‹ Oeil GrisChapitre 9 sur 17 · TÉNÉBREUSES · texte numérisé non relu

TÉNÉBREUSES

Notre ami le Chasseur et la charmante* compagne dont il avait jugé à propos de s'affubler, cette horrible et vieille sorcière nommée maman Suméra, avaient enfin laissé la Basse- Terre bien loin derrière eux ; pendant un laps de temps assez prolongé, ils continuèrent à marcher côte à côte sans échanger une seule parole.

Dés qu'il se vit complètement en rase campagne, le Chasseur, soit calcul de sa part, soit qu'il eût oublié qu'il n'était pas seul, avait adopté une allure si rapide, que la vieille négresse était presque constamment contrainte de se mettre au trot pour le suivre, et que parfois elle demeurait en arrière malgré elle.

Mais, comme, ainsi que nous l'avons constaté, la digne sorcière était très-peureuse, que l'ombre projetée des arbres affectait les formes les plus fantastiques, que les bruits mystérieux de la nuit lui donnaient des frissons intérieurs, que de plus, sa conscience, bourrelée sans doute de sinistres souvenirs, peuplait les ténèbres de fantômes, elle faisait d'incroyables efforts pour ne pas abandonner son singulier guide, qui, de * son côté, continuait impassiblement à marcher de son

pas gymnastique, gourmandant ses chiens et sondant, à droite et à gauche, les buissons, avec cet imperturbable sang-froid qui jamais ne l'abandonnait.

La misérable femme était réellement digne de pitié ; elle suait à grosses gouttes, haletait et soufflait comme un phoque, n'avançait plus qu'avec des difficultés extrêmes , et calculait mentalement avec effroi combien de minutes s'écouleraient encore avant le moment où ses forces l'abandonnant complètement, elle se verrait contrainte, malgré elle et à sa grande terreur, à demeurer seule et abandonnée dans le désert.

Elle maudissait, au fond de son cœur, sa fatale pensée de partir en compagnie de ce Chasseur grossier et malhonnête qui n'avait aucune considération pour les femmes et les traitait avec un si dédaigneux mépris ; elle lui adressait mentalement, tout en trottinant à sa suite, la kyrielle interminable des plus terribles malédictions que sa mémoire pouvait lui fournir ; il est évident que si elle eût été seule* ment la moitié aussi sorcière qu'elle s'en flattait auprès de ses Crédules partisans, le Chasseur aurait passé un très-mauvais quart d'heure, et aurait payé fort cher * le sang-façon cruel avec lequel il la traitait.

Mais rien n'y faisait ; bon gré, mal gré, il lui fallait prendre son parti du mauvais pas dans lequel elle s'était fourvoyée, et attendre le moment de la vengeance, qui, selon elle, ne tarderait pas à arriver d'un instant a I autre ; cette seule pensée lui rendait un pou de force et de courage pour supporter le pesant fardeau de la fatigue, dont elle était de plus en" plus accablée.

Depuis longtemps déjà les dernières maisons d'un

petit bourg situé à une lieue et demie environ de la Basse-Terre, avaient disparu derrière les âeux voyageurs, bien loin dans les ténèbres ; ils se trouvaient maintenant au milieu des mornes, éloignés de toute habitation humaine, et suivant un sentier étroit tracé sur les flancs d'une montagne ; déjà le haut piton du Morneaux-Cabris détachait vigoureusement en relief sa sombre silhouette sur le fond obscur de l'horizon et le ciel pailleté de scintillantes étoiles, à trois ou quatre portées de fusil devant eux ; les rayons gris de perle de la lune leur permettaient de distinguer les différents accidents du paysage abrupt mais grandiose qui les entourait ; maman Suméra caressait intérieurement le doux espoir de voir bientôt se terminer son atroce supplice, et d'atteindre enfin sa cabane enfouie discrètement sous un fouillis odorant de liquidimbars, de grenadiers, d'orangers et de goyaviers, dominés par de hauts tamarins et de majestueux fromagers ; déjà môme elle se figurait distinguer à travers le prisme trompeur de l'atmosphère, les bosquets ombreux de sa chère demeure ; un soupir de joie et de soulagement s'échappait de sa poitrine, lorsque tout à coup le Chasseur s'arrêta, fit volte-face, laissa reposer avec bruit la crosse de son fusil sur le sol rocailleux du sentier, et, la regardant d'un air railleur, qui, aux rayons blafards de la lune, sembla réellement diabolique à la vieille négresse, il lui dit à brûle-pourpoint :

— * À propos, chère maman Suméra, apprenez-moi donc, s'il vous plaît, quels sont les ingrédients dont vous vous êtes servie pour composer le fameux Oxtenga qui devait donner à ce gredin d'Ignace la facilité de

me tuer comme un pécari ? Je serais Lien curieux de le savoir, ce doit être queltjiie chose de très-extraordinaire.

À cette question singulière, faite 'ainsi a l'improviste et d'une si bizarre façon, la vieille négresse sentit ses jambes tremblantes se dérober sous elle; elle s'arrêta effarée et resta la bouche béante, sans pouvoir prononcer un seul mot.

— Vrai! reprit le Chasseur, vous me rendrez service en me donnant ces renseignements.

— Je ne vous comprends pas, missié, balbutia la

vieille.

— Laissez donc, vous comprenez fort bien, au contraire ; voyons, qu'est-ce .que cela vous fait de me l'apprendre? Il fout convenir que vous n'êtes pas complaisante. Vous êtes- vous servie de têtes de crapauds, de langues de scorpions, de graisse de couleuvre battue avec du sang d'iguane, chacun de ces animaux ayant été tué un vendredi à minuit, précisément à l'instant où la lune se lève ? C'est de cette façon que se préparent d'ordinaire ces fameux talismans.

— Mais je vous assure, missié Chasseur, reprit la vieille négresse qui suait et soufflait connue si elle sortait de l'eau, je vous assure que je ne comprends rien à ce que vous me dites ; aussi vrai que je suis une honnête femme !

— Bon ! vous ne voulez pas en convenir ? répondit le Chasseur, toujours froid et railleur ; c'est mal, c'est très-mal ; c'est ainsi que vous m'êtes reconnaissante? moi, qui ai été si gentil pour vous, qui ai consenti à vous conduire jusqu'ici. Rendez-donc service

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aux femmes ! C'est à faire regretter d'être aimable ! ajouta-t-il en haussant les épaules.

L'horrible vieille n'essaya point de protester contre cette prétention d'amabilité, prétention dont elle comprenait, dans son for intérieur, toute la sanglante ironie.

— Je vous proteste, missié, s'écria-t-elle vivement, que je n'ai jamais su composer d'Ouengas, ainsi que vous nommez cette affreuse chose.

— Allons, voilà que vous me prenez pour un imbécile à présent ; comme c'est agréable pour moi ! Avec cela que je ne sais pas pertinemment que vous êtes sorcière,

— Pertinemment ! s'écria la vieille tout effarée, en entendant ce mot qu'elle ne comprit pas.

— Oui, pertinemment, maman Suméra ! reprit le Chasseur en fronçant les sourcils et en frappant avec force la crosse de son fusil contre terre.

— Oh ! ne me faites pas de mal, missié! dit en joignant humblement les mains la négresse, qui commençait réellement à avoir une peur effroyable ; au nom du bon Dieu, ne me jetez pas un charme.

— Vous avez tort de craindre qu'on vous jette des charmes, la mère ; vrai, cela ne pourrait pas vous nuire, fit-il en ricanant.

— Mon bon missié, est-ce que nous ne continuons pas notre chemin ?

— Un instant, que diable ! vous êtes bien pressée, lanière... Ainsi, c'est bien résolu, vous vous obstinez à ne pas vouloir m'apprencire comment vous avez composé cet Ouenga ?

210 LE CnASSEUR DE ÏUTS.

— Mais je vous jure, missié Chasseur,..

— C'est Lien, interrompit celui-ci, n'en parlons plus ; je vais vous demander autre chose, mais, cette fois, j'espère que je serai plus heureux et que vous nie répondrez.

— Si je le puis, oh ! Lien sûr, missié ! mais je voudrais bien être chez moi.

— Bah ! pourquoi faire ? Je trouve que nous sommes très-bien ici ; voyez, nous avons sous nos pieds un précipice de mille mètres ; personne ne peut entendre notre conversation; que désirez-vous de plus, chère maman Suniéra ?

— Rien, bien certainement, missié, mais...

— Mais vous aimeriez mieux vous en aller, hein, la mère ? interrompit- il en ricanant ; malheureusement cela ne se peut pas, et môme il est fort possible que vous demeuriez longtemps ici, si vous ne répondez pas catégoriquement aux questions que je me propose de vous adresser ; ainsi prenez garde, je vous donne cet avis en passant, dans votre intérêt.

<c Catégoriquement » se joignant à « pertinemment, » acheva de bouleverser la négresse ; elle prit pour formules infernales les grands mots du Chasseur, — grands mots que, du reste, celui-ci employait avec intention, — et elle se mit à trembler de tous ses membres.

— Que désirez-vous savoir, missié Chasseur? lui demanda-t-ellc d une voix haletante.

— A quelle heure le commandant Delgrès doit-il venir chez vous aujourd'hui ? demanda- t-il brusquement.

~ Hein ? s'écria maman Suméra, en faisant un 011 deux pas en arrière arec une véritable épouvante.

— Prenez garde de tomber, la mère ; une cbute de mille mètres, c'est très-dangereux. Voyons, faut-il

9 que je vous répète ma question ? ajouta-t-il en fixant sur elle un regard étincelant, en môme temps qu'il jouait avec une négligence allectée avec la batterie de son fusil.

— Mais, missié...

— Je vous ai avertie de prendre garde ; vous êtes presque sur le bord du précipice, maman Suméra ; il suffirait d'un mouvement mal calculé de votre part , pour y tomber; croyez-moi, vous ferez mieux de me répondre tout de suite, car il faudra toujours que vous en arriviez là.. Voyons, à quelle heure attendez-vous la visite du commandant Delgrès ?

— A trois heures. <

— Bien vrai?

— J'en fais serinent sur le petit Jésus.

— Bien, bien. Et la demoiselle?

— Quelle damizelle?

— Je ne vous- demande pas cela; je vous dis : la demoiselle, c'est clair, cpie diable! À quelle heure sera-t-elle chez vous?

— À deux heures,

— Que viendra-t-elle faire dans votre taudis?

— Mon taudis?... fit la vieille avec une velléité de révolte.

— Votre carbet, si vous le préférez, cela m'est égal, à moi. Voyons, répondez, ou sinon...

L'horrible mégère était domptée; elle n'essaya pas

plus longtemps de soutenir une lutte aussi peu égale contre cet homme qui semblait tout deviner.

— La damizelle désire que je lui fasse un Mangè-Ramassa ou un Caprelatas, pour apprendre certaines choses importantes qu'elle a intérêt à connaître.

— Bon, vous voyez-bien que j'avais raison de dire que vous êtes sorcière, hein, la mère! Vous savez composer les Mangé-Ramassa et les Caprelatas, quoi que vous souteniez que vous ignorez ce que c'est qu'un Ouenga; n essayez pas de vous disculper, ce serait inutile. Maintenant, écoutez bien ceci : vous commencez à me connaître, je suppose?

— Oh ! oui ! et pour mon malheur ! murmura la négresse d'une voix larmoyante.

— Ne laites pas de grimaces, chère maman Suméra, je vous prie ; rien ne m'agace les nerfs comme d'entendre pleurer les crocodiles, c'est plus fort que moi, cela me rend furieux ; ainsi,' supprimez vos larmes ; il dépend de vous, de vous seule en ce moment, de ne pas être pendue comme sorcière.

. — Pendue comme sorcière ! s'écria la vieille avec épouvante.

— Parfaitement, je n'ai que quelques mots à dire à quelqu'un que je connais, et votre compte sera réglé sous quarante-huit heures; une potence toute neuve et une corde de latanier feront l'affaire.

— Oh ! vous ne voudriez pas faire de mal a une pauvre femme, missié?

— Cela dépend de vous, la mère, je vous le répète; c'est un marché que je vous propose*

— Un marché?

— Mon Dieu, oui, pas autre chose; écoutez-moi Lien. Je consens à vous laisser libre de continuer votre lucratif métier, de composer autant que cela vous conviendra des don Pèdre, des Macondats y des Vaudoux, des Quienbois, des M ange -Ramassa, des Caprelatas, et môme des Ouengas, quoique vous prétendiez ne pas les connaître ; je suis un Papa très-puissant, instruit de la science des blancs; mes Grisgris sont supérieurs aux vôtres.

— C'est vrai ! murmura la négresse ayec une conviction douloureuse.

— Je vous laisse donc maîtresse de composer vos sortilèges, qui, pour moi, sont sans effet; je vous promets même que vous ne serez jamais inquiétée ni tourmentée pour vos jongleries ; mais tout cela, bien entendu, à une condition.

— A une condition?

— Dame ! vous figurez-vous que je vous donnerai ma protection pour rien, par hasard?

— C'est juste, missié Chasseur, dit humblement la vieille négresse, qui, cependant, commençait à se rassurer un peu.

— Cette condition, la voici : vous me servirez au lieu de servir mes ennemis, et vous obéirez sans hésiter à tous les ordres que je vous donnerai, quels que soient ces ordres, sinon...

Il n'acheva pas, mais il tourna la tète d'un air significatif vers le précipice.

— J'obéirai, missié.

— C'est bien, j'y compte. Souvenez-vous que je

suis un Papa; que je puis, si je lé veux, vous changer à mon gré en Pécari ou en Lamantin ; enfin vous faire souffrir d'horribles tortures, sans compter la potence > et vous me serez fidèle ; d'ailleurs, je connaîtrai votre conduite , car je ne vous perdrai pas de vue.

— Oh ! je vois bien que vous savez tout, missié, et que vous êtes un Papa puissant.

— Conservez cette croyance salutaire, maman Suméra, vous vous en trouverez bien. Maintenant que nous nous entendons, et que, par conséquent, je n'ai plus rien à vous dire, suivez-moi, je vais vous accompagner jusqu'à la porte de votre carbet.

— Est-ce que vous ne me ferez pas l'honneur d'y entrer, missié?

— Pourquoi faire? Ce n'est pas encore l'heure . Dclgrès, Ignace et leurs complices sont encore réunis sur le sommet de la Soufrière ; ils n'arriveront pas chez vous avant une heure, ils ne pourraient vous aider à m'assassiner.

— Oh ! missié ! s'écria l'affreuse vieille avec un accent auquel il était impossible de se tromper, je ne vous résisterai pas davantage ; je n'essaierai pas plus longtemps à lutter contre vous; je reconnais que vous êtes un homme puissant auquel rien ne saurait faire obstacle ; agissez avec moi comme il vous plaira, je vous obéirai, désormais je suis votre esclave.

— C'egt bien, femme, je voulais vous entendre parler ainsi ; si je suis satisfait de vos services, je vous récompenserai de façon à vous combler de joie ; je sais aussi faire de l'or. Venez, il est temps de nous remettre en .route.

L'ŒIL GRIS. 24 d

L'abominable mégère s'inclina respectueusement devant celui que, maintenant, elle reconnaissait pour son maître, et elle le suivit.

C'en était fait : le Chasseur était, dès ce moment, tout-puissant sur l'esprit terrifié de cette créature; cette femme, qui faisait métier de tromper tous venants par ses pratiques prétendues magiques, dont elle connaissait parfaitement l'inefficacité totale, en était cependant arrivée, ainsi (pie cela se rencontre souvent dans ces natures grossières, à se tromper elle-même et à croire à ces absurdités; superstitieuse, ignorante, d'une intelligence plus que faible, elle était la première victime de ses mensonges, auxquels elle avait fini par ajouter une foi entière; aussi, encore plus que les menaces que lui avait adressées le Chasseur, ses prétentions à être un grand sorcier, la connaissance complète qu'il possédait de certains faits, qu'elle croyait ignorés de tous,' et de plus la réputation de sorcellerie si solidement établie du Chasseur, l'avaient complètement convaincue de son pouvoir ; il lui aurait donné Tordre le plus étrange, qu'elle lui eût obéi sans hésiter, avec joie même; il pouvait donc avoir toute confiance en elle.

Après avoir marché pendant environ trois quarts d'heure encore, les deux voyageurs atteignirent enfin les premiers contreforts du Morne-aux-Cabris. et ils se trouvèrent au milieu d'une végétation luxuriante dans laquelle ils disparurent presque entièrement.

L'ajoupa de maman Suméra, ou plutôt son car.be t, était assez solidement bâti, vaste, bien aéré, d'une apparence extérieure tout à fait réjouissante.

Ce carbet, ombragé par des Ilots de verdure, était adossé à un énorme rocher, sur les flancs duquel des marches avaient été creusées jusqu'à une petite plateforme élevée d'une quinzaine de mètres au-dessus de l'habitation ; cette plate-forme, enveloppée d'un fouillis de plantes grimpantes, formait un bosquet touffu de l'aspect le plus pittoresque et servait de lieu de repos, ou plutôt d'observatoire à la sorcière.

L'ajoupa était entouré d'une ceinture de cactus vierges, formant une haie vive impénétrable, que nul n'aurait tenté de franchir impunément ; deux enclos, de peu d'étendue, servaient, le premier de jardin potager à la vieille négresse, dans lequel elle cultivait les quelques légumes nécessaires a sa consommation ; le second était une espèce de corral dans lequel, pendant la nuit, elle renfermait quelques chèvres laitières.

En somme, cette petite habitation, proprette et coquette, avait l'aspect le plus calme, et ne ressemblait en rien à ce qu'on est accoutumé à se. figurer l'antre d'une sorcière.

Arrivé à une cinquantaine de pas à peu près de l'ajoupa, le Chasseur posa la crosse de son fusil à terre et s'arrêta :

— r Vous voici arrivée chez vous, dit-il brusquement à la vieille négresse, au revoir.

— Ne voulez-vous pas vous reposer un instant, missié? répondit-elle; mais cette fois sans arrière-pensée.

— C'est inutile, la mère, j'ai des affaires qui réclament impérieusement ma présence autre part; mais, soyez tranquille, vous me reverrez bientôt.

— Quand cela, missié? \

— Vous êtes bien curieuse, maman Suméra ! retenez votre langue, s'il vous plaît; ne savez-vous pas que trop parler nuit? J'arriverai au moment où vous vous y attendrez le moins. Surtout, n'oubliez pas nos conventions.

— ■ Je me garderai bien de les oublier.

— Cette hideuse chenille d'Ignace et ses dignes acolytes resteront sans doute quelque temps ici, peut-être une heure, peut-être moins ; recevez-les bien, ne leur laissez rien soupçonner ; surtout ayez soin de conserver précieusement dans votre mémoire tout ce qu'ils diront; vous me comprenez, n'est-ce-pas? . *. .

— N'ayez aucune crainte, missié, ma mémoire est bonne, je n'oublierai rien.

— Allons, adieu, la mère; si je suis content de vous, vous serez contente de moi. A bientôt !

— A bientôt, missié !

Le Chasseur jeta son fusil sous son bras, s'éloigna à grands pas, et ne tarda pas à disparaître au milieu des hautes herbes,

La vieille le suivit des yeux avec intérêt, aussi longtemps qu'il lui fut possible de l'apercevoir ; puis elle se dirigea lentement et d'un air pensif vers son ajoupa, dans lequel elle entra en murmurant à demi- Voix :

— C'est un grand sorcier, un Papa très-puissant.; je me garderai bien de lui désobéir; il pourrait exécuter les menaces terribles qu'il m'a faites.

Bientôt on vit briller une lumière dans l'ajoupa; la nuit était presque écoulée ; au lieu de se coucher, la

vieille vaquait aux soins de son ménage ; elle attendait des visites de très-bonne heure.

Cependant, ainsi que nous l'avons dit, le Chasseur s'était éloigné de ce pas rapide qui semblait lui être particulier, et avait .quelque chose d'automatique tant il était régulier ; après avoir repris le sentier, il traversa plusieurs chemins en diagonale et se dirigea vers le morne de la Soufrière, dont il se trouvait éloigné de quelques portées de fusil tout au plus, .

Lalnuit s'achevait; la brise était piquante, le froid glacial dans ces régions élevées ; tout doçniait ou paraissait dormir; un calme profond, un silence de mort planait sur le désert. Les grondements sourds de la Soufrière semblaient être la respiration haletante de la nature en travail; seuls ils troublaient de leurs roulements continus l'imposant repos de ce chaos de mornes et de savanes. Les étoiles s'éteignaient les unes après les autres dans les profondeurs insondables du ciel ; un immense brouillard s'élevait de la terre, montait dans les régions supérieures et confondait en masses grisâtres et indécises les accidents du paysage ; à 1 -extrême limite des flots, de larges bandes nacrées commençaient à nuancer l'horizon de teintes d'opale et faisaient ainsi pressentir le lever prochain du soleil.

Le Chasseur, après avoir gravi, jusqu'à une certaine hauteur, le sentier conduisant au cratère, se décida û foire halte, non pour se reposer, — cet homme était de 1er, la fatigue n'avait pas prise sur. lui, — .mais pour prendre certaines dispositions dont le but était connu de lui seul ; après s'être assuré par .un regard fuvtif que personne n'était aux aguets, il avisa un

énorme bloc de rocher derrière lequel il se blottit et qui le déroba complètement à la vue, puis il siifla doucement ses chiens, les lit coucher à ses pieds, et il attendit, immobile comme une statue de bronze posée sur son socle de granit.

Le Chasseur savait, — comment l'avait-il appris? sans doute par un de ses nombreux espions, — que cette nuit-là un certain nombre de noirs conjurés s'étaient donné rendez-vous sur le sommet de la Soufrière ; et que d'importantes résolutions devaient être prises dans ce sombre conciliabule ; il s'était embusqué afin de reconnaître au passage les chefs des conjurés.

Depuis un temps assez long, le Chasseur se tenait immobile et l'oreille au guet derrière son rocher, lorsque, à un certain moment, ses chiens se mirent à gronder sourdement ; d'un geste il leur imposa silence, puis il se pencha au dehors et redoubla d'attention*

Au bout de quelques instants à peine, il lui sembla entendre un bruit léger, presque indistinct pour toute autre oreille moins fine que la sienne, mais qui, bientôt, se rapprocha, devint de plus en plus fort et prit toutes les allures d'une marche précipitée ; parfois des cailloux se détachaient et roulaient ou bondissaient le long du sentier; il y avait Un froissement continu de branches comme si un marchent* inexpérimenté se faisait Un appui des arbrisseaux et des broussailles du chemin pour assurer ses pas*

— C'est singulier, murmura le Cliasâeur a part lui, le bruit vient d'en bas ; qui peut gravir le morne a cette heure avancée? le conciliabule doit toucher à sa fin maintenant; quel peut être ce retardataire? un

nO LE GHÀSSEUR DE RATS.

espion? un traître ou un porteur de nouvelles graves? Voilà ce qu'il faut savoir, et, vive Dieu ! je le saurai, n'importe par quel moyen. Attendons.

Cependant le bruit se rapprochait de plus en plus. Bientôt le Chasseur entendit distinctement la respira-* tion haletante d'un homme et certaines exclamations entrecoupées qui lui causèrent une vive surprise et lui donnèrent fort à réfléchir.

Presque aussitôt l'inconnu dépassa le rocher derrière lequel était embusqué le Chasseur ; mais, tout à coup, celui-ci se jeta au milieu du sentier et barra résolument le passage à l'arrivant, en portant son fusil à r épaule;

— Que diable faites-vous donc par ici à cette heure, sir William's Crockhill? demanda- 1- il à l'arrivant d'une voix railleuse.

— Àôh ! fit l'Anglais en s'arrôtant d'un air désappointé, c'est vous encore !

— Toujours, cher monsieur. Vous avez donc réussi à vous débarrasser de vos ficelles?

— Oui, mais très-difficilement. Et à ce propos, monsieur, ' -ajouta-t-il d'un ton rogue, je vous ferai observer que vos procédés envers moi n'ont pas été du tout ceux d'un gentleman.

— Vous trouvez, cher sir William's?

— Àôh! je trouve, oui, monsieur,

— Vous m'en voyez désespéré; mais vous ne m'avez \}ak appris encore par quel hasard j'ai l'avantage de volis rencontrer ainsi au milieu des mornes.

— Cela n'est pas votre affaire et ne vous regarde fias, monsieur, fit l'agent anglais avec hauteur.

« — Je vous demande pardon, sir William's Crockhill, cela me regarde beaucoup, au contraire ; je yous serai 'donc très-obligé de vouloir bien m'apprendre ce que vous venez faire ainsi à cette heure au milieu des montagnes.

— Et s'il ne me plaît pas de vous le dire, monsieur, * Je n'ai pas, que je sache, de comptes à vous rendre.

— Yous vous trompez, vous en avez de très-sérieux; si vous vous obstinez à ne pas me répondre, vous me contraindrez, à mon grand regret, à avoir recours à des moyens que je ne voudrais pas employer.

~- Je connais les moyens auxquels vous faites allusion, mais je ne vous crains pas ; je vous avertis que je suis armé et que, si vous m'attaquez, je saurai me défendre.

— Vous êtes armé ?

— Regardez, dit flegmatiquement l'Anglais en retirant une paire de pistolets de ses poches.

— Bravo ! sir William' s Crockhill, voilà qui lève tous mes scrupules, dit gaiement le Chasseur ; alors, ce sera un duel.

— Ce sera ce que vous voudrez, monsieur, mais je vous avertis que si vous ne me livrez point passage, je vous tuerai.

— Si vous le< pouvez. Croyez-moi, sir William's Crockhill , retournez paisiblement chez vous , ne m'oh^gez pas à vous y contraindre.

, .< — Àôh ! non, jamais je ne retournerai sur mes pas, mon* leur ; je ne reculerai point d'une semelle; je passerai mr votre corps, s'il le faut, by Cod!

— Quelle férocité ! s'écria le Français avec un ac-

cent railleur. Dites-moi au moins, sir William's, pourquoi vous voulez si obstinément pousser en avant?

— Je ne ferai aucune difficulté pour vous en instruire, monsieur, d'autant plus quç ma résolution est irrévocablement prise : je veux aller rendre compte à •M. le commandant Delgrès du vol dont vous vous êtes si scandaleusement rendu coupable à mon préjudice.

— Le mot est dur, sir William's Crockhill !

— J'ai dit vol ! et je répète le mot, parce qu'il est exact,' monsieur. Maintenant, voulez-vous, oui ou non, me livrer passage?

■ — Vous comprenez, n'est-ce pas, sir "William's, que je serais un sot, après ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire , si je vous laissais ainsi bénévolement aller me dénoncer au commandant Delgrès, d'autant plus que cela pourrait amener des complications de la plus haute gravité, qu'il faut éviter à tout prix. Ecoutez-moi donc, monsieur, je vais vous livrer passage, je compterai jusqu'à soixante, afin de vous laisser une dernière chance de sauver votre vie en changeant de résolution ; si vous persistez dans votre intention première, ce sera tant pis pour vous, cher sir William's Crockhill, je vous tuerai.

— Àôh ! je ne crois pas, je me défendrai.

— Cela me fera le plus vif plaisir ; mais, croyez-en ma parole, avant une minute, vous serez mort, d'une balle, là, tenez, entre les deux yeux, si vous ne retournez point sur vos pas.

— Vous êtes un vantard, monsieur, je parierais presque que cela ne sera^point.

— Malheureusement, monsieur, vous ne pourrez vous en assurer que par le témoignage d'un tiers; mais, brisons là; passez, sir William's, Dieu veuille que, pendant le temps Lien court qui vous reste, vous réfléchissiez; vous n'aurez qu'à jeter vos pistolets.

— Je vous enverrai les halles à la tête, monsieur.

— À votre aise; vous êtes un tigre d'Hyrcanie. Adieu, sir William's, je compte.

Le Chasseur s'effaça alors pour laisser le passage libre à l'Anglais ; celui-ci recommença à gravir . rapidement le sentier, espérant peut-être réussir à se mettre hors de portée avant la fin de la minute fatale.

— Eh ! sir William's ? cria le Chasseur, soixante ! Et il 3e mit en joue.

— Misérable assassin ! hurla l'agent en faisant des enjambées énormes; au secours!.., à l'assassin!... à moi ! . . . au meurtre ! . . .

— Ne criez pas tant, sir William's, et défendezvous comme un homme, si vous ne voulez pas être tué comme un chien.

L'Anglais comprit la justesse du raisonnement du Chasseur ; il fit brusquement volte-face et déchargea à la fois ses deux pistolets sur son ennemi, dont le bonnet, traversé d'une balle, fut emporte dans le précipice.

— Bien tiré ! mal visé ! s'écria le Chasseur avec son éternel ricanement. A moi.

Il ajusta une seconde et lâcha la détente.

L'Anglais poussa un horrible cri d'agonie, étendit les bras, pirouetta sur lui-même, tomba comme une masse sur le visage, et roula le long des pentes abruptes

du sentier en rebondissant de roche en roche jusqu'à ce qu'il atteignît finalement la savane.

L'OEil Gris s'était précipitamment rejeté de côté, afin d'éviter un choc qui eût été mortel,

— Pauvre diable ! murmura-t-il avec tristesse, tout en reprenant son éternel monologue, encore un qui n'espionnera plus; c'est lui qui l'a voulu, que Dieu ait son âme ! Je crois que maintenant je ne ferai pas mal de détaler au plus vite ; avant cinq minutes, tous les vagabonds de là-haut seront à mes trousses ; ce n'est pas le moment de se faire tuer sottement dans une embuscade comme un lièvre au gîte.

Tout en parlant ainsi avec lui-même, le Chasseur avait rechargé son fusil; cette précaution prise, il jeta un regard investigateur autour de lui, écouta un instant, et se redressant tout à coup.

— Les voilà ! murmura-t-il. Ils n'ont point perdu de temps. En avant!...

Il siffla ses chiens, puis il commença à descendre le sentier avec une adresse, une légèreté et surtout une rapidité inimaginables de la part d'un homme de cet âge.

En atteignant la savane, il aperçut le cadavre de l'Anglais ; il se baissa sur lui et l'examina curieusement.

— Juste entre les deux sourcils, murmura-t-il ; quel malheur que ce pauvre sir William's ne puisse pas s'assurer par lui-même que j'ai gagné mon pari, cela me mettrait bien dans son esprit. Bah ! je le lui avais promis ; après tout ce n'est qu'un Anglais de moins, et celui-là, j'en suis sûr, n'a pas volé ce qui lui est arrivé ; c'était un fier drôle !

Après cette singulière oraison funèbre prononcée de cet air moitié figue, moitié raisin, particulier au Chasseur, il laissa retomber le cadavre inerte du malheureux Anglais. Des pas assez rapprochés se faisaient entendre.

Suivi de ses chiens, qui marchaient sur ses talons, il se glissa, comme un serpent, au milieu d'un épais buisson.

Deux ou trois minutes plus tard arrivèrent le commandant Delgrès et ses officiers.

Le Chasseur assista, invisible, à ce qui se passa devant le cadavre.

Puis vinrent, après le départ de leurs chefs, quatre ou cinq autres conjurés qui s'arrêtèrent, eux aussi, pendant quelques minutes devant le corps de l'espion anglais.

— Vous verrez, grommela entre ses dents Je Chasseur, que, de tous ces drôles, pas un seul n'aura la pensée charitable d'enterrer ce pauvre diable. Pardieu ! ce ne sera pas moi non plus, j'en ai assez de mes relations avec ce gaillard-là !

Sa prédiction se réalisa; tous les noirs et les mulâtres, après avoir curieusement examiné le corps, s'éloignèrent avec indifférence et sans y songer davantage.

Lorsqu'il se fut assuré qu'il se trouvait de nouveau seul dans la savane, le Cbasseur sortit *de sa cachette.

il sembla réfléchir un instant, puis haussant les épaules :

— : Bah ! grommela-t-ii, soyons bon.

Il se pencha sur le corps qu'il fouilla, ce que personne n'avait songé à faire.

II trouva sur sa poitrine , dans une^ poche secrète de son vêtement , un assez volumineux portefeuille dont il s'empara avec un vif mouvement cle joie.

— Définitivement, dit-il, Dieu est pour nous ! C'est égal, ce drôle m'a trompé ; en résumé, c'était un vilain personnage! Si je n'étais pas chrétien, je le laisserais là, pour que sa carcasse soit dévorée par les oiseaux de proie ; mais ce ne serait pas convenable, mieux vaut lui donner une sépulture.

Il prit alors le cadavre par les pieds, et le traîna jusqu'à un trou profond dans lequel il le jeta.

— Voilà qui est fait ; ouf! il était lourd ! Couvronsle; pauvre diable, je ne veux pas le laisser devenir, après sa mort, la pâture des animaux carnassiers.

Il entassa alors sur le cadavre du malheureux Anglais les pierres et les débris qu'il trouva à sa portée, jusqu'à ce que le trou fût èomblé presque jusqu'au tiers.

— Et maintenant, reprit-il avec un soupir de satisfaction, bonsoir! je vais essayer de dormir deux ou trois heures, je Fai bien gagné.

II jeta un dernier regard sur le trou, puis il s'enfonça dans un épais taillis ou il ne tarda pas à disparaître.

Il se cherchait probablement une chambre à coucher.

COMMENT RENÉE DE LA BRUNERIE ENTRA DANS l'aJOUPA DE MAMAN SUMÉRA ET CE QUI EN ADVINT.

Le matin qui suivit cette nuit si remplie d'événements, vers onze heures, l'habitation de la Brunerie était en pleine activité.

Les nègres sous la toute-puissante direction de M. David, la majordome, se livraient, avec cette nonchalance étudiée qui les distingue, à leurs travaux ordinaires ; les uns guidaient les cabrouets chargés de cannes fraîchement coupées qu'ils conduisaient à la sucrerie ; les autres, allant et venant d'un air affairé, de côté et d'autre, sans pour cela travailler davantage, semblaient très-occupés; à quoi? nul n'aurait su 1^ dire, eux moins que personne; ce qui était certain, c'est qu'ils se donnaient beaucoup de mouvement; pouvait-on exiger davantage? D'autres enfin , au nombre d'une cinquantaine, — mais ceux-là les plus vigoureux et les plus actifs de l'habitation, — armés de pelles et de pioches et placés sous la direction spéciale de M. de la Brunerie, ouvraient des tranchées et creusaient la terre avec ardeur.

Le marquis de la Brunerie, de gros souliers aux

nB LE CHASSEUR DE BATS.

pieds, un large chapeau en paille de Panama sur la tète et en veste de toile blanche, tenant à la main une grande feuille de papier à dessin, sur laquelle un plan était tracé à la sépia, faisait creuser sous ses yeux, par ses plus fidèles esclaves, une enceinte bastionnée autour de son habitation, afin de la mettre le plus promptement possible à l'abri d'un coup de main, au cas probable d'une révolte des noirs marrons, plus sérieuse et plus générale que celles qui, jusqu'alors, avaient menacé la colonie.

M. David parut en ce moment, accompagnant une quinzaine de nègres conduisant les nombreux bestiaux de l'habitation dans un vaste enclos provisoire élevé à la hâte non loin du principal corps de logis,

— Ah ! ah ! vous voilà, commandeur, dit amicalement le planteur en répondant au salut du majordome.

— Oui, monsieur, répondit celui-ci; selon vos ordres je me suis empressé de faire réunir toutes nos bêtes à cornes.

— Ne serait-ce pas dommage? reprit en riant le planteur, que nos magnifiques bœufs à bosses, si élégants et si haut montés sur jambes, que j'ai eu tant de peines à faire venir du Sénégal, soient volés et mangés par ces scélérats de marrons?

— Et nos bœufs de Porto-Rico, monsieur, si forts, si trapus, si superbes, vous n'en dites rien?

— Si, commandeur, car j'aime toutes ces nobles bêtes ; aussi je ne veux sous aucun prétexte les abandonner; je crois qu'elles seront à leur aise dans le nouvel enclos et qu'elles n'auront rien à redouter des maraudeurs.

— Ces braves animaux seront parfaitement, monsieur; bien qu'ils soient au nombre de plus de deux cents, ce qui est considérable, ils auront un espace suffisant, de l'herbe en abondance, de l'ombre plus qu'il ne leur en faudra, et ils ne courront aucun risque, ce qui est le plus important. Marchez donc, vous autres, ajouta-t-il en s'adressant aux nègres bouviers qui s'étaient arrêtés et écoutaient curieusement cette conversation*

— Venez un peu par ici, monsieur David, dit le planteur ; et le prenant par le bras et le conduisant à l'écart : vous êtes un homme sûr pour lequel je ne Yeux pas avoir de secrets...

— Je vous dois tout, monsieur, répondit la majordome avec émotion.

— Ce n'est pas toujours une raison, mais vous, c'est différent, vous êtes presque de la famille et je sais que vous nous êtes dévoué. Le pays est fort travaillé en ce moment par des drôles de la pire espèce, qui ne se gênent nullement pour nous menacer tout haut, nous autres blancs, d'un massacre général, ainsi que cela a eu lieu à l'île Saint-Domingue; une collision est imminente ; la révolte éclatera au moment ou Ton y pensera le moins ; peut-être l'arrivée de l'expédition française, qui aujourd'hui ou demain, au plus tard, mouillera en rade de la Pointe-à-Pitre, servira-t-elle de prétexte pour un soulèvement général des noirs...

— Croyez-vous donc, monsieur, que les choses en soient à ce point?

— Nous sommes sur un volcan, et je ne parle pas, croyez-le bien, de la Soufrière, ajouta-t-il avec un sou-

rire, en jetant un regard sur le haut piton du sommet duquel s'élevait, en tourbillonnant vers le ciel, un épais panache de fumée jaunâtre ; le conseil provisoire m'a fait avertir du danger qui nous menace, moi et les autres planteurs, en nous recommandant de prendre au plus vite nos précautions. Ce matin, avant de se rendre à la Pointe-à-Pitre, mon parent, le capitaine de Chatenoy, m'a dessiné ce plan à la hâte; vous êtes à peu près ingénieur, vous, monsieur David?

— Un commandeur doit être bon à tout, monsieur, répondit en riant le majordome.

— C'est vrai, reprit le planteur sur le môme ton. J'ai fait tracer la ligne par ces noirs, ainsi que vous le voyez, il ne s'agit plus que de creuser; chargez-vous, je vous prie, de faire achever ce travail ; joignez une .centaine d'hommes à ceux qui piochent déjà, de façon à ce que l'enceinte soit complètement terminée d'ici au coucher du soleil.

— Ce sera fait, oui, monsieur.

— Bien ; vous connaissez nos noirs mieux que personne, vous choisirez ceux qui vous paraîtront les plus fidèles.

— Le choix sera facile, monsieur, je le dis avec joie, tous vous sont dévoués ; je sais de bonne source qu'ils ont, à plusieurs reprises, repoussé les tentatives d'embauchage faites près d'eux, et cela de manière à décourager ceux qui essayaient de les entraîner à la révolte.

— Ainsi, vous êtes sur de nos noirs ?

— Je vous réponds de tous, monsieur.

— Alors tout va bien ; vous leur distribuerez des

J/CKIL GRIS. "~ 231

armes, cette nuit même nous commencerons à nous garder militairement ; vous n'accorderez de congé à aucun noir, afin que les mesures que nous prenons ne soient point ébruitées.

— Oui, monsieur, je songeais en effet à prendre cette précaution,

— Très-bien. Aussitôt que l'enceinte sera terminée, vous ferez construire sur la terrasse, devant la maison, des ajoupas dans lesquels les noirs porteront leurs petits ménages et où ils habiteront pendant tout le temps des troubles.

— Cette mesure leur sera très-agréable, monsieur; vous savez combien ces pauvres gens tiennent au peu qu'ils possèdent.

— Et ils ont raison, commandeur; en somme, ce sont mes enfants, je dois veiller sur leur bien-être ; n'est-ce pas à leur travail que je dois ma richesse?

— Croyez, monsieur, que tous vous seront reconnaissants de ce que vous faites pour eux.

— Je désire qu'ils m'en sachent gré ; au résumé, ma cause est intimement liée à la leur ; en me défendant, ils se défendent. Je vous laisse libre de prendre telles dispositions que vous jugerez nécessaires; je vous donne, en un mot, carte blanche, et vous nomme commandant de l'habitation, m'en rapportant entièrement à vous pour tout ce qu'il faudra faire.

— Je me montrerai digne de votre confiance, monsieur.

— Je le sais bien, mon ami; ne vous ai-je pas vu naître? Maintenant que tout cela est entendu entre nous, ajouta-t-il en riant, je me lave les mains de ce

qui arrivera, je ne m'en occupe plus ; cela vous regarde, c'est votre affaire.

— Allez, allez, monsieur de la Brunerie, répondit sur le môme ton le majordome, vous pouvez être tranquille; j'accepte avec joie la responsabilité que vous me confiez.

M- de la Brunerie serra chaleureusement la main de son commandeur, lui remit le papier sur lequel le plan était tracé et s'éloigna dans la direction de la terrasse, heureux comme un écolier en vacances.

.Au moment où il gravissait d'un pas un peu pesant, les degrés du perron, il aperçut sa fille qui sortait de la maison et s'avançait, belle et nonchalante, à sa rencontre.

— Bonjour, mon enfant, lui dit-il en lui mettant deux baisers retentissants, deux vrais baisers de père, sur ses joues de pêche; avez-vous bien dormi, chère petite? Ne vous sentez-vous pas fatiguée ce matin?

— Nullement, cher père, répondit-elle en souriant, j'ai très-bien dormi, je me sens parfaitement reposée.

— Tant mieux, Renée, tant mieux.

— Mon père, reprit la jeune fille, vous plairait-il de presser un peu le déjeuner?

— Je ne demande pas mieux, mon enfant, d'autant plus que je suis debout depuis le point du jour. Avezvous donc quelque projet pour aujourd'hui, ma mignonne?

— Mon Dieu ! cher père, voici très-longtemps que je dois une visite aux dames de Tillemont; je remets de jour en jour à m'acquitter de ce devoir de, convenance ; je crains, si je tardais plus longtemps à la faire,

de paraître oublieuse ; vous savez combien ces dames sont susceptibles, et comme, en réalité, je suis dans mon tort vis-à-vis d'elles, qui toujours ont été parfaites pour moi, j'ai formé le projet de me rendre aujourd'hui, toute affaire cessante, à leur habitation. Cela vous contrarierait-il, mon père?

— Moi, mon enfant, pourquoi donc cela? N'es-tu pas libre d'aller et de venir à ton gré? Fais ta visite, chère fillette.

M. de la Brunerie avait l'habitude assez singulière de commencer toujours n'importe quelle conversation avec sa fille sans la tutoyer, puis, peu à peu, çon amour paternel l'emportait sur cette étiquette malencontreuse qu'il s'imposait, et il ne tardait pas à lui dire : tu, à pleine bouche, ce qui, parfois, faisait beaucoup rire la folle jeune fille.

— Je vous remercie, mon père, répondit-elle; je profiterai de votre permission.

— Que parles-tu de permission, ma mignonne? Tu es parfaitement ta maîtresse, reprit-il vivement. À quelle heure comptes- tu sortir ?

— Vers une heure de l'après-midi, mon père, afin d'être de retour de bonne heure.

~ Je ne te cache pas, chère enfant, que dans l'état de bouleversement ou se trouve la colonie, je ne voudrais pas te voir prolonger trop tard ta visite aux dames de Tillemont; tu te souviens de ce qui est arrivé hier?

— Oh! ne me parlez pas de cela, mon père, j'en suis encore toute tremblante. À quatre heures, au plus tard, je serai rentrée à l'habitation, je vous le promets.

234 tB CHASSEUR DE R\TS,

— Bien ! Mais qui donc nous arrive là-bas? dit-il en s'interrompant et regardant dans la direction de l'avenue des Palmiers.

— C'est le Chasseur de rats, mon' père,

— Comment, tu l'as reconnu à cette distance ? mes yeux de vingt ans, où êtes-vous?

— Le Chasseur est très-facile à reconnaître pour les personnes accoutumées à le voir souvent ; regardez avec plus d'attention, mon père.

— En effet, dit le planteur au bout d'un instant. Ce brave ami ne pouvait mieux choisir son temps pour nous faire une visite.

— N'est-il donc pas toujours certain d'être bien reçu à l'habitation, mon père?

— Si, ma mignonne, toujours; d'ailleurs il est ton protégé, et puis nous l'aimons tous.

— Avons-nous tort?

— Je ne dis pas cela, au contraire; nous lui avons môme de grandes obligations; mais cependant, il y a des jours où je suis surtout content de le voir,

— Aujourd'hui est un de ces jours-là, n'est-ce pas, mon père ?

— Ma foi, oui, ma chérie ; j'étais fort embarrassé, je te l'avoue, pour te donner un gardien fidèle pendant ta promenade ; le commandeur ne petit s'absenter de l'habitation où il a de la besogne par-dessus la tôte; voilà mon homme trouvé, il prendra une dizaine de noirs bien armés avec lui et je serai tranquille.

— Pourquoi donc une si nombreuse escorte, mon père?

— Parce que, ma chère enfant, je sais qu'en ce mo-

L'ŒIL GRIS. 23fi

ment les routes sont infestées de vagabonds de la pire espèce ; or, comme je ne veux pas l'exposer à une répétition de l'attaque d'hier au soir, je préfère prendre mes précautions.

— Je ferai ce qu'il vous plaira, mon père.

— r Tu es charmante, ma mignonne.

Tandis que le père et la fille causaient ainsi, le Chasseur s'approchait rapidement ; il marchait le dos un peu voûté, le fusil sur l'épaule et ses six ra tiers sur les talons.

Après avoir monté les degrés du perron de la terrasse, il s'avança vers le planteur, qui, de son côté, alla à sa rencontre en compagnie de sa fille.

Le vieillard salua en ôtant son bonnet, puis il dit de sa voix sonore :

— Je vous souhaite le bonjour et une heureuse journée, M. de la Brunerie, ainsi qu'à vous, ma chère demoiselle Renée.

— Soyez le bienvenu it la Brunerie, répondit' cordialement le planteur; je suis charmé de vous voir. Vous déjeunez avec nous; c'est convenu.

- — Mais, monsieur...

— Je vous en prie, père, dit la jeune fille de sa voix la plus câline et avec son plus gracieux sourire.

— J'accepte, monsieur, répondit aussitôt le Chasseur en s'inclinant.

— Allons nous mettre u table, je tombe d'inanition. Que savez-vous de nouveau, ce matin?

— Pas grancVchose , monsieur; un bâtiment léger doit avoir, au jour, appareillé de la Pointe-à-Pitrepour aller à la recherche de l'escadre française.

I HU BÉI W i . IP mié i ih ■■ ■ .i — ^^^^^^^^^^^^^^m^^^m^

— J'ai longtemps examiné la mer et je n'ai rien découvert, répondit le'planteur.

— Les bâtiments français doivent louvoyer au vent de Marie-Galante, il est donc impossible de les apercevoir, monsieur.

— Oui, vous avez raison, il en doit être ainsL À propos, vous savez (pie ma fille a besoin de vous?

— Je l'ignorais-, monsieur; mais, aujourd'hui, comme toujours, je suis aux ordres de M lle de la Brunerie.

— Oh! cela n'est pas autrement grave; il s'agit tout simplement de raccompagner à la promenade.

— Je serai heureux de faire ce que désirera mademoiselle ; répondit le vieillard en s'inclinant devant la jeune fille.

— Regardez un peu autour de vous, Chasseur; estce que vous ne remarquez pas certains changements?

— Pardonnez-moi, monsieur, j'en vois de très-importants, au contraire; il paraît que vous vous mettez en état de défense ?

— Ah ! ah ! vous avez reconnu cela tout de suite ; au fait, vous êtes peut-être un vieux soldat?

— Ma vie a été bien longue déjà, monsieur, et les circonstances dans lesquelles je me suis trouvé m'ont obligé à foire de nombreux métiers, répondit le Chasseur évasivement.

— Que pensez- vous de ces précautions, vous qui êtes un homme d'expérience?

— Je les trouve excellentes, monsieur; aujourd'hui surtout, dans l'état de trouble ou se trouve la colonie, on ne saurait trop se mettre sur ses gardes.

Tout en causant ainsi, ils s'étaient dirigés vers la maison ; ilspénétrèrent dans la galerie oùla table était mise.

Chacun prit place.

Le repas fut très-gai et très-cordial ; il dura près d'une heure.

Puis, M lly de la Brunerie se leva et se retira dans son appartement, laissant son père et son compagnon de table sortir sur la terrasse pour fumer un cigare.

Faire une visite à la Guadeloupe, ainsi d'ailleurs que dans les autres Antilles françaises, ce n'est pas une mince affaire.

Les dames créoles jouissant, nous ne dirons pas d'une certaine position, — tous les blancs sont dans les colonies placés sur le même échelon de l'échelle sociale, qu'ils soient riches ou pauvres, — mais possédant une certaine fortune, ne sortent jamais seules de chez elles.

Lorsqu'elle va en visite, une dame créole est à la tête d'un véritable convoi, avec son escadron de servantes sans lequel elle ne sort jamais et qui ne la quitte ni joitr, ni nuit.

Ces coutumes étranges, rappelant les grands jours de la féodalité où les domestiques faisaient partie de la famille, ont quelque chose de touchant qui va droit au cœur.

Lorsque Renée de la Brunerie quitta l'habitation f vers une heure et demie, douze ou quinze* servantes l'accompagnaient; une dizaine de noirs bien armés étaient étages sûr les flancs de la cavalcade, dont l'OEil Gris, seul à pied, suivant son habitude, tenait la tête, marchant entre la jeune fille et Flora, sa gentille ménine.

2â8 LÉ CHASSEUR DE RATS.

Bientôt la nombreuse troupe eut disparu dans les méandres de la route et se trouva en pleine savane.

Sans rien dire ;i Renée, qui paraissait assez préoccupée ou pour mieux dire embarrassée, le Chasseur, sous le prétexte plus ou moins plausible de raccourcir le chemin, fit tourner la cavalcade dans un sentier assez étroit et peu fréquenté coupant la savane en ligne courbe.

— Prenez garde de nous égarer, vieux Chasseur ! dit Flora, en riant comme une folle.

— Moi, mamzelle Flora, vous égarer! Dieu m'en garde ! répondit le vieillard sur le môme ton ; vous voulez plaisanter ; ce cliemin que nous avons pris nous fait au moins gagner une vingtaine de minutes, si ce n'est plus.

— De quel côte allons-nous donc par là ? demanda Renée en. relevant la tète et jetant un regard autour d'elle.

— Chère enfant, répondit aussitôt son guide avec une feinte indifférence, j'ai voulu vous faire couper au plus court pour atteindre l'habitation de ïillemont; après le léger détour que nous accomplissons, nous verrons l'habitation ou, pour mieux dire, le carbet de maman Suméra, devant lequel nous passerons, et un quart d'heure ou vingt minutes plus tard nous serons rendus à Tillemont.

— Est-ce que la inaman Suméra demeure prés d'ici? demanda vivement la jeune fille.

— Très-près, mon enfant.

— Ah! fit-elle en baissant la tête.

LQfilL GRIS. 239

— Je la connais, moi, maman Suméra, dit Flora d'un petit air mutin.

— Moi aussi, répondit laconiquement le Chasseur.

— Elle est sorcière, dit bravement la ménine.

— Elle passe pour l'être du moins.

— Elle Test, reprit nettement la fillette.

— Taisez-vous, folle ; dit sèchement Renée,

— Elle est sorcière, murmura la jeune négresse avec cet entêtement des enfants gâtés auxquels on passe tout.

Renée haussa les épaules d'un air de mauvaise humeur.

— Il y a un moyen de s'en assurer, dit en ïiant le Chasseur,

— Lequel? demanda Flora.

— Pardieu! c'est de le lui demander à elle-même!

— Oh ! je n'oserai jamais, dit Renée en lançant au Chasseur un regard d'une expression singulière.

— Pourquoi donc cela ? demanda le vieillard d'un ton indifférent ; rien de plus facile, mon enfant ; maman Suméra vend du lait de chèvre.

— Je l'adore, moi, le lait de chèvre ! s'écria vivement la ménine.

— Vous êtes insupportable aujourd'hui, dit Renée avec impatience*

— Parce que j'aime le lait de chèvre, maîtresse?

— Non, mais parce que vous parlez à tort et à travers comme une tète éventée. Vous disiez donc, père?

— Arrêtez-vous devant la porte de l'ajoupa, entrez, demandez du lait à maman Suméra et, tout en buvant,

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si vous tenez à être édifiée sur son compte, eh bien, vous l'interrogerez ; c'est bien simple.

— En effet, mais...

— Tenez, on dirait, Dieu me pardonne, que la vieille a flairé notre piste et qu'elle nous a aperçus ; elle est sur le pas de sa porte, qui nous regarde venir.

— Oui, je la reconnais, c'est bien la sorcière ! s'écria Flora en riant.

La cavalcade ne se trouvait plus qu'à quelques pas de Tajoupa de la vieille négresse ; celle-ci, ainsi que l'avait annoncé le Chasseur, se tenait debout sur le seuil de sa porte et regardait curieusement arriver les voyageurs.

— Bonjour, maman Suméra, cria gaiement l'incorrigible ménine.

— Bonjour, mamzelle Flora et votre société, répondit poliment la vieille négresse en faisant quelques pas au-devant de la brillante cavalcade ; voulez-vous boire une tasse de bon lait de chèvre?

— Je le veux bien, maman Suméra, répondit aussitôt l'espiègle fillette.

— Eh bien ! que faites-vous donc, Flora ? dit Renée qui ne semblait pas cependant bien courroucée.

— Décidez-vous, ma chère enfant, reprit le Chas-* seur; il est trop tard maintenant pour hésiter; buvez une tasse de lait, cette femme est vieille et pauvre, l'aumône que vous lui ferez lui profitera.

— Croyez-vous que ce ne sera pas inconvenant de nous arrêter ainsi dans ce carbet, père ? demanda-t-elle avec embarras.

— Inconvenant? pourquoi donc cela, ma chère

L'ŒIL GRIS. î

Renée? Toutes les dames de File viennent boire du lait chez maman Suméra ; c'est un but de promenade.

— Puisqu'il en est ainsi , je m'arrêterai le temps seulement de boire une tasse de lait, mais pas plus longtemps.

— Comme il vous plaira, mon enfant.

Le Chasseur aida Renée à mettre pied à terre, et elle entra dans l'ajoupa d'un air assez peu résolu.

La pauvre enfant était intérieurement toute joyeuse ;

elle se figurait naïvement qu'elle avait réussi à dérouter

les soupçons, tandis que, sans le savoir, elle n'avait

, fait qu'obéir à la volonté arrêtée d'avance de son

guide.

Le Chasseur ne faisait jamais rien sans y avoir longtemps réfléchi ; il avait son projet ; un soupçon avait germé dans son cœur, ce soupçon, il le voulait éclaircir.

A peine Renée de la Brunerie eut-elle, accompagnée de sa ménine et précédée par maman Suméra . marchant respectueusement devant elle, pénétré dans l'ajoupa, que le Chasseur dit quelques mots à voix basse à un des noirs de l'escorte, qui lui répondit par un geste affirmatif ; il ordonna à ses chiens de se coufcher et de l'attendre, puis il s'éloigna à grands pas et s'enfonça dans les broussailles, au milieu desquelles il fut bientôt caché à tous les yeux.

Après cinq minutes de marche, le Chasseur atteignit la base du rocher contre lequel l'ajoupa était appuyé ; il grimpa en s'aidant des pieds et des mains, jusqu'à une vingtaine de mètres le long des parois, s'enfonça dans un épais taillis de goyaviers sauvages poussant à

l'aventure sur une étroite plate-forme, tourna une pointe de rocher et se trouva enfin devant une ouverture que d'en bas il était impossible d'apercevoir.

Après avoir écarté avec précaution les broussailles dont était encombrée l'entrée assez large de cette ouverture, le Chasseur se glissa en se courbant dans l'intérieur ; mais bientôt la voûte s'éleva, il put redresser sa haute taille et il s'enfonça résolument dans cette espèce de galerie qui s'allongeait devant lui et descendait en pente douce.

Bientôt il se trouva clans une espèce de cave ou

plutôt de cellier, encombré de bocaux à. sucre vides et de couffes en latanier, jetées pêle-mêle * les unes sur les autres; il traversa cette cave sans s'arrêter i ouvrit une porte fermée seulement au loquet, puis une seconde, et il se trouva dans une, pièce assez sombre dont la porte donnait dans les chambres même de l'ajoupa.

Maman Suméra, lorsqu'elle avait bâti son carbet, avait, en femme avisée, creusé ou fait creuser le rocher afin d'agrandir son domaine; mais elle ignorait l'existence du passage souterrain par lequel le Chasseur venait de s'introduire secrètement et à son insu chez elle; sans cela, il est probable quelle se serait depuis longtemps empressée de Je boucher.

II avait fallu près d'une demi-heure au Chasseur pour pénétrer jusqu'à l'endroit où il était arrivé et d'où il pouvait entendre tout ce qui se disait dans la chambre à côté, et même voir ce qui s'y passait en appuyant l'œil contre une des fentes nombreuses et assez larges de la porte.

Au moment où le Chasseur se plaçait à son observatoire, Renée se levait :

— Je ne puis demeurer plus longtemps, dit-elle à maman Suméra debout devant elle, il faut que je continue ma promenade; je vous remercie du charme que vous m'avez donné; prenez ces dix douros. Si vous m'avez réellement dit la vérité, je n'en resterai pas là; surtout pas un mot à qui que ce soit de ce qui s'est passé entre nous.

— Comptez sur ma discrétion , mamzelle Renée, répondit la vieille négresse en empochant joyeusement For quelle avait reçu; votre charme est bon, il réussira. Vous ne voulez pas prendre une seconde tasse de lait?

— Non, je vous remercie, je suis déjà restée trop longtemps ici. Adieu.

En parlant ainsi, Renée ordonna d'un geste à Flora d'ouvrir la porte*

La jeune fille obéit ; mais au moment où elle posait la main sur la clavette, la porte fut poussée du dehors et s'ouvrit toute grande ; la jeune négresse poussa un cri de surprise, presque de frayeur, et recula toute tremblante jusqu'au milieu de la chambre.

Un homme parut.

Cet homme était le commandant Delgrès.

Il fit quelques pas en avant, et, après avoir salué M lle de la Brunerie :"

— Enfant, dit-il avec douceur à la jeune négresse, pourquoi cette épouvante en me voyant? Craignez-vous donc que je veuille vous faire du mal ?

La fillette regarda l'officier avec ses grands yeux de

gazelle effarouchée et, sans lui répondre elle alla en tremblant se réfugier derrière sa mal tresse.

Celle-ci, à cette entrée imprévue de l'officier était demeurée immobile, froide et hautaine*

— Je bénis le hasard, reprit Delgrès en s'inclinant de nouveau devant M 1Ie de la Brunerie, qui me procure l'honneur de vous voir, mademoiselle; cette heureuse rencontre me prouvera ma grande joie, que vous ne vous ressentez plus de vos terribles émotions de la nuit passée.

— Je suis encore un f i souffrante, monsieur, ré* pondit Renée, voici pour oi...

— Mille pardons, mat aoiselle, interrompit Delgrès avec respect, je n'ai droi' aucune de vos confidences, même la plus légère or x plus insignifiante.

Tout en parlant, il àviit fait à la vieille négresse un signe imperceptible po^ir tout autre que pour elle.

Maman Suméra ramassa la tasse et ouvrit la porte derrière laquelle le chasseur était embusqué ; celui-ci avait prévu ce mouvement, il s'était vivement retiré de côté ; lorsque la négresse fut entrée en laissant retomber la porte derrière elle, il la saisit à l'improviste en lui posant la main sur la bouche pour l'empêcher de crier, et se penchant à son oreille :

— C'est moi, l'Œil Gris ! lui dit-il rapidement; pas un mot !

Il était inutile d'en dire davantage ; la vieille négresse était tellement épouvantée de l'apparition de cet homme, sans qu'il lui fût possible de comprendre comment il s'était introduit là, qu'elle avait presque perdu connaissance; ce fut seulement par signes qu'elle

parvint à l'assurer de son silence, et surtout de son entière obéissance.

Tandis que ceci se passait dans la pièce obscure de l'ajoupa, la conversation continuait dans l'autre cli ambre.

— Je suis heureuse, moi aussi, monsieur, répondit avec politesse, mais avec froideur, M Ile de la Brunerie, je suis heureuse du hasard qui nous met en présence si fortuitement; j'en profiterai pour vous remercier une fois encore de votre conduite loyale et de la manière généreuse dont vous êtes venu à mon secours, a un moment ou je n'allais plus avoir d'autre refuge que la mort pour, échapper aux mains du* scélérat qui était sur le point de s'emparer de moi, après avoir tué ou blessé tous mes défenseurs...

— Un vous restait encore, mademoiselle, le plus brave, le plus dévoué de tous.

— >- Oui, monsieur, et je vous suis reconnaissante au fond du cœur de me l'avoir conservé, car c'est un homme bon et de grand cœur pour lequel j'éprouve la plus sincère et la plus vive affection.

— Mademoiselle...

— Maintenant, monsieur, que je vous ai renouvelé mes remerciements, permettez-moi de prendre congé de vous et de rejoindre mes gens qui m'attendent à quelques pas au dehors.

— Mademoiselle, fit Delgrès, ne daignerez-vouspat* m'accorder quelques minutes?...

— Il y a déjà fort longtemps que je suis ici, monsieur ; je regrette, croyez-le bien, de ne pouvoir demeurer davantage, mais il faut absolument que je me retire.

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— Permettez-moi, mademoiselle, de vous dire quelques mots seulement.

— Je vous ferai observer, monsieur, fit-elle avec hauteur, que je n'ai l'honneur de vous connaître que très-peu ; que nos relations jusqu'à ce jour, excepté le service que cette nuit yous m'avez rendu, ont été presque nulles.

— C'est vrai, mademoiselle, je le reconnais, et pourtant au risque de vous déplaire, j'insisterai, pour que vous m'accordiez quelques minutes d'entretien,

— Je ne comprends pas, monsieur, ce qu'il peut y avoir de commun entre vous et moi, qui sommes à peu près étrangers l'un à l'autre, et ce que vous pouvez avoir à me dire.

— Mademoiselle, je vous demande humblement ce court entretien, parce que j'ai à vous parler de choses qui, pour moi du moins, sinon pour vous, sont de la plus haute importance.

La jeune patricienne lança au mulâtre, incliné devant elle, un regard devant lequel il baissa le sien avec une certaine confusion ; puis elle s'assit, fit signe à sa niénirie de s'accroupir à ses pieds, et redressant fièrement la tête :

— Finissons-en, dit-elle avec une hauteur suprême. Que voulez-vous rae dire? Me voici prête à vous entendre.

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