‹ Oeil GrisChapitre 4 sur 17 · UNE HABITATION · texte numérisé non relu

UNE HABITATION

Le quartier de Bouillante ' se nommait autrefois Yllet à Goyave; selon toutes probabilités, il doit son nom actuel à la chaleur de ses fontaines.

Ce quartier, hâtons-nous de le dire, un des plus pittoresques de la Guadeloupe, commence à la pointe nord-ouest de l'anse à la Barque.

En quittant le fond de cette anse, on gravit un morne assez élevé, mais surtout d'accès difficile, par un chemin étroit, pierreux, coupé de ruisseaux et de ravins profonds; ce chemin se rapproche insensiblement du bord de la mer, serpente presque toujours sur une falaise escarpée et conduit à Bouillante.

Plus que dans toute autre partie de la colonie, le sol de ce quartier paraît avoir été récemment bouleversé et travaillé par l'action puissante des feux souterrains ; il est excessivement accidenté, et offre presque à chaque pas des particularités bizarres, fort intéressantes au point de vue scientifique, mais en général assez désagréables pour ses habitants ; il s'y trouve plusieurs sources d'eau bouillante, dont une jaillissant à une dizaine de mètres dans la mer, par. un seul jet d'environ quinze centimètres de tour, s'élance ix une grande hauteur en

bouillonnant, et échauffe l'eau de la mer dans un rayon de plus de vingt-cinq mètres sur deux de profondeur, à une température assez élevée pour qu'il soit possible d'y faire cuire des œufs; expérience plusieurs fois tentée avec succès.

Nous ajouterons que Bouillante est à la fois un des quartiers les plus fertiles, les plus pittoresques et les mieux cultivés de la Guadeloupe.

C'était dans le quartier de Bouillante que s'élevait la Brunerie, la plus vaste et la plus importante des deux plantations possédées par le marquis de la Brunerie; la seconde plantation, nommée d'Ànglernont, était située dans le Matouba; nous aurons occasion d'en parler plus loin.

Dans les Antilles françaises, toutes les habitations sont construites, à très-peu de différence près, sur le même modèle; ainsi, en décrivant celle de la Brunerie, nous allons essayer de donner au lecteur une idée de ce que sont ces charmants et populeux villages auxquels, dans les colonies, on est convenu de donner le nom d'habitations, et dont aucune exploitation agricole de nos pays, si importante qu'elle soit, ne saurait donner l'idée.

Les chemins qui, de la Basse-Terre ou de la Pointeà-Pitre, les deux capitales de l'île, conduisent à la Brunerie, ne ressemblent en rien à ceux que nous sommes accoutumés à parcourir en France; là, tout est primitif, les ingénieurs n'y ont jamais passé, h nature seule en a fait tous les frais.

La plupart de ces chemins ont commencé tout simplement par être des sentiers, tracés et foulés d'abord

n LE CHASSEUR DE RATS.

par les piétons , élargis par les cavaliers et nivelés ensuite par les cabrouets employés pour le transport des denrées, des cannes à sucre, du café, du manioc, etc., etc. De chaque côté de ces routes improvisées, s'élèvent des haies de cierges épineux, trèsserrés les uns contre les autres, et dont on ne se défend qu'à grand'peine à cause de leur tendance obstinée à envahir la route et intercepter le passage.

Après avoir suivi ces chemins ou ces sentiers, comme il plaira au lecteur de les nommer, — chemins qui serpentant sur les flancs des mornes, sont coupés de ravines profondes et dont le sol laisse voir à chaque pas les traces récentes de soulèvements volcaniques, — la végétation prend tout à coup, au bout de deux heures de marche, et sans transition aucune, toute sa luxuriante beauté; Ton traverse alors un pêle-mêle radieux de sandal, de bois chandelle odorants, d ; élégants lataniers dont la tige est droite comme une flèche et dont les feuilles se déploient comme les lames d'un éventail ; de gaïacs à fleurs blanches ou bleues, de bois de fer, d'acacias bois dur, nommés dans le pays : tendre à caillou ; des acajous, et tant d'autres dont la nomenclature est impossible.

En sortant de ce délicieux fouillis de fleurs et de verdure, on arrive aux pieds des grands mornes ; c'est à la base de cette chaîne imposante que l'habitation de* la Brunerie est adossée, au milieu du paysage le plus pittoresque et le plus accidenté qui se puisse imaginer, et planant au loin sur la mer jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon.

Deux sources assez importantes jaillissaient du som-

met des montagnes, tombaient en cascades échevelées, de rochers en rochers, et formaient deux ruisseaux, qui, après avoir enlacé l'habitation dans leurs nombreux et capricieux méandres, confondaient leurs eaux, se changeant ainsi en une charmante rivièretorrent, appelée poétiquement : rivière aux Cabris, à cause de ses nombreuses chutes, et qui va enfin se perdre dans la mer, non loin de l'anse à la Barque.

Après avoir suivi une longue et large allée de palmistes aux troncs cannelés, ressemblant à autant de colonnes trajanes, ayant pour chapiteau un merveilleux éventail de feuilles de cinquante pieds, on débouchait près des bâtiments d'exploitation, la sucrerie cl. les ateliers; à droite, parfaitement alignées et formant, des rues, se trouvaient les cases des nègres.

Ces cases, presque toujours construites en bois et recouvertes en vacois, sont généralement composées de deux pièces assez spacieuses, dont l'une sert de cuisine et l'autre de chambre à coucher.

Toutes ces cases ont un petit jardin par derrière. Ces bâtiments, coquettement installés, étaient entourés d'un pêle-mêle de grands et beaux arbres, au milieu desquels ils semblaient se cacher; des fromagers gigantesques, des sabliers dont le fruit en forme déboîte à compartiments détone comme une décharge d'artillerie, des cassiers dont les gousses immenses pendent et babillent sous l'effort du vent, des manguiers superbes, puis un véritable fouillis de citronniers, grenadiers, orangers, goyaviers, limoniers et lauriers-roses, sans parler des bananiers touffus chargés d'énormes régimes de leurs fruits savoureux, et

des cocotiers balançant dans les airs leur magnifique parasol * sous les plus grands de ces arbres, on attache, le soir, les bœufs de l'habitation à des piquets; c'est là qu'ils passent habituellement la nuit.

A quatre cents mètres environ en arrière des cases à nègres, des ateliers et des bâtiments d'exploitation, s'élevait la Brunerie*

Cette maison était un véritable château de haut et grand style ; il suffisait d un seul regard pour s'assurer qu'il remontait à la grande époque coloniale, alors que le faste des créoles ne reculait devant aucune prodigalité, si ruineuse qu'elle fût.

Cette habitation était construite en bois. Ici nous ouvrirons une parenthèse. À la Guadeloupe, surtout, bien que Ton rencontre de très -belles maisons en maçonnerie, presque généralement on construit en bois.

Les forêts de l'île renferment six ou huit essences incorruptibles avec lesquelles on fait des charpentes dont la durée n'a pas de limites ; la moitié au moins des maisons construites en bois à la Guadeloupe datent de l'établissement de la colonie ; elles ont donc plus de deux siècles d'existence; cependant elles sont dans un état tel de conservation qu'on les croirait bâties depuis à peine dix ans.

Nous disons donc que cette maison était construite en bois; mais l'architecte en avait tiré un tel parti, le ciseau d'un habile sculpteur avait si richement fouillé et si admirablement creusé et découpé ce bois, que la pierre n'aurait, certes, pu produire un plus grand elïet ni offrir un plus bel aspect.

Un double perron de dix marches en marbre, à doubles rampes forgées et curieusement ornées, donnait accès à une large terrasse d'où l'œil embrassait d'un seul regard le panorama immense de la Grande et de la Basse-Terre, la rivière Salée qui les sépare Tune de l'autre, et les petites îles qui semblent se presser, comme en se jouant, autour de la Guadeloupe*

En avant du château, ainsi que nous l'avons dit plus haut, se trouvaient ses dépendances, formant une espèce de camp circulaire s'arrêtant aux boulingrins et aux parterres d'un parc immense enveloppant complètement le château.

Toutes les maisons des colonies sont établies de façon à donner de l'air, le premier besoin étant de respirer ; leur distribution intérieure est donc invariablement la même ; la Brunerie ne se distinguait pas des autres.

Le château avait quinze larges fenêtres de façade, mais fenêtres sans vitres et sans rideaux; vitriers et tapissiers sont inconnus dans ces contrées, où l'on veut avant tout la libre circulation de l'air.

On pénétrait dans le château de plain pied, et sans transition , Ton entrait dans une vaste pièce oblon*gue, qu on appelait la galerie ; de là on passait dans le salon par de grandes arcades à plein cintre et sans portes.

La °galerie et le salon formaient tout le rez-dechaussée ; les fenêtres étaient garnies de stores vénitiens, qui, malgré le soleil, entretenaient une délicieuse fraîcheur.

Les appartements de maîtres occupaient le premier

étage; ils étaient distribués dans les mêmes conditions d'air et de confort; un immense balcon circulaire, très-large et à rampe de bois ouvragée, faisait tout le tour du château, auquel il donnait un aspect des plus pittoresques.

Dans la galerie du rez-de-chaussée, sur un immense guéridon, à dessus de marbre vert, étaient constamment disposées à profusion toutes les boissons rafraîchissantes , limonades ou autres , connues dans les colonies.

Riche ou pauvre, créole ou Européen, à la seule condition d'être blanc, connu ou inconnu, chacun pouvait se présenter avec confiance, entrer dans la galerie, dire ou ne pas dire son nom, et être certain d'être cordialement reçu, considéré comme un ami, avoir sa placé à table, sa chambre dans l'habitation ; être libre d'y demeurer aussi longtemps qu'il lui plairait de prolonger sa visite, sans que jamais sa présence parût être à charge aux maîtres de l'habitation.

Au reste, il en est de même partout dans les Antilles françaises ; l'hospitalité la plus large, la plus sincèrement amicale est la loi suprême.

Cette description, bien que très-longue déjà, ne serait cependant pas complète si nous n'entrions point dans quelques détails des mœurs et de la vie intérieure des créoles.

En général, dans toutes les maisons, chacun' a son domestique particulier, puis viennent : un cuisinier, deux blanchisseuses, trois ou quatre couturières, autant de femmes pour les commissions; une demidouzaine de négrillons et de négrillonnes, trop gâtés,

qui ont leurs maîtres pour esclaves; et bien d'autres domestiques encore, formant une véritable tribu d'irréguliers, dont l'emploi n'a jamais pu être défini et ne s'en souciant guère ; toutes les servantes font ce qui leur plaît; de plus elles sont paresseuses, gourmandes, coquettes, et se couvrent de batiste brodée, de point de Paris et de bijoux. Après chaque repas, la maîtresse de la maison va faire manger les domestiques, distribuant elle-même à chacun la part qui lui revient ; sans cette précaution les plats seraient mis au pillage, et ce serait une véritable curée.

Règle générale : tout créole a au moins un nègre de confiance qui dort dans sa chambre à coucher ; les domestiques se couchent sur des matelas jetés sur le parquet, en travers de la porte ou de la fenêtre.

Les créoles vivent, ou plutôt vivaient ainsi — aujourd'hui, grâce à l'émancipation des nègres, les choses doivent avoir changé — perpétuellement au milieu des noirs; la nuit ceux-ci étaient là, étendus près des armes, des bijoux, de l'or et de l'argenterie dont ils savaient très-bien les places ; il n'y avait pas une seule porte ni une fenêtre qui fermât, et à quelques pas à peine de l'habitation, retirés dans leurs cases, se trouvaient au moins trois ou quatre cents nègres armés de haches et de coutelas.

Voilà comme vivaient les créoles avec leurs esclaves, à l'époque où se passe notre histoire ; telle était l'existence de ces hommes que des négrophiles s'efforçaient de représenter comme des maîtres barbares, cruels, oppresseurs delà race noire.

Du reste, il semble que ce soit un parti pris, car cle

tout temps on a écrit l'histoire de cette façon, plus ou moins véridique.

Aujourd'hui nous ignorons comment les choses se passent, mais nous sommes convaincu que tout va beaucoup plus mal.

Maintenant, nous reprendrons notre récit, trop longtemps interrompu par cette indispensable description, au point où nous l'avons laissé.

M lle de la Brunerie fît une véritable entrée triomphale dans l'habitation ; tous les noirs étaient éveillés , ils se tenaient, hommes, femmes et enfants, devant leurs cases, des torches à la main, et ils saluèrent au passage leur jeune maîtresse de leurs bruyantes et chaleureuses acclamations.

II était un peu plus de onze heures du soir; la nuit était douce, tiède, transparente.

Au lieu de se livrer au sommeil, qui, dans l'état de surexcitation nerveuse où elle se trouvait à la suite de tous ces événements, n'aurait probablement pu clore ses paupières, après avoir mis un large peignoir de mousseline blanche sans ceinture, elle embrassa sa ménine, jeune négresse de son âge, que, suivant la 1 coutume créole, son père lui avait donnée le jour de sa naissance et qui jamais ne l'avait quittée, lui dit de la suivre et descendit dans le salon, où elle avait prié TOEil Gris de l'attendre.

La jeune fille s'assit dans un grand fauteuil, dont les pieds posaient sur deux traverses arrondies en croissant, et fit signe à la gentille Flora, sa ménine, qu'elle aimait beaucoup, de s'accroupir près d'elle sur un coussin.

Elle était ravissante ainsi, Renée de la Brunerie, coiffée d'un madras , enfouie comme un bengali frileux dans des flots de dentelles, se balançant nonchalamment dans son fauteuil, tandis que les rayons argentés de la lune se jouaient sur son charmant visage, et dans le clair-obscur de cette vaste pièce que nulle lumière n'éclairait, autre que celle qui tombait des étoiles , et la faisait ressembler plutôt à une vaporeuse création ossianesque qu'à une créature mortelle.

Le Chasseur, toujours entouré de ses six ratiers, couchés en rond à ses pieds, s'était modestement assis sur un tabouret de bambou, et tenait son inséparable fusil appuyé contre sa cuisse.

Après quelques secondes d ! uri silence qui commençait fort à peser à la jeune fille, elle se pencha légèrement vers son compagnon.

— Vous avez à me parler, n'est-ce pas, père? lui dit-elle d'une voix câline .

— Qui vous fait supposer cela? demanda-t-il en souriant,

— Votre conduite de ce soir. N'essayez donc pas de me donner le change, je vous ai deviné.

— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je ne veux pas lutter de finesse avec vous, je m'avoue vaincu àl'avance; oui, chère enfant, j'ai en effet à vous parler; de plus, je me suis chargé de vous remettre.,.

— Quoi ? interrompit-elle vivement,

— Vous le saurez plus tard, gentille curieuse ; soyez patiente, j'ai d'abord, si vous me le permettez toutefois, quelques questions à vous adresser.

— Parlez, père.

->— Me promettez-vous, ma chère Renée, de répondre franchement à ces questions?

— Ài-je jamais eu des secrets pour vous, père? fit-elle avec une moue charmante.

— Jamais, c'est vrai, chère enfant ; mais aujourd'hui ce que j'ai à vous demander est fort grave, et j'hésite, malgré moi, à le faire, je vous l'avoue.

— Pourquoi cela, père ? ne puis-je tout entendre de vous ?

— Oui, certes, chère enfant, mais il s'agit d'un de ces. secrefs que les jeunes filles enfouissent précieusement au plus profond de leur cœur, et que souvent elles osent à peine s'avouer à elles-mêmes.

— De quoi s'agit-il donc, mon ami ? demanda M ]lc de la Brunerie pendant qu'une légère rougeur colorait son visage.

— De votre bonheur, Renée.

— De mon bonheur ? murmura-t-elle.

- — Oui. Serez-vous franche avec moi ?

— Oh! ce soir vous êtes cruel pour moi, Hector ! s'écria-t-elle les yeux pleins de larmes*

— Silence , Renée *! Comment osez- vous , après votre promesse, prononcer ce nom maudit, en ce lieu surtout ? dit le Chasseur d'une voix sourde avec l'expression d'un ressentiment amer,

— Pardonnez-moi, je vous en prie, cette faute involontaire, mon... ami ; ce nom m'est échappé malgré moi. Jamais, tant que vous n'en aurez' pas ordonné autrement, il ne reviendra sur mes lèvres, je vous le jure!... Me pardonnez-vous ? ajouta-t-elle après un

instant de sa voix la plus câline en se penchant coquettement vers lui.

Le Chasseur lui mit un baiser sur le front.

— Comment est-il possible de vous garder rancune ? dit-il en souriant, le moyen existe, probablement, mais j'avoue que je ne l'ai pas encore trouvé,

— Et j'espère que vous ne le trouverez jamais, mon bon, mon excellent ami. Eh bien, maintenant que la paix est faite, pour ma punition, je vous promets la plus entière franchise ; interrogez-moi ; demandez-moi ce qu'il vous plaira; je vous répondrai.

Le Chasseur désigna d'un geste muet la jeune négresse accroupie aux. pieds de M Hc de la Brunerie.

— Ne craignez rien de Flora, dit vivement Renée; elle, c'est moi ; nous sommes sœurs de lait et d'âme ; elle connaît mieux mon cœur que je ne le > connais moi-même, n'est-ce pas, mignonne ?

— Vous êtes si bonne et si belle ! Qui ne vous aimerait, maîtresse ? répondit la fillette avec une émotion qui remplit ses yeux de larmes.

— Parlez donc sans réticences, je vous en prie, père.

Il y eut un instant cle silence.

— Renée, reprit enfin le Chasseur, savcz-vous pourquoi M. Gaston de Foissac a quitté la Guadeloupe?

— J'étais bien jeune lorsqu'il est parti.

— C'est juste, et s'il revenait ?

— Je le reverrais avec plaisir ; nous avons été, tout enfants, compagnons de jeux et de plaisirs : nous nous aimions beaucoup.

— Vous connaissez les projets ou plutôt les intentions de votre père à regard de ce jeune homme ?

— Très- vaguement ; d'ailleurs Gaston est parti , qui sait s'il reviendra jamais ?

— Il est revenu.

— Ah ! fit-elle avec indifférence*

— D'un moment à l'autre vous devez vous attendre à recevoir sa visite ; peut-être espère-t-il que vous ne vous opposerez pas aux projets de votre père et que vous consentirez...

— À être son amie, interrompit-elle vivement ; jamais M. Gaston de Foissac ne sera autre chose pour moi, ajouta- t-elle avec un accent de fermeté qui surprit son interlocuteur.

Il baissa la tête, mais, la relevant presqu'aussitôt, il regarda la jeune fille bien en face :

— Renée , lui dit-il nettement , aimez -vous le général ?

Il se fit un changement subit dans la jeune fille ; elle sembla se transfigurer ; elle se redressa vivement, un éclair jaillit de ses yeux bleus, sa physionomie prit soudain une expression j sérieuse, presque sévère.

— Je l'aime ! répondit-elle d'une voix aussi ferme qu'elle avait un instant auparavant prononcé une condamnation qui, dans son esprit, était sans doute irrévocable.

— Et lui, vous aime-t-il ?

- — Je le crois.

— II ne vous a jamais déclaré son amour?

■ — Jamais.

— Et pourtant vous y croyez !

— Le mot n'est pas juste \ père; j'ai la conviction , la certitude morale de cet amour ; le général ne m'a pas dit : Je vous aime, c'est vrai, mais j'ai deviné son amour, à l'émotion que j'ai éprouvée en apprenant, ce soir, son arrivée sur nos côtes ; j'ai compris que c'était pour moi seule qu'il était venu, et je l'ai remercié au fond de mon âme, avec un attendrissement radieux.

Le Chasseur détourna la tète pour cacher son émotion, puis il reprit après quelques secondes :

— Votre père connaît-il cette inclination, ma chère Renée ?

— Il l'ignore, père. À quoi hon lui raconter les rêves insensés d'une jeune fille ? L'Océan me séparait du général ; connaissant les projets depuis longtemps arrêtés de mon père, à propos de M. de Foissac, je devais me taire ; l'heure des confidences n'avait pas sonné encore*

— Et maintenant ?

— Maintenant, la situation n'est plus la même ; M. de Foissac est, dites-vous, de retour à la Guadeloupe ; le général est arrivé, lui aussi ; il me faut donc prendre une détermination, je n'hésiterai pas. Lorsque j'aurai vu une fois, une seule, le général, qu'il m'aura écrit ou que je me serai expliquée avec lui, je dirai tout à mon père aussi franchement que je vous le dis à vous, mon..* ami.

— Bien, très-bien, ma chère Renée ! s'écria le vieillard avec émotion ; vous êtes une enfant pure et chaste qui se souvient encore de ses ailes d'ange \

vous serez heureuse, quoi qu'il arrive, je vous le promets, je vous le jure. '

— Oh ! que vous êtes bien mon seul et mon véri- . table ami ! s'écria Renée. "

Et, se levant d'un bond, elle se jeta éperdument dans les bras du Chasseur et elle cacha sur sa poitrine son charmant visage inondé de larmes.

— Chère enfant ! murmura le vieillard d'une voix tremblante.

Soudain elle se releva, et se rejetant dans son fau- . teuil en essuyant ses yeux :

— Je veux vous dire comment je l'ai connu, repritelle avec, émotion ; c'est bien simple, bien naïf, bien ridicule, peut-être, mais c'est à dater de ce jour que j'ai senti battre mon cœur, et que j'ai commencé à vivre ; jamais je ne l'oublierai. Ecoutez-moi, vous, mon ami, mon confident.

— Parlez, Renée, je vous écoute avec la plus affectueuse attention.

— Lorsque le moment arriva où je devais compléter mon éducation, mon père voulut, ainsi que c'est la coutume aux colonies, que cette éducation se terminât en France. Les mauvais jours étaient passés, la proscription et l'échafaud avaient disparu. Mon père me confia au capitaine La place, un de nos proches parents, commandant la corvette de l'État la Capricieuse; il avait reçu Tordre de retourner en France ; je partis avec lui. Le capitaine Laplace était un homme de cinquante ans à peu près, d'une excellente famille; il eut pour moi les plus charmantes attentions, et me traita pendant toute la traversée comme si j'eusse

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été sa fille; il voulut me conduire lui-môme à Paris chez M me de Brévannes, ma tante, qui avait consenti à veiller sur moi, et à me servir de mère pendant mon séjour en France ; M mc de Brévannes me reçut à bras ouverts; après m'avoir, pendant quelques jours, conservée près d'elle, pour me faire voir Paris et me laisser me reposer de mon long voyage, elle me mit au couvent du Sacré-Cœur, où déjà se trouvaient ses deux filles, Adèle et Laure de Brévannes, couvent qui depuis deux ans s'était établi rue de Vaugirard, sous un nom laïque, car les maisons religieuses n'étaient pas encore autorisées. De mon séjour dans cette maison, •je ne vous dirai rien, mon ami; Adèle et Laure de Brévannes sont deux charmantes jeunes filles de mon âge à peu près, dont je raffolai tout de suite et qui se lièrent avec moi par la plus tendre amitié ; nos chères institutrices étaient remplies d'attention ; j'aurais été parfaitement heureuse si je n'avais regretté si vivement mon doux et riant pays de la Guadeloupe, où la nature est si belle, le ciel si bleu, l'air si pur. Hélas ! j'étais une sauvage à laquelle tout frein, si léger qu'il fût, semblait insupportable*

v- Pauvre chère enfant ! murmura le Chasseur.

— Tous les huit jours, M rac de Brévannes venait voir ses filles et moi au parloir ; deux dimanches sur quatre, nous allions passer la journée chez elle, dans son hôtel de la rue de Seine. Mme de Brévannes recevait la meilleure compagnie, surtout beaucoup d'officiers supérieurs des armées d'Italie et du Rhin ; parmi ces officiers, qui souvent ne passaient que quelques jours seulement a Paris, il y en avait un pour lequel

M me de Brévannes professait une amitié qui allait presque jusqu'à l'admiration ; sans cesse elle nous en parlait dans les termes les plus élogieux ; cet officier était proche parent de M me Diunontheils, amie intime de M me de Brévannes ; c'était un ancien aide de caînp de Hoche, fort jeune encore, nommé Antoine Richepance; il servait alors à l'armée d'Allemagne sous les ordres de Moreau, M me Diunontheils ne tarissait pas sur le compte de son parent ; elle nous faisait de lui des récits qui exaltaient notre imagination de jeunes filles, et cela de telle sorte que nous en étions arrivées, Adèle, Laure et moi, à ne plus avoir au couvent d'autre entretien entre nous. M me Dumontheils riait beaucoup de notre enthousiasme juvénile pour son parent, dont nous faisions un héros ; elle nous menaçait, d'un air railleur, de lui écrire toutes les belles choses que nous pensions de lui. Un dimanche, cette dame entra chez M me de Brévannes, en compagnie d'un jeune officier d'une taille haute, élégante, bien prise, à la tournure martiale, à la physionomie à la fois douce, intelligente, loyale et énergique. Avant qu'il eût prononcé un mot, je l'avais reconnu.

— C'était le général Richepance? interrompit en souriant le Chasseur.

— Oui, père. Il était arrivé la veille à Paris, chargé par le général Moreau de présenter aux consuls les drapeaux pris sur les Autrichiens à la bataille de Hohenlinden, au succès de laquelle le général Richepance avait, disait-on, puissamment contribué. Je me tenais, émue et tremblante, à demi cachée dans l'embrasure

d'une fenêtre, lorsque conduit par M me Dumontheils, le général s'avança vers moi ; je ne le voyais pas, je ne pouvais le voir, et pourtant je savais qu'il venait ; le général s'arrêta devant moi ; il me salua respectueusement et d'une voix qui résonna délicieusement à mon oreille :

— Chère cousine, dit-il à M me Dumontheils, vous m'avez gracieusement présenté à toutes les personnes qui sont dans ce salon; quanta mademoiselle , permettez-moi de me présenter moi-même à elle.

Je relevai curieusement la tête.

— Comment ferez-vous, général ? lui demanda en riant M rae Dumontheils. Mademoiselle vous est inconnue et je doute...

— Pardon, ma cousine, interrompit vivement le

Ji

général, mademoiselle est, au contraire, une de mes plus chères connaissances , je n'ose pas dire amies ; le portrait que, dans vos lettres, vous m'avez fait de M lle Renée de la Brunerie est tellement ressemblant, le souvenir en. est demeuré si profondément gravé dans mon cœur , que je n'hésite pas à prier mademoiselle d'agréer mes remerciements les plus respectueux et les plus sincères, pour le bien qu'elle daigne penser de moi, et dont je suis touché plus que je n'ose le dire.

— Mais c'est une déclaration dans toutes les règles que vous faites à M llc de la Brunerie , prenez-y garde, général ! s'écria M me Dumontheils.

— Je l'ignore, reprit sérieusement le général; je sais seulement que c'est, je le jure, l'expression sincère de ma pensée.

Je levai les yeux sur lui ; nos regards se rencontrèrent. Nous nous étions compris.

Quatre jours plus tard, le général repartit pour l'Allemagne.

— Vous n'avez plus revu depuis le général, ma chère Renée ?

— Pardonnez-moi, mon ami, ma confession doit être complète. Je l'ai revu deux fois : la première, un an plus tard ; la seconde, deux jours avant mon départ de Paris pour retourner en Amérique. Averti par M me Dumontheils que je devais quitter prochainement la France, le général avait fait trois cents lieues à franc é trier pour venir me dire adieu. Notre entretien fut court.

— Vous partez, mademoiselle, me dit-il ; le cœur ne connaît pas les distances, le souvenir les annihile ; si loin que vous alliez, je saurai vous y rejoindre ; avant peu vous me reverrez près de vous.

— J'attendrai votre venue, dussé-je attendre vingt ans, répondis-je.

Il s'inclina pour porter ma main à ses lèvres, et il sortit* J'ai attendu, il est venu, j'espère... Voilà toute mon histoire, mon ami.

— Elle est simple et touchante, mon enfant, répondit le vieillard avec émotion. Vous m'avez ouvert votre cœur, je vous en remercie sincèrement.

Il y eut, cette fois, un silence assez long entre les deux interlocuteurs ; la jeune fille, encore sous le coup des souvenirs qu'elle avait ravivés, se laissait doucement aller à ses pensées ; le Chasseur réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre.

Enfin, au bout d'une dizaine de minutes environ, le vieillard releva la tète ; il passa la main sur son large front comme pour en effacer toute pensée importune et, se penchant vers la jeune fille :

— > Ma chère Renée, lui dit-il avec un accent de tendresse paternelle auquel il était impossible de se tromper, j'ai à m'acquitter envers vous d'une mission dont on m'a chargé aujourd'hui même.

— À la Pointe-à-Pitre ? demanda curieusement la jeune fille.

— Non, pas positivement, mais près de la Pointeà -Pitre.

— • Àh ! c'est vrai ; je me le rappelle à présent, vous avez, m'avez-vous dit, quelque chose à me remettre.

— C'est cela même, chère enfant.

— Qu'est-ce donc ? Donnez vite, père, je brûle de savoir

Le Chasseur sourit doucement ; il sortit un pli cacheté de sa poitrine.

— Prenez, dit-il en le lui présentant.

— Une lettre! fit-elle en pâlissant, une lettre! Qui peut m'écrire, à moi ?

— La signature de cette lettre vous l'apprendra, sans doute.

— Oh! murmurait* elle, si c'était?...

— Yous ne vous trompez pas, Renée, elle est de lui, répondit doucement le Chasseur.

— De la lumière ! mignonne, de la lumière, vite ! . . . s'écria M lle de la Brunerie d'une voix vibrante a sa menine.

Celle-ci bondit sur ses pieds et sortit en courant*

La jeune fille était pâle, chancelante ; une émotion terrible lui serrait le cœur à l'étouffer «

Soudain elle se renversa sur son fauteuil, cambra comme un arc sa taille flexible, rejeta fièrement sa tète charmante en arriére, deux jets de flamme jaillirent de ses yeux ; elle tendit, par un mouvement automaticpie la lettre au Chasseur, et d'une voix étouffée, prescpie indistincte :

— Hector ! lui dit-elle, en l'absence de mon père, vous seul avez le droit de décacheter cette lettre ; moi, je ne le dois, ni ne le veux ; Renée de la Brunerie ne reçoit et ne lit aucun message secret.

Un sourire de triomphe éclaira une seconde le pâle visage du Chasseur ; il prit la lettre sans prononcer une parole et il la décacheta.

En ce moment, Flora rentra dans le salon, tenant à la main un candélabre allumé.

Le Chasseur se leva ; il s'approcha du guéridon sur lequel la fillette avait posé le candélabre, et parcourut la lettre des yeux, puis il fit un geste de satisfaction, et s'écria avec une sincérité de langage auquel il était impossible de se méprendre :

— Je ne m'étais pas trompé : cet homme est un grand cœur et une intelligence d'élite.

— Père ! s'écria la jeune fille avec anxiété.

— Ecoutez, mon enfant, écoutez ! ce qui est écrit là dépasse tout ce qu'il est possible d'imaginer de noble et de beau.

— Oh ! fit Renée en joignant les mains et levant

vers le ciel ses yeux pleins de larmes, je le savais, mon cœur me l'avait dit 1

— Écoutez.

Et il lut ce qui suit :

« Monsieur.,. »

— Monsieur ! s'écria la jeune fille au comble de la surprise.

Le Chasseur la regarda un instant avec un doux et tendre sourire, puis il reprit :

. ce Monsieur,

» Bien que cette lettre soit, en apparence, adressée à » M l!e Renée de la Brunerie, je sais, tant je con- » nais sa pureté d'ange et sa candeur, qu'elle ne sera » décachetée que par son père ou son plus proche pat rent. J'aime M 1,e de la Brunerie; je ne l'ai yuc » que trois fois, chez M me de Brévannes, à Paris, en » présence de plusieurs personnes. Lors de ma der- » nière visite, la veille de son départ, je lui jurai de » l'aller rejoindre en Amérique ; elle daigna me pro- » mettre de m'attendre. Ce que je vous ai dit à vous, * monsieur, jamais je n'ai osé le lui avouer à elle ; » cependant je suis sûr de son amour comme elle est, » j'en suis convaincu, sûre du mien. Si vous êtes le » père de M lle Renée, je vous demande loyalement y> l'autorisation de lui faire ma cour ; si vous n'êtes » que son parent, je vous prie d'intercéder auprès de ».M. de la Brunerie, que je n'ai pas encore Thon- » neur de connaître, pour que cette faveur, à la- » quelle je tiens plus qu'à ma vie, 1 me soit accordée; d j'attendrai avec anxiété, monsieur, la réponse que » vous daignerez me faire.

» Agréez, monsieur, l'assurance du profond respect » de votre serviteur,

» Général Antoine Richepance.

» En mer, à bord du vaisseau-amiral le Redoutable.

» Ce 14 floréal, an X de la République française, » une et indivisible. »

— Oh ! cher, bien cher Antoine ! s'écria la jeune fille avec une expression de bonheur impossible à rendre.

En ce moment, le galop précipité de plusieurs chevaux se fit entendre au dehors.

Le Chasseur s'approcha de la jeune fille, lui mit un baiser au front et la poussant du côté de la porte :

— Retirez-vous, ma chère Renée, lui dit-il, voici votre père qui revient de la Basse-Terre, il est inutilg qu'il vous voie ; d'ailleurs, j'ai à causer avec lui.

— Et cette lettre? demanda-t-elle avec anxiété.

— Je la garde, répondit le Chasseur en souriant. La jeune fille lui jeta un dernier regard de prière, et

elle. sortit la main appuyée sur l'épaule de saniénine. Un instant plus tard, M. de la Brunerie et le capitaine Paul de Chatenoy pénétraient dans le salon.

La demie après onze heures sonnait à une pendule en rocaille placée sur un piédouche dans la galerie.

L'ŒIL GkUS. 93

OU L'ON 1UCOXTE L'ARRIVÉE DU ' GÉNÉRAL RICHEPANCE A LA GUADELOUPE ET LA RÉCEPTION QUI LUI FUT FAITE*

Ainsi que nous l' avons rapporté dans un précédent chapitre, M. de la Brunerie et son cousin le capitaine Paul de Chatenoy, après avoir, a l'anse à la Barque, confié M lle Renée de la Brunerie au vieux Chasseur pour qu'il la reconduisît à l'habitation, s'étaient, eux, rendus à franc é trier à la Basse- Terre, où ils savaient que, depuis dix jours, se trouvait le chef de brigade Magloire Pelage, ainsi que les membres du conseil provisoire de la colonie.

Certaines révélations , assez ambiguës cependant , mais qui depuis quelques jours s'étaient multipliées, avaient fait concevoir au conseil provisoire des soupçons contre la loyauté du chef de bataillon Delgrès, commandant l'arrondissement de la Basse-Terre ; ces soupçons étaient d'autant plus forts, que les révélations des espions ne tendaient arien moins qu'à repré- * senter le commandant Delgrès comme le principal chef d'un complot contre le gouvernement établi, complot dont l'exécution était imminente.

Le conseil provisoire, devant des dénonciations qu'il était en droit de supposer sincères, s'était établi en per-

04 LËXHÀSSEOB, DE RATS-

manence à la Basse-Terre, afin d'être prêt à tout événement et de pouvoir prendre des mesures immédiates et efficaces au plus léger symptôme de révolte.

Cependant, le chef de brigade Pelage, malgré les certitudes qui lui avaient été données, et les recherches minutieuses auxquelles lui-même s'était livré, n'avait réussi à rien découvrir de positif.

Persuadé que ses espions étaient mal renseignés, il avait renoncé à essayer plus longtemps à éclaircir cette affaire ténébreuse et il se préparait à retourner le lendemain a Port~de- Liberté. — La Pointe-à-Pitre avait été ainsi nommée au commencement de la Révolution par le délégué de la Convention nationale, le représentant Victor Hugues.

H était environ dix heures du soir lorsque le planteur et le capitaine arrivèrent à la Basse-Terre ; informés que le conseil provisoire de la colonie se trouvait encore en séance, ils s'y rendirent immédiatement et se firent annoncer comme porteurs de nouvelles de la plus haute gravité ; ils furent aussitôt introduits et reçus de la façon la plus cordiale, par le général Pelage et les autres membres du conseil.

Le général Magloire Pelage avait à cette époque de trente à trente-deux ans ; c'était un homme de couleur ; il avait la taille haute, il était bien fait de sa personne, ses manières étaient distinguées ; ses traits fins, accentués, avaient une rare expression d'énergie et de fran- d

chise.

— Quel bon vent vous amène à cette heure avancée de la nuit,, citoyen? demanda- t-il en souriant à M. de la Brunerie.

Les deux hommes se serrèrent cordialement la main.

— Une grande nouvelle, général, répondit le planteur.

— Et bonne sans doute ; vous ne vous en seriez pas chargé si elle eût été mauvaise.

— Excellente, général.

— Parlez, parlez, citoyen de laBrunerie! s'écrièrent à la fois tous les membres du conseil.

— En un mot, citoyens, dit alors le planteur, l'expédition française que nous attendons depuis si longtemps est enfin en vue de la Guadeloupe ; elle louvoie en ce moment devant la Pointe-à-Pitre.

— Vive la Républicpie ! s'écrièrent tous les membres du conseil en se levant avec enthousiasme.

— Cette nouvelle est en effet excellente, reprit le général Pelage; si cette expédition doit ramener la paix dans ce pays et faire respecter la loi. Garantissez-vous son exactitude, citoyen de la Brunerie ?

— Sur mon honneur, général. L'homme de qui je la tiens, et dans lequel j'ai une confiance entière, s'est rendu à bord du vaisseau le Redoutable et a parlé au général Richep'ance.

— > Puisqu'il en est ainsi, nous n'avons pas à conserver le moindre doute, citoyens, dit le général Pelage, il nous faut presser notre départ.

— Qui nous empêche, général , de quitter tout de suite la Basse^Terre? dit un des membres du conseil.

— Plusieurs raisons, et principalement l'absence du commandant Delgrès, sorti de la ville, il y a une heure à peine, avec une partie de son bataillon, pour aller dissiper les rassemblements de l'anse aux Ma-

rigots, dit un autre membre; nous ne pouvons abandonner la ville sans autorités et livrée aux machinations de gens mal intentionnés.

— Le commandant Delgrès ne doit pas encore être très-éloigné, dit le général Pelage, rien de plus facile que de lui expédier contre-ordre.

— Nous avons croisé le commandant Delgrès assez près d'ici, général, dit le capitaine Paul de Chantenoy ; si vous le désirez, je me charge de lui porter cet ordre.

— J'accepte, mon cher capitaine, répondit le général qui se rassit et se mit en devoir d'écrire la dépêche.

— L'expédition est-elle considérable? demanda un des membres du conseil à M. de la Brunerie.

— Mais oui, assez ; elle se compose de dix bâtiments portant quatre mille hommes de troupes de débarquement, sous les ordres des généraux Richepance, Dmnoutier et Gobert

— Gobert ! s'écria le général Pelage en cachetant la dépêche qu'il achevait d'écrire; attendez-donc, je connais ce nom-là, moi ; Gobert, n'est-il pas né à la Guadeloupe ?

— J'ai l'honneur d'être, son proche parent, général, répondit le planteur.

— Je vous en félicite sincèrement , citoyen, répondit le général, car c'est un homme de cœur et un officier d'un grand mérite ; citoyens, ajouta-t-il en s'adressant aux membres du conseil, le choix fait par le premier consul du général Gobert est , pour nous, une preuve irrécusable des intentions bienveillantes du gouvernement à notre égard.

— Certes, général, répondit le conseiller qui déjà avait plusieurs fois pris la parole, nous devons tout faire pour nous rendre dignes de cette bienveillance.

— II ne tiendra pas à nous qu'il n'en soit ainsi, répondit le général Pelage en souriant. Chargez-vous de cette dépêche, capitaine, ajouta-t-il en s'adressant à M. Paul de Chatenoy; je vous prends pour aide de camp, je m'entendrai à ce sujet avec le général Sériziat; demain, au lever du soleil, je vous attends à la Pointe-à-Pitre.

— Je vous remercie, mon général, demain à l'heure dite j'aurai l'honneur d'être à vos ordres, dit le capitaine en s'inclinant.

— Citoyen delà Brunerie, par ma voix , le conseil provisoire vous adresse les remerciements les plus sincères pour la nouvelle importante que vous lui avez apportée.

— Demain, moi aussi, général, je serai à la Pointeà-Pitre.

— Vous y serez le bienvenu, ainsi que tous les bons citoyens qui suivront votre exemple. Citoyens, j'ai l'honneur de vous saluer.

Les deux créoles prirent alors congé et ils sortirent, accompagnés par le général Pelage jusqu'à la porte extérieure de la salle du conseil.

Un instant plus tard, le général rentra.

— Citoyens, dit-il, je viens de donner les ordres nécessaires pour que tous les préparatifs de noire départ soient faits sans bruit, de façon à ce que nous puissions nous mettre en route aussitôt après l'arrivée du commandant Delgrès; en faisant diligence nous

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arriverons à îa Pointe-à-Pitre vers cinq heures du matin; je vous propose de nommer une députation de quatre citoyens notables de la Guadeloupe, chargée d'aller offrir au général Richepance, commandant en chef l'expédition, les assurances de la joie que nous fait éprouver son arrivée dans la colonie et de la chaleureuse réception que les habitants préparent au représentant du nouveau gouvernement de la France . . '

Cette motion du général fut vivement appuyée ; on nomma la députation séance tenante.

Les citoyens choisis furent : MM. Frassans, membre du conseil provisoire de la colonie ; Darbousier, négociant; Savin, capitaine dans les troupes de ligne, et Mouroux, chef des mouvements du port à la Pointe-à- Pitre ; ce dernier devait conduire sur l'escadre douze pilotes jurés, que le général Pelage avait depuis un mois déjà donné Tordre de réunir, afin qu'ils fussent tout prêts à être mis à la disposition de l'expédition pour la faire entrer dans les ports de l'île où il plairait, à l'amiral de mouiller.

On rédigea ensuite une proclamation adressée à tous les habitants de la colonie, pour leur annoncer l'arrivée à la Guadeloupe du général Richepance ; proclamation écrite dans les termes les plus chaleureux et les plus patriotiques/

À peine le général Pelage achevait-il de dicter cette proclamation, que tous les membres du conseil signeraient après lui, que la porte s'ouvrit, et le commandant Del grès pénétra dans la salle.

Delgrès semblait sombre, mécontent*

— Me voici à vos ordres, général, dit-il, en saluant les membres du conseil,

— Mon cher commandant, répondit le général, des nouvelles importantes reçues à l'improviste m'ont contraint à vous envoyer contre-ordre.

■ — Je suis immédiatement retourné sur mes pas.

' — Je le vois, et je vous en remercie, commandant. Obligé de quitter sur-le-champ la Basse-Terre, je n'ai pas voulu partir avant votre retour.

Le commandant Delgrès salua sans répondre.

— Onze bâtiments aperçus aujourd'hui devant la Désirade et Marie- Galante font présumer, continua le général Pelage, qu'ils composent la division que nous attendons depuis si longtemps déjà.

- — Àh ! fit le mulâtre entre ses dents.

— Vous voudrez bien, mon cher commandant,

* prendre les dispositions nécessaires pour recevoir avec solennité les bâtiments qui se rendraient à la Basse- Terre, et vous entendre avec le citoyen Bouclier, chef du génie, pour que des casernes soient immédiatement mises en état de recevoir six mille hommes.

* — Six mille hommes ! dit le mulâtre en tressaillant.

— Peut-être même un peu plus? je ne suis pas sûr du chiffre exact. Oui, mon cher commandant ; oh ! cette fois nous serons grandement en mesure d'en finir avec les fauteurs et agents de désordre, qui depuis si longtemps troublent notre malheureuse colonie.

— En effet, dit le commandant Delgrès, devenant de plus en plus sombre.

— Je n'ai pas besoin d'ajouter, n'est-ce pas ? reprit le

général Pelage, que je compte entièrement sur votre dévoûment et celui des troupes placées sous vos ordres ?

— Je ferai mon devoir, général, répondit sèchement le commandant Delgrès*

Le général Pelage ne remarqua pas, ou peut-être il feignit de ne pas remarquer, l'attitude' froide et sévère du commandant, et Je peu de joie qu'il paraissait éprouver îi la nouvelle de l'arrivée de cette expédition depuis si longtemps promise, et qui, toujours annoncée, ne venait jamais. Il frappa sur un gong, un huissier parut.

— Mon aide de Ccirnp, dit le général.

L'huissier se retira. Bientôt un capitaine entra; ce capitaine nommé Prud'homme était, comme le général Pelage, auquel il était dévoué, un homme de couleur de la Martinique.

— Tout est-il prêt? lui demanda le général.

— Oui, répondit le capitaine, vos ordres sont exécutés, général ; l'escorte est en selle ; les chevaux clés citoyens membres du conseil attendent, tenus en main par des domestiques*

— Mon cher commandant, je vous fais mes adieux , reprit le général Pelage en s'adressant à Delgrès ; je compte sur votre dévoûment à la République, à laquelle nous devons tout, ajouta-t-il avec intention.

Le commandant Delgrès sourit avec amertume en entendant cette dernière recommandation, mais il continua à garder le silence et il se contenta de s'incliner devant son chef.

— Partons, citoyens, dit le général.

Les membres du conseil, après avoir pris congé du

commandant, et avoir échangé avec lui de muets saluts, quittèrent la salle du conseil à la suite du général.

Dix minutes plus tard- ils s'éloignaient au galop, entourés par une escorte de cent cinquante cavaliers.

Demeuré seul, le commandant Delgrès suivit du regard les cavaliers jusqu'à ce qu'il eussent disparu dans la nuit, puis il rentra à pas lents et le front pensif dans la maison de ville où, en sa qualité de gouverneur de la Basse-Terre, il avait son appartement,

— Tout serait-il donc perdu? murmura- t-il à demivoix en jetant des regards sombres autour de lui. Non, ce n'est pas possible... nos frères de Saint-Dominique ont presque conquis leur liberté déjà, pourquoi ne réussirions-nous pas comme eux? La République française avait fait de nous des hommes libres et des citoyens ; le premier consul veut nous replonger dans l'esclavage... Mieux vaut la lutte, la mort même ! Ah ! pauvre race déchue ! seras-tu à la hauteur de ce grand rôle ! . . .

Au lieu de se livrer au repos, malgré l'heure avancée de la nuit, après avoir semblé hésiter pendant longtemps à prendre une résolution, sans doute d'une haute importance, tout à coup Delgrès frappa du pied avec colère, s'écria à deux reprises d'une voix sourde : .

— Il le faut !

Il prit son manteau qu'il avait jeté sur un meuble, s'enveloppa soigneusement dans ses plis et il sortit à grands pas de la maison de ville.

Ou allait-il? Que -voulait-il faire? Nous le saurons bientôt.

Cependant les membres du conseil provisoire s'éloi-

gnaient rapidement de la Basse-Terre ; ils galopaient silencieusement, pressés les uns contre les autres, sans que la pensée leur vînt d'échanger une parole,

Le voyage s'accomplit sans accident d'aucune sorte; vers cinq heures du matin, ils atteignirent la Pointeà-Pitre, dont la population, était encore plongée dans le soimneiL

Quelques paroles seulement avaient été prononcées en quittant la Basse-Terre, paroles montrant que le général Pelage s'était aperçu, plus peut-être que ne le supposaient ses compagnons, de l'attitude sombre du commandant Delgrès, et que la prudence seule l'avait retenu et empêché de lui manifester clairement son mécontentement.

— Le commandant Delgrès ne m'a pas paru extraordinairement joyeux en apprenant l'arrivée de l'expédition? avait dit avec intention M. Frasans au général .

— Vous croyez, avait répondu celui-ci avec un fin sourire ; c'est possible, je ne l'ai pas remarqué ; il est vrai que j'étais très-préoccupé en ce moment ; je songeais que nous nous trouvons à douze longues lieues de la Pointe-à-Pitre, où il nous Aillait arriver à tous risques; que notre escorte est faible ; que nous avons à franchir des chemins défoncés, ou quelques hommes résolus suffiraient pour nous barrer le passage et s'emparer de nous ; je vous avoue qu'au lieu d'essayer de découvrir les pensées secrètes du commandant Delgrès, je cherchais dans ma tête les moyens d'arriver à tout prix, sain et sauf, avec les membres du conseil provisoire, de l'autre côté de la rivière saléei

Vmi GRIS. 403

M. Frasans baissa la tête et il se dispensa de répondre ; il avait compris.

Le matin, vers dix heures, un bâtiment léger, sur lequel s'étaient embarqués les députés auxquels, sur Tordre du général Pelage, s'étaient joints les capitaines Prud'homme et de Chatenoy 3 ainsi que les douze pilotes jurés, appareilla de la Pointe-à-Pitre et mit le cap au large.

Ce navire allait à la recherche de l'escadre française.

Le capitaine Prud'homme était porteur d'une lettre du général Pelage pour le commandant en chef de F ex* pédition ; le capitaine de Chatenoy devait en remettre une de M. de la Brunerie à son parent le générai Gober t.

Après avoir battu la mer et couru des bordées pendant toute la journée, le léger bâtiment n'ayant découvert aucune voile, regagna le port à la nuit close et mouilla en dehors de la passe.

Le lendemain au point du jour, il remit sous voiles»

Cette fois, il fut plus heureux; de bonne heure, il atteignit la flotte française.

Cette flotte marchait en ligne de bataille ; elle était composée de deux vaisseaux : le Redoutable et le Fougueu%i de soixante-quatorze canons; de quatre frégates : la Volontaire; la Romaine^ la Consolante et la Didon^ de cinquante-quatre canons; de la flCite la Salamandre, de vingt-six canons; puis trois transports de charge. Ainsi que l'OEil Gris l'avait annoncé à M. de la Brunerie, elle portait environ quatre mille hommes de troupes de débarquement.

■La frégate la Pensée avait été expédiée de la Domi-

nique, au-devant de la division française, et comme cette frégate battait pavillon amiral à son mât d'artimon, ce fut sur elle que l'aviso guadeloupéen mit le cap,

La frégate mit en panne pour l'attendre, manœuvre imitée aussitôt par toute l'escadre.

L'aviso atteignit la frégate vers midi.

Le général Richepance se trouvait à bord de la Pensée; à cette époque, il avait trente-deux ans à peine ; le portrait que M ,,e de la Brunerie avait tracé de lui au Chasseur était d'une exactitude rigoureuse ; nous le compléterons d'un seul mot : il y avait entre lui et le général Kléber son émule et son ami, une grande ressemblance physique et morale.

Au moment où les députés montèrent à bord, le général Richepance se promenait à l'arrière de la frégate, en compagnie du vice-amiral Bouvet et du général Gober t.

En apercevant la députa tion qui se dirigeait vers lui, le général s'arrêta, fronça les sourcils et attendit son approche, les deux mains appuyées sur la poignée de son sabre, dont l'extrémité du fourreau reposait sur le pont.

Un coup d'œil avait suffi aux députés pour reconnaître parmi les officiers se pressant derrière le gé • néral en chef, plusieurs émissaires de l'ex-gouverneur Lacrosse, envoyés par lui de la Dominique, sans doute dans le but de le porter à des mesures de rigueur contre les Guadeloupéens, malgré toutes les preuves d'obéissance qu'il recevrait- de leur part.

Cependant cette découverte ne découragea pas les

I/OEIL GRIS. *0n

députés; ils s'approchèrent du général Richepance, le saluèrent respectueusement et attendirent, chapeau bas, qu'il lui plût de leur adresser la parole. Il y eut un instant de silence pénible.

— Qui ètes*vous et que me voulez-vous ? demanda enfin le général d'une voix rude.

— Citoyen général, répondit le député du conseil Frasans, chargé par ses collègues de parler erî leur nom, nous sommes les délégués des habitants notables de File de la Guadeloupe; nous venons vers vous., en leur nom, pour vous assurer du dévouement de la population entière de la colonie, et de la joie sincère que lui fait éprouver la nouvelle de votre arrivée.

— Puis-je avoir confiance en des traîtres, "en des rebelles qui ont renversé le capitaine-général nommé par le gouvernement? reprit le général avec encore plus de rudesse.

— Ceux qui nous ont représentés à vos yeux sous ce jour odieux, général, répondit fièrement le chef de la députation, sont eux-mêmes des traîtres et des rebelles qui prétendaient livrer notre belle et fidèle colonie aux émissaires du gouvernement britannique. Ces hommes, indignes du nom de Français, méritaient la mort, général, nous les avons exilés; aujourd'hui ils essaient de nous calomnier auprès de vous.

— Les traîtres et les calomniateurs n'ont pas accès auprès de moi ; de telles accusations sont graves, prenez-y garde, citoyens.

— Nous sommes prêts à subir les conséquences de nos paroles, général, au besoin, nos actions répondront pour nous; nous avons foi entière en votre justice et

surtout en votre impartialité, répondit sans s émouvoir le chef de la députation.

— Ni Tune ni l'autre ne vous failliront, dès que j'aurai des preuves non équivoques de votre loyauté.

— Lisez ces proclamations annonçant votre arrivée, général, elles vous feront, mieux que nous ne saurions le faire, connaître l'esprit qui anime la population.

Et le citoyen Frasans présenta au général un paquet de la proclamation adressée, deux jours auparavant, par le conseil provisoire, aux habitants de la colonie.

Le général accepta la proclamation et la lut attentivement.

Tous les regards étaient fixés avec anxiété sur le visage sévère du général ; un silence de mort régnait sur la frégate; on n'entendait d'autre bruit que celui de la mer, dont les lames se brisaient contre les flancs du navire, et le sifflement continu du vent à travers les cordages .

Les émissaires secrets de Lacrosse commençaient intérieurement à se sentir mal à Taise ; la contenance à la fois ferme et modeste des membres de la députation les effrayait. Ils craignaient que le général ne découvrît leurs honteuses manœuvres et ne reconnût la vérité, que, par tous les moyens, ils essayaient de lui cacher.

Enfin, le général Richepance releva la tète.

— Cette proclamation m'engagerait peut-être, dit-il, a montrer de l'indulgence, car les termes dans lesquels elle est conçue sont, je dois en convenir, dignes, généreux et témoignent d'un ardent patriotisme ; je sentirais ma colère s'éteindre, si je né lisais parmi les

signatures apposées au bas de cette feuille le nom d'un homme à la fidélité duquel il m'est impossible d'avoir confiance.

— M'est-il permis, citoyen général, de vous demander le nom de l'homme dont vous suspectez ainsi la loyauté?

— Ce nom, citoyen Frasans, reprit le général Richeoance avec une colère contenue, est celui du chef de )rigade Magloire Pelage.

— Général, l'homme dont vous venez de prononcer le nom, répondit fièrement le chef de la députation, est le serviteur le plus dévoué de la République, le caractère le plus beau, le cœur le plus grand qui soit dans toutes les Antilles françaises ; c'est à son énergie seule, à son courage, à son patriotisme éclairé que nous devons d'avoir sauvé la colonie et de l'avoir conservée à la France.

— ■ Brisons là, citoyen, reprit brusquement le général, le chef de brigade Pelage est, quant à présent, hors de cause.

Et, jetant dédaigneusement la proclamation sur un

banc de quart :

— Ce gage cpie vous venez de me donner de la soumission clés habitants de la Guadeloupe ne me suffît pas, ajouta- t-il.

— Général, répondit le député avec un accent de tristesse digne et sévère, je vous jure sur mon honneur, sur ma foi, sur mon ardent amour pour la patrie, je vous jure, dis-je, que vous vous trompez sur nos intentions; les habitants, la force armée, tous les citovens forment le mémo vœu ; les uns et les autres attendent avec une

égale impatience le délégué du gouvernement pour lui obéir sans réserve et avec tout l'empressement d'un peuple qui se fait un point d'honneur, une sorte de religion de prouver sa fidélité.

— Ces protestations peuvent être vraies, citoyens, reprit le général avec hauteur; mais, dans les circonstances où nous nous trouvons placés, vous et moi, en ce moment, elles ne sauraient me satisfaire ; il me fout une garantie de la fidélité des Guadaloûpéens.

M. Frasans sourit avec amertume, en échangeant un regard de douleur avec ses collègues.

— Ce gage de notre loyauté que vous exigez, répondit-il, nous sommes prêts à vous l'offrir, général.

— Quel est-il?

— Nous nous proposons de demeurer en otages à votre bord.

— . Vous feriez cela? s'écria le général avec surprise, presque avec intérêt.

— Nous sommes prêts ! répondirent les membres de la députation d'une seule voix.

— Songez que vos têtes me répondront du premier coup de fusil qui sera tiré (1), reprit le général Richepance avec un accent terrible de menace.

— Que nos tètes tombent , mais qiie notre pays soit sauvé, répondit gravement le chef de la députation, nous aurons payé notre dette à notre patrie.

— Je demande, en ma qualité d'aide de camp du général Pelage, si malheureusement méconnu, dit fièrement le capitaine Prud'homme, a rester, moi aussi,

(I) Historique.

en otage, pour répondre des intentions pures et patriotiques de mon chef.

Et il vint se placer derrière les membres de la députa ti on.

Nous avons déjà dit les noms de ces généreux citoyens, nous les répéterons ici ; de tels noms ne doivent pas être laissés dans l'oubli.

C'étaient les citoyens : Frasans, Darbousier, Sevin, Mouroux et Pru'homme.

Ils donnèrent, ce jour-là, un grand exemple de dévouement , non-seulement à la France , mais au monde entier.

Le général Richepance s'étoit tourné vers le capitaine Prud'homme. -

— Vous êtes aide de camp du général Pelage, capitaine? lui demanda- t-il.

— Oui, mon général, j'ai cet honneur, répondit nettement le capitaine.

— Ah ! Et comment se fait-il que vous ayez accompagné cette députation ?

— Parce que, mon général, je suis porteur d'une lettre à votre adresse.

— De quelle part ?

— De la part du général Pelage, mon général.

— Donnez.

Le capitaine présenta un pli cacheté nu général.

Cette lettre, beaucoup trop longue pour être reproduite en entier, se terminait par ces mots : •

« Je le charge, — le capitaine Prud'homme,

» — de vous présenter particulièrement mes devoirs, » et de vous demander vos ordres ; j'irai les prendre

» moi-même à rendrait qu'il vous plaira de m'intli- » quer, pour connaître aussi vos intentions sur l'heure » à laquelle vous voudrez être reçu.

» Vous nous apportez la paix, général, suite des » triomphes des braves armées de la République. » Honneur au peuple français ! Honneur et gloire au » gouvernement de la République !

» Salut et respect,

» Magloire Pelage. »

— Des mots ! des mots ! des mots ! dit le général Richepance en froissant le papier avec colère, en parodiant, sans y songer, Hamlet, prince de Danemark.

— Mon général, les faits ont appuyé et ils appuieront encore les mots, lorsque besoin sera, répondit le capitaine Prud'homme.

Le général Richepance haussa dédaigneusement les épaules ; pendant deux ou trois minutes, il marcha avec agitation sur le pont; soudain il s'arrêta devant les députés qui se tenaient calmes, froids, respectueux, en face de lui; il les regarda un instant avec une fixité étrange, et d'une voix dans laquelle on sentait gronder la tempête :

— Songez-y, dit-il, c'est peut-être à la mort que vous marchez !

— Nous sommes prêts à la recevoir, général, répondit froidement le chef de la députation.

— Eh bien donc, que votre volonté soit faite. Citoyens, vous êtes mes otages !

— Je vous remercie en mon nom et en celui de mes collègues, général, répondit simplement M. Frasans.

Ï/OEIL GttlS. m

— C'est bien, dit le général.

Et, s' adressant à un oflicier placé près de lui :

— Conduisez ces cinq personnes dans la grande chambre de la frégate, ajouta-t-il ; je yeux qu'elles soient traitées avec les plus grands égards.

Les députés saluèrent et suivirent l'officier en traversant la foule, qui s'écarta et se découvrit avec respect sur leur passage.

Ils disparurent dans l'intérieur du bâtiment (1).

En ce moment, le général Richepance aperçut le capitaine de Chatenoy.

— Qui ôtes-vous? lui demanda - 1— il ; comment se fait-il que je ne vous aie pas vu encore ?

— Général, répondit le capitaine, je suis .aide de camp du général Pelage et cousin du citoyen de îa Brunerie, parent du général Gobert; je suis venu apporter à notre parent, le général Gobert, une lettre du citoyen de la Brunerie.

— Àh ! fit le général en palissant légèrement. Le capitaine s'inclina.

— > Mon cousin, le citoyen capitaine de Cbatenoy^ (pie j'ai l'honneur de vous présenter, général, vous a dit l'exacte yérité, fit le général Gobert en s'appro* chant.

— Je n'ai pas douté de la parole du capitaine, re* prit Ricbepance avec effort*

Et il ajouta, sans songer à ce qu'il disait :

(1) Toute cette scène de l'entrevue dos députés avec ie général Ricbepance est rigoureusement historique. Voir : Mémoire pour le chef de brigade Magloire Pelage. Paris, thermidor an Xï, et dépêches de Richepance, même ouvrage, n os 409 et 310 (pièces justificatives).

412 LE CHàSSEUR DE RATS.

— Vous ôtes donc parent du citoyen de la Brunerie, mon cher général?

'■ — J'ai cet honneur, général, répondit Gobert un peu surpris.

— Et vous aussi, à ce qu'il paraît, capitaine?

— Oui, général.

— Àh! très-bien. Le citoyen de la Brunerie est, m'a-t-on assuré, un des plus riches planteurs de la Guadeloupe; il jouit d'une grande influence dans Vile.

— En effet, mon général, et cette influence, il en a toujours usé pour servir sa patrie.

— Je le sais, capitaine. Le citoyen de la Brunerie est un patriote pur et dévoué. Vous êtes libre de retourner à terre quand il vous plaira, capitaine. Rapportez au général Pelage ce que vous avez vu ici, et n'oubliez pas de dire au citoyen de la Brunerie, et aux autres créoles notables de File, que le général Richepance est animé des meilleures intentions à leur égard; que. son plus vif désir est de rétablir Tordre dans la colonie, sans effusion de sang.

Les assistants se regardaient avec étonnèment; ils ne comprenaient rien à ce revirement subit, surtout à la façon presque amicale dont le général causait avec l'aide de camp de l'homme envers lequel il s'était montré si sévère un moment auparavant.

— J'ai l'honneur de prendre congé de vous, mon général.

— Allez, capitaine, reprit Richepance; n'oubliez pas une seule de mes paroles ; ajoutez de ma part au général Pelage que je serai heureux de reconnaître que l'on m'a trompé sur son compte.

En prononçant ces mots, le général promena'autour de lui un regard qui fit pâlir et se Laisser les fronts les plus hautains.

Le capitaine quitta la frégate.

Deux heures plus tard, il débarquait à la Pointe-à- Pitre, et, sans y rien changer, il rendait compte au général Pelage de ce qui s'était passé à Lord de- la frégate la Pensée.

— Il n'a rien dit de plus? demanda celui-ci lorsque le capitaine eut terminé son long récit.

. — Non, mon général, rien autre. Le général Pelage sourit doucement.

— Je m'attendais a tout cela,' reprit-il. Eh Lien, puisque le général Richepance ne veut pas croire à nos protestations, mon cher capitaine, nous lui donnerons les preuves qu'il demande, voilà tout.

Les députés du conseil provisoire avaient aLordé la frégate la Pensée et étaient montés à son Lord, au moment où l'escadre avait le cap sur la terre et se préparait à donner dans les passes.

La brise était faible, bien que favorable ; aussi, sur les instances du général en chef, qui avait hâte de descendre à terre, le vice -amiral Bouvet se résolut à exécuter le plan conçu entre eux, aussitôt que les députés eurent été retenus en otages , et réunis dans la grande chambre de la frégate.

Voici quel était ce plan :

Le général Richepance, convaincu, malgré les protestations qui lui avaient été faites, que les habitants opposeraient une vive résistance au débarquement des troupes, avait résolu de forcer à tout prix l'entrée de

la Pointe-à-Pitre avec les frégates, sous les feux croisés de Yllet-à-Coclwn et des forts Fleur d'Êpèe et Union.

Les deux vaisseaux ne pouvant, à cause de leur tirant d'eau, entrer dans le port, reçurent Tordre de mouiller clans le Gosier , de mettre a terre leurs troupes qui, aussitôt débarquées, marcheraient au pas de course sur le fort Mascotte, l'enlèveraient, prendraient ainsi le fort Fleur-d'Epie à revers et couperaient toutes communications avec les redoutes Bdimbridge et Stewimon.

Pendant ce temps, les autres troupes débarcjuées à la Pointe-à-Pitre même, après avoir forcé la passe, marcheraient, sans perdre un instant , à la gabare de la rivière Salée et s'empareraient des deux forts de là Victoire et Union.

Ce plan, très-simple, était d'une exécution sinon facile, mais tout au moins presque certaine avec de bonnes troupes, et celles que Richepance amenait de France avec lui étaient excellentes.

. Seulement, il arriva une chose à laquelle le général en chef était fort loin de s'attendre, malgré les assurances réitérées des membres de la députation coloniale et celles du général Magloire Pelage ; cette chose donna à réfléchir au commandant en chef et opéra dans les résolutions qu'il avait prises d'abord un changement complet. Toutes les dispositions d'attaqiie furent inutiles.

Les frégates franchirent la passe à ranger les batteries, sans que celles-ci les saluassent d un seul coup de canon ; lorsqu'elles approchèrent des quais et que

L'OEIL GiUS. il y

les troupes effectuèrent leur débarquement, elles virent toute la population pressée sur les quais, les troupes coloniales rangées en bel ordre, et tous accueillirent les soldats, un peu honteux d'une telle réception, après ce qu'on leur avait annoncé, en agitant leurs chapeaux et leurs mouchoirs avec .es marques du plus vif enthousiasme, et en criant à tue- tète et à qui mieux mieux :

— Vive la République! vivent nos frères d'Europe !

En. même temps que, sur un geste de Pelage, la musique militaire attaquait vigoureusement la Marseillaise dont la foule chantait les paroles héroïques avec des trépignements frénétiques et de véritables hurlements de joie.

Il était impossible de résister h une aussi cordiale réception; aussi tout fut-il mis sur le compte d'un malentendu, et Ton fraternisa.

Cela ne valait-il pas mieux que d'échanger des boulets et des balles?

Malheureusement tout n'était pas fini !

L'avenir était gros d'orages !

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