle causa des pertes horribles, puis les arrivants s'élancèrent à la baïonnette.

— L'OEil Gris ! s'écrièrent les créoles avec enthousiasme.

C'était, en effet, le Chasseur.

Les révoltés, pris entre deux feux, déjà entamés et presque démoralisés par la vigoureuse attaque des Français-, renoncèrent à une lutte désormais impossible.

Fous de rage' et d'épouvante, désespérés de rencontrer parmi leurs congénères des ennemis implacables, la plupart jetèrent leurs armes et s'enfuirent dans toutes les directions, pousuivis l'épée dans les reins par les soldats du lieutenant et les noirs du Chasseur.

La surprise était manquée, pour cette fois du moins.

PEU INTÉRESSANT EN APPARENCE, MAIS QUI LAISSE PRESSENTIR DE GRAVES ÉVÉNEMENTS.

Cependant, tout n'était pas fini encore.

Les créoles demeurés derrière les barricades, que le commandeur n'avait pas voulu leur laisser franchir au cas où l'ennemi aurait tenté un retour offensif, ce qui, à la vérité, n'était pas probable, assistèrent alors à un effroyable spectacle;- à une horrible chasse à l'homme.

Nous l'avons dit plusieurs fois déjà, la guerre noire ne ressemblait à aucune autre ; elle se faisait avec d'épouvantables raffinements de barbarie, autant de la part des noirs que de celle des blancs ; seulement, pour être juste, nous constaterons que les noirs avaient donné l'exemple de cette férocité; les blancs ne les imitaient que poussés à bout par tant de cruautés et par représailles , ce qui,, cependant, à aucun point de vue humanitaire, ne saurait être et n'était pas une cause suffisante.

Ce qui se passa après l'attaque infructueuse des nègres révoltés, contre les barricades de la Brunerie, est une preuve de plus de la vérité de notre dire.

Les grenadiers français, commandés par le souslieutenant Alexandre Dubourg , et les nègres créoles amenés par le Chasseur de rats et l'ayant à leur tète, bondissaient à travers les broussailles , débusquant les révoltés et les massacrant impitoyablement.

Du reste , ceux-ci , tout en fuyant , continuaient à combattre et ne demandaient pas plus quartier qu'ils ne raccordaient à ceux de leurs ennemis qui tombaient entre leurs mains.

Par un mouvement tournant , habilement exécuté , le Chasseur et l'officier avaient réussi à envelopper complètement les révoltés et à former un demi-cercle autour d'eux; tout en les refoulant, par une pression lente mais irrésistible , vers un immense rocher placé , monolithe gigantesque et grandiose , sur l'extrême bord d'un précipice, ou bien plutôt d'un gouffre d'une profondeur insondable.

Les rebelles, pris comme dans un énorme réseau de fer dont il leur était impossible de rompre les mailles, s'étaient de nouveau réunis en un seul groupe; et tandis que quelques-uns d'entre eux se faisaient bravement tuer pour arrêter l'ennemi pendant quelques minutes; les autres avaient couronné la plateforme du rocher où ils essayaient de se retrancher afin de vendre chèrement leur vie.

Toute retraite leur était coupée, ils le savaient; leur existence n'était donc plus pour eux qu'une question de minutes; mais, plutôt que de tomber vivants aux mains de leurs ennemis, ils voulaient, pendant ces dix ou quinze minutes, accomplir des prodiges d'audace et de bravoure, et combattre jusqu'au

dernier souffle sans demander grâce ; d ailleurs, ils étaient encore à peu près cent cinquante, les munitions ne leur mancpiaient pas; ne combattant plus pour vaincre mais pour se venger, se souciant peu de mou* rir pourvu que leurs funérailles fussent belles, ils étaient certains, avec leur bravoure de fauves aux abois que leur mort coûterait cher à leurs ennemis; cette satisfaction leur suffisait ; au moins ils ne succomberaient pas sans vengeance.

— Nous ne pouvons cependant pas massacrer ainsi froidement ces pauvres gens égarés ! dit le lieutenant dont le sabre avait sa lame rougie jusqu'à la poignée ; ce serait folie à eux d'essayer de lutter davantage.

— Ils y sont cependant bien résolus, monsieur, répondit froidement L'Œil Gris.

— C'est possible, mais je suis officier français, je sais à quoi ce titre m'oblige ; il est de mon devoir de leur offrir quartier.

— Et vous allez le faire?

— Pardieu! en doutez-vous, monsieur?

— Non pas, lieutenant, seulement, croyez-moi, prenez vos précautions; ils pourraient fort bien vous tuer ; vous savez qu'ils n'ont aucun respect pour les parlementaires ?

— Je le sais, monsieur ; mais s'ils me tuent, eh bien, je serai mort en faisant mon devoir, répondit doucement le jeune homme.

Le rude Chasseur fut, malgré lui, saisi d'admiration à cette noble réponse si simplement faite.

— Vous avez raison, monsieur, reprit-il en s'inclinant avec déférence; agissez donc comme votre bon-

L'OEIL GUIS, 33d

neur de soldat vous l'ordonne ; je vous jure que si ces misérables vous tuent, vous serez vengé !

— J'y compte et je vous remercie. Votre main, monsieur, répondit en souriant le jeune homme.

Après avoir vigoureusement serré la main calleuse et loyale du Chasseur, le lieutenant attacha son mouchoir à la pointe de son sabre, fit battre un rappel de tambour, puis il s'avança froidement , jusqu'à portée de pistolet du rocher, en élevant au-dessus de sa tète le drapeau parlementaire qu'il avait improvisé avec son mouchoir de fine batiste.

De part et d'autre la fusillade avait cessé.

Les révoltés profitaient activement, bien qu'ils n'en comprissent pas les motifs , de cette trêve qui leur était accordée, pour se barricader le mieux possible et augmenter ainsi leurs moyens de défense,

— Que demandez- vous? cria une voix menaçante du haut des rochers lorsque le lieutenant s'arrêta.

— Braves gens, dit-il d'une voix claire et fermement accentuée, je viens vous offrir la vie sauve; yous vous êtes battus en gens de cœur, mais toute résistance est maintenant impossible ; rendez-vous ; vous feriez inutilement couler un sang précieux. Je vous jure, sur mes épaulettés et mon honneur de soldat, que si vous jetez vos armes, aucune violence en sera commise contre vous, et que vous serez considérés comme prisonniers de guerre..

— Nous savons quelle confiance nous devons avoir dans la parole des Français ! répondit avec amertume le noir qui déjà avait parlé.

— On vous a indignement trompés, répondit avec énergie le fier jeune homme.

— C'est possible. Si nous consentons à mettre bas les armes, serons-nous libres de nous retirer ou cela nous plaira?

— Je ne puis vous faire cette promesse. Je vous ai dit que vous seriez retenus prisonniers de guerre et traités avec humanité; je ne puis m'engager à autre chose,

— Nous connaissons l'humanité. française; retirezvous ou sinon !... ajouta le noir d une voix menaçante.

— Je ne me retirerai pas avant d'avoir une réponse positive,

— Vous voulez une réponse ?

— Oui,

— Eh bien, la voilà !,.. Feu, vous autres !

Au môme instant une décharge épouvantable éclata; le jeune homme disparut complètement au milieu de la fumée produite par l'explosion.

Mais lorsque cette fumée eût été presque aussitôt dissipée dans l'espace par le vent, on revit le jeune officier, froid, calme, brandissant fièrement son épée au-dessus de sa tète ; il n'avait pas reculé d'un pouce.

— ■ En avant! vive la République! cria-t-il à ses soldats d une voix stridente.

— Vive la République ! répétèrent les grenadiers et les noirs créoles.

Et ils s'élancèrent en courant sur les pentes abruptes du rocher.

En moins de temps qu'il n'en faut pour récrire, ils

avaient renversé tous les obstacles accumulés par les insurgés, et s'étaient pris corps à corps avec eux.

Ce qui se passa alors fut affreux, inouï, horrible, échappe à toute description.

Les combattants se mêlèrent, s'enchevêtrèrent, pour ainsi dire, les uns dans les autres, et formèrent un pèle-môle effroyable sur cette plate-forme étroite, à -peine assez grande pour les contenir tous.

Bientôt ils disparurent complètement dans d'épais nuages de fumée; et de ce tohu-bohu, de ce chaos épouvantable, s'élevaient par intervalles des clameurs étranges, des hurlements de bêtes féroces, des cris stridents de rage et de douleur, des rugissements de tigres aux abois, mêlés au crépitement sinistre des balles.

Les crosses de fusil se levaient et s.'abaissaient comme des massues ; les sabres et les baïonnettes lançaient des lueurs sombres, des étincelles rougeâtres, et les spectateurs des barricades voyaient ave'c épouvante la plateforme se vider peu à peu ; la masse des combattants diminuait dans des proportions effrayantes.

Tout à coup on entendit un cri horrible formé de cent autres cris ; une masse sombre tomba en se tordant dans le gouffre béant.

Puis, plus rien : un silence de mort !

Après un instant, le image de vapeurs qui voilait la plate-forme se dissipa enfin, fouetté par le verit; alors on aperçut les Français et les nègres créoles réunis en un seul groupe.

Tous les révoltés avaient disparu, impitoyablement précipités dans le gouffre.

— ■ ^ «i^— il— il ■ » ■...! M|l I— ^ ^I^P— ^Mt^ m^^ — . .1 I

De plus de deux cents nègres qui avaient assailli les barricades, pas un seul n'avait survécu ! .

— Vive la République ! crièrent les vainqueurs réunis sur la plate-forme en brandissant avec enthousiasme leurs armes au-dessus de leurs têtes.

Nous nous hâtons de constater que la République n'avait rien à faire dans cette horrible bataille, pas plus que dans les atrocités qui, plus tard, furent commises pendant cette guerre si courte mais si sanglante; le premier Consul, Bonaparte, en abrogeant, contre tous droits, le décret si humain de la Convention nationale et en condamnant de nouveau à l'esclavage des hommes faits libres depuis dix ans, est seul responsable devant l'histoire des conséquences fatales de cette décision cynique.

Aux cris de victqire poussés par les soldats, de chaleureuses acclamations répondirent des barricades où, hommes, femmes et enfants , tous les commensaux de l'habitation étaient accourus.

— Quels hommes! quelle guerre ! murmura douloureusement le planteur en poussant un profond soupir. Hélas ! comment tout cela fmira-t-il ?

Les grenadiers français et les nègres du Chasseur de rats descendirent alors de la plate-forme et se dirigèrent vers la plantation.

Les vainqueurs avaient fait des pertes cruelles : de cent vingt-cinq hommes qu'ils étaient avant le combat, il n'en restait debout que quatre- vingts, tout au plus, dont beaucoup étaient blessés et ne se soutenaient qu'avec peine.

Les Français seuls avaient- -perdu, tués et blessés,

quatorze hommes, plus de la moitié de leur effectif.

Par un miracle incompréhensible, le jeune sous-lieutenant, bien qu'il fût couvert de sang depuis les pieds jusqu'à la tète, n'avait pas reçu la plus légère égratignure; le Chasseur, lui aussi, avait échappé sain et sauf, et pourtant l'un et l'autre ne s'étaient pas épargnés.

Les vainqueurs furent reçus avec une joie délirante par les habitants de la plantation qui les acclamaient et les appelaient leurs sauveurs.

Par les soins de M. de la Brunerie, auquel aucun détail n'échappait, des brancards avaient été disposés pour les blessés; ils furent aussitôt transportés dans une grande pièce que l'on avait préparée pour servir d'ambulance; les soins les plus affectueux et les plus délicats leur furent prodigués par les dames; toutes, sans exception , voulurent, en cette circonstance, se changer en garde-malades,

M. Rigaudin s'approcha du sergent Kerbrock dont la tète était enveloppée d'un linge sanglant, ce qui n'ajoutait que peu d'agrément à sa physionomie déjà'inédiocrement aimable, malgré le surnom qu'on lui avait donné.

— Un mot, s'il vous plaît, sergent? lui dit-il,

— À votre service, mon pçtit vieux. Qu'est-ce que vous voulez? demanda le 'sergent d'une voix hargneuse.

Bien que légèrement froissé de Tépithète malsonnante dont le soldat s'était servi à son égard, le planteur se contint et même il feignit de sourire :

— Comment appelez-vous cet officier? reprit-il en

désignant le jeune homme qui essayait vainement de faire rentrer dans le fourreau son sabre dont la lame était complètement faussée.

— Notre lieutenant?

— Oui, mon brave.

— Nous l'appelons la Demoiselle.

— La demoiselle ?

— Un peu, mon vieux.

— Quelle virago ! s'écria M. Rigaudin avec admiration.

— Oui, il ne va pas mal quand il est en train , reprit le sergent avec complaisance; aujourd'hui, ce n'était rien.

— Rien ! s'écria le planteur stupéfait.

— Rien, absolument, non, mon vieux petit père, répondit le sergent avec conviction.

— Mais alors c'est un démon quand il est en train, ainsi que vous le dites !

— Un démon? peuh! fit le sergent en allongeant les lèvres avec mépris; c'est un lion, mon bonhomme, ce qu'on appelle un rude lapin , quoi ! Vous comprenez, n'est-ce pas, mon petit père? Serviteur de tout mon cœur.

Et laissant là, sans plus de cérémonie, M. Rigaudin tout abasourdi, le brave soldat continua sa route.

— C'est égal, murmura le planteur en suivant le sergent des yeux, ils ne sont pas dune politesse bien raffinée, oh ! non, mais ce sont de rudes matins ; quels gaillards !

Cependant M. de la Brunerie et sa fille, après avoir fait au Chasseur l'accueil le plus chaleureux, l'avaient

entraîné dans un appartement écarté afin de causer avec lui plus à leur aise et lui demander des nouvelles de la Basse-Terre.

— Pardieu ! s'écria le planteur en lui serrant cordialement la main, il faut avouer que vous êtes réellement extraordinaire, notre ami !

— Moi? demanda en souriant le Chasseur, A. quel sujet me dites-vous donc cela, monsieur?

— Ma foi, je ne m'en dédis pas , vous arrivez toujours si à propos que Ton dirait qu'un hon génie vous souffle à l'oreille le moment précis où vous devez paraître.

— Oui, père, ajouta la jeune fille d'une voix câline, vous réalisez pour nous tous les miracles des contes de fées.

— Alors, vous êtes comme les nègres, disposée à me croire sorcier, chère demoiselle?

— Ma foi, oui, je vous l'avoue.

— Ma chère enfant, je suis dans tous les cas une fée assez singulière.

— C'est possible, mais vous êtes véritablement mon bon génie , de cela nous ne pouvons conserver aucun doute.

— C'est à tel point que maintenant que vous voilà avec nous, nous n'avons plus la moindre inquiétude, quelques dangers qui nous menacent.

— Mais quand je ne suis pas là , fit le vieillard en riant , comme ce matin, par exemple ?

— Eh bien, nous nous disons : Bah! quand il en sera temps, notre ami l'OEil Gris arrivera, et il nous délivrera du péril où nous sommes.

— Et vous êtes arrivé, père, ajouta la jeune fille avec un charmant sourire.

— Qu'avez- vous à répondre à cela ? Vous voilà pris sûr le fait, dit le planteur.

— Vous me voyez réellement confus ; je crois, à la vérité, être arrivé assez à propos aujourd'hui, mais je vous assure que le hasard a tout fait.

— Le hasard aide toujours les hons cœurs,

— Merci, ma chère Renée, mais vous attachez à cette affaire une importance qu'elle ne saurait avoir ; voici tout le mystère en deux mots. Vous savez que je suis, d'un naturel curieux et surtout flâneur; j'éprouve un plaisir singulier à toujours être par voies et par chemins, allant de ci, de là, sans autre but, la plupart du temps, que cette rage de locomotion qui me possède et me crie incessamment comme au Juif errant de la légende : Marche ! sans me permettre de m'arrèter nulle part. En un mot, je ne suis jamais bien que là où je ne suis pas. Le général en chef m'avait proposé de servir de batteur d'estrade à son armée, j'acceptai avec plaisir et je m'acquittai de mon mieux de ces fonctions, lorsque tout à coup elles sont devenues pour moi une sinécure, à cause du siège du fort Saint-Charles, qui immobilise toutes les troupes autour de la Basse-Terre; alors je pensai à vous*

— Vous y pensez toujours, dit vivement la jeune fille.

— Le plus que je peux, du moins. Je réfléchis que votre habitation du Matouba d'Ànglemont, — je crois que vous la nommez ainsi, n'est-ce pas?

— Oui,

. — Eh bien, je réfléchis qu'elle serait très-menacée et que tous les noirs que vous y avez laissés courraient le risque d'être massacrés par les révoltés, au cas ou ceux-ci, chassés du fort Saint-Charles, tenteraient de se jeter dans les mornes ; alors, je me dis : Je n'ai rien à faire; pourquoi n'irais-je pas a d'Anglemont, j'emmènerai avec moi ces pauvres diables, de nègres qui sont dévoués à leur maître, et je les conduirai à la Brunerie, où Ton pourra utiliser leurs services? Je partis et je fis ainsi que je me Tétais proposé. Je me rendais paisiblement ici, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, j'ai donné au beau milieu d'un parti de rebelles ; yous savez le reste.

— Oui, vieux Chasseur, et nous savons surtout que nous vous avons de très-grandes obligations pour les services que vous ne cessez de nous rendre et dont, pour ma part, je désespère presque de m'acquitter jamais envers vous.

— Peut-être, monsieur, cela vous sera-t-il plus facile que vous ne le supposez, et en aurez-vous bientôt l'occasion.

— Mon ami, fournissez-moi cette occasion et je vous donne ma parole d'honneur que je ne la laisserai

. pas échapper, quelle que soit la chose que vous exigiez de moi.

— Je retiens votre parole, monsieur ; dès que le moment sera venu de vous la rappeler, je n'hésiterai pas à le faire.

— Vous me rendez heureux en parlant ainsi*; dès aujourd'hui vous pouvez compter sur moi.

— C'est entendu, monsieur, il est inutile d'insister davantage sur ce sujet.

— Comme il vous plaira ; parlons donc d'autre chose*

— Vous savez ce qui est arrivé à M. de Chatenoy ?

— Mon cousin?

— Lui-même.

— Serait-il Messe? s'écria Renée avec inquiétude.

— Non pas, grâce à Dieu ! Mais, envoyé par le général en chef en parlementaire près des rebelles, ceuxci Font gardé prisonnier dans le fort Saint-Charles.

— Voilà qui est fâcheux pour Paul. Ce Delgrès est un misérable, je le crois capable de tout ; je suis désespéré de savoir mon cousin dans une aussi mauvaise position. Pourvu qu'il ne soit pas assassiné par ces scélérats.

— Oh! mon père, le commandant Delgrès est un homme d'honneur; c'est un militaire; il ne permettra pas que Ton se porte a des violences indignes sur un prisonnier.

— Delgrès est avant tout un homme de couleur ; il hait les blancs, il ne reculera devant aucune atrocité pour assouvir sa rage féroce contre ceux qu'il considère comme étant ses ennemis implacables, et les bourreaux de la race noire à laquelle il appartient, quoi qu'il en dise, puisqu'il est mulâtre.

— Pardonnez-moi, mon père, de ne pas partager vos préventions contre cet homme ; il peut être égaré, mais, j'en ai la conviction, il saura toujours conserver la mesure que dans les circonstances les plus critiques ne dépasse jamais un homme d'honneur.

L'OEIL GRIS. Mo

— Je partage entièrement l'opinion de mademoiselle votre fille, monsieur ; comme elle, je considère le commandant Delgrés comme un honnête et surtout comme un brave et loyal soldat, incapable d'une lâcheté ou d'une action honteuse.

— Je ne discuterai pas ayec vous, reprit doucement le planteur,, ma conviction est faite. Le mépris que, dans la circonstance dont vous parlez, il a montré pour le droit des gens, inclique assez, à mon avis, la conduite qu'il se propose de tenir, lorsque, à bout d'expédients et ne sachant plus que devenir, il sera contraint à avoir recours à toutes espèces de moyens pour éviter le châtiment sévère que mérite sa rébellion* bientôt, peut-être, vous aurez la preuve que je ne me suis pas trompé sur le compte de cet homme.

La conversation s'égara ainsi pendant quelques instants encore sur divers sujets, puis le planteur, dont plusieurs affaires importantes réclamaient impérieusement la présence dans d'autres parties de l'habitation, se leva et laissa le Chasseur avec sa fille.

L'OEil Gris se disposait à se lever, lui aussi, et à quitter l'appartement, lorsque la jeune fille, qui avait encore bien des choses à lui dire, sans doute, le retint sous le prétexte de connaître les détails de tout ce qui s'était passé à la Basse-Terre depuis le jour ou l'expédition française y avait si vaillamment débarqué.

Le Chasseur laissa parler la jeune fille plutôt qu'il ne causa avec elle ; il comprenait que la pauvre enfant, dont le cœur était si justement inquiet, devait éprouver le besoin impérieux d'apprendre les plus légères et en apparence les plus futiles particularités de la vie

de tous les jours, de toutes les heures, de celui qui occupait son àme tout entière; peu lui importait même que le Chasseur l'écoutàt ou non; elle savait que, devant lui, elle pouvait, sans craindre d'être interrompue, laisser déborder le monde de pensées qui bouillonnait en elle ; aussi, tout en s'adressant en apparence a son singulier et muet interlocuteur, sa conversation n'était, pour ainsi dire, qu'un monologue; elle causait

avec son cœur.

D'ailleurs, l'OEii Gris n'étaiUil pas le confident dévoué et discret de' tous ses rêves et de tous, ses espoirs de jeune fille ?

Cette conversation étrange se prolongea pendant assez longtemps; le Chasseur, la tête abandonnée dans la paume de sa main, suivait d'un regard voilé, mais clairvoyant, les diverses émotions qui, tour a tour, se reflétaient sur le visage si mobile et si passionné de la jeunne fille.

— Renée, lui dit-il tout à coup, je comprends tout ce que vous rne dites; je fais plus encore, je comprends autre chose que vous vous gardez bien de me confier.

— Moi, père? répondit-elle en le regardant avec une feinte surprise tandis qu'elle se sentait intérieurement rougir jusqu'à la racine des cheveux.

— Oui, chère enfant, vous manquez de franchise envers moi.

— Oh ! ([lie me dites-vous donc-là, père?

— Eh ! je. vous dis la vérité, ma mignonne. Croyezvous donc, petite fille, qu'il soit possible d'en imposer à un vieux rôdeur comme moi? Je n'ai pas toujours, vous le savez, fait la vie que je mène aujourd'hui, à cause

de vous seule, ingrate enfant ; j'ai eu, moi aussi, alors que j'étais jeune et que, de même que d'autres fous papillons, je me laissais bénévolement brûler au feu des passions, allumé parles regards de charmantes sirènes, mes jours de joie, mes instants de croyance ; aujourd'hui je suis vieux, l'expérience, cette dure et cruelle marâtre, a bronzé mon cœur; je ne crois plus a rien pour mon propre compte, et je passe, l'ironie aux lèvres, étranger et sceptique au milieu de cette foule tourbillonnante et affolée qui bourdonne autour de moi des mots que je ne veux plus et que je ne puis plus comprendre, lui rendant dédain pour mépris et ne m'intéressant plus à rien qu'à ce qui vous touche, car pour vous le vieux philosophe s'est fait une seconde jeunesse; il est redevenu enfant pour vous comprendre, vous guider dans ces dangereux sentiers de la vie , si remplis d' embûches de toutes sortes, dans lesquels Jes . plus expérimentés trébuchent à chaque pas ; et vous, Renée, depuis si longtemps, vous n'êtes pas parvenue encore à me comprendre, ou plutôt vous ne l'avez pas voulu.

— Oh ! père, que dites-vous? Vous, si bon toujours, Yoilà que vous me grondez.

— C'est vrai ; pardonnez-moi, ma chère Renée, je ne suis qu'un vieux fou, et de plus un méchant homme; mais lorsque je vous vois, je me figure si bien que vous êtes un ange, que parfois je me laisse aller à chercher vos ailes; et j'oublie toujours, chaste, pure et naïve créature que vous êtes, que l'ange auquel j'ai voué ma vie a, malgré lui, en germe dans son cœur tous les instincts de la femme, et que ce germe, développé par la passion.

a envahi tout son être, et qu'alors ce n'est plus Renée qui me parle, mais la jeune fille amoureuse dont la passion domine la raison et la fait par conséquent inconsciente.

— Tenez, père, je ne sais ce que vous avez aujourd'hui ; vous prenez plaisir à me tourmenter et à me faire du chagrin.

— Loin de moi cette pensée, chère mignonne ; seulement voulez- vous savoir ce qui ressort clairement pour moi de tout ce que vous m'avez dit? .

— Oui , je serais curieuse de l'apprendre.

— C'est justement ce dont vous n'avez pas soufflé mot, mademoiselle ; c'est-à-dire que vous êtes isolée au milieu de ce désert, entourée* d'ennemis redoutables qui vous font grand'peur ; que vous tremblez encore plus pour votre père que pour vous-même ; que si cela ne dépendait que de vous seule, vous laisseriez le commandement de la plantation à ce digne M. David, si brave et si dévoué, et qui est plus que suffisant pour la préserver des attaques des rebelles, et vous iriez, sans regarder derrière vous, vous réfugier à la Basse-Terre, dans votre charmante maison du cours Noli vos, planté de si magnifiques tamarins, et que là, au milieu de l'armée française, vous seriez en sûreté sous la protection de ses redoutables baïonnettes; et remarquez, chère Renée, ajouta-il avec un sourire doucement ironique, que je m'abstiens de tout autre commentaire.

La jeune fille rougit plus encore de se voir si bien devinée, mais elle prit bravement son parti.,

— Eh bien, oui, dit-elle en souriant, oui, monsieur, malgré vos insinuations malveillantes, auxquelles je dé-

daigne de répondre, ce que vous dites est vrai, j'ai horriblement peur ici; voilà la vérité, pensez-en ce qui vous plaira.

— Pauvre enfant ! reprit le Chasseur sur le même ton, pauvre enfant si craintive; vivre ainsi dans ces appréhensions continuelles, c'est affreux! et ne rien oser dire à son père, ne pas oser se plaindre, souffrir ainsi en silence, quel supplice épouvantable! Eh bien, ce que vous ne vous êtes pas senti le courage de faire, je le ferai, moi. Cette démarche que vous redoutez de

v risquer, je la tenterai.

— Mon ami !

— Oui, je suis votre ami, Renée, et je vous le prouverai en cette circonstance ; je parlerai à M. de la Brunerie, je lui expliquerai combien il est cruel de vous obliger à demeurer plus longtemps ici, en proie à de continuelles alarmes ; je lui prouverai qu'il est de son devoir de veiller avec plus de sollicitude sur votre chère existence, et qu'il faut absolument que, le plus tôt possible, demain même si rien ne vient s'y opposer, il vous conduise à la Basse-Terre.

— mon bon, mon bien cher ami ! Je ne sais pas, je ne cherche pas à savoir par quel miracle incompréhensible vous parvenez à lire ainsi dans mon cœur comme dans un livre ouvert,

— Vous, en convenez donc enfin ? petite dissimulée.

— Pourquoi essaierais-je de vous cacher quelque chose/ mon ami? Vous savez tout.

— Parce que, je vous le répète, Renée, j'ai été jeune

et j'ai aimé", et que maintenant nia profonde amitié pour vous m'a rendu clairvoyant, en rappelant a ma mémoire mes émotions des anciens jours; émotions depuis bien longtemps mortes pour jamais, ajoutat-il comme s'il se parlait à lui-môme, qui m'ont fait cruellement souffrir et dont aujourd'hui le souvenir est pourtant rempli pour moi de tant de charmes mélancoliques*

— mon bon et cher Hector, je vous en supplie, ne vous laissez pas envahir par ces tristesses qui vous rendent si malheureux! lui dit-elle d'une voix douce et tendrement voilée par une émotion profondément sincère.

— Je ne suis pas triste, ma chère enfont, je me souviens, et ma mémoire évoque, comme à travers un nuage lumineux, le spectre presque indistinct de mes jeunes années qui, hélas ! ne renaîtront plus. L'homme fait ainsi, sans le savoir lui-même, deux parts de sa vie : la première s'écoule à désirer sans cesse, la seconde à regretter toujours. Quelle est la meilleure? La première parce qu'il croit et espère ; au lieu que la seconde , froide, sombre, décolorée, ne lui montre plus, dans un effrayant microcosme, que l'inanité de ses aspirations inassouvies, parce que, lît-il avec amertume, il n'a jamais su saisir au passage le bonheur qui voltigeait en souriant autour de lui, et que son orgueil Fa fatalement frappé d'impuissance par sa faute. Mais à quoi bon insister davantage sur ce point? L'expérience si chèrement acquise des vieillards n'a jamais profité â la jeunesse; s'il en était autrement, l'Edcn mystérieux des premiers jours de la création serait retrouvé sur la

Vmi GRIS. 35t

terre, et il faut que les choses d'ici-bas suivent malgré elles le cours que la Providence leur a* marqué. Ne songeons donc qu'à l'avenir, chère Renée, ajouta- Uil en souriant avec une feinte gaieté ; je vous promets que, ce soir., je parlerai à votre père;

— Je vous remercie, Hector, mon ami, mon père. Voulez-vous m'embrasser? vous me rendrez bien heureuse !

— Chère enfant! répondit le Chasseur d'une voix émue en posant légèrement ses lèvres sur le front pur de la jeune fille , votre affection me paye de bien des souffrances.

Ils se séparèrent.

La jeune fille rentra dans ses appartements ; le Chasseur sortit, il éprouvait le besoin d'être seul.

'Le vieillard n'avaitpas fait connaître le fond de sa pensée h la jeune fille, pas plus qu'à son père.

11 était inquiet.

L'attaque des noirs contre l'habitation de la Brunerie lui paraissait un événement très-grave dont il ne comprenait pas le but.

Ces deux cents noirs, en se présentant ainsi sur le front des ouvrages de défense qu'ils devaient supposer solidement occupés , ne pouvaient avoir un instant la folle pensée d'enlever une position aussi forte; ils savaient de plus que les noirs de l'habitation étaient au nombre de plus de cinq cents, bien armés, et que tous étaient sincèrement dévoués à leur maître.

Ce hardi coup de main devait cacher un mystère .

3o2 LE CHASSEUR DE RATS.

C'était ce mystère que le Chasseur voulait à tout prix découvrir ; ses espions l'avaient averti, au Galion où il se trouvait avec la division du général Seriziat, que les insurgés avaient l'intention de tenter d'enlever l'habitation de la Brunerie par surprise ; le nom du capitaine Ignace, revenant avec insistance dans plusieurs des rapports qui lui avaient été faits, avait donné fort à réfléchir au Chasseur, :

L'OEil Gris se rappela les deux tentatives odieuses faites, coup sur coup, par le redoutable capitaine; la première pour empoisonner, la seconde' pour enlever M IIe de la Brunerie , tentatives auxquelles la malheureuse jeune fdle n'avait échappé que grâce à la vigilante sollicitude du Chasseur, ou plutôt par une manifestation presque miraculeuse de la protection de la Providence, qui, quoi qu'on en dise, se mêle plus souvent qu'on ne le suppose aux choses de ce bas monde.

Ce souvenir l'inquiéta sérieusement*

Le Chasseur connaissait de longue date le capitaine Ignace ; il savait que cet homme était une espèce de bote féroce , possédant au plus haut degré l'entêtement de la brute, haïssant de parti pris, à cause de sa nature basse et envieuse, tout ce qui est grand, beau ou bon \ il savait que le capitainerie renonçait jamais à l'exécution d'un projet, quel qu'il fût, dès que cette exécution était résolue dans sa pensée; que les obstacles, au lieu de le décourager, ne faisaient au contraire que l'exciter à redoubler d'efforts et à mieux prendre ses mesures une autre fois*

Le digne Chasseur n'était donc pas, ainsi qu'il l'avait prétendu, arrivé presque par hasard à l'habitation dans

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le seul but de ramener au planteur les noirs que celui-ci avait laissés à l'habitation d'Anglemont; il avait, au

• contraire, de parti pris, été chercher les nègres, puis, se dirigeant à la façon des Peaux-Rouges de l'Amérique septentrionale, sur les traces laissées par les révoltés qui ne se savaient pas poursuivis, il les avait, pour ainsi dire, suivis à la piste, tout en se tenant assez en arrière pour ne pas être découvert par eux ; et

. il était ainsi arrivé juste à'tempspour déjouer leur projet de surprise.

Après s'ôtre, ainsi que nous l'avons dit, séparé de Renée de la Brunerie, le Chasseur, laissant ses ra tiers couchés dans la galerie où il leur avait ordonné de l'at-

v tendre, s'enfonça, de ce pas vague et indolent d'un flâneur essayant de tuer le temps qui lui pèse, dans le jardin ou plutôt dans le parc magnifique qui s'étendait derrière la maison.

L'habitation, ainsi que plus haut nous l'avons constaté, était bâtie presque au pied d'un morne d'une- élévation considérable et, en apparence du moins, inac- ' cessible.

Un parc immense dessiné jadis, lors de la construction de l'habitation, par un élève de Le Nôtre égaré aux colonies, avait ces sévères contours de l'époque du grand siècle.

Les taillis coupés à angles droits par de larges allées bordées de statues; des pelouses magnifiques et des pièces d'eau aux ronds-points ; des grottes, des ruines et un labyrinthe, tel était ce parc qui grimpait, en escaladant plusieurs assises du morne , jusqu'à l'antre d'une sibylle et une lanterne de Diogène, pouvant

au besoin servir de belvédère et d'où Ton jouissait d'une vue admirable.

À quelques mètres plus haut commençaient les pentes abruptes et dénudées du morne , pentes qui, a cause de leur escarpement, avaient été reconnues infranchissables, et sur le flanc desquelles, et servant de clôture au parc, serpentait une baie épaisse de majestueux cactus cieraes.

Le Chasseur employa plus de trois heures à fouiller, le parc et à fureter dans toutes ses parties, visitant avec soin les grottes et les fourrés, pénétrant dans les taillis, se glissant sous les charmilles, montant au labyrinthe , ne laissant, en un mot, pas une touffe d'herbe sans l'avoir attentivement explorée.

Toutes ces recherches minutieuses furent inutiles , il ne découvrit rien de suspect.

— C'est singulier ! murmura- t-il en jetant un dernier regard investigateur autour de lui ; je n'ai rien vu et pourtant je ne sais pourquoi, il me semble que je sens le nègre marron ? il doit y ayoir quelque chose ; j'ai eu tort de ne pas m'ôtre foit accompagner par mes ratiers ; je reviendrai.

Et il reprit., tout pensif, le chemin de l'habitation.

Si le Chasseur avait aperçu la tête crépue, au masque diabolique, crispée par un hideux sourire, qui , quelques secondes plus tard, apparut silencieuse au milieu de la haie de cactus, et dont le regard fauve le suivit, avec une expression ironique, aussi longtemps qu'il put l'apercevoir, le Chasseur n'eût conservé au-

L'OEIL GRIS, SoS

cun cloute sur les intentions terribles que les nègres révoltés méditaient contre l'habitation et ceux qui s'y trouvaient.

Il était alors près de six heures du soir ; le soleil se couchait dans des flots de pourpre et d'or ; la cloche appelait les habitants de la plantation au repas qui termine la journée.

OU IL EST PROUVÉ QUE DANS LES JARDINS ON TROUVE PARFOIS AUTRE CHOSE QUE DES FLEURS.

Dans les Antilles les jours sont à peu près égaux aux nuits pendant toute Tannée.

Au mois de mai, le soleil se couche vers six heures du soir; à sept heures, la nuit est complète; le crépuscule n'existe pas, ou, s'il existe, il est presque insensible ; c'est-à-dire que Ton ne s'aperçoit pas comme en Europe de la décroissance graduelle du jour.

Mais il ne faut pas comparer les nuits de ces régions intertropicales à celles de nos brumeux climats du Nord, sombres, froides et éclairées seulement par les rayons pales et blafards de la lune.

Aux Antilles les nuits sont claires, lumineuses, étoilées ; le ciel d'un bleu profond, sablé a profusion d'une poussière de diamants, forme une voûte étincelante ; l'atmosphère , d'une pureté et d'une transparence inouïes, permet de distinguer, à une très-longue distance, les moindres accidents du paysage; les lucioles, comme des feux errants se jouent et forment les plus étranges et les plus bizarres paraboles dans l'éther; la brise, rafraîchie par la mer, chargée d'acres sen-

teurs alcalines mêlées aux suaves émanations des fleurs et des plantes des savanes, murmure à travers les arbres dont les branches et les feuilles frissonnent mystérieusement.

Un monde d'insectes bourdonnent sur une basse continue sous chaque brin d'herbe , et parfois le cri rauque de l'oiseau-diable caché au sommet des mornes, se mêlant aux plaintes quasi humaines du lamantin qui prend ses ébats sur la plage sablonneuse, forme un concert étrange, dominé par le trille mélodieux de la hulotte et le bramement effrayant de la grenouille ou crapeau-bœuf-

Tous ces bruits composent une symphonie singulière en se fondant en un seul et résument, pour ainsi dire, les inexplicables rumeurs de la nature en travail, dont le labeur se poursuit sans cesse.

Il était environ onze heures du soir.

Depuis longtemps déjà les personnes de race blanche, et même les planteurs de couleur, réfugiés à l'habitation de la Brunerie, avaient pris congé, pour la nuit, de leur hôte, et s'étaient retirés, les uns après les autres, dans les chambres qui leur avaient été assignées, et se livraient paisiblement au sommeil; ù part les hommes désignés pour la garde nocturne des retranchements et chargés de veiller à la sûreté commune, tout le monde dormait ou semblait dormir sur l'habitation.

. Une des portes de la maison s'ouvrit doucement ; trois hommes sortirent l'un après l'autre,* et, après avoir fermé derrière eux la porte qui leur avait livré passage, ils se dirigèrent à grands pas, mais sans que leur

marche produisît le moindre bruit, vers un épais massif situé à une courte distance et un peu sur la droite de l'habitation.

Mais, arrivés à une dizaine de pas de ce massif, sur un sicfne muet de l'un d'eux, ils s'arrêtèrent et se confondirent dans l'ombre épaisse produite par les hautes et larges ramures des arbres composant le fourré dans lecfiiel ils se préparaient à pénétrer.

Ces trois hommes étaient : l'Œil Gris , accompagné de ses fidèles ratiers, M. David, le commandant de l'habitation , et le sergent Ivon Kerbrock , dit l'Aimable.

Tous trois étaient armés, ce qui, vu les circonstances dans lesquelles on' se trouvait, n'avait rien d'extraordinaire.

— Avant d'aller plus loin, dit le Chasseur en posant la crosse de son fusil a terre et s'appuyant sur l'extrémité du canon, double mouvement aussitôt imité par ses compagnons, il est, je crois, important de convenir de nos faits.

— Je suis assez de cet avis, sans vous commander, dit le sergent avec un geste expressif; d'ailleurs que peu il m'importe !

— : En effet, ajouta le commandeur, j'ai fait ce que vous m'avez demandé, vieux Chasseur, parce que je sais que vous êtes un homme d'expérience, dévoué à nion maître et à sa fille ; mais je vous avoue que je ne serais pas fâché de savoir à quoi m'en tenir sur yos projets.

— Peu m'importe, mais suffit ; voilà qui est clair et parler correctement , reprit le sergent. Allez-y donc,

mon vieux camarade, toujours sans vous commander.

— Je vous ai priés de vous arrêter pendant un instant afin de vous faire connaître mon projet.

— Alors, que peu m'importe, et je vous ouïs.

— Parlez, ajouta le commandeur.

— Je m'adresserai surtout à vous, monsieur David, parce que vous êtes créole et que vous possédez une grande expérience du caractère des nègres et de leur manière d'agir.

— De fait, que peu m'importe a moi ; les moricauds sont, sans comparaison, plus laids que Je diable et encore plus rageurs; mais que je les ignore suflisamment pour me permettre d'en converser obstantivement devant des personnes qui savent la chose de leur ficelle ; allez-y donc avec congruité, que n'a pas peur ! je taperai quand faudra, et voilà?

Charmé sans doute de cette élégante profession de foi, ainsi qu'on dirait aujourd'hui, le vieux sergent se prépara sérieusement à écouter , convaincu que, par ces quelques paroles, il s'était beaucoup relevé dans l'opinion de ses deux compagnons.

— Depuis mon arrivée à la plantation , reprit le Chasseur qiji avait écouté avec une patience exemplaire les radotages du soldat, je me demande quelle peut être la cause de l'attaque si insensée et si mal combinée des rebelles contre une propriété comme celle-ci; vaste, très-bien fortifiée et surtout défendue par une nombreuse troupe de serviteurs dévoués, bien armés, et appuyés par un détachement de soldats de l'armée française. Pourquoi cette attaque a-Uelle été entée en plein jour et de front, c'est-à-dire dans des

conditions tellement désavantageuses pour les assaillants qu'elles rendaient toutes chances de succès impossibles? Cela me semble non-seulement n'être pas naturel, mais encore cacher des projets inquiétants. J'ai des soupçons qui, quoi que je fasse, persistent dans mon esprit ; je croîs que les noirs, en agissant ainsi, ont voulu &è tourner l'attention des défenseurs de la plantation, concentrer cette attention sur un seul point ; et profiter de ce que tous les autres se trouvaient ainsi négligés, afin de tenter d'un autre côté une surprise que la première avait seulement pour but de masquer. Maintenant quelle est cette surprise ? Comment s'effectuera-t-elle ? quel but se proposent les rebelles en tentant ce coup de main ? Voilà ce que j'ignore ; mais j'ai la ferme conviction que je ne me trompe pas, et que les rebelles dont nous avons fait ce matin un si horrible carnage, et qui nous ont opposé une si rude résistance, étaient des victimes vouées, à l'avance, à la mort, et qui nous étaient, pour ainsi dire, jetées en pâture, tandis que leurs compagnons, embusqués je ne sais où, préparaient silencieusement dans l'ombre la surprise réelle qui bientôt éclatera peut-être sur nos têtes connue un coup de foudre,. au moment où nous nous y attendrons le moins. Que pensez- vous de cette supposition, monsieur David ?

— Je partage entièrement votre avis, vieux Chasseur; ces soupçons que vous déduisez d'une manière si claire et si lucide m'étaient déjà venus aussi à moimême ; il n'est pas admissible pour tout homme sensé, que cette échauffourée ait été ainsi exécutée à l'aventure et pour le seul motif d'essayer une surprise im-

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