‹ Oeil GrisChapitre 6 sur 17 · VŒU GRIS · texte numérisé non relu

VŒU GRIS

Au même instant, il se fit dans cette foule immense un silence imposant ; chacun attendait avec anxiété ou avec espoir, mais tous avec une inquiétude secrète, ce qui allait résulter de la rencontre de ces deux hommes, sur le compte de l'un desquels tant de critelles calomnies avaient été répandues, et dont le sort allait, dans quelques secondes, être décidé.

Sans laisser au général Pelage le temps de lui adresser la parole, le général Richepance le salua et il lui tendit la main avec une charmante cordialité, en môme temps qu'il lui disait avec l'accent le plus amical :

— Mon cher général, j'ai pensé que je ne pouvais mieux faire connaissance avec vous qu'en me présentant sous les auspices des braves citoyens que vous m'avez envoyés ; je me suis peut-être montré un peu rude envers eux et envers vous, mais oublions le passé pour ne songer qu'à l'avenir ; voici ma main, ne craignez pas de la serrer dans la vôtre, nous sommes tous deux de braves et loyaux soldats ; d'un mot nous devons nous comprendre.

— général ! s'écria Pelage en proie à une émotion que, malgré tous ses efforts sur lui-môme, il ne parvint pas à maîtriser, ce moment fortuné me paye de bien des chagrins, efface bien des souffrances ! Que puis-je faire, moi chétif, .pour vous prouver combien je suis lier et heureux de ce que vous daignez ainsi publiquement foire pour* un pauvre soldat comme moi ?

— Une chose qui vous sera bien facile, mon cher général ; continuez à être ce que vous avez toujours été, répondit Richepance en souriant, c'est-à-dire un vaillant soldat et un patriote sincère.

— Mon général...

— Pas un mot de plus, général ; je vous connais maintenant, et je vous apprécie comme vous méritez de l'être ; et, ajouta-t-il en jetant un regard sardonique sur un groupe d'ofïïciers qui se pressaient curieusement autour de lui, écoutez -moi bien, général Pelage : « Je vous laisse libre » dit-il en soulignant ces mots avec intention, a et la grande confiance que vous avez su m'inspirer, » m'engage en outre à vous prier de me continuer les bons offices que jusqu'à présent vous avez rendus à notre pays ; aidé par vous, je ne doute pas que bientôt je parvienne à rétablir complètement Tordre dans la colonie.

— Je suis à- vous corps et âme, mon général, s'écria Pelage avec effusion.

— Je le sais et je vous en remercie, général. Citoyens, ajouta Richepance en élevant la voix, l'offense avait été publique, publique devait être la réparation* J'espère , continua-t-il avec sévérité , que personne à l'avenir n'osera suspecter l'honneur de l'homme que je reconnais, moi, devant tous, pour un loyal serviteur et un bon patriote.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces belles et généreuses paroles si noblement prononcées.

— Pour commencer, mon cher général, veuillez, je vous prie, faire relever tous les postes des forts FJeur-d'Epée, de l'Union, ainsi que des redoutes Baimbridge et Stewinson.

— À Tins tant, mon général, les ordres vont être immédiatement donnés, répondit Pelage avec empressement. Que ferons-nous des troupes coloniales ?

— Vous les ferez sortir de la ville et masser sous la redoute de Stewinson ; je me propose de les passer ce soir en revue.

— Ce qui ne peut rpie produire un excellent effet sur le moral des soldats, mon général.

— Allons, allons, dit Richepance en riant , je crois que tout cela finira bien.

— Ne vous fiez pas trop aux apparences, mon général, lui fit observer Pelage en baissant la voix ; je connais le terrain, il est brûlant; je crois, au contraire, cpie nous aurons fort à faire.

— Ah ! ab ! fit Richepance sur le môme ton.

— Les nègres sont contre nous.

— Hum ! cela ne m ? étonne pas ; ils se croyaient libres, les pauvres diables, et je suis malheureusement' chargé de leur prouver le contraire et de les obliger à rentrer dans les ateliers de leurs maîtres ; mais ils ne savent rien encore, je suppose ?

— Détrompez-vous, général, ils savent tout, au contraire.

— Qui peut les avoir instruits? fit Richepance en fronçant le sourcil.

— Il ne m'appartient pas de dénoncer sans certitude les hommes que je soupçonne, répondit Pelage avec une froideur subite; mais soyez tranquille, mon général, leurs actions vous les dénonceront bientôt.

; — Qu'ils y prennent garde, murmura Richepance d'un air de menace; s'ils me contraignent a tirer le sabre du fourreau, je serai implacable.

— Et vous 'aurez raison, mon général-, car ces hommes ont, depuis dix ans, tout bouleversé dans la

colonie et l'ont conduite à deux pas de sa ruine.

— En effet, mieux que tout autre, mon cher général, vous devez savoir à quoi vous en tenir à ce sujet.

— Oui, mon général, répondit Pelage avec ressentiment; j'ai fait la triste expérience par moi-même de ce dont la haine peut rendre capables les natures perverses.

— Savez-vous quelque chose ?

— Rien absolument de positif, mon général, mais j'ai des soupçons graves, et s'il m'était permis...

— Allons ! mon cher général, pas de réticences avec moi ; je vous le répète, je veux que nous marchions de qpncert ; j'ajouterai môme que, jusqu'à un certain point, je me laisserai diriger par lès conseils de votre expérience.

— Je vous remercie sincèrement, mon général, je vous prouverai avant peu, croyez-le, que vous n'avez pas mal placé votre confiance.

— Je le sais bien, je n'ai eu besoin que de vous voir pour savoir tout de suite à quoi m'en tenir sur votre compte ; des physionomies comme la vôtre, mon cher général, ne sauraient mentir. Vous disiez donc?

— Je disais, mon général, que je crois qu'il serait important que vous vous rendiez le plus tôt possible à la Basse-Terre, ou si je ne le disais pas, je le pensais, ce qui revient au même.

— C'est mon intention.

— Entendons-nous bien, mon général, je dis, moi, tout dé suite, sans perdre un instant.

— Àh ! ah MJ'est donc là où est le danger?

— Le plus grand, le plus terribles danger, mon général.

— C'est bien. Merci de votre conseil, général; aussitôt que nous aurons remis un peu d'ordre ici, je partirai pour la Basse-Terre. Brisons là quant à présent, trop d'oreilles sont ouvertes autour de nous ; bientôt nous reprendrons cet entretien dans un lieu plus convenable.

— C'est juste, mon général ; une collation vous est offerte par les principaux planteurs et créoles de la ville, à la préfecture coloniale, daignerez-vous l'accepter?

— Avec le plus grand* plaisir, mon cher généra! ; d'ailleurs je vous avoue que je ne serais pas fâché de voir les principaux planteurs de l'île et de m'entretenir un peu avec eux.

— Ils vous attendent tous avec une vive impatience, mon général.

— S'il en est ainsi, ne nous faisons pas désirer plus longtemps, et ne les laissons pas se morfondre davantage:

Et se tournant vers les quarante hommes de troupes coloniales que le général Pelage avait réunis et qui se tenaient tristes et humiliés derrière les soldats :

— Venez près de moi, citoyens, leur dit Richepance avec bonté, je ne veux pas aujourd'hui d'autre escorte que la vôtre.

— Oh! général, murmura Pelage attendri par ce dernier trait, vous avez toutes les délicatesses.

Les soldats coloniaux commandés par le capitaine de Cbàtenoy, vinrent alors se former fièrement auprès du

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général en chef, aux joyeuses acclamations de la fouie*

— Maintenant, général, dit Richepance, nous nous mettrons en route quand vous voudrez.

Le général Pelage, fier cette fois de l'éclatante justice qui lui était rendue si noblement, leva son sabre : la musique recommença à jouer, et le cortège se mit en marche vers la préfecture coloniale, au milieu des cris de jbie des habitants, aux sons de la musique, et passa devant Je front de bandière des troupes européennes qui présentaient les armes.

Les principaux planteurs de la Grande-Terre et quelques-uns de ceux de l'autre côté de la rivière Salée', accourus en hâte à la Pointe-à-Pitre, dès qu'ils avaient appris l'arrivée de l'escadre , se tenaient sur les marches du large perron donnant accès à la préfecture ; en apercevant le général, l'un d'eux, choisi sans, doute par les autres notables, fit quelques pas à sa rencontre, et le salua en lui disant :

— Soyez le bienvenu, général, vous qui venez au nom de notre mère commune, la France, pour ramener la paix et le calme dans nôtre-colonie.

— Citoyens, répondit Richepance avec cette cordialité sympathique qui était le côté saillant de son caractère loyal, le premier consul, en m'envoyant vers vous, m'a surtout recommandé de yous assurer du vif intérêt qu'il éprouve pour tout ce qui vous touche, et de son désir de voir la prospérité renaître au plus tôt dans votre beau pays ; je suis lier d'avoir été choisi pour accomplir cette glorieuse mission, avec votre concours et celui de tous les bons citoyens, j'ai la conviction que ma tâche sera facile.

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Le général et son cortège pénétrèrent alors dans l'intérieur de la préfecture; les présentations officielles commencèrent aussitôt.

Là étaient réunis les plus glorieux et les plus nobles noms de France; toutes nos grandes et vieilles familles ont des représentants en Amérique.

Richepance trouvait un mot gracieux, un sourire aimable pour chacun ; cependant, parfois, il semblait préoccupé, presque inquiet; son regard inquisiteur fouillait la foule de dames, de jeunes filles et d'hommes pressés autour de lui, comme s'il eût cherché quelqu'un qu'il ne parvenait pas à découvrir.

Les présentations étaient presque terminées, les portes de la salle a manger, où la collation était préparée, venaient de s'ouvrir à deux battants, et le général se préparait, à regret peut-être, à aller prendre à la table éblouissante de la plus splendide argenterie, et qui offrait un coup d'œil réellement féerique, la place d'honneur qui lui était réservée, lorsque le général Gobert, arrivé depuis un moment à la préfecture, lui toucha légèrement le bras.

Le général Richepance se retourna vivement.

— Ah ! c'est vous, mon cher Gobert, lui dit-il avec indifférence. Quelles nouvelles ?

— Excellentes, général; mais, avant tout, permettez-moi de vous présenter mon parent, le citoyen...

— De la Brunerie ! s'écria le général avec empressement.

— Moi-môme, général, répondit M. de la Brunerie en saluant.

— Citoyen, reprit Richepance en lui tendant la

main, je remercie mon collègue et ami Gobert de nous avoir présentés l'un à l'autre, j'éprouvais un grand désir de vous connaître.

— Vous me rendez confus, général ; je ne sais à quoi attribuer tant de bienveillance, dit le planteur.

Et, s'écartarit un pelt, il démasqua sa fille, dont il prit la main :

— La citoyenne Renée de la Brunerie , iiia lille, dit-il.

La jeune fille s'inclina, confuse et rougissante devant le général qui, mis airisi à l'irnproviste en présence de celle qu'il aimait, ne savait plus lui-même quelle contenance tenir, et craignait, par son embarras, de trahir son secret aux yeux de tous.

Mais Richepance était une de ces natures exceptionnelles que les événements extraordinaires les plus imprévus ne parviennent pas longtemps à abattre ; son parti fut pris en mie seconde, franchement, loyalement, selon sa coutume.

— Mademoiselle, dit-il en lui faisant un respectueux salut, je me félicite de cette heureuse rencontre, sur laquelle j'étais loin de compter.

— Rencontre ! s'écrièrent à la fois au comble de la surprise M. de la Brunerie et le général Gobert.

— Lorsqu'on a eu le bonheur de voir une seule fois mademoiselle de la Brunerie, dit Richepance avec une exquise bonhomie, on conserve d'elle un impérissable souvenir. J'ai eu l'honneur de me trouver trois fois en visite chez M me de Brévannes, parente de mademoiselle de la Brunerie, lorsque mademoiselle s'y trouvait ellemême.

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— Oui, en effet... je croîs, général, répondit faiblement la jeune fille, de plus eji plus émue.

— Allons! général, dit M. de la Brunerie , puisc[ue ma fille et. vous, vous vous êtes déjà rencontrés en France dans une maison amie, nous ne sommes plus étrangers l'un pour l'autre, foin de l'étiquette entre vieilles connaissances, je dirai bientôt, je l'espère, entre deux amis. Voici ma main, général.

— Et voici la mienne, citoyen, répondit Richepance avec entraînement. Sur mon ûme, cher monsieur, vous me rendez bien heureux en me parlant ainsi..

— Voyez, dit en riant le planteur, voyez la petite dissimulée! elle vous connaissait depuis longtemps, général, et elle ne m'en avait rien dit. Fi ! que c'est laid, mademoiselle, d'avoir des secrets pour son père !

— Mais je vous jure, mon père..;, répondit Renée, qui ne savait plus quelle contenance tenir.

Richepance, plus maître de son émotion, qu'il était parvenu à maîtriser, vint aussitôt au secours de la jeune fille.

— Peut-être, interrompit-il en souriant, mais avec une intention marquée, ces souvenirs, si précieusement conservés dans ma mémoire, sont-ils, à cause de leur peu d'importance, sortis depuis longtemps de celle de mademoiselle.

— Oh! vous ne lé croyez-pas, général, répondit Renée d'un ton de doux reproche.

— Me permettez-vous, mademoiselle, de vous offrir la main pour passer dans la salle où la collation nous attend ?

La jeune fille sourit d'un air mutin, car l'enfant rieuse et naïve avait subitement reparu.

— . Je vous le permets, oui, général, dit-elle avec un accent légèrement railleur et en lui tendant sa main mignonne coquettement gantée.

Ce manège de jeune fille décontenança complètement le fier soldat ; il comprit alors combien ses dernières paroles avaient été maladroitement placées après la réponse que M lle de la Brunerie lui avait faite ; il se mordit les lèvres, mais il accepta la leçon, sans laisser échapper d'autre signe de révolte contre la séduisante sirène dont il se reconnaissait l'humble esclave.

On passa dans la salle à manger.

Le général Richepance avait à sa . droite M! le de la Brunerie, à sa gauche le préfet colonial par intérim, le général Pelage en face de lui, un des bouts de la table était occupé par le général Gobert, l'autre par M. de la Brunerie ; les autres convives, au nombre de quatre-vingts, avaient aussi leurs places désignées.

Tandis que le général Richepance était occupé aux présentations dans le salon de la préfecture, le général Pelage avait donné à ses deux aides de camp, les capitaines Prud'homme et de Chatenoy, des instructions détaillées pour que tous les postes occupés par les troupes coloniales fussent relevés immédiatement par des détachements européens, et les troupes coloniales dirigées sur la redoute de Stewinson, où elles demeureraient massées en attendant les ordres ultérieurs du commandant en chef.

Les deux capitaines étaient immédiatement sortis

pour s'acquitter de la mission qu'ils avaient reçue et surveiller l'exécution des ordres qu'ils étaient chargés de transmettre aux chefs de corps.

La collation se prolongea assez tard ; il était environ cinq heures du soir lorsque les convives se levèrent de table et passèrent au salon de réception.

Richepance était le plus heureux des hommes ; pendant plusieurs heures il s'était trouvé assis auprès de celle qu'il aimait ; il avait pu échanger quelques mots furtifs avec elle, entendre la douce mélodie de sa voix ; il aurait voulu que cette bienheureuse collation ne se terminât jamais ; il maudit sincèrement au fond de l'âme le fâcheux qui proposa la première santé ; on ne disait pas encore toast à cette époque, on préférait tout simplement parler notre belle et riche langue française à aller chercher des mots barbares chez les Anglais, pour exprimer des idées beaucoup plus clairement rendues dans notre langue.

Les santés furent nombreuses ; elles se succédèrent rapidement les unes aux autres ; les créoles sont loin d'être ivrognes comme les Anglais ou les Américains du Nord, leurs voisins; ils sont généralement sobres.

On but d'abord à la République française une et indivisible, ce qui était tout naturel, puis au premier consul Bonaparte ; on but ensuite au général Richepance, à l'armée, à la marine, et vingt autres santés pareilles, dont l'animation et l'enthousiasme des convives justifiaient seuls l'opportunité; mais qui toutes furent accueillies avec des applaudissements frénétiques.

Le général fut contraint, en sa qualité de président

de la table, de répondre a toutes par quelques paroles dont les plus simples excitaient un véritable ouragan de bravos et de vivats.

Bien que fort contrarié de voir le temps s'écouler aussi rapidemerU, ce fut cependant avec un soulagement véritable que, lorsque le moment fut enfin venu de se lever de table, le général offrit sa main à M lle de la Brunerie pour passer au salon.

Plusieurs groupes se formèrent ; les plus jeunes des convives entourèrent les dames, tandis que les hommes sérieux se pressèrent autour du général en chef et entamèrent avec lui les hautes questions de la politique qu'il convenait de suivre pendant la crise que traversait la colonie en ce moment.

Richepance jeta un regard désespéré du côté où se tenait Renée de la Brunerie ; la malicieuse jeune fille qui avait commencé par rire derrière son éventail de la mésaventure de son admirateur, se sentit émue malgré elle et elle résolut, avec la cranerie mutine de son caractère, de venir en aide au malheureux général déconfit et aux abois.

En quelques minutes, une conspiration fut ourdie par la partie féminine de rassemblée ; il y eut une protestation générale des dames ; et bien à contre-^ cœur, pour les hommes sérieux, cette peste de toutes les réunions, où Ton veut s'amuser, la politique fut proscrite à l'unanimité ; quelques jeunes gens firent entrer la musique militaire, qui, pendant tout le temps que la collation avait duré n'avait cessé de jouer des airs variés, et, bon gré, malgré, les danses s'organisèrent, timidement d'abord, mais l'élan était donné et

bientôt toas les convives se laissèrent entraîner ïi prendre part a ce divertissement si cher aux

créoles.

Sans que Ton sût comment cela s'était fait, en moins d'un quart d'heure, l'immense galerie et l'interminable salon furent encombrés de femmes, de soie, de dentelles et de fleurs*

La danse est une véritable maladie pour les créoles, et cela à ce point qu'il y a aux colonies un proverbe qui prétend qu'on soulèverait les blancs avec un violon, et les noirs avec un tambour.

Lorsqu'une dame créole a passé une nuit au bal, elle na pas sur" elle, en tous ses vêtements, un fil de soie ou de lin qui ne soit froissé, tordu, brisé, et qui puisse servir à quelque chose ; dix sur douze n'ont plus de souliers et sortent pieds nus de la salle; en un mot c'est une passion qui va jusqu'au délire, à la frénésie, à la folie.

Mais, qu'on ne s'y trompe pas, cette passion pour la danse n'influe en rien sur les mœurs ;- ces nobles et belles femmes savent toujours rester dignes d'ellesmêmes; ce sont des enfants joyeuses, insouciantes, dansant pour se divertir, sans arrière-pensée, et ne voyant rien en dehors du tourbillon de la danse de contraire à l'admiration et au respect que toujours elles inspirent, même à leurs plus fervents adorateurs.

Le lendemain du bal, nulle ne s'en souvient, ni le regrette ; autant on les a vues gaies, rieuses, autant elles se montrent douces, modestes, vouées au ménage, donnant leur cœur à l'honnêteté, leurs mains au travail, leur affection au père et au mari, leur affabilité

aux serviteurs, leurs grâces et leur angélique sourire à tous.

Mais cette fois, ce n'était' pas d'un bal qu'il s'agissait ; on avait improvisé la danse pour une ou deux heures, afin de chasser de cette joyeuse réunion l'odieuse politique qui menaçait de l'assombrir en l'envahi ssan t.

Richepance était jeune, il aimait et il était aimé: un avenir rayonnant de gloire et de bonheur s'ouvrait devant lui, la vie, surtout en ce moment, lui apparaissait sous les plus riantes couleurs ; il abandonna joyeusement une question de politique transcendante très-ardue, à peine entamée, et il se jeta à corps perdu au milieu des danseurs, en laissant ses sérieux interlocuteurs tout ébouriffés.

Si ce mouvement irréfléchi lui fit perdre quelque chose dans l'esprit des vieux planteurs et des hommes sérieux de la réunion, en revanche il lui conquit à l'instant le cœur de toutes les dames et de toutes les jeunes filles et il devint leur ami et leur allié; ce qui fut peut-être la seule mesure d'une politique réellement heureuse qui fut prise pendant le cours de cette journée mémorable, et cela sans que le général y songeât le moins du monde.

Dans les colonies, les femmes exercent un irrésistible empire non-seulement sur leurs maris , mais encore sur tout ce qui les entoure; les mettre de son côté, c'était donc presque avoir gagné la partie.

Après avoir dansé deux fois avec Renée de la Brunerie, le général reconduisit la jeune fille auprès

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de son père ; alors une conversation tout amicale, presque intime, s'engagea entre ces trois personnes.

On parla de la France, de Paris, de M me de Brévannes etoe mille autres choses encore.

M. de la Brunerie remarqua avec étonnement que sa fille, invitée à plusieurs reprises à danser, refusa constamment de quitter sa place, prétextant soit une grande fatigue, soit un violent mal de tête, pour ne pas abandonner une conversation qui semblait l'inté- . resser vivement.

Le marquis, loin de témoigner sa surprise, sourit au contraire d'un air de bonhomie à chaque prétexte plus ou moins plausible, donné par sa fille aux danseurs désappointés.

Disons-le tout de suite, M. de la Brunerie s'était suintement senti entraîné vers le général Richepance, dont la franchise, l'air martial et surtout la rondeur loyale lui avaient plu au premier abord ; il ne voyait pas avec déplaisir l'intérêt que sa fille paraissait éprouver pour le général, pour lequel il avait, lui, une sympathie réelle.

Le planteur fit promettre à Richepance. de venir passer quelques jours à la Brunerie, aussitôt que ses graves occupations lui laisseraient un instant de loisir, et de ne pas avoir à la Basse-Terre d'autre maison que la sienne.

Le général accepta avec empressement ces offres hospitalières, et la conversation continua ainsi, sur le ton de la plus parfaite cordialité. Elle se serait prolongée très-longtemps encore, si un des aides de camp du général n'était venu l'interrompre en annonçant à son

chef ([lie le général Pelage désirait lui faire une communication importante.

Ricliepance prit congé, avec un soupir de regret, de la jeune fille et de son père, puis il suivit l'aide de camp.

Le général Pelage attendait à cheval, avec une nombreuse escorte et un brillant état-major, le général en chef, sur la place devant la préfecture.

Le général se souvint seulement alors qu'il avait décidé qu'il passerait, à sept heures du soir, les troupes coloniales en revue ; il était sept heures moins le quart, il n'y avait pas un instant à perdre ; il se mit en selle et on partit.

— Qu'y a-t-il de nouveau, général? demanda Richepance au chef de brigade.

— Peu de choses, mon général ; tout s'est à peu près bien passé, et les changements de corps opérés sans résistance, excepté toutefois au fort de la Victoire.

. — Ah ! ah ! Est-ce qu'il y aurait eu là une tentative de révolte ?

— Mieux que cela, général, une révolte véritable.

— Voyons ! que m'apprenez-vous là , mon cher général ?

— La vérité, général; mais comme je connaissais de longue date l'homme qui commandait le fort de la Victoire, mes précautions étaient prises en conséquence.

— Très-bien. Quel est cet individu?

— Un mulâtre nommé Ignace , chef des nègres marrons, de la Pointe Noire, auquel j'ai donné le grade de capitaine.

— Comment, général, vous avez commis l'imprudence?...

— Permettez-moi, général, interrompit Pelage avec un . sourire d'une expression singulière, Ignace n'est pas le seul, il y en a d'autres encore auxquels j'ai été contraint de jeter aussi un os à ronger ; j'étais loin d'être le plus fort, il me fallait être le plus rusé ; depuis six ans, je n'ai réussi à maintenir à peu près Tordre dans la colonie qu'en employant les plus redoutables agents de désordre.

— Savez- vous que c'est tout simplement très-fort ce que vous me dites là, mon cher général? s'écria Richepance avec surprise.

— Je l'ignore ; je sais seulement que c'est l'exacte vérité, mon général. Donc, Ignace refusa péremptoirement de rendre le fort de la Victoire ; mais mon aide de camp, le capitaine de Chatenoy, commandait le détachement européen; il fit battre la charge, croiser la baïonnette et marcher en avant ; Ignace comprit que toute résistance était inutile, et, tandis que nos troupes entraient dans le fort par une porte, il sortait avec sa garnison par une autre et s'enfonçait dans les mornes. Voilà tout ; le fait est assez grave.

— De combien était cette garnison ?

— Une centaine d'hommes.

— De couleur ?

— Tous nègres.

On atteignit en ce moment. la plaine de Stewinson ; les bataillons noirs étaient massés en bon ordre; ils avaient la tournure, militaire et se tenaient bien sous les armes.

Le général commença aussitôt la revue.

Après avoir chaleureusement félicité les soldats sur leur bonne tenue, leur patriotisme et leur avoir dit qu'il voulait les voir auprès de lui, le général en chef leur annonça que le lendemain il comptait partir pour la Basse-Terre; qu'il les avait choisis pour raccompagner et qu'ils allaient s'embarquer à l'instant dans les canots qui les attendaient au rivage pour les conduire à bord de l'escadre, où ils pourraient se reposer en attendant l'heure du départ.

Cette nouvelle ne parut pas être fort agréable aux soldats, cependant ils ne manifestèrent pas autrement leur mauvaise humeur que par un silence obstiné.

L'embarquement commença aussitôt ; malheureusement, la nuit était venue; la moitié au moins des noirs en profita pour prendre la fuite et déserter avec armes et bagages, ce dont Richepance se montra très-mortifié.

— Tant mieux ! lui dit Pelage à voix basse : plus tôt nos ennemis se démasquefont, plus tôt nous en aurons fini avec eux.

— Vous avez, pardieu raison, mon cher général ! répondit Richepance; mais je vous jure que le châtiment sera sévère.

En ce moment, un aide de camp du général en chef lui annonça qu'un homme, disant arriver à l'instant de la Basse-Terre, demandait à lui faire des révélations importantes.

-Le général ordonna qu'il fût immédiatement amené en sa présence.

Cet homme était l'Œil Gris.

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