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possible; donc, à mon avis, comme au vôtre, il doit y avoir quelque chose sous jeu; mais quel peut être ce mystérieux projet? Voilà ce qu'il nous faut découvrir au plus vite; plus nous tarderons, plus la situation deviendra grave pour nous.
— Et vous, sergent, que pensez-vous de tout cela? Donnez-nous votre avis.
— Péremptoirement et avant toute chose, répondit le sergent avec cette emphase qui lui était habituelle, je concède que les moricauds sont malins comme des singes; ceci est hors de discussion; mais peu n'importe , faut faire attention à leurs manœuvres subreptices, et ne pas se laisser damer le pion par ces lascarslà, ce qui serait, sans vous commander, une infamie pour le soldat français, et voilà ! Peu n'importe comment, mais il faut les pincer au demi-cercle et que ça ne fasse qu'un pli, seul et unique.
— Veuillez maintenant nous dire, vieux Chasseur, ce que vous comptez faire, reprit M. David.
— En deux mots vous serez au courant. Je connais peu Thabitation, à la vérité, cependant j'ai, pendant la journée qui vient de- s'écouler, rôdé dans le parc assez longtemps pour ni'assurer qu'il renferme des refuges impénétrables et des fourrés où il est facile de s'embusquer sans risquer d'être découvert, en admettant toutefois qu'il soit possible de s'introduire sans être aperçu, dans l'intérieur de ce parc. Admettezvous cette possibilité, cher monsieur David, vous qui devez, mieux que personne, savoir à quoi vous en tenir à ce sujet?
3G2 LE CliASSEnt DE RATS.
— Quand il s'agit de faits de guerre, on doit admettre toutes les possibilités ; n'est-ce pas votre avis?
— Parfaitement, parce que tous les moyens sont bons pour réussir, et que la ruse et la trahison sont des armes terribles au moyen desquelles on peut faire brèche dans les places les mieux défendues,
— Le soldat français... dit vivement le sergent.
— Il ne s'agit pas ici du soldat français, interrompit le Chasseur, mais des nègres révoltés, ce qui n'est pas du tout la même chose .
-^ Subsidiairernent, c'est même complètement différent .
— Nous agirons donc dans l'hypothèse d'une trahison, ou la découverte faite par l'ennemi, d'un passage quelconque pour s'introduire dans l'habitation.
— Pardon, sans vous commander, mon vieux, que je ne vois pas trop ce que l'hypothèse peut avoir à faire ici ; peu n'importe qui elle est, du reste.
— Vous n'avez pas compris, sergent, répondit en souriant le chasseur, il s'agit d'une figure.
— Figure de quoi?
— Figure de rhétorique, reprit le chasseur sur le même ton.
— Connais pas.
— Je veux dire que c'est une simple supposition ; or, il me semble que nous devons procéder ainsi. Combien, avant tout, avons-nous d'hommes?
— Ceux que vous avez demandés.
— Deux cent cinquante, alors?
~ Oui.
— Très-bien ! Le sergent Ivon Kerbrock restera avec
■L'ÛKJL GUIS. 363
cinquante hommes près de la maison, dont il surveillera attentivement les abords ; il se placera de manière à tout voir sans être aperçu lui-môme ; du reste, c'est un trop vieux soldat et il a trop l'expérience de la guerre pour ne pas comprendre l'importance sérieuse .du poste qui lui est confié.
* — Soyez tranquille, mon vieux, j'ouvrirai l'œil ; bien malin sera celui qui me mettra dedans ; mais sans vous commander, il faut un mot d'ordre, peu n'importe lequel.
— Vous avez raison, sergent, le mot d'ordre sera: Basse-Terre.
— Compris, mon vieux brave, ] n'ayez peur.
— Quant à nous, monsieur David, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, voici comment nous agirons; j'ai remarqué que toutes les allées du parc, après des détours plus ou moins compliqués, aboutissent toujours à des centres généraux.
. — En effet.
— Nous partagerons, ou plutôt nous diviserons les deux cents hommes restant, en détachements de cinq hommes commandés par un.gaillard intelligent que vous choisirez vous-même ; ces détachements entreront dans le parc en prenant chacun une allée différente ; ils feront une battue minutieuse des massifs, deshalliers, des charmilles, des grottes et des broussailles ; bien que divisés en apparence, rien rie sera plus facile à ces divers détachements que de se réunir au premier signal et de se soutenir les uns les autres en cas d'attaque ou. de surprise de l'un d'entre eux ; nous occuperons ainsi toute la largeur du parc ; il faudra absolument ,
361 Le chasseur de raïs.
pour réussir à franchir nos lignes sans être aperçu, être sorcier ou le diable en personne.
— Votre plan est excellent, vieux Chasseur.
— Alors, hatons-nous de l'exécuter ; nous n'avons que trop perdu de temps déjà.
Les trois hommes abandonnèrent alors l'ombre protectrice sous laquelle ils s'étaient dissimulés jusque-là; après avoir fait un léger crochet sur la droite , ils s'enfoncèrent dans un massif au centre duquel, dans une clairière adroitement ménagée, deux cent cinquante noirs de l'habitation, résolus et bien armés, étaient rassemblés et ies attendaient, immobiles et silencieux.
Le plan si simple et si logique à la fois, arrêté entre les trois hommes, fut immédiatement mis à exécution ; cinq minutes plus tard, toutes les allées du parc étaient sillonnées par de silencieuses patrouilles.
Le sergent Ivon Kerbrock, dit l'Aimable, n'avait pas à surveiller l'intérieur de l'habitation, mais seulement l'extérieur ; il avait éparpillé avec beaucoup de discernement cinquante hommes dont il avait le commandement dans tous les fourrés à demi-portée de fusil autour des bâtiments.
Un silence profond, un calme parfait régnaient dans l'habitation; ainsi que nous l'avons constaté déjà, tous ses habitants dormaient ou semblaient dormir. Un temps assez long s'écoula sans que rien vînt éveiller les soupçons des sentinelles attentives qui se tenaient immobiles, l'œil et l'oreille au guet ; le quart avant minuit sonna à la grande horloge placée ay centre de la façade de maison.
L'ŒIL GfJS. 365
Le sergent Kerbrock releva sa tôte un peu appesantie par le sommeil, malgré tous ses efforts pour se tenir éveillé; il se frotta les yeux, et, comprenant que s'il ne réagissait pas énergiquement contre l'engourdissement qui s'emparait de lui, avant deux minutes il serait endormi, il se leva, frappa du pied, étira les bras, bailla a deux ou trois reprises à se décrocher la mâchoire, déboucha sa gourde, but une gorgée de rhum et, plaçant son fusil sous son bras, il commença la visite de ses postes.
En ce moment, une porte basse de dégagement, située dans un des angles de la maison, s'ouvrit avec précaution sans produire le plus léger bruit.
Plusieurs ombres, quatre en tout, dont deux portaient une masse informe et indistincte,,, se glissèrent par l'entrebâillement de cette porte et apparurent sur les premières marches d'un perron tournant descendant au parc.
Après une hésitation de quelques secondes à peine, une de cesombres fit un bond énorme et retomba sans bruit au milieu d'un épais massif de Heurs où elle disparut; cet exemple fut immédiatement suivi avec un égal succès par une deuxième; mais les deux autres demeuraient immobiles sur le seuil de la porte, ainsi que l'espèce de paquet dont elles étaient chargées et dont, probablement, elles ne voulaientpasse dessaisir.
Alors il se passa une chose étrange :
Ces deux ombres semblèrent s'abîmer subitement dans la muraille et soudain, à une dizaine de pas de la maison , l'on aurait pu apercevoir deux arbres assez
te
gros et fort touffus qui , cinq minutes auparavant, n'étaient certes pas à cette place.
Ces arbres aux larges et longues feuilles, aux jets nombreux reliés en gerbes, étaient des bananiers.
On connaît la rapidité de croissance de ces musacées ; cependant la germination de ceux dont nous parlons laissait bien loin derrière elle les prodiges accomplis par leurs congénères, puisqu'en moins de cinq minutes ils semblaient avoir jailli de terre, avoir poussé leurs rejetons à une hauteur de près de trois mètres et, ce qui est plus singulier, juste au milieu d'une allée couverte d'une épaisse couche de sable.
Fait plus extraordinaire, encore, ces deux produits excentriques de la flore intertropicale, paraissaient vouloir se joindre l'un à l'autre par un mouvement presque insensible, et, de compagnie, abandonner l'allée où ils avaient si singulièrement pris naissance, se rapprocher avec une lenteur calculée, mais cependant appréciable, des hautes futaies du parc, au milieu desquelles, sans doute, ils désiraient prendre définitivement racine.
Ce fait, si en dehors des conditions logiques de végétation, r se serait probablement accompli sans protestation et sans commentaires de la part des sentinelles noires embusquées autour de la maison, dont une par-* tie, alourdie par le sommeil, voyageait au pays des rêves et ne l'avait même pas remarqué, et dont les autres, bien que s'en étant aperçues, se seraient bien gardées d'en souffler mot, à cause de la frayeur superstitieuse que leur inspirait ce prodige.
Malheureusement ou heureusement, suivant le point de vue auquel il plaira au lecteur de se placer, le ser-
gent Kerbrock, dit l'Aimable, bien que Breton renforcé, était un de ces vieux soldats des guerres de la République, que l'habitude du danger avait rendus complètement sceptiques et incrédules, et qui en étaient arrivés à nier jusques à la mort même, en soutenant que la preuve de la non-réalité de la mort était que jamais ils n'avaient été tués.
Le sergent, tout en faisant sa ronde, regardait consciencieusement autour de lui ; tout à coup il s'arrêta en poussant une exclamation étouffée; il venait d'apercevoir la grande ombre projetée par les bananiers jumeaux, au milieu d'une ailée où, un quart -d'heure auparavant, il était certain qu'il n'y avait même pas un brin d'herbe.
Le digne sergent se figura d'abord avoir la berlue ; cela lui paraissait si extraordinaire qu'il ne savait qu'en penser ; .mais bientôt il se remémora toutes les ruses des guerres de la Vendée ; les stratagèmes plus ou moins spirituels, plus ou moins audacieux, que luimême avait pratiqués en diverses circonstances, soit pour surprendre l'ennemi, soit pour lui échapper; alors il redressa fièrement la tète et caressa sa longue moustache.
— C'est une blague, murmura-t-il en fronçant le sourcil; peu n'importe qu'un Français n'est ni un chouan, ni un kai&rlick et qu'on ne lui fait pas avaler nonobstant des pilules de cette dimension exagérée. Nom de nom d'un nom ! que c'est drôle tout de même ; mais que je veux savoir de quoi qu'il retourne, et ça pas plus tard que tout de suite !
En parlant ainsi, le brave sergent avait rudement
caressé avec la crosse de son fusil les reins de ses sentinelles, afin de les rappeler au sentiment du devoir, et après s'être assuré que les noirs étaient enfin bien éveillés, en état de le comprendre et de le soutenir si le cas l'exigeait, il leur dit quelques mots à l'oreille, changea l'amorce de son fusil, et sortit résolument du massif au milieu duquel il était jusqu'à ce moment demeuré caché.
II marcha droit au couple de bananiers vagabonds, dans le feuillage desquels sembla courir un frémissement mystérieux, et, armant son fusil et le portant à son épaule :
— Qui vive ? cria-t-il d'une voix ferme ; hommes ou arbres que peu n'importe, répondez ou je tire, sacrebleure !
Un silence profond fut la seule réponse que reçut
cette sommation*
Mais un mouvement presque imperceptible s'opéra dans le feuillage,
— Segondo, qui vive ? en réitérant, ou je tire !
Cette deuxième sommation n'obtient pas plus de succès que la première ; seulement, le mouvement du feuillage parut s'accentuer davantage. t
Le digne sergent était exaspéré ; ce mutisme obstiné le confondait.
— Troisième et dernier dos, qui vive? cria-t-il d'une voix étranglée par la colère. Tu ne réponds pas ? ajoutat— il en mettant en joue ; alors, à toi za moi la paille de fer!
Et il lâcha la détente.
. Un cri de douleur déchirant se mêla au bruit de la détonation.
Les deux bananiers s'abattirent à la fois sur le sable comme frappés de la foudre, et on aperçut alors deux hommes chargés d'un lourd fardeau, qui s'élancèrent en courant avec une rapidité vertigineuse vers les massifs les plus rapprochés, au milieu desquels ils disparurent presque instantanément»
— À moi ! cria le sergent.
Et il s'élança, tout en rechargeant son fusil, à la
poursuite des fugitifs.
Les noirs, certains maintenant de n'avoir affaire qu'à des hommes comme eux, bondirent bravement
derrière le sergent.
Ils entendaient devant eux un bruit de broussailles froissées, de branches brisées et de feuilles sèches foulées par une course rapide, ce qui leur prouvait qu'ils étaient sur la bonne voie.
Cependant le coup de feu tiré par le sergent avait jeté l'alarme , non-seulement dans le parc que sillonnaient des patrouilles dans tous les sens, mais encore dans la maison.
En moins d'un instant tout le monde avait été debout, courant, gesticulant, demandant des nouvelles ou jetant des cris de frayeur.
Les plus braves, et le marquis de la Brunerie était du nombre, avaient saisi leurs armes et s'étaient élancés au dehors à la recherche de l'ennemi qui avait, si à Timproviste, troublé leur repos.
Par les soins du lieutenant Dubourg, la défense de l'habitation avait été organisée en quelques secondes
puis, lorsque le calme se fut enfin un peu rétabli, on se compta, les postes furent distribués et on attendit le rapport de ceux qui s'étaient élancés au dehors pour apprendre des nouvelles.
Dans le parc, la poursuite continuait toujours, incessante, acharnée; le sergent Kerbrock avait atteint un buisson au pied duquel un homme se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie; cet homme était un noir révolté.
— Sacrebleure ! s'écria le sergent en fracassant d'un coup de crosse la tête du blessé ; peu n'importe qu'il avait subséquemment raison, le vieux Chasseur,/. En avant, vous autres !
Et il reprit sa course qu'il avait un moment interrompue pour accomplir ce qu'il regardait comme un acte de justice.
Ce nègre était celui qui avait reçu presque. à bout portant le coup de fusil du sergent ; sa blessure était affreuse; en atteignant le buisson, il s'était affaissé sur lui-même, et était resté là pour mourir.
Le commandeur et son compagnon avaient concentré leurs forces et formaient un cercle immense autour du sergent, de façon à converger tous vers le même point et à prendre les fugitifs comme dans un énorme filet.
Ceux-ci cependant ne semblaient pas désespérer encore de leur salut. * m
Ils continuaient à fuir à travers les halliers , malgré le fardeau pesant dont ils étaient chargés et qu'ils ne voulaient point abandonner , avec une rapidité et une adresse témoignant de la connaissance approfondie
qu'ils possédaient des lieux qu'ils parcouraient en ce moment.
Mais bientôt, malgré toute leur finesse de bêtes fauves, ils sentirent qu'ils étaient serrés de si près qu'ils ne tarderaient pas à être rejoints par ceux qui les poursuivaient et dont ils entendaient, non-seulement les pas pressés se rapprocher de plus en plus, mais encore les cris et les menaces.
— À toi, Pierrot ! dit un des rebelles.
— Oui, massa Télémaque, répondit laconiquement le noir que déjà nous avons entrevu au commencement de cette histoire.
Pierrot s'arrêta.
Télémaque, et son dernier compagnon, chargé du fardeau qu'il avait jeté sur son épaule, reprirent leur fuite sans ajouter un mot.
— Allons, il faut mourir ! murmura tristement le pauvre Pierrot.
Il fît le signe de la croix, balbutia une courte prière, et au moment où les canons de fusils commençaient à reluire à travers les branches des arbres, à quelques pas de lui seulement, le nègre s'élança soudain d'un buisson derrière lequel il était embusqué, et partit avec une rapidité incroyable dans une direction diamétralement opposée à celle que suivaient ses corn- . pagnons.
Pierrot avait calculé sa fuite de façon à être aperçu par ceux arrivant derrière lui ; son stratagème obtint un plein succès ; tous les noirs s'élancèrent à sa poursuite en poussant de grands cris.
;■ lï LE CHASSEUR DE ÏUTS.
Cette manœuvre se nomme, en termes de haute vénerie, donner un change- Ce change, nous devons le constater, avait été trèshahilement donné; tous les poursuivants s'étaient fourvoyés sur la fausse piste et avaient abandonné la véritable.
Le nègre bondissait, agile comme un cerf, au milieu des noirs créoles lancés à sa poursuite ; il faisait de fréquents crochets, revenait sur ses pas, puis, tout à coup, il repartait avec une rapidité désespérante dans une nouvelle direction.
Déjà plusieurs coups de feu avaient été tirés sur lui sans } 'atteindre, il avait tourné la maison et entraîné toute la meute hurlante de ses persécuteurs du côté des barricades et filait , avec un instinct que rien ne semblait devoir mettre en définit, à travers les décombres, les arbres tombés et les fossés par lesquels il aurait dû être arrêté ; peut-être aurait-il réussi à sauver ses compagnons, si parmi ceux qui suivaient la poursuite, nous allions dire la chasse, avec le plus d'acharnement, ne s'était trouvé un limier trop fln pour se laisser entraîner sur une fausse piste.
L'individu dont nous parlons n'était autre que l'Œil Gris.
Le vieux Chasseur, à la vue d'une si belle poursuite, avait senti tout à coup se réveiller en lui ses instincts de coureur des bois ; tandis que tous les noirs se lançaient à corps perdu sur les traces du nègre marron, seul il s'était obstiné, malgré les remontrances faites par ses compagnons, à suivre pour son propre compte la piste qui lui paraissait être la seule bonne.
Son instinct de Chasseur ne l'avait pas trompé ; bientôt il acquit une preuve irrécusable que les rebelles avaient sacrifié l'un des leurs, chargé au péril de sa vie de donner un change d'où, sans doute, dépendait le succès de leur mystérieuse expédition.
Mais quelle était cette expédition ? Voilà ce que le vieillard se demandait sans cesse, ce qu'il ignorait, et ce qu'il prétendait savoir à tout prix. ,
Les ratiers, lancés sur la piste par le Chasseur, n'avaient pas tardé à prendre la voie.
Les intelligentes petites bêtes rie pouvaient plus être mises en défaut ; la besogne du Chasseur était simple désormais ; il lui suffisait de suivre ses chiens.
Bientôt il entrevit, à travers les arbres, deux hommes dont l'un portait un fardeau de forme oblonguc sur l'épaule; il redoubla ses efforts déjà gigantesques pour atteindre ces individus ; les fugitifs, de leur côté, se sentant suivis de près, bondissaient comme des chevreuils à travers les halliers.
Ils avaient atteint, tout en courant, Dieu sait au prix de quels efforts surhumains, l'extrémité du parc, et gravissaient les pentes abruptes des contreforts du morne ;. ils atteignirent ainsi la haie de cactus cierges formant de ce côté l'enceinte du parc.
Les ratiers soufflaient aux talons des deux nègres marrons, courant toujours, malgré la raideur de l'ascension; sans se retourner, ni même s'arrêter une seconde pour reprendre haleine, bien que le Chasseur de rats entendît distinctement, tant il s'était rapproché des fugitifs, les ahans de leurs poitrines haletantes.
;t74 LE CHASSEUR DE RATS.
Tout à coup, un des deux fugitifs s'arrêta, fit volteface, épaula son fusil et fit feu ; mais le Chasseur avait, lui aussi, mis en Joue ; les deux détonations se confondirent en une seule.
L'homme blanc ne fut pas touché ; le noir marron, au contraire, laissa échapper un cri étouffe, en même temps qu'un mouvement nerveux crispait les muscles de sa face ; pourtant il saisit son fusil par le canon et attendit bravement l'attaqué de son ennemi.
Le Chasseur n'hésita pas ; il s'élança, évita le coup de massue que lui portait le nègre, le saisit à bras-lecorps et . lui plongea son conteau, jusqu'au manche, dans la poitrine.
La malheureux nègre poussa un cri horrible, battit l'air de ses bras, et lorsque son adversaire le lâcha enfin, il tomba à, la renverse et roula, sans essayer de se retenir, du haut en bas de la pente.
Il était mort.
Le vieillard, sans même regarder ce que devenait son ennemi, reprit sa course tout en rechargeant son fusil ; au moment où il atteignait le pied de la haie, le fardeau que portait Télémaque, car seul le mulâtre survivait à ses compagnons, le fardeau, disons-nous, achevait de disparaître dans une large ouverture béante pratiquée dans la haie, et le Chasseur se trouva à l'improviste, lui seul, en présence de trois hommes l'attendant de pied ferme, le fusil à la main.
On entendait, à une courte distance, la course précipitée de plusieurs personnes qui se hâtaient d'accourir.
Le Chasseur, certain d'être bientôt secouru,, ne se
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découragea pas ; d'ailleurs, il était doué d'un courage de lion et, de plus, il professait, à tort ou à raison, ■ un profond mépris pour ces malheureux nègres qu'il avait constamment battus, si nombreux qu'ils se fussent trouvés contre lui ; il n'y avait donc, dans la circonstance présente, rien d'assez sérieux pour l'étonner ; seulement, comme il voyait les fusils des nègres s'abaisser dans la direction de sa poitrine, et que quelques pas à peine le séparaient de ses farouches adversaires, il se jeta derrière le tronc d'un énorme fromager, et, couchant à son tour ses ennemis en joue :
— Reridez-vous, misérables rebelles ! leur cria-t-il d'une voix retentissante.
Un éclat de rire moqueur fut la seule réponse" qu'il obtint.
La situation du Chasseur était des* plus critiques, il ne se le dissimulait nullement ; tout autre que lui se fût certainement considéré comme perdu ; les noirs marrons semblaient hésiter ; eux aussi ils entendaient maintenant le bruit des pas qui se rapprochaient rapidement ; la partie leur semblait mauvaise, ils avaient fait quelques pas en arrière.
Le Français épaula son arme, visa un instant, le coup partit.
Un homme tomba. <=
Les deux survivants poussèrent un hurlement de rage et ils s'élancèrent sur le Chasseur, prêts à faire feu.
Celui-ci ne recula pas d'un pouce ; soudain plusieurs coups de feu éclatèrent ; les deux noirs marrons vinrent tomber, en rugissant de fureur impuissante, aux
pieds môme de l'implacable Chasseur, qui leur fracassa le crâne à coups de crosse, -
— Bien tiré ! s'écria le sergent Kerhrock en apparaissant alors suivi d'une dizaine de noirs de .l'habitation; Chasseur, que vous êtes un rusé lapin tout de même et que vous ne vous êtes pas laissé subrepticement dindonner comme nous autres, sans vous commander ; c'est entre nous, à la vie, à la mort ! Vous êtes un vrai lapin, Sacrebleure!
— Il est évident, murmura le Chasseur qui n'avait pas entendu un mot de ce que lui avait dit le sergent, et selon son habitude se parlait à lui-même, il est évident que ces misérables avaient des complices embusqués et les attendant au dehors, et qu'ils leur ont fait passer la personne qu'ils ont enlevée; mais quelle est cette personne ?
— C'est ma fille ! s'écria le planteur avec désespoir,
— Renée!... dit le vieillard avec stupeur en s'élançant au-devant de M. de la Brunerie, qui accourait, pale, défait, en proie à une douleur terrible.
— Oui, murmura le planteur d'une voix étranglée. Sauvez-la ! Vengez-moi !
Et il tomba évanoui dans les bras du Chasseur.
— Ah! s'écria celui-ci avec un accent de haine implacable, ils ont osé s'attaquer à cette enfant, mon seul bien, ma seule joie sur terre ! C'est bien !... Je la sauverai ou j'y laisserai la vie! C'est pour ma cause que je vais combattre maintenant.
Et, s'adressant crime voix douce au planteur, qui commençait à reprendre connaissance, et tendait les
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bras vers lui en le regardant avec des yeux pleins de larmes :
— Courage, pauvre père! lui dit-il, vous serez vengé, je vous le jure !
Il siffla ses chiens, qui vinrent aussitôt se ranger derrière lui.
— En route ! dit-il d'une voix sourde,
— Où allez-vous, camarade? demanda le sergent*
— Chercher l'enfant, répondit simplement le vieillard.
— Parbleure! moi aussi , j'y vais, ou que le diable m'enfourche, que peu m'importe!
Le Chasseur l'examina pendant un instant avec une expression singulière.
— Soit, dit-il enfin. Venez, vous êtes un brave.
— Merci/ s'écria joyeusement le sergent. Nous la trouverons, la belle demoiselle, ou j'y laisserai mes os, foi d'Ivon Kerbrock, dit l'Aimable !
— Bien. Venez, compagnon.
Et après avoir confié à ses noirs, M. de la Brunerie, retombé en faiblesse, le Chasseur de rats ût signe au sergent de le suivre*
Les deux hommes se glissèrent alors en rampant dans la brèche laite à la haie de Cactus tierces, où ils ne tardèrent pas a disparaître.