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DANS LEQUEL LES ÉVÉNEMENTS SE COMPLIQUENT

Cependant le débarquement continuait ; mais cette fois la confiance la plus entière avait remplacé la première méfiance ; ce n'étaient plus des ennemis, des étrangers qui arrivaient ; Français d'Europe et Français d'Amérique s'étaient reconnus frères ; ils s'accostaient comme tels sans arrière-pensée mauvaise, toute crainte avait été bannie.

Plus de mille hommes déjà étaient descendus à terre .

Toutes les frégates étaient venues mouiller à portée de voix de la ville.

Le général de brigade Magloire Pelage, le conseil provisoire de la colonie, l'état-major de la garnison de la Pointe-à-Pitre, le chef d'administration suppléant le préfet colonial, le juge de paix, la municipalité ; enfin tous les fonctionnaires publics, cette fourmilière d'employés, qui, surtout aux colonies, est innombrable, pour le plus grand chagrin de la population, se tenaient groupés en arrière, à droite et à gauche de l'homme qui avait rendu tant de services éminents à la Guadeloupe.

L'OEIL GRÏS. 447

Quarante hommes , choisis dans toutes les compagnies de la garnison, et commandés parle capitaine Paul de Chatenoy, attendaient le général en chef pour lui servir de garde d'honneur.

Le général Richepance avait quitté la frégate la Pensée^ et il était descendu dans un canot cpii faisait force de rames vers la terre; soudain, à la surprise générale, au moment où tout le monde s'attendait au débarquement du chef de l'expédition et se pressait pour le saluer et l'acclamer, le canot vira de bord et regagna avec une vitesse extrême la frégate, a bord de laquelle le général remonta immédiatement.

Une vive inquiétude glaça la joie dans le cœur de tous les habitants; ils ne comprenaient rien à celte manœuvre extraordinaire, qu'aucun incident ne semblait justifier; ils se demandaient avec anxiété ce qui .allait arriver.

Cependant le débarquement des troupes continuait sans interruption; au fur et a mesure que les officiers supérieurs et autres mettaient le pied sur le quai, le général Pelage, toujours calme et froid en apparence, leur faisait le salut d'usage,* sans paraître remarquer que c'était à peine si ces officiers daignaient le lui rendre. .

Ils affectaient, aveoune hauteur et une morgue insultantes, de se détourner de lui et de le laisser à l'écart; quelques-uns môme de ces officiers allèrent jusqu'à imposer silence à la musique militaire, et à contraindre le faible détachement de quarante hommes dont nous avons parlé plus haut à reculer au delà du dernier rang des soldats européens, qui, dès qu'ils

étaient à terre, se massaient et se rangeaient en bataille sur la place, qu'ils faisaient évacuer afin de pouvoir librement manœuvrer.

Certes, les innombrables services que le général Pelage avait rendus à la colonie ne méritaient pas que, sur de vagues soupçons, auxquels d'ailleurs sa conduite présente donnait un si éclatant démenti, on le traitât avec un mépris aussi offensant.

Le brave officier sourit avec amertume ; deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, mais il ne se démentit pas une seconde; il resta calme, froid, impassible, bien qu'il eût le cœur navré de douleur; il supporta ces affronts immérités sans se plaindre, les dévora en silence et demeura ferme et immobile à son poste sur le quai, attendant, sans courber la tète, l'arrivée du général en chef.

Lorsque toutes les troupes furent enfin débarquées, un canot portant le pavillon français à l'avant et à l'arrière, la corne traînant dans la mer, se détacha des lianes de la frégate la Pensée; le général en chef était dans ce canot, en compagnie de plusieurs autres personnes que l'on ne pouvait reconnaître à cause de la distance.

Le général accosta enfin, il mit le pied sur le quai aux acclamations universelles ; Richepance salua à plusieurs reprises, puis, lorsque les personnes qui l'accompagnaient, et qui n'étaient autres que les membres de la députation guadaloupéenne, furent débarquées à leur toui* il se plaça au milieu d'elles et, sans autre escorte, à la surprise générale, il marcha droit à Pelage, qui, de son côté, s'avançait au-devant de lui.

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