Oeuveres choisies
Ce petit ouvrage s'est qu'un délassement de mes Études de la Sature, et l'application que j'ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses. Il fut publié en 1780 , et l'accueil qu'il reçut à sa naissance surpassa mon attente : on en lit des romances, des idylles, et plusieurs pièces dé théâtre. Un grand nombre de mères firent porter à leurs enfants les noms de Paul et de Virginie ; enfin, la réputation de cette pastorale s'étendit dans toute l'Europe, et elle fut successivement traduite en anglais, en italien , en allemand , en hollandais, en polonais , en russe et en espagnol. Sans doute j'ai obligation de ce succès unanime , chez des nations d'opinions si différentes, aux femmes, qui, par tout pays , ramènent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature. Elles. m'en ont donné une preuve évidente, en ce que la plupart de ces traductions ont été faites par des dames ou des demoiselles. J'ai été enchanté, je l'avoue, de voir mes enfants adoptifs revêtus de costumes étrangers par des mains maternelles ou virginales ; et sans doute ils lui sont redevables d'une réputation qui semble s'étendre, dès à présent , vers la postérité.
Plusieurs personnes m'ont questionné sur le sujet de cet ouvrage. « Ce vieillard , m'ont-ejles dit, vous a-t-il en effet raconté « cette histoire? avez-vous vu les lieux que vous avez décrits ? Vir- « ginie a-t-elle péri d'une manière aussi déplorable? comment une « fille peut-elle se résoudre à quitter la vie plutôt que ses ha- « bits ? »
Je leur ai répondu : L'homme ressemble à un enfant. Donnez une rose à un enfant : d'abord il eu jouit , bientôt il veut la connaître. Il en examine les feuilles , puis il les détache l'une après l'autre ; et quand il en commit l'ensemble, il n'a plus de rose. Télé-
BERN. DE S.-I'IERRF.. — T. 1. I
1 tlXTUAIT DU PREAMBULE
iiuiqut* , Cfcytatf , vi huit d'autres sujets qui nous portent à la YtMii, ou qui noua foui verser des larmes sont-ils vrais?
Au ftiml » je suis persuade que tes personnes m'ont fait ces questions plutôt par un sentiment d'humanité que de curiosité. Elles «Hoicnt fâchées que deux amants si tendres et si heureux eussent fait une (lu si funeste.
Plût à Dieu qu'il m'eût ùié libre de tracer à la vertu une carrière parfaite do bonheui1 sur la terre t Mais , je le répète , j'ai décrit des sites réels , des mœurs dont on trouverait peut-être encore aujourd'hui des modèles dans quelques parties solitaires de l'Ile-de- France, ou de l'Ile de Bourbon qui en est voisine, et une catastrophe bien certaine , dont je puis produire , même à Paris , des témoignages irrécusables.
Un jour, étant au Jardin du Roi , une dame , d'une figure très* intéressante, accompagnée de son mari, ayant su de M. Jean Thouin , chef de ce jardin , que j'étais l'auteur de PatU et Virginie, m'aborda pour me dire : « Ah! monsieur, que vous m'avez «t fait passer une nuit terrible! Je n'ai cessé de gémir et de fondre « en larmes. La personne dont vous avez décrit la fin malheureuse « avec tant de vérité, dans le naufrage du Saint-Gèran, était ma « parente. Je suis créole de Bourbon. » J'appris ensuite de M. Jean Thouin que cette dame était l'épouse de M. de Bonneuil , premier valet de chambre de Monsieur. Cette dame, depuis, abien voulu me permettre de publier ici son témoignage sur la vérité de cette catastrophe, dont elle m'a rapporté des circonstances capables d'ajouter beaucoup à l'intérêt qu'inspirent la mort de cette sublime victime de la pudeur, et celle de son amant infortuné.
D'autres personnes ayant témoigné le désir que je fisse connaître avec quelques détails la vie de M. de la Bourdonnais, mes relations arec sa famille m'ont mis à même de les satisfaire.
« Sa principale vertu était l'humanité. Les monuments qu'il a établis à l'Ile-de-France sont garants de cette vérité... »
En effet , j'ai vu dans cette île, où j'ai servi comme ingénieur du roi , non-seulement des batteries et des redoutes qu'il avait placées aux lieux les plus convenables , mais des magasins et des hôpitaux très -bien distribués. On lui doit surtout un aqueduc de plus de trois quarts de lieue , par lequel il a amené les eaux deAa petite rivière jusqu'au Port-Louis , où , avant lui , il n'y en avait
pR PAUL ET VIRGINIE. ' »
pat de potable. Tout ce que j'ai vu dans cette île de plu» utile et de mieux exécuté était son ouvrage.
Ses talents militaires n'étaient pas moindres que ses vertus et ses talents d'administrateur. Nommé gouverneur des Iles du France et de Bourbon, il battit , avec neuf vaisseaux, l'escadre dr l'amiral Peyton , qui croisait sur la cote de Coromandel avec de* forces très-supérieures. Après cette victoire , il fut aussitôt assiéger Madras , n'ayant pour toute armée de débarquement que dixhuit cents nommes, tant blancs que noirs. Après avoir pris cette métropole du commerce des Anglais dans l'Inde, il retourna en France. Des divisions s'étaient élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Aussitôt après son arrivée dans sa patrie , il fut accusé d'avoir tourné à son profit les richesses de sa conquête, et en conséquence il fut mis à la Bastille sans autre examen. On lui opposait , comme principal témoin de ce délit , un simple soldat. Cet homme assurait , sur la foi du serment , qu'après la prise de Madras , étant en faction sur uu des bastions de cette place, il avait vu, la nuit , des chaloupes embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la Bourdonnais. Cettecalomnio était appuyée, à Paris, du crédit d'une foule d'hora* mes jaloux , qui n'avaient jamais été aux Indes, mais qui , par tout pays, sont toujours prêts à détruire la gloire d'autrui. Le vainqueur infortuné de Madras assuraitqu'il était impossible qu'on eût vu, du bastion indiqué par le soldat, cette embarcation , quand même elle aurait eu lieu. Mais il fallait le prouver ; et, suivant la tyrannie exercée alors envers les prisonniers d'État, on lui avait ôté tout moyen de défense. 11 s'en procura de toute espèce par des procédés fort simples , qui donneront une idée des ressources de son génie. 11 fit d'abord une lame de canif avec un sou marqué , aiguisé sur le pavé , et en tailla des rameaux de buis , sans doute distribués aux prisonniers aux fêtes de Pâques. 11 en fit un compas et une plume. 11 suppléa au papier par des mouchoirs blancs , enduits de riz bouilli, puis séchés au soleil. 11 fabriqua de l'encre avec de l'eau' et de la paille brûlée. Il lui fallait surtout des couleurs pour tracer le plan et la carte des environs de Madras : il composa du jaune avec du café , et du vert avec des liards chargés de vcrl-de-gris , et bouillis. Je tiens tous ces détails de sa tendre fille, qui conserve encore avec respect ces monuments du génie qui rendit la liberté
4 EXTRAIT DTJ PREAMBULE
à son père. Ainsi muni de canif , de compas , de règle , de plume , de papier, d'encre et de couleurs de son invention , il traça , de fessouvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y démontra évidemment que l'accusateur qu'on lui opposait était un faux témoin , qui n'avait pu voir, du bastion où il aVait été posté , ni le vaisseau commandant , ni même l'escadre. Il remit secrètement ces moyens de défense à l'homme de loi qui lui servait de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut un coup de lumière pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, après trois ans de prison. U languit encore trois ans après sa sortie , accablé de chagrin de voir toute sa fortune dissipée, et de n'avoir recueilli de tant de services importants que des calomnies et des persécutions. Il fut sans doute plus touché de l'ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison. Parmi le grand nombre d'accusateurs qui y vinrent déposer contre lui , un directeur de la compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse , en lui demandant comment il avait si bien fait ses affaires , et si mat celles de la compagnie. « C'est , lut répondit la « Bourdonnais, que j'ai toujours fait mes affaires d'après mes « lumières , et celles de la compagnie d'après ses instructions. »
Bernard-François Mahé de la Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699 , et est mort en 1754 , âgé d'environ cinquante-cinq ans. O vous qui vous occupez du bonheur des hommes , n'en attendez point de récompense pendant votre vie ! la postérité seule peut vous rendre justice. C'est ce qui est enfin arrivé au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l'Ile-de-France. Joseph Dupleix , son rival de gloire et de fortune dans l'Inde , et le plus cruel de ses persécuteurs , mourut peu de temps après lui, ayant , par une juste réaction de la Providence , éprouvé une destinée semblable dans les dernières années de sa vie. Le gouvernement donna à la veuve de M. de la Bourdonnais une peusion de 2,400 livres , et honora de ses regrets la mémoire de cet homme illustre ; enfin , sa respectable fille me mande aujourd'hui que les habitants de l'Ile-de-France viennent, de leur propre mouvement, de lui. faire à. elle-même une pension , en mémoire des services qu'ils ont reçus de son père.
Je crois qu'aueun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que je
me sois un peu écarté de mon sujet , pour rendre quelque hommage aux vertus d'un grand homme malheureux, à celles de sa digne fille et d'une colonie reconnaissante.
Je suis vieux. Ma navigation est déjà avancée : mais si la Providence , qui a dirigé ma faible nacelle au milieu de tant d'orages , retarde encore de quelques années mon arrivée au port , Je les emploierai à rassembler d'autres études. Les fleurs tardives de mon printemps promettent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons d'une aurore orageuse ont fait éclore les premières, les feux d'un paisible couchant mûriront les derniers. J'ai décrit le bonheur passager de deux enfants élevés au sein de la nature , par des mères infortunées ; j'essayerai de peindre le bonheur durable d'un peuple ramené à ses lois éternelles par des révolutions.
Espérons de nos malheurs passés notre félicité à venir. Ce n'est que par des révolutions que l'intelligence divine elle-même développe ses ouvrages , et les conduit de perfections en perfections.
Chaque peuple a eu une enfance imbécile, une adolescence crédule, et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires de notre Europe : vous la voyez tour à tour couverte de Gaulois , de Grecs , de Romains , de Cimbres , de Goths , de Visjgoths , de Vandales , d'Alains, de Francs, de Normands, etc. , qui s'exterminent les uns après les autres, et la ravagent comme les flots d'une mer débordée. L'histoire de chacun de ces peuples ne présente qu'une suite non interrompue de guerres , comme si l'homme ne venait au monde que pour détruire son semblable. Ces temps anciens , si vantés pour leur innocence et leurs vertus héroïques , ne sont que des temps de crimes et d'erreurs , dont la plupart , pour notre bonheur, n'existent phis. L'absurde idolâtrie , la magie , les sorts , les oracles , le culte des démons , les sacrifices humains , l'anthropophagie , les guerres permapentes, les incendies, les famines , l'esclavage, la polygamie , l'inceste , la mutilation des hommes , les droits de naufrage , les droits d'aubaine , etc. , désolaient alors nos malheureuses contrées , et sont rélégués aujourd'hui sur les côtes de l'Afrique inhospitalière , ou dans les sombres forêts de l'Amérique. Il en est de même de plusieurs maladies du corps aussi ^communes que celles de l'âme , telles que les pestes innombrables , les lèpres , la ladrerie , les obsessions ou convulsions , etc. Que dire des mensonges religieux qui illustraient des forfaits, et consacraient
des origines absurdes et criminelles, encore révérées de nos jours ? Que de héros qu'on nous fait admirer dans nos écoles , qui n'étaient au fond que des scélérats; le féroce Achille, Ulysse le perfide, Agamemnon le parricide, la famille entière d'Atrée , et tant d'autres aussi criminels, qui se prétendaient descendus des dieux et des déesses , le plus souvent changés en bêtes ! Il semble que le monde moral ait roulé autrefois , comme le physique , sur d'autres pôles. Cependant les bienfaiteurs du genre humain s'élevèrent de siècle en siècle. Hercule , Esculape , Orphée , Linus , Confucius , Lockman , Lycurgue , Solon , Pythagore , Socrate , Platon , etc. , civilisent peu à peu ces hordes de barbares. Us déposent parmi eux les éléments de la concorde, des lois, de l'industrie, de religions plus humaines. Us apparaissent dans les siècles passés au-dessus de leurs nations, comme des sources inépuisables de sagesse , de lumière et de vertus , qui ont circulé jusqu'à nous de générations en générations ; semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des montagnes lointaines, qui traversent, depuis des siècles, des rochers , des marais, des sables, pour venir féconder nos plaines et nos vallons.
Déjà sur ces mêmes terres où les druides brûlaient des hommes , les philosophes les appellent pour les éclairer du flambeau de la raison. Les muses du nord, de l'occident, et surtout les françaises , planent sur l'Europe, unissent leurs lyres, et, y joignant leurs voix mélodieuses, enchaînent par leurs concerts les cœurs de ses habitants. Ce sont elles qui ont brisé en Amérique les fers des noirs enfants de l'Afrique, et défriché ses forêts par des mains libres. Elles en ont exporté une foule de jouissances , et elles y ont transporté , de l'Europe et de l'Asie, des cultures et des troupeaux utiles , de nouveaux végétaux , des habitants plus humains , et des législations évangéliques. 0 vertueux Penn, divin Fénelon, éloquent Jean-Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux des Lycurgue et des Platon ! La superstition n'élève plus chez nous , comme autrefois, de temples à Dieu par la crainte des démons ; la philosophie les a dissipés. Elle montre la terre couverte des bienfaits de la Divinité , et les cieux remplis de ses soleils. Que de decouvertes utiles ! que d'inventions hardies ! que d'établissement» humains , inconnus à l'antiquité ! Ce sont les vertus des grands hommes qui ont fait descendre du ciel sur la terre le* flambeau de
la vérité : hélas ! souveut persécutées et fugitives , ces vertus n'ont éclairé le monde qu'après de longues secousses et de nombreuse» révolutions.
Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne pâlirent point , Jes nuits , à composer de longs traités de morale ; elles ne montèrent point datu des tribunes pour faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras qu'elles firent goûter aux hommes le bonheur d'être tour à tour, daos le cercle de la vie, enfants heureux , amants fidèles, époux constants, pères vertueux. Elles posèrent les premières bases des lois naturelles. La première fondatrice d'une société humaine fut une mère de famille. En vain un législateur, un livre à la main, déclara , de la part du ciel , que la nature était odieuse même à son auteur : elles se montrèrent avec leurs charmes , et le fanatique tomba à leurs pieds.
Ce fut autour d'elles que , dans l'origine , les hommes errants se rassemblèrent et se fixèrent. Les géographes et les historiens ne les ont point classées en castes et en tribus ; ils n'en ont point fait des portions de monarchies ou de républiques. Les hommes naissent asiatiques , européens , français , anglais ; ils sont cultivateurs , marchands, soldats ; mais par tout pays les femmes naissent , vivent et meurent femmes. Elles ont d'autres devoirs , d'autres occupations , d'autres destinées que les hommes. Elles sont disséminées parmi eux pour leur rappeler surtout qu'ils sont hommes , et maintenir, malgré les lois politiques , les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmonies avec les rayons du soleil ou avec leur absence», qui varient les températures des pays qu'ils fécon- . dent en les réchauffant ou les rafraîchissant de leurs haleines , on ne peut les circonscrire dans aucune carte , ni en faire hommage à aucun souverain. Ces vents n'appartiennent qu'à l'atmosphère. Ainsi les femmes n'appartiennent qu'au genre humain. Elles le rappellent sans cesse à l'humanité par leurs sentiments naturels , et même par leurs passions.
C'est par cette influence qu'elles conservent souvent un peuple depuis son origine jusqu'à ses derniers débris. Voyez ceux qui n'ont plus maintenant ni autel, ni trône, ni capitale, tels que lesGuèbres, les Arméniens, les Juifs , les Maures d'Afrique ; ils sont jetés , par les siècles et les événements , de contrées en'contrées ; mais leurs
femmes lient encore entre eux les individus par les aimanta multipliés de filles , de sœurs , d'épouses , de mères. Elles les maintiennent par les mêmes lois qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes sont semblables aux antiques monuments de leurs empires , qui gisent renversés , malgré les ancres de fer qui en liaient les assises.- En vain l'Océan en roule les granits dans ses flots ; aucune pierre ne se délite, tant est fort le ciment naturel qui en congloméra les grains dans la carrière.
Non-seulement les femmes réunissent les hommes entre eux par les liens de la nature , mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des affections les phis tendres , elles les unissent à celles de la Divinité , qui en est la source. Elles sont les premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux , qu'elles leur inspirent dès la plus tendre enfance. Elles embellissent tout le cours de leur vie. Ils leur sont redevables de l'invention des arts de première nécessité , et de tous ceux d'agrément. Elles inventèrent le pain , les boissons agréables , les tissus des vêtements , les filatures , les toiles , etc. EHes amenèrent les premières à leurs pieds les animaux utiles et timides qu'ils effrayaient par leurs armes, et qu'elles subjuguèrent par des bienfaits. EHes imaginèrent , pour plaire aux hommes , les chansons gaies , les danses innocentes , et inspirèrent à leur tour la poésie , la peinture , la sculpture , l'architecture , à ceux d'entre eux qui désirèrent conserver d'elles de précieux ressouvenirs. Bs sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l'héroïsme et la pitié. Ils n'avaient imaginé , au milieu de leurs guerres cruelles et permanentes, que des dieux redoutables : un Jupiter foudroyant , un noir Pluton , un Neptune toujours en courroux, un Mars sanglant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à la vue de leurs femmes chastes , douces , aimantes , laborieuses , ils conçurent dans les cieux des divinités bienfaisantes. Remplis de reconnaissance pour les compagnes de leur vie, ils leur élevèrent des monuments plus nombreux et plus durables que des temples. Ils "donnèrent d'abord, dans toutes les langues , des noms féminins à tout ce qu'ils trouvèrent de plus aimable et de plus doux sur la terre , à leurs diverses patries , à la plupart des rivières qui les arrosaient , aux fleurs les plus odorantes , aux fruits les plus savoureux , aux oiseaux qui avaient le plus de mélodie.
Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des hommages plus étendus par une beauté ou par une utilité supérieure, reçut d'eu* des noms de déesses , c'est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les deux, et leur département sur la terre. Ainsi ils féminisèrent et déifièrent la lumière, les étoiles , la nuit , l'aurore. Ils attribuèrent les fontaines aux naïades , les ondes azurées de la mer aux néréides , les prairies à Pales , les forêts aux dryades. Us distribuèrent de plus grands départements à des déesses d'un plus haut rang : l'air avec ses nuages majestueux à Junon , la mer paisible à Téthys , la terre et ses riches minéraux à Cybèle , les bêtes fauves à Diane , et les moissons à Cérès. Us caractérisèrent les puissances de l'àme , source de toutes leurs jouissances, comme celles de la nature. Us firent des déesses des vertus qui les fortifiaient, des grâces qui les rendaient sensibles , des muses qui les inspiraient, et de la sagesse, mère de toute industrie. Enfin , ils donnèrent à la déesse qui réunissait tous les charmes de la femme le nom de Vénus , plus expressif sans doute que celui d'aucune divinité. Son père fut Saturne du le Temps , son berceau l'Océan ; pour compagnons de sa naissance elle eut les Jeux , les Ris , les Grâces ; pour époux le dieu du feu , pour enfant l'Amour, et pour domaine toute la nature.
En effet, tout objet aimable a sa vénusté, c'est-à-dire une portion de cette beauté ineffable qui engendre les amours. La plus touchante en est sans doute la sensibilité, cette âme de l'âme qui en anime toutes les facultés. Ce fut par elle que Vénus subjugua le dieu indomptable de la guerre.
0 femmes, c'est par votre sensibilité que vous enchaînez les ambitions des hommes ! Partout où vous avez joui de vos droits naturels, vous avez aboli les éducations barbares , l'esclavage , les tortures , les mutilations , les croix , les roues , les bûchers , les lapidations , le hacher par morceaux , et tous les supplices eruels de l'antiquité, qui étaient bien moins des punitions d'une justice équitable , que des vengeances d'une politique féroce. Partout vous avez été les premières à honorer de vos larmes les victimes de la tyrannie , et à faire connaître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle vous donne à la fois l'instinct de l'innocence et celui de la véritable grandeur. C'est vous qui conservez et embellissez de vos souvenirs les renommées des conquérants magnanimes « dont
les vertus généreuses protégèrent les faibles , et surtout votre sexe. Tels ont été les Cyrus , les Alexandre , les Charlemagne ; sans vous , ils ne nous seraient pas plus recommandâmes que les Tamerlan , les Bajaget , les Attila.
Vous êtes les fleurs de la vie. C'est dans votre sein que la nature verse les générations et les premières affections qui les font éclore. V nus civilises te gftore humain, et vous en rapprochez les peuples bien mieux par des mariages, que la diplomatie par des traités. Voua êtes les âmes de leur industrie et de leur navigation. C'est I m un- vous procurer de nouvelles jouissance» que les puissances mariliraes vont chercher aux Indes les plus douces et les plus ri- Ihes pruduc lions de la tetre et du soleil. Pline dit que déjà de son temps ce commerce se faisait principalement pour vous. Vous formez entre vous par toute la terre un vaste réseau , dont les fils se correspondent dans le passé , le présent et l'avenir, et se prêtent mutuellement dés forces. Vous enchaînez de fleurs ce globe , dont les passions cruelles des hommes se disputent l'empire.
0 Françaises , c'est pour vous que l'Indienne donne aujourd'hui la transparence au coton et le plus vif éclat à la soie J Ce fut pour vous que les filles d'Athènes imaginèrent ces robes commodes et charmantes , si favorables à la pudeur et à la beauté , que le sage Fénelon lui-même les trouvait bien préférables à tous les costumes gênants et orgueilleux de son siècle. La mode vous en a revêtues; et elles ont ajouté à vos grâces naturelles. Mères et nourrices de notre enfance , quel pouvoir vos charmes n'ajoutent-ils pas à vos vertus ! Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez perfectionné nos goûts , nos modes , nos usages, en les simplifiant.
Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent , gracieux , bon, juste , héroïque. Vous répandez l'influence de vos jugements dans toute l'Europe , et vous en avez rendu Paris le foyer. C'est dans ses murs , à votre vue , ou par vos souvenirs , que nos soldats s'animent à la défense de la patrie : c'est dans ces mêmes murs que les guerrière étrangers, qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent en foule , dans les trop courts intervalles de la paix , oublier à vos pieds tous leurs ressentiments.
Notre langue vous doit sa clarté , sa pureté , son élégance , sa douceur, tout ce qu'elle a d'aimable et de naïf. Vous avez inspiré
DE PAUL ET VIRGINIE. Il
et formé nos plus grands poètes et nos phw fameux orateurs. Vous protégez dans vos cercles l'écrivain solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire, et le malheur d'irriter les factions jalouses. A vos regards modestes , aux doux sons de votre voix , le sophiste audacieux se trouble , le fanatique sent qu'il est homme, et l'athée qu'il existe un Dieu. Vos larmes touchantes éteignent les torches de la superstition , et vos divins sourires dissipent les froids arguments du matérialisme.
Ainsi , sur les rivages de l'Islande , après de longs hivers , la reine des mers boréales , la montagne de lUéda, couronnée de volcans , vomit des tourbillons de feux et de fumées à travers des pyramides de glaces qui semblent menacer les cieux : mais lorsque le globe, au signe des Gémeaux , achève d'incliner le pôle nord vers le soleil , les vents du printemps qui naissent sous l'empire de l'astre du jour joignent leurs tièdes haleines à ses rayons ardents. Les flancs de la montagne alors se réchauffent , une chaleur souterraine s'étend sous la coupole de glace qui la surmonte, et lui refuse bientôt tout son appui. D'abord ses sommets orgueilleux se précipitent dans ses cratères brûlants , en éteignent les feux, pénètrent dans ses longs souterrains , et jaillissent autour de sa base en hautes gerbes d'eaux noires et bouillantes. Ses fondements caverneux s'affaiblissent sur leurs propres piles , glissent et s'écroulent en énormes rochers dans le sein des mers qu'ils menaçaient d'envahir. Les bruits affreux de leurs chutes , les sombres murmures de leurs torrents , les rugissements des phoques et des ours marins qui les habitaient , sont répétés au loin par les échos d'Horrillax et du Waigats. Les peuples riverains de l'Atlantique voient avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés, le long de leurs rivages. .Entraînés par leurs propres courants , sous les formes fantastiques de temples , de châteaux , ils vont rafraîchir les mers torridiennes , et fonder, dans leurs flots attiédis, des écueils que l'hiver suivant ne reverra plus.
Cependant la montagne apparait, à travers les brumes de ses neiges fondues et les dernières fumées de ses volcans, nue, hideuse , ses collines dégradées , et montrant à découvert ses antiques ossements. C'est alors que les zéphyrs , qui l'ont dépouillée du manteau des hivers , la revêtissent de la robe du printemps. Ils accourent en foule dos zones tempérées , portant sur leurs
11 EXTRAIT DU PRÉAMBULE, etc.
ailes les semences volatiles des végétaux. Ils tapissent de mousses, de graminées et de fleurs, ses flancs déchirés et ses plaies profondes. Les oiseaux de la terre et des eaux y déposent leurs nids. En peu d'années , de vastes bosquets de cèdres et de bouleaux sortent de ses cratères éteints. Une nouvelle adolescence la pénètre de toutes les influences du soleil , pendant un jour de plusieurs mois.
Sa beauté même s'accroit de celle des longues nuits du pèle. Quand l'hiver, à la faveur de leurs ténèbres , y relève son trône , étend sur lui son manteau d'hermine , et prépare à l'Oeéan de nouvelles révolutions , la lune circule tout autour, et lui renvoie une partie des rayons du soleil qui l'abandonne. L'aurore boréale le couronne de ses feux mobiles, et agite autour de luises drapeaux lumineux. A ce signal céleste , les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; Us aperçoivent, à la lueur de ces clartés tremblantes , lllécla au milieu des mers hérissées de glaçons ; et ils viennent , en bramant , chercher dans ses vallées profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime de longues spirales , et , joyeux de descendre sur cette terre hospitalière , fout entendre au haut des airs des accents inconnus à nos climats. Les filles d'Ossian , attentives , suspendent leurs chasses nocturnes pour répéter sur Leurs harpes ces concerts mélodieux, et bientôt de nouveaux Pauls viennent chercher parmi elles de nouvelles Vîrginies.
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Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur le borddescuisseaux , dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers , à l'ombre des cocotiers » des bananiers et des citronniers en fleurs. 11 ne manque à l'autre partie du monde que des Théocrites etdes Virgiles, pour que nous en ayons des tableaux au moins aussi intéressants que ceux de notre pays. Je sais que des voyageurs pleins de goût nous ont donné des descriptions enchantées de plusieurs Iles de la mer du Sud ; mais les mœurs de leurs habitants , et encore plus celles des Européens qui y abordent , eu gâtent souvent le paysage. J'ai désiré réunir, à la beauté delà nature entre les tropiques, la beauté morale d'une petite société. Je me suis proposé aussi d'y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres celle-ci, que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu. Cependant il ne m'a point fallu imaginer de roman pour peindre des familles heureuses. Je puis assurer que celles dont je Tais parler ont vraiment existé , et que leur histoire est vraie dans ses principaux événements. Ils m'ont été certifiés par plusieurs habitants que j'ai connus à l'Ile-de-France. Je n'y ai ajouté que quelques circonstances indifférentes, mais qui, m'étant personnelles , ont encore en cela même de la réalité. Lorsque j'eus formé, il y a quelques années, une esquisse fort imparfaite de cette espèce de pastorale, je priai une belle dame qui fréquentait le grand monde , et des hommes graves qui en vivaient loin , d'en entendre la lecture , afin de pressentir l'effet qu'elle produirait sur des lecteurs de caractères si différents ; j'eus la satisfaction de leur voir verser à tous des larmes. Ce fut le seul jugement que j'en pus tirer, et c'était aussi tout ce que j'en voulais savoir. Mais comme souvent un grand vice marche à la suite d'un petit talent, ce succès m'inspira la vanité de donner à mou ouvrage le titrede Tableau de la Nature. Heureusement je me rappelai combien la nature même du climat où je suis né m'était étrangère ; com-
bien , dans des pays où je n'ai vu ses productions qu'en voyageur, elle est riche, variée, aimable, magnifique, mystérieuse, et corn* bien je suis dénué de sagacité, dégoût et d'expressions, pour la connaître et la peindre. Je rentrai alors en moi-même. J'ai donc compris ce faible essai sous le nom et à la suite de mes Études sur la Nature , que le public a accueillies avec tant de bonté; afin que ce titre , lui rappelant mon incapacité, le fit toujours souvenir de son indulgence.
Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de l'Ile-de-France, on voit, dans un terrain jadis cultivé , les ruines de deux petites cabanes. Files sont situées presque au milieu d'un bassin , formé par de grands rochers, qui n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la,montagne appelée le Morne delà Découverte , d'où l'on signale les vaisseaux qui abordent dans ffle, et, au bas de cette montagne, la ville nommée le Port-Louis; à droite , le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite l'église de ce nom, qui s'élève avec ses avenues de bambous au milieu d'une grande plaine ; et, plus loin, une forêt qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux; et au delà la pleine mer, où paraissent à fleur d'eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des Ilots.
A rentrée de ce bassin , d'où Ton découvre tant d'objets , les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines , et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs ; mais, au pied même des cabanes, on n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d'arbres croissent à leurs bases , dans leurs fentes , et jusque sur leurs cimes, où s'arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l'arc-en-ciel sur leurs flancs verts et bruns , et entretiennent
à leur pied les sources dont se forme la petite rivière de* La- , taniers. Un grand silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l'air, les eaux et la lumière. A peine l'écho y répète le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin , où le soleil ne luit qu'à midi ; mais dès l'aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics, s'élevant au-dessus des ombres de la montagne , paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des deux.
J'aimais à me rendre dans ce lieu , où Ton jouit à la fois d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'étais assis au pied de ces cabanes , et que j'en considérais les ruines , un homme déjà sur l'âge vint à passer aux environs. Il était , suivant la coutume des anciens habitants , en petite veste et en long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s'appuyait sur un bâton de bois d'ébène. Ses cheveux étaient tout blancs , et sa physionomie noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon salut ; et , m'ayant considéré un moment, il s'approcha de moi , et vint se reposer sur le tertre où j'étais assis. Excité par cette marque de confiance , je lui adressai la parole : « Mon père , lui dis-je, pourriez- vous « m'apprendre à qui ont appartenu ces deux cabanes? » H me répondit : « Mon fils , ces masures et ce terrain inculte « étaient habités, il y a environ vingt ans , par deux familles « qui y avaient trouvé le bonheur. Leur histoire est touchante; « mais dans cette île, située sur la route des Indes, « quel Européen peut s'intéresser au sort de quelques parti- « culiers obscurs ? Qui voudrait même y vivre heureux , mais « pauvre et Ignoré? Les hommes ne veulent connaître que « l'histoire des grands et des rois , qui ne sert à personne.— « Mon père, repris-je, il est aisé de juger, à votre air et à vo- « tre discours, que vous avez acquis une grande expérience. « Si vous en avez le temps , racontez-moi , je vous prie , ce « que vpus savez des anciens habitants de ce désert , et croyez * que l'homme même le plus dépravé par les préjugés du
J6 PAUL ET VIBCmiE.
. monde aime à entend* parier du bonheur <P« donnent
* la nature et la vertu. . Alors, eomme quriqu -J-J« '
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quelqueTnouTet de revenir P"mP^ «V^^T, LbiLon. UdébarquaàMadagascarvers la ma«va« >***«,
oui commence à la mi-octobre; et, peu de temps »P^^ JrriST il y mourut des fièvres pestilenuelles qu. y régnent
^rt^omme il arrive ordinairement a ceux qui meurent
£^de leur patrie. Sa femme, restée à "^V™"^
trouva veuve, enceinte, et n'ayant pour tout bien au rooooe
«ra'une négresse, dans un pays où elle n'avait m crédit, ni
recommandation. Ne voulait rien solliciter auprès d'aucun
bomme, après la mort de celui qu'elle avait uniquement
Aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut de
cultiver avec son esclave un petit coin de terfe, afin de se
M>«-o*îurer de quoi vivre.
Dans une île presque déserte, dont le terrain était à disf-reAîon, elle ne choisit point les cantons les plus fertiles , ni j^-ss plus favorables au commerce; mais cherchant quelque «gorge de montagne, quelque asile caché, où elle put vivre Zc^mnle et inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces re-
PAUL ET VIBGINIfc;. 17
chers, pour s'y retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants , de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts : comme si des rochers étaient des remparts contre l'infortune , cl comme si le calme de la nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme. Mais la Providence , qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires , en réservait un à madame de la Tour que ne donnent ni les richesses ni la grandeur : c'était une amie.
Dans ce lieu , depuis un an , demeurait une femme vive , bonne et sensible ; elle s'appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne, d'une simple famille de paysans dont elle était chérie , et qui l'aurait rendue heureuse , si elle n'avait eu la faiblesse d'ajouter foi à l'amour d'un gentilhomme de son voisinage , qui lui avait promis de l'épouser. Mais celui-ci , ayant satisfait sa passion , s'éloigna d'elle , et refusa même de lui assurer une subsistance pour un enfant dont il l'avait laissée enceinte. Elle s'était déterminée alors à quitter pour toujours le village où elle était née , et à aller cacher sa faute aux colonies, loin de son pays, où elle avait perdu la seule dot d'une fille pauvre et honnête , la réputation. Un vieux noir, qu'elle avait acquis de quelques deniers empruntés , cultivait avec elle un petit coin de ce canton.
Madame de la Tour, suivie de sa négresse , trouva dans ce lieu Marguerite qui allaitait son enfant. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position qu'elle jugea semblable à la sienne. Elle lui parla , en peu de mots , de sa condition passée et de ses besoins présents. Marguerite, au récit de madame de la Tour, fut émue de pitié; et, voulant mériter sa confiance plutôt que son estime, elle lui avoua, sans lui rien déguiser, l'imprudence dont elle s'était rendue coupable. « Pour moi, dit-elle, j'ai mérité mon sort; mais vous, « madame... , vous , sage et malheureuse ! » Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Madame de la Tour, touchée d'un accueil si tendre , lui dit , en la serrant dans . ses bras : « Ahl Dieu veut finir mes peines, puisqu'il vous
« inspire plus de bonté envers moi , qui vous suis étrangère , « que jamais je n'en ai trouvé dans mes parents. »
Je connaissais Marguerite , et, quoique je demeure à une lieue et demie d'ici, dans les bois, derrière la Montagne- Longue, je me regardais comme son voisin. Dans les villes d'Europe, une rue , un simple mur, empêchent les membres d'une même famille de se réunir pendant des années entières; mais , dans les colonies nouvelles , on considère comme ses voisins ceux dont on n'est séparé que par des bois et par des montagnes. Dans ce temps-là surtout , où cette île faisait peu de commerce aux Indes , le simple voisinage y était un titre d'amitié; et l'hospitalité envers les étrangers , un devoir et un plaisir. Lorsque j'appris que ma voisine avait une compagne , je fus la voir, pour tâcher d'être utile à Tune et à l'autre. Je trouvai dans madame de la Tour une personne d'une figure intéressante , pleine de noblesse et de mélancolie. Elle était alors sut le point d'accoucher. Je dis à ces deux dames qu'il convenait pour l'intérêt de leurs enfants, et surtout pour empêcher l'établissement de quelque autre habitant, départager entre elles le fond de ce bassin , qui contient environ vingt arpents. Elles s'en rapportèrent à moi pour ce partage, l'en formai deux portions à peu près égales ; l'une renfermait la partie supérieure de cette enceinte , depuis ce piton de rocher couvert de nuages , d'où sort la source de la rivière des Lataniers , jusqu'à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la montagne, et qu'on appelle l'Embrasure , parce qu'elle ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de roches et de ravins , qu'à peine on y peut marcher ; cependant il produit de grands arbres , et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion , je compris toute la partie inférieure qui s'étend le long de la rivière des Lataniers jusqu'à l'ouverture où nous sommes , d'où cette rivière commence à couler entre deux collines jusqu'à la mer. Vous y voyez quelques lisières de prairies , et un terrain assez uni . mais qui n'est guère meilleur que l'autre , car dans la saison des pluies il est ma-
récageux, et dans les sécheresses il est dur comme du plomb ; quand on y veut alors ouvrir une tranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir fait ces deux partages , j'engageai ces deux dames à les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame de la Tour, et l'inférieure à Marguerite. L'une et l'autre furent contentes de leur lot ; mais elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure , « afin , me dirent- « elles , que nous puissions toujours nous voir, nous parler « et nousentr'aider. » Il fallait cependant à chacune d'elles une retraite particulière. La case de Marguerite se trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son terrain . Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour, une autre case ; en sorte que ces deux amies étaient à la fois dans le voisinage l'une de l'autre, et sur la propriété de leurs familles. Moi-même j'ai coupé des palissades dans la montagne ; j'ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer, pour construire ces deux cabanes , où vous ne voyez plus maintenant ni porte ni couverture. Hélas ! il n'en reste encore que trop pour mon souvenir ! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments des empires, semble respecter dans ces déserts ceux de l'amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu'à la lin de ma .vie.
A peine la seconde de ces cabanes était achevée, que madame de la Tour accoucha d'une fille. J'avais été le parrain de l'enfant de Marguerite, qui s'appelait Paul. Madame de la Tour me pria aussi de nommer sa fille, conjointement avec son amie. Celle-ci lui donna le nom de Virginie. « Elle sera « vertueuse, dit-elle , et elle sera heureuse. Je n'ai connu le « malheur qu'en m'écartant de la vertu. »
Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches , ces deux petites habitations commencèrent à être de quelque rapport, à l'aide des soins que j'y donnais de temps en temps , mais surtout par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite , appelé Domingue , était un noir iôiof , encore robuste , quoique déjà sur l'âge. Il avait de l'expérience et un bon sens naturel. Il cultivait indifféremment, sur les deux
habitations , les terrains qui lui semblaient tas plus fertiles , et il y mettait les semences qui leur convenaient le mieux. 11 mettait du petit mil et du maïs dans les endroits médiocres , un peu de froment dans les bonnes terres , du riz dans les fonds marécageux ; et , au pied des roches , des giraumonts , des courges et des concombres , qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates , qui y viennent trèssucrées; des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes , des pieds de café sur les collines, où le grain est petit , mais excellent; le long de la rivière et autour des cases, des bananiers qui donnent toute Tannée de longs régimes de fruits, avec un bel ombrage ; et enfin quelques plantes de tabac , pour charmer ses soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois à brûler dans la montagne, et casser des roches càet là dans les habitations, pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces ouvrages avec intelligence et activité , parce qu'il les faisait avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite, et il ne l'était guère moins à madame de la Tour, dont il avait épousé la négresse à la naissance de Virginie. Il aimait passionnément sa femme, qui s'appelait Marie. Elle était née à Madagascar, d'où elk avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire des paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle était adroite, propre, et très-fidèle. Elle avait soin de préparera manger, d'élever quelques poules , et d'aller de temps en temps vendre au Port-Louis le superflu de ces deux habitations , qui était bien peu considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des enfants , et un gros chien qui veillait la nuit au dehors , vous aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces deux petites métairies.
Pour ces deux amies , elles filaient du matin au soir du coton. Ce travail suffisait à leur entretien et à celui de leurs familles ; mais , d'ailleurs , elles étaient si dépourvues de commodités étrangères , qu'elles marchaient nu-pieds dans leur habitation , et ne portaient de souliers que pour aller
le dimanche, de grand matin, à la messe à l'église des Pamplemousses , que vous voyez là-bas. Il y a cependant bien plus loin qu'au Port-Louis ; mais elles se rendaient rarement à la ville , de peur d'y être méprisées , parce qu'elles étaient vêtues de grosse toile bleue du Bengale , comme des esclaves. Après tout , la considération publique vaut-elle le bonheur domestique? Si ces dames avaient un peu à souffrir au dehors , elles rentraient chez elles avec d'autant plus de plaisir. A peine Marie et Domingue les apercevaient de cette hauteur , sur le chemin des Pamplemousses , qu'ils accouraient jusqu'au bas de la montagne, pour les aider à la remonter. Elles lisaient dans les yeux de leurs esclaves la joie qu'ils avaient de les revoir. Elles trouvaient chez elles la propreté , la liberté , des biens qu'elles ne devaient qu'à leurs propres travaux* et des serviteurs pleins de zèle et d'affection. Elles-mêmes , unies par les mêmes besoins , ayant éprouvé des maux presque semblables , se donnant les doux noms d'amie , de compagne et de sœur , n'avaient qu'une volonté , qu'un intérêt, qu'une table. Tout entre elles était commun. Seulement , si d'anciens feux , plus vifs que ceux de l'amitié , se réveillaient dans leur âme , une religion pure , aidée par des mœurs chastes, les dirigeait vers une autre vie, comme la flamme, qui s'envole vers le ciel lorsqu'elle n'a plus d'aliment sur la terre.
Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de leur société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs enfants, fruit d'un amour également infortuné. Elles prenaient plaisir à les mettre ensemble dans le même bain et à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait. « Mon amie, dirait madame de la Tour, cha- « cune de nous aura deux enfants, et chacun de nos enfants « aura deux mères. » Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même espèce , dont la tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des fruits plus doux , - si chacun d'eux , détaché du tronc maternel , est greffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants , privés de tous
tt PAUL ET VIRGINIE.
leurs parents, se remplissaient de sentiments plus tendres que ceux de fils et de fille , de frère et de sœur , quand ils venaient à être changés de mamelles par les deux amies qui leur avaient donné le jour. Déjà leurs mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux ; et cette perspective de félicité conjugale , dont elles charmaient leurs propres peines , finissait bien souvent par les faire pleurer, Tune se rappelant que ses maux étaient venus d'avoir négligé l'hymen, et l'autre d'en avoir subi les lois ; l'une , de s'être élevée au-dessus de sa condition , et l'autre d'en être descendue : mais elles se consolaient , en pensant qu'un jour leurs enfants , plus heureux, jouiraient à la fois, loin des cruels préjugés de l'Europe, des plaisirs de l'amour et du bonheur de l'égalité.
Rien , en effet , n'était comparable à l'attachement qu'ils se témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre , on lui montrait Virginie; à sa vue, il souriait et s'apaisait. Si Virginie souffrait , on en était averti par les cris de Paul ; mais cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal, pour qu'il ne souffrit pas de sa douleur. Je n'arrivais point de fois ici que je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher , se tenant ensemble par les mains et sous les bras , comme on représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l'un de l'autre.
Lorsqu'ils surent parler, les premiers noms qu'ils apprirent à se donner furent ceux de frère et de sœur. L'enfance , qui connaît des caresses- plus tendres, ne connaît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié, en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt tout ce qui regarde l'économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre, fut du ressort de Virginie ; et ses travaux étaient toujours suivis des louanges et des baisers de son frère. Pour lui , sans cesse en actiou , il bêchait le jar-
din avec Domingue , ou , une petite liaclie à la main , il le suivait dans les bois ; et si , dans ses courses , une belle Heur , un bon fruit ou un nid d'oiseau se présentaient à lui, eussent-Us été au haut d'un arbre, il l'escaladait pour les apporter à sa sœur.
Quand on en rencontrait un quelque part , on était sûr que l'antre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à l'extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d'une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m'étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda , enclos dans la même coquille.
Toute leur étude était de se complaire et de s'emVaider. Au reste, ils étaient ignorants comme des créoles, et ne savaient ni lire ni écrire. Us ne s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé dans les temps reculés , et loin d'eux ; leur curiosité ne s'étendait pas au delà de cette montagne. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur île : et ils n'imaginaient rien d'aimable où ils n'étaient pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l'activité de leurs âmes. Jamais les sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes ; jamais les leçons d'une triste morale ne les avaient remplis d'ennui. Ils ne savaient pas qu'il ne faut pas dérober, tout chez eux étant en commun ; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni menteur, n'ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avait jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats ; chez eux, l'amitié filiale était née de l'amitié maternelle. On ne leur avait appris de la religion que ce qui la tait aimer; et s'ils n'offraient pas à l'église de longues prières , partout où ils étaient, dans la maison, dans les champs, dans
les bois , ils levaient vers le ciel des mains innocentes , et un cœur plein de, l'amour de leurs parents.
Ainsi se passa leur première enfance, comme une belle aube qui annonce un plus beau jour. Déjà ils partageaient avec leurs mères tous les soins du ménage. Dès due le chant du coq annonçait le retour de l'aurore, Virginie se levait, allait puiser de l'eau à la source voisine , et rentrait dans la maison pour préparer le déjeuner. Bientôt après , quand le soleil dorait les pitons de cette enceinte , Marguerite et son fils se rendaient chez madame de la Tour : alors ils commençaient tous ensembleune prière, suivie du premier repas ; souvent ils le prenaient devant la porte , assis sur l'herbe sous un berceau de bananiers , qui leur fournissait à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels, et du linge de table dans leurs feuilles larges, longues et lustrées. Une nourriture saine et abondante développait rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une éducation douce peignait dans leur physionomie la pureté et le contentement de leur âme. Virginie n'avait que douze ans : déjà sa taille était plus qu'à demi formée ; de grands cheveux blonds ombrageaient sa tête; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus tendre éclat sur la fraîcheur de son visage ; ils souriaient toujours de concert quand elle parlait; mais quand elle gardait le silence , leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnait uneexpression d'une sensibilité extrême, et même celle d'une légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui le caractère d'un homme au milieu des grâces de l'adolescence. Sa taille était plus élevée que celle de Virginie, son teint plus rembruni, sonnez plus aquilin; et ses yeux , qui étaient noirs, auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnaient autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande douceur. Quoiqu'il fût toujours en mouvement , dès que sa sœur paraissait il devenait tranquille, et allait s'asseoir auprès d'elle ; souvent leur repas se passait sans qu'ils se dissent un mot. A leur silence , à la naïveté de leurs attitudes , à la beauté de leurs pieds nus , on
PAUL ET VIRGINIE. n
eût cru voir un groupe antique de marbre blanc, représentant quelques-uns des enfants de Niobé. Mais ù leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires , on les eût pris pour ces enfants du ciel , pour ces esprits bienheureux , dont la nature est de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées, et l'amitié par des paroles.
Cependant madame de la Tour, voyant sa fille se développer avec tant de charmes , sentait augmenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me disait quelquefois : « Si je venais * à mourir, que deviendrait Virginie sans fortune? »
Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche, vieille et dévote , qui lui avait refusé si durement des secours lorsqu'elle se fut mariée à M. de la Tour , qu'elle s'était bien promis de n'avoir jamais recours à elle, à quelque extrémité qu'elle fut réduite. Mais, devenue mère, elle ne craignit plus la honte des refus. Elle manda à sa tante la mort inattendue de son mari , la naissance de sa fille , et l'embarras où elle se trouvait , loin de son pays , dénuée de support et chargée d'un enfont. Elle n'en reçut point de réponse. Elle , qui était d'un caractère élevé, ne craignit plus de s'humilier et de s'exposer aux reproches de sa parente, qui ne lui avait jamais pardonné d'avoir épousé un homme sans naissance, quoique vertueux. Elle lui écrivait donc par toutes les occasions, afin d'exciter sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien des années s'étaient écoulées sans recevoir d'elle aucune marque de souvenir.
Enfin, en 1738, trois ans après l'arrivée de M. de la Bourdonnays dans cette île , madame de la Tour apprit que ce gouverneur avait à lui remettre une lettre de la part de sa tante. Elle courut au Port-Louis , sans se soucier cette fois d'y paraître mal vêtue , la joie maternelle la mettant au-dessus du respect humain. M. de la Bourdonnays lui donna en effet une lettre de sa tante. Celle-ci mandait à sa nièce qu'elle avait mérité son sort pour avoir épousé un aventurier , un libertin ; que les passions portaient avec elles leur punition ; que la mort prématurée de son mari était un juste châtiment de Dieu;
qu'elle avait bien fait de passer aux Iles, plutôt que de déshonorer sa famille en France ; qu'elle était, après tout, dans un bon pays, où tout le inonde faisait fortune , excepté les paresseux. Après Tavoir ainsi blâmée, elle finissait par se louei ellemême. Pour éviter, disait-elle « les suites souvent funestes du mariage , elle avait toujours refusé de se marier. La vérité est qu'étant ambitieuse , elle n'avait voulu épouser qu'un homme de grande qualité; mais quoiqu'elle fût très-riche, et qu'à la cour on soit indifférent à tout, excepté à la fortune , il ne s'était trouvé personne qui eût voulu s'allier à une fille aussi laide et à un cœur aussi dur.
Elle ajoutait, par post-scriptum, que, toute réflexion faite, elle l'avait fortement recommandée à M. de la Bourdonnays. Elle l'avait en effet recommandée ; mais , suivant un usage bien commun aujourd'hui , qui rend un protecteur plus à craindre qu'un ennemi déclaré, afin de justifier auprès du gouverneur sa dureté pour sa nièce , en feignant de la plaindre, elle l'avait calomniée.
Madame de la Tour, que tout homme indifférent n'eût pu voir sans intérêt et sans respect, fut reçue avec beaucoup de froideur par M. delà Bourdonnays, prévenu contre elle. Il ne répondit, à l'exposé qu'elle lui fit de sa situation et de celle de sa fille, que par de durs monosyllabes : « Je verrai;. .. nous
« verrons ; . . . . avec le temps Il y a bien des malheureux ! . . .
« Pourquoi indisposer une tante respectable? C'est vous
« qui avez tort. » '
Madame de la Tour retourna à l'habitation , le cœur navré do douleur et plein d'amertume. En arrivant elle s'assit* jeta sur la table Ja lettre de sa tante, et dit à son amie : « Voilà le fruit de onze ans de patience! » Mais comme il n'y avait tjue madame de la Tour qui sût lire dans la société, elle reprit la lettre, et en lit la lecture. devant toute la famille rassemblée. A peine était-elle achevée, que Marguerite lui dit avec vivacité : « Qu'avons-nous besoin de tes parents? Dieu « nous a-t-il abandonnées ? C'est lui seul qui est notre père. « N'avons-nous pas vécu heureuses jusqu'à ce jour ? Pourquoi
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« donc te chagriner? Tu n'as point de courage. » Et voyant madame de la Tour pleurer, elle se jeta à son cou , et, la serrant dans ses bras : « Chère amie ! s'écria-t-elle, chère amie ! »> Mais ses propres sanglots étouffèrent sa voix. A ce spectacle, Virginie, fondant en larmes, pressait alternativement les mains de sa mère et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son cœur ; et Paul, les yeux enflammés de colère, criait, serrait les poings, frappait du pied, ne sachante qui s'en prendre. A ce bruit Domingue et Marie accoururent, etl'on n'entendit plus dans la case que ces cris de douleur: «Ah! madame !.... ma « bonne maîtresse ! ... ma mère ! ... ne pleurez pas. » De si tendres marques d'amitié dissipèrent le chagrin de madame de la "Tour. Elle prit Paul et Virginie dans ses bras , et leur dit d'un air content : « Mes enfants, vous êtes cause de ma peine, « mais vous faites toute ma joie. O mes chers enfants , le « malheur ne m'est venu que de loin ; le bonheur est autour « de moi. » Paul et Virginie ne la comprirent pas; mais quand ils la virent tranquille , ils sourirent , et se mirent à la caresser. Ainsi ils continuèrent tous d'être heureux , et ce ne fut qu'un orage au milieu de la belle saison.
Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un dimanche , au lever de l'aurore , leurs mères étant allées à la première messe à l'église des Pamplemousses , une négresse marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette , et n'avait pour vêtement qu'un lambeau de serpillière autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit : « Ma jeune demoiselle, ayez « pitié d'une pauvre esclave fugitive : il y a un mois que j'erre « dans ces montagnes , demi morte de faim , souvent pourri suivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon « maître, qui est un riche habitant de la Rivière-Noire : il m'a « traitée comme vous le voyez. » En même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes, par les coups de fouet qu'elle en avait reçus. Elle ajouta : « Je voulais aller me « noyer; mais sachant que vous demeuriez ici, j'ai dit : Puis-
« qu'il y a encore de bons blancs dans ce pays , il ne faut pas « encore mourir. * Virginie, tout émue, lui répondit : « Rasci surez-vous, infortunée créature. Mangez, mangez. » Et elle lui donna le déjeuner de la maison, qu'elle avait apprêté. L'esclave , en peu de moments , le dévora tout entier. Virginie , la voyant rassasiée , lui dit : « Pauvre misérable ! j'ai envie d'aller « demander votre grâce à votre maître : en vous voyant il sera « touché de pitié. Voulez- vous me conduire chez lui? — Ange « de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai partout où « vous voudrez. » Virginie appela son frère, et le pria de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit par des sentiers au milieu des bois, à travers de hautes montagnes qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières qu'ils passèrent à gué. Enfin, vers le milieu du jour , ils arrivèrent au bas d'un morne , sur les bords de la Rivière-Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie , des plantations considérables , et un * grand nombre d'esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une pipe à la bouche , et un rotin à la main. C'était un grand homme sec, olivâtre , aux yeux enfoncés , et aux sourcils noirs et joints. Virginie, tout émue , tenant Paul par le bras , s'approcha de l'habitant , et le pria , pour l'amour de Dieu , de pardonner à son esclave , qui était à quelques pas de là derrière eux. D'abord l'habitant ne fît pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus ; mais quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une capote bleue, et qu'il eut entendu le doux son de sa voix, qui tremblait, ainsi que tout son corps , en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et, levant son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment , qu'il pardonnait à son esclave , non pas pour l'amour de Dieu, mais pour l'amour d'elle. Virginie aussitôt fit signe à l'esclave de s'avancer vers son maître ; puis elle s'enfuit , et Paul courut après elle.
Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils étaient descendus ; et, parvenus au sommet, ils s'assirent sous un arbre , accablés de lassitude , de faim et de soif. Us avaient
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feit à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à Virginie : « Ma sœur , il est plus de midi ; tu as faim et « soif, nous ne trouverons point ici à dîner; redescendons « le morne , et allons demander à manger au maître de .. l'esclave. — Oh! non, mon ami, reprit Virginie, il m'a « fait trop de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois « maman : Le pain du méchant remplit la bouche de gra- « vier. — Comment ferons-nous donc ? dit Paul ; ces arbres « ne produisent que de mauvais fruits ; il n'y a pas seule- « ment ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir. - « Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie; il exauce la voix « des petits oiseaux qui lui demandent de la nourriture. » A peine avait-elle dit ces mots, qu'ils entendirent lé bruit d'une source qui tombait d'un rocher voisin. Ils y coururent ; et après s'être désaltérés avec ses eaux plus claires que le cristal , ils cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses bords. Comme ils regardaient de côté et d'autre s'ils ne trouveraient pas Quelque nourriture plus solide, Virginie aperçut, parmi les arbres de la foçêt, un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon manger mais quoique sa tige ne fut pas plus grosse que la jambe, elle avait plus de, soixante pieds de hauteur. A la vérité, le bois de cet arbre n'est formé que d'un paquet de filaments; mais son aubier est si dur qu'il fait rebrousser les meilleures haches, et Paul n'avait pas même un couteau. L'idée lui vint démettre le feu au pied de ce palmiste. Autre embarras : il n'avait point de briquet , et d'aiUeucs, dana cette île si couverte de rochers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l'industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dqes. aux hommes les plus misérables. Paul résolut d'allumer du feu à la manière des noirs. Avec l'angle d'une pierre iLfit un petit trou sur une branche d'arbre bien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds; puis , avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un autre morceau de branche également sèche , mais d'une espèce de bois différent. Il posa
ensuite ce morceau de bois pointu dans un petit trou de la branche qui était sous ses pieds ; et le faisant rouler rapidement entre ses mains , comme on roule un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat , en peu de moments il vit sortir, du point de contact, de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes sèches et d'autres branches d'arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui, bientôt après, tomba ^avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou de l'enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue, et l'autre cuite sous la cendre; et ils les trouvèrent également savoureuses,. Ils firent ce repas frugal, remplis de joie par le souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin ; mais cette joie était troublée par l'inquiétude où ils se doutaient bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies , l'assura qu'ils ne tarderaient pas à tranquilliser leurs parents.
Après dîner, ils se trouvèrent bien embarrassés ; car ils n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul , qui ne s'étonnait de rien , dit à Virginie : « Notre case est vers le « soleil du milieu du jour; il faut que nous passions , comme « ce matin , par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec « ses trois pitons. Allons , marchons , mon amie. » Cette montagne était celle des Trois-Mamelles * , ainsi nommée parce que ses trois pitons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la Rivière -Noire du côté du nord , et arrivèrent, après une heure de marche , sur les bords d'une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de l'île, toute
1 II y a beaucoup de montagnes dont les sommets sont arrondis en forme de mamelles, et qui en portent le nom dans toutes les langues. Ce sont en effet de véritables mamelles, car c'est d'elles que découlent beaucoup de rivières et de ruisseaux qui répandent l'abondance sur la terre. Elles sont les sources des principaux fleuves qui l'arrosent, et elles fournissent constamment à leurs eaux , en attirant sans cesse les nuages autour du piton de rocher qui les surmonte à leur centre comme un mamelon. Nous avons indiqué ces prévoyances admirables de la nature •lans nos Études précédentes.
couverte de forêts , est si peu connue , même aujourd'hui , que plusieurs de ses rivières et de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bouillonnant sur un lit de roebes. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n'osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos , et passa , ainsi chargé , sur les roches glissantes de la rivière , malgré le tumulte de ses eaux. « N'aie pas peur, lui disait-il ; je me « sens bien fort avec toi. Si l'habitant de la Rivière-Noire « t'avait refusé la grâce de son esclave , je me serais battu avec « lui. — Comment , dit Virginie , avec cet homme si grand « et si méchant ? A quoi t'ai-je exposé ? Mon Dieu , qu'il est « difficile de faire le bien ! il n'y a que le mal de facile à faire. » Quand Paul fut sur le rivage, il voulut contiuuer sa route, chargé de sa sœur, et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois-Mamelles, qu'il voyait devant lui à une demi lieue de là ; mais bientôt les forces lui manquèrent , et il fut obligé de la mettre à terre , et de se reposer auprès d'elle. Virginie lui dit alors : « Mon frère, le jour baisse ; tu as encore « des- forces, et les miennes me manquent, laisse-moi ici, et « retourne seul à notre case , pour tranquilliser nos mères. « — Oh ! non , dit Paul , je ne te quitterai pas. Si la nuit nous « surprend dans ces bois, j'allumerai du feu, j'abattiai un « palmiste ; tu en mangeras le chou , et je ferai avec ses « feuilles un ajoupa pour te mettre à l'abri. » Cependant Virginie , s'étant un peu reposée , cueillit sur le tronc d'un vieux, arbre, penché sur le bord de la rivière, de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son tronc. Elle en fit des espèces de brodequins , dont elle s'entoura les pieds , que les pierres des chemins avaient mis en sang; car, dans l'empressement d'être utile , elle avait oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou , et se mit en inarche , en s'appuyant d'une main sur ce roseau , et de l'autre sur son frère.
Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois ; mais la hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur
Grent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamclles f sur laquelle ils se dirigeaient , et même, le soleil , qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent, sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu'alors , et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus d'issue. Paul fit asseoir Virginie , et se mit à courir çà et là , tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré ;épais; mais il se fatigua en vain. Il monta au haut d'un grand arbre , pour découvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles; mais il n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres , dont quelques unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil ; un profond silence régnait dans ces solitudes, et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement des cerfs , qui venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul , dans l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria alors de toute sa force : « Venez , venez. « au secours de Virginie ! » Mais les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix , et répétèrent à plusieurs reprises : « Virginie!... Virginie! »
Paul descendit alors de l'arbre , accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; mais il n'y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches de bois sec propres à allumer du feu. Il sentit alors, par son expérience, toute là faiblesse de ses ressources , et il se mit à pleurer. Virginie lui dit : « Ne pleure point, mon « ami , si tu ne veux m' accabler de chagrin. C'est moi qui suis « la cause de toutes tes peines , et de celles qu'éprouvent « maintenant nos mères. Il ne faut rien faire , pas m^me le « bien , sans consulter ses parents. Oh ! j'ai été bien impru- « dente! » Et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : « Prions Dieu, mon frère r et il aura pitié de « nous. » A peine avaient-ils achevé leur prière , qu'ils entendirent un chien aboyer. « C'est , dit Paul , le chien de quelque
« chasseur qui vieut le soir tuer des cerfs à l'affût. » Peu après , les aboiements du cliieu redoublèrent. « 11 me semble ,
• dit Virginie, que c'est Fidèle, le chien de notre case. Oui , « je reconnais sa voix : serions-nous si près d'arriver, et au
* pied de notre montagne? » En effet, un moment après, Fidèle était à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant, et les accablant de caresses. Gomme ils ne pouvaient revenir de leur surprise , ils aperçurent Domingue qui accourait à eux. A l'arrivée de ce bon noir, qui pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer, sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens : « O mes jeunes maîtres , leur dit- « il , que vos mères ont d'inquiétude ! comme elles ont été « étonnées quand elles ne vous ont plus retrouvés au retour « de la messe, où je les accompagnais! Marie, qui travaillait « dans un coin de l'habitation , n'a su nous dire où vous étiez « allés. J'allais, je venais autour de l'habitation , ne sachant « moi-même de quel côté vous chercher. Enfin, j'ai pris vos « vieux habits à l'un et à l'autre * , je les ai fait flairer à Fi- « dèle ; et sur-le-champ , comme si ce pauvre animal m'eût « entendu , il s'est mis à quêter sur vos pas. Il m'a conduit, « toujours en remuant la queue, jusqu'à la Rivière-Noire. « C'est là où j'ai appris d'un habitant que vous lui aviez ra- « mené une négresse marronne , et qu'il vous avait accordé « sa grâce. Mais quelle grâce ! il me l'a montrée attachée, avec « une chaîne au pied , à un billot de bois , et avec un collier « de fer à trois crochets autour du cou. De là , Fidèle , tou- « jours quêtant, m'a mené sur le morne de la Rivière-Noire, « où il s'est arrêté encore en aboyant de toute sa force. C'était «sur le bord d'une source, auprès d'un palmiste abattu , « et près d'un feu qui fumait encore : enfin il m'a conduit ici. « Nous sommes au pied de la montagne des Trois-Mamelles , « et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Al-
1 Ce trait de sagacité du noir Domingue et de son chien Fidèle ressemble beaucoup à celui du sauvage Téwénissa et de son chien Oniah , rapporté par M. de Crèvecœur, dans son ouvrage plein d'humanité, intitulé fatlrvs d'un cultivateur américain.
«. Ions , mangez, et prenez des forces. » Il leur présenta aussitôt un gâteau , des fruits , et une grande calebasse remplie d'une liqueur composée d'eau , de vin , de jus de citron , de sucre et de muscade , que leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. Virginie soupira au souvenir delà pauvre esclave, et des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois : « Oh ! qu'il est difficile de faire le bien ! » Pendant que Paul et elle se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu ; et ayant cherché dans les rochers un bois tortu qu'on appelle bois de ronde , et qui brûle tout vert en jetant une grande flamme, il en fit un flambeau qu'il alluma ; car il était déjà nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route : Paul et Virginie ne pouvaient plus marcher; leurs pieds étaient enflés et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. « Où « est le temps , leur disait-il , où je vous portais tous deux à « la fois dans mes bras ? Mais maintenant vous êtes grands , « et je suis vieux. » Comme il était dans cette perplexité , une troupe de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe , s'approchant de Paul et de Virginie , leur dit : « Bons petits blancs, n'ayez pas peur; nous vous avons « vus passer ce matin avec une négresse de la Rivière-Noire ; « vous alliez demander sa grâce à son mauvais maître. En •« reconnaissance, nous vous reporterons chez vous sur nos « épaules. » Alors il fit un signe , et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d'arbres et des lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules ; et Domingue marchant devant eux avec son flambeau , ils se mirent en route , aux cris de joie de toute la troupe , qui les comblait de bénédictions. Virginie , attendrie > disait à Paul : g O mon ami ! jamais Dieu ne laisse « un bienfait sans récompense. »
Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne , dont les croupes étaient éclairées de plusieurs feux. A peine ils la montaient r qu'ils entendirent des voix
qui criaient : « Est-ce vous, mes enfants? » Ils répondirent , avec les noirs : « Oui , c'est nous. » Et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie qui venaient au-devant d'eux avee des tisons flambants. « Malheureux enfants, dit madame de « la Tour, d'où venez-vous? dans quelles angoisses vous nous « avez jetées! — Nous venons, dit Virginie, de la Rivière-Noire, « demander Ja grâce d'une pauvre esclave marronne , à qui « j'ai donné, ce matin, le déjeuner de la maison, parce « qu'elle mourait de faim : et voilà que les noirs marrons « nous ont ramenés. » Madame de la Tour embrassa sa Me sans pouvoir parler; et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mère , lui dit : a Vous me payez « de tout le mal que j'ai souffert! » Marguerite, ravie de joie, serrait Paul dans ses bras , et lui disait : « Et toi aussi , mon « fils , tu as fait une bonne action. » Quand elles furent arrivées dans leurs cases avec leurs enfants , elles, donnèrent bien à manger aux noirs marrons, qui s'en retournèrent dans leurs bois, en leur souhaitant toutes sortes de prospérités.
Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l'envie ni l'ambition ne les tourmentaient. Elles ne désiraient point au dehors une vaine réputation que donne l'intrigue, et qu'ôte la calomnie. Il leur suffisait d'être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette Ile, où, comme dans toutes les colouies européennes, on n'est ■ curieux que d'anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étaient ignorés Seulement, quand un passant demandait, sur le chemin des Pamplemousses, à quelques habitants de la plaine : « Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites « cases? » ceux-ci répondaient , sans les connaître : « Ce sont « de bonnes gens. » Ainsi des violettes, sous des buissons épineux , exhalent au loin leurs doux parfums , quoiqu'on ne les voie pas.
Elles avaient banni de leurs conversations la médisance , qui, sous une apparence de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine ou à la fausseté ; car il est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants , et de
vivre avec les méchants si on ne leur cache sa liai ne sous de fausses apparences de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d'être mal avec les- autres ou avec nous-mêmes. Mais , sans juger des hommes en particulier , elles ne s'entretenaient que des moyens de faire du bien à tous en général; et , quoiqu'elles n'en eussent pas le pouvoir, elles en avaient une volonté perpétuelle, qui les remplissait d'une bienveillance toujours prête à s'étendre au dehors. En vivant donc dans la solitude , loin d'être sauvages , elles étaient devenues plus humaines. Si l'histoire scandaleuse de la société ne fournissait point de matière à leurs conversations , celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie. Elles admiraient avec transport le pouvoir d'une Providence qui , par leurs mains , avait répandu au milieu de ces arides rochers l'abondance , les grâces , les plaisirs purs , simples , et toujours renaissants.
Paul , à l'âge de douze ans , plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avait embelli ce que le noir Domingue ne faisait que cultiver. Il allait avec lui dans les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronniers, d'orangers, de tamarins, dont la tête ronde est d'un si beau vert, et de dattiers , dont le fruit est plein d'une crème sucrée qui a le parfum de la fleur d'orange. 11 plantait ces arbres déjà grands autour de cette enceinte. 11 y avait semé des graines d'arbres qui , dès la seconde année, portent des fleurs ou dés fruits , tels que l'agathis , où pendent tout autour , comme les cristaux d'un lustre, de longues grappes de fleurs blanches; le lilas de Perse , qui élève droit en l'air ses girandoles gris de lin; le papayer , dont le tronc sans branches, formé en colonne hérissée de melons verts , porte un chapiteau de larges feuilles semblables à celles du figuier.
11 y avait planté encore des pépins et des noyaux de badamiers , de manguiers, d'avocats , de goyaviers , de jacqs et de jam-roses. La plupart de ces arbres donnaient déjà à leur jeune maître de l'ombrage et des fruits. La main laborieuse avait répandu la fécondité jusque dans les lieux les plus sté-
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riles de cet enclos. Diverses espèces d'aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge , les cierges épineux , s'élevaient sur les têtes noires des rochers, et semblaient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates , qui pendaient çà et là le long des escarpements de la montagne. .
U avait disposé ces végétaux de manière qu'on pouvait jouir de leur vue d'un seul coup d'oeil. II avait planté au milieu de ce bassin les herbes qui s'élèvent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens , et enfin les grands arbres qui en bordaient la circonférence ; de sorte que ce vaste enclos paraissait, de son centre, comme un amphithéâtre de verdure , de fruits et de fleurs , renfermant des plantes potagères , des lisières de prairies , et des champs de riz et de blé. Mais en assujettissant ces végétaux à son plan, il ne s'était pas écarté de celui de la nature. Guidé par ses indications, il avait mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles , et sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter. Ainsi chaque végétal croissait dans son site propre , et chaque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formaient, au fond du vallon , ici des fontaines , là de larges miroirs, qui répétaient, au milieu de la verdure , les arbres en fleurs , les rochers, et l'azur des deux.
Malgré la grande irrégularité de ce terrain , toutes ces plantations étaient pour la plupart aussi accessibles au toucher qu'à la vue. A la vérité , nous l'aidions tous de nos conseils et de nos secours, pour en venir à bout. Il avait pratiqué un sentier qui tournait autour de ce bassin, et dont plusieurs rameaux venaient se rendre de la circonférence au centre. 11 avait tiré parti des lieux les plus raboteux , et accordé , par la plus heureuse harmonie , la facilité de la promenade avec l'aspérité du sol , et les arbres domestiques avec les sauvages. De cette énorme quantité de pierres roulantes qui embarrassent maintenant ces chemins , ainsi que la plupart du terrain de cette île, il avait formé çà et là des pyramides, dans les
assises desquelles il avait mêlé de la terre et des racines de rosiers, de poincillades , et d'autres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches. En peu de temps ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure , ou de l'éclat des plus belles fleurs. Les ravins, bordés de vieux arbres inclinés sur leurs bords , formaient des souterrains voûtés inaccessibles à la chaleur, où l'on allait prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisait dans un bosquet d'arbres sauvages, au centre duquel croissait, à l'abri des vents, un arbre domestique chargé de fruits. Là était une moisson, ici un verger. Par cette avenue, on apercevait les maisons ; par cette autre , les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes , on ne distinguait en plein midi aucun objet; sur la pointe de ce grand rocher yoisin qui sort de la montagne , on découvrait tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin, où apparaissait quelquefois un vaisseau qui venait de l'Europe, ou qui y retournait. C'était sur ce rocher que ces familles se rassemblaient le soir , et jouissaient en silence de la fraîcheur de l'air, du parfum des fleurs , du murmure des fontaines , et des dernières harmonies de la lumière et des ombres.
Rien n'était plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler , d'où l'on me voyait venir de bien loin , s'appelait la découverte de l'amitié. Paul et Virginie , dans leurs jeux, y avaient planté un bambou , au haut duquel ils élevaient un petit mouchoir blanc, pour signaler mon arrivée dès qu'ils m'apercevaient , ainsi qu'on élève un paviUon sur la montagne voisine , à la vue d'un vaisseau en mer. L'idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j'aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l'antiquité , j'en ai encore davantage à lire une inscription bien faite. Il me semble alors qu'une voix humaine sorte de la pierre , se fasse entendre à travers les siècles , et s'adressant à l'homme au milieu des déserts, lui dise qu'il n'est pas seul, et que d'autres hom-
mes, dans ces mêmes lieux, ont senti, pensé et souffert comme lui. Que si cette inscription est de quelque nation ancienne qui ne subsiste plus , elle étend notre âme dans les champs de l'infini, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu'une pensée a survécu à la ruine même d'un empire.
récrivis donc, sur le petit mât de pavillon de Paul et Virginie , ces vers d'Horace :
.... Fratres Helenae , lucida sidéra , Ventorumque regat pater, Obstrictis aliis, praeter lapyga.
« Que les frères d'Hélène, astres charmants comme vous, et que le « père des vents vous dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr. ».
Je gravai ce vers de Virgile sur l'écorce d'un tatamaque à l'ombre duquel Paul s'asseyait quelquefois pour regarder au loin Ja mer agitée :
Fortanatus et ille deos qui novit agrestes ! u Heureux , mon lils , de ne connaître que les divinités champêtres ! »
Et cet autre , au-dessus de la porte de la cabane de madame de la Tour, qui était leur lieu d'assemblée : Ai secura quies , et nescia fallere vita. « Ici est une bonne conscience, et une vie qui ne sait pas tromper. »
Mais Virginie n'approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j'avais mis au pied de sa girouette était trop long et trop savant. «J'eusse mieux aimé, ajoutait-elle : toujours agitée, « mais constante. — Cette devise, lui répondis-je, convien- « drait encore mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir.
Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d'orangers , de bananiers et de jara-roses plantés autour d'une pelouse au milieu de laquelle Virginie et Paul allaient quelquefois danser, se nommait la concorde. Un vieux arbre , à l'ombre duquel madame de la Tour et Marguerite
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^étaient raconté leurs malheurs , s'appelait les pleubs essuyés. Elles faisaient porter les noms de Bjlbtagne et de Normandie à de petites portions de terre où elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domingue et Marie , désirant, à l'imitation de leurs maîtresses , se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appelaient Angola et Foullepointe deux endroits où croissait l'herbe dont ils faisaient des paniers, et où ils avaient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats , ces familles expatriées entretenaient les douces illusions de leur pays , et en calmaient les regrets dans une terre étrangère. Hélas ! j'ai vu s'animer de mille appellations charmantes les arbres, les fontaines, les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un champ de la Grèce, n'offre plus que des ruines et des noms touchants.
Mais de tout ce que renfermait cette enceinte, rien n'était plus agréable que ce qu'on appelait le bepos de Virginie. Au pied du rocher la découverte de l'amitié est un enfoncement d'où sort une fontaine qui forme, dès sa source, une petite flaque d'eau, au milieu d'un pré d'une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde, je lui fis présent d'un coco des Indes , qu'on m'avait donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d'eau , afin que l'arbre qu'il produirait servît un jour d'époque à la naissance de son fils. Madame de la Tour , à son exemple , y en planta un autre , dans une semblable intention , dès qu'elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers , qui formaient toutes les archives de ces deux familles ; l'un se nommait l'arbre de Paul, et l'autre l'arbre de Virginie. Ils crûrent tous deux, dans la même proportion que leurs jeunes maîtres , d'une hauteur un peu inégale , mais qui surpassait , au bout de douze ans, celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation, on avait laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l'avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en
étoiles vertes et noires de larges capillaires , et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre, suspendues comme de longs rubans d'un vert pourpré. Près de là croissaient des lisières de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments , dont les gousses, couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux environs , l'herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur, et les basilics à odeur de girofle, exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l'escarpement de la montagne pendaient des lianes semblables à des draperies flottantes , qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer , attirés par ces retraites paisibles , y venaient passer la nuit. Au coucher du soleil, on y voyait voler, le long des rivages de la mer, le corbigeau et l'alouette marine; et au haut des airs , la noire frégate , avec l'oiseau blanc du tropique, qui abandonnaient , ainsi que l'astre du jour, les solitudes de l'océan indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d'une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famille , à l'ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses chèvres. Pendaut qu'elle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à leur voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche , et se tenir en Pair sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul, voyant que ce heu était aimé de Virginie, y apporta delà forêt voisine des nids de toute sorte d'oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits , et vinrent s'etcfblir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz , de maïs et de millet. Dès qu'elle paraissait , les merles siffleurs, les bengalis dont le ramage est si doux, les cardinaux dont le plumage est couleur de feu, quittaient leurs buissons ; des perruches, vertes comme des émeraudes , descendaient des lataniers voisins ; des perdrix accouraient sous l'herbe : tous s'avançaient péle-méle jusqu'à ses pieds , comme des poules. Paul et elle s'amusaient avec transport de leurs jeux , de leurs appétits et de leurs amours.
Aimables enfants , vous passiez ainsi dans l'innocence vos premiers jours , en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois, dans ce lieu, vos mères, vous serrant dans leurs bras , bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous*voir entrer dans la vie sons de si heureux auspices ! Combien de fois , à l'ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres, qui n'avaient coûté la vie à aucun animal! Des calebasses pleines de lait , des œufs frais , des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates , de mangues , d'oranges , de grenades , de bananes , de dattes , d'ananas , offraient à la fois les mets les plus sains , les couleurs les plus gaies et les sucs les plus agréables.
La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins. Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose d'utile pour la société. Ici, les sentiers n'étaient pas commodes; là, on était mal assis ; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez d'ombrage ; Virginie serait mieux là.
Dans la saison pluvieuse , ils passaient le jour tous ensemble dans la case, maîtres et serviteurs , occupés à faire des nattes d'herbes et des paniers de bambou, On voyait rangés dans le plus grand ordre, aux parois de la muraille, des râteaux, des haches, des bêches ; et, auprès de ces instruments de Pagriculture , les productions qui en étaient les fruits, des sacs de riz , des gerbes de blé , et des régimes de bananes. La délicatesse s'y joignait toujours à l'abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère , y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats.
La nuit venue , ils soupaient à la lueur d'une lampe; ensuite madame de la Tour ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l'Europe infestés de voleurs , ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d'une île déserte. A ces récits , les âmes sensibles de leurs enfants s'enflammaient. Ils priaient
le ciel de leur faire la grâce d'exercer quelque jour l'hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles se séparaient pour aller prendre du repos, dans l'impatience de se revoir, le lendemain. Quelquefois elles s'endormaient au bruit de la pluie qui tombait'par torrents sur la couverture de leurs cases , ou à celui des vents qui leur apportaient le murmure lointain des flots qui se brisaient sur le rivage. Elles bénissaient Dieu de leur sécurité personnelle, dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné.
De temps en temps, madame de la Tour lisait publiquement quelque histoire touchante de l'Ancien ou du Nouveau Testament. Us raisonnaient peu sur ces livres sacrés; car leur théologie était toute en sentiment comme celle de la nature , et leur morale toute en action comme celle de l'Évangile. Us n'avaient point de jours destinés aux plaisirs , et d'autres à la tristesse. Chaque jour était pour eux un jour de fête ; et tout ce qui les environnait, un temple divin, où ils admiraient sans cesse une Intelligence infinie , toute-puissante , et amie des hommes. Ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissait de consolation pour le passé, de courage pour le présent, et d'espérance pour l'avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature , avaient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne la nature, pour nous empêcher de tomber dans le malheur.
Mais comme il s'élève quelquefois dans l'âme la mieux réglée des nuages qui la troublent , quand quelque membre de leur société paraissait triste , tous les autres se réunissaient autour de lui, et l'enlevaient aux pensées amères , plus par des sentiments que par des réflexions. Chacun y employait son caractère particulier : Marguerite, unegaieté vive; madame de la Tour, une théologie douce; Virginie, des caresses tendres; Paul, de la franchise, delà cordialité. Marie et Domingue même venaient à son secours. Ils s'affligeaient s'ils le voyaient affligé , et ils pleuraient s'ils le voyaient pleurer. Ainsi des plantes faibles s'entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.
. Dans la belle saison, ils allaient tous les dimanches à la messe à l'église des Pamplemousses , dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des habitants riches, en palanquin , qui s'empressèrent plusieurs fois de faire la connaissance de ces familles si unies , et de les inviter à des parties de plaisir. Mais elles repoussèrent toujours leurs offres avec honnêteté et respect , persuadées que les gens puissants ne recherchent les faibles que pour avoir des complaisants, et qu'on ne peut être complaisant qu'en flattant les passions d'autrui, bonnes et mauvaises. D'un autre côté, elles n'évitaient pas avec moins de soin l'accointance des petits habitants , pour l'ordinaire jaloux, médisants et grossiers. Elles passèrent d'abord auprès des uns pour timides, et auprès des autres pour fîères ; mais leur conduite réservée était accompagnée de marques de politesse si obligeantes, surtout envers les misérables, qu'elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.
Après la messe, on venait souvent les requérir de quelque bon office. Cétait une personne affligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer chez sa mère malade , dans un des quartiers voisins. Elles portaient toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habitants , et elles y joignaient la bonne grâce, qui donne tant' de prix aux petits services. Elles réussissaient surtout à bannir les peines de l'esprit , si intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Madame de la Tour parlait avec tant de confiance de la Divinité , que le malade, en l'écoutant, la croyait présente. Virginie revenait bien souvent delà les yeux humides de larmes, mais le cœur rempli de joie; car elle avait eu l'occasion de faire du bien. Cétait elle qui préparait d'avance les remèdes nécessaires aux malades, et qui les leur présentait avec une grâce ineffable. Après ces visites d'humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne-Longue jusque chez moi , où je les attendais à dîner sur les bords delà petite rivière qui coule dans mon voisinage. Je me procurais , pour ces occa-
sions, quelques bouteilles de vin vieux, afin d'augmenter la gaieté de nos repas indiens par ces douces et cordiales productions de l'Europe. D'autres fois , nous nous donnions rendez- vous sur les bords de la mer, à l'embouchure de quelques autres petites rivières , qui ne sont guère ici que de grands ruisseaux. Nous y apportions, de l'habitation, des provisions végétales , que nous joignions à celles que la mer nous fournissait en abondance. Nous péchions sur ces rivages des cabots , des polypes , des rougets , des langoustes , des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres, et des coquillages de toute espèce. Les sites les plus terribles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l'ombre d'un veloutier, nous voyions les flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul , qui nageait d'ailleurs comme un poisson , s'avançait quelquefois sur les récifs, au-devant des lames; puis, à leur approche , il fuyait sur le rivage , devant leurs grandes volutes écumeuseset mugissantes, qui le poursuivaient bien avant sur la grève. Mais Virginie, à cette vue, jetait des cris perçants , et disait que ces jeux-là lui faisaient grand'peur.
Nos repas étaient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre et les malheurs des gens de mer, que l'avarice porte à naviguer sur un élément furieux , plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois , à la manière des noirs, elle exécutait avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l'homme; elle est connue de toutes les nations. Elle est si naturelle et si expressive, que les enfants des blancs ne tardent pas à l'apprendre , dès qu'ils ont vu ceux des noirs s'y exercer. Virginie se rappelant, dans les lectures que lui faisait sa mère , les histoires qui l'avaient le plus touchée , en rendait les principaux événements avec beaucoup de naïveté. Tantôt, au son du tamtam de Domingue, elle se présentait sur la pelouse , portant une cruehesur sa tête ; elle s'avançait avec timidité à la source d'une fontaine voisine, pour y puiser de l'eau. Domingue
et Marie, représentant les bergers de Madian, lui en défendaient rapproche , et feignaient de la repousser. Paul accourait à son secours , battait les bergers, remplissait la cruche de Virginie , et, en la lui posant sur la tête, il lui mettait en même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche , qui relevait la blancheur de son teint. Alors , me prêtant à leurs jeux Je me chargeais du personnage de Raguel, et j'accordais à Paul ma fille Séphora en mariage.
Une autre fois, elle représentait l'infortunée Ruth, qui retourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étrangère après une longue absence. Domingue et Marie contrefaisaient les moissonneurs. Virginie feignait de glaner çà et là, sur leurs pas , quelques épis de blé. Paul, imitant la gravité d'un patriarche, l'interrogeait; elle répondait en tremblant à ses questions. Bientôt ému de pitié , il accordait l'hospitalité à l'innocence, et un asile à l'infortune; il remplissait le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions , et l'amenait devant nous comme devant les anciens de la ville , en déclarant qu'il la prenait en mariage malgré son indigence. Madame de la Tour, à cette scène, venant à se rappeler l'abandon où l'avaient laissée ses propres parents , son veuvage, la bonne réception que lui avait faite Marguerite , suivie maintenant de l'espoir d'un mariage heureux entre leurs enfants, ne pouvait s'empêcher de pleurer; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisait verser à tous des larmes de douleur et de joie.
Ces drames étaient rendus avec tant de vérité , qu'on se croyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de décorations , d'illuminations et d'orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu de la scène était, pour l'ordinaire, au carrefour d'une forêt, dont les perces formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions , à leur centre , abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil était descendu à l'horizon, ses rayons, brisés parles troncs des arbres , divergeaient dans les ombres de la forêt en longues
gerbes lumineuses qui produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois son disque tout entier paraissait à l'extrémité d'une avenue , et la rendait tout étincelante de lumière. Le feuillage des arbres , éclairé en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l'émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux , déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore , saluaient tous à la fois l'astre du jour par mille et mille chansons.
La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes cham pêtres ; mais la pureté de l'air et la douceur du climat noms permettaient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois , sans craindre d'ailleurs les voleurs, n» de près ni de loin. Chacun , le lendemain , retournait dans sa case , et la retrouvait dans l'état où il l'avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette île sans commerce , que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point à la clef, et qu'une serrure était un objet de curiosité pour plusieurs créoles.
Mais il y avait dans l'année des jours qui étaient, pour Paul et Virginie, des jours de plus grandes réjouissances : c'étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait pas, la veille, de pétrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu'elle envoyait à de pauvres familles de blancs nées dans l'île, qui n'avaient jamais mangé de pain d'Europe, et qui, sans aucun secours de noirs, réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n'avaient, pour supporter la pauvreté, ni la stupidité qui accompagne l'esclavage, ni le courage qui vient de l'éducation. Ces gâteaux étaient les seuls présents que Virginie pût faire de l'aisance de l'habitation; mais elle y joignait une bonne grâce qui leur donnait un grand prix. D'abord c'était Paul qui était chargé de les porter luimême à ces familles; et elles s'engageaient, en les recevant, de venir le lendemain passer la journée chez madame de la Tour et Marguerite. On voyait alors arriver une mère de fa-
mille avec deux ou trois misérables filles jaunes , maigres , et si timides, qu'elles n'osaient lever les yeux. Virginie les mettait bientôt à leur aise; elle leur servait des rafraîchissements , dont elle relevait la bonté par quelque circonstance particulière qui en augmentait, selon elle, l'agrément : cette liqueur avait été préparée par Marguerite ; cette autre par sa mère ; son frère avait cueilli lui-même ce fruit en haut d'un arbre. Elle engageait Paul à les faire danser. Elle ne les quittait point qu'elle ne les vît contentes et satisfaites. Elle voulait qu'elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. « On ne « fait son bonheur, disait-elle, qu'en s'occupant de celui des « autres. » Quand elles s'en retournaient, elle les engageait d'emporter ce qui paraissait leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d'agréer ses présents du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle remarquait trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissait, avec l'agrément de sa mère, quelques-uns des siens , et elle chargeait Paul d'aller secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bien à l'exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice et montrant le bienfait.
Vous autres Européens, dont l'esprit se remplit dès l'enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Votre âme, circonscrite dans une petite sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissances artificielles ; mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n'avaient ni horloge , ni almanachs, ni livres de chronologie, d'histoire et de philosophie. Les périodes de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils connaissaient les heures du jour par l'ombre des arbres; les saisons , par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années , par le nombre de.ieurs récoltes. Ces douces images répandaient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dîner, disait Vir- « gime à la famille, les ombres des bananiers sont à leurs « pieds; » ou bien : « La nuit s'approche, les tamarins fer-
« ment leurs feuilles. — Quand viendrez-vous nous toît? « lui disaient quelques amies du voisinage. — Aux cannes « de sucre , répondait Virginie. — Votre visite nous sera en- « core plus douce et plus agréable, » reprenaient ces jeunes filles. Quand on l'interrogeait sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frère, disait-elle, est de l'âge du grand co- « cotier de la fontaine, et moi de celui du petit. Les man- « guiers ont donné douze fois leurs fruits , et les orangers « vingt-quatre fois leurs fleurs , depuis que je suis au monde. » Leur vie semblait attachée à celle des arbres, comme celle des faunes et des dryades. Ils ne connaissaient d'autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères , d'autre chronologie que celle de leurs vergers, et d'autre philosophie que de faire du bien à tout le monde , et de se résigner à la volonté de Dieu.
Après tout , qu'avaient besoin ces jeunes gens d'être riches et savants à notre manière ? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il n'y avait point de jour qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumières ; oui , des lumières : et quand il s'y serait mêlé quelques erreurs, l'homme pur n'en a point de dangereuses à craindre. Ainsi croissaient ces deux enfants de la nature. Aucun souci n'avait ridé leur front ; aucune intempérance n'avait corrompu leur sang ; aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur: l'amour, l'innocence, la piété, développaient chaque jour la beauté de leur âme en grâces ineffables , dans leurs traits , leurs attitudes et leurs mouvements. Au matin de la vie , ils en avaient toute la fraîcheur : tels dans le jardin d'Éden parurent nos premiers parents, lorsque, sortant des mains de Dieu, ils sévirent, s'approchèrent, et conversèrent d'abord comme frère et comme sœur : Virginie , douce, modeste , confiante comme Eve ; et Paul , semblable à Adam , ayant la taille d'un homme avec la simplicité d'un enfant.
Quelquefois , seul avec elle ( il me l'a mille fois raconté) , il lui disait, au retour de ses travaux : « Lorsque je suis fa*
« tigué, ta vue me délasse. Quand du haut de la montagne « je t'aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu « de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches « vers la maison de nos mères , la perdrix qui court vers ses « petits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. « Quoique je te perde de vue à travers les arbres , je n'ai pas « besoin de te voir pour te retrouvée; quelque chose de toi « que je ne puis dire reste pour moi dans l'air où tu passes, « sur l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je f approche, tu ravis « tous mes sens. L'azur du ciel est moins beau que le bleu « de tes yeux , le chant des .bengalis moins doux que le son « de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout « mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous « passâmes à travers les cailloux roulants de la rivière des « Trois-Mamelles. En arrivant sur ses bords , j'étais déjà bien « fatigué; mais quand je feus prise sur mon dos , il me « semblait que j'avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi « par quel charme tu as pu m'enchanter. Est-ce par ton « esprit? mais nos mères en ont plus que nous deux. Est-ce « par tes caresses ? mais elles m'embrassent plus souvent que « toi. Je crois que c'est par ta bonté. Je n'oublierai jamais a que tu as marché nu-pieds jusqu'à la Rivière-Noire , pour « demander la grâce d'une pauvre esclave fugitive, liens , « ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier « que j'ai cueillie dans la forêt; tu la mettras la nuit près de « ton lit. Mange ce rayon de miel ; je l'ai pris pour toi au haut « d'un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein , et « je serai délassé. »
Virginie lui répondait : « O mon frère, les rayons du soleil « au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de « joie que ta présence ! J'aime bien ma mère , j'aime bien la « tienne; mais quand elles t'appellent mon fils , je les aime « encore davantage. Les caresses qu'elles te font me sont plus « sensibles que celles que j'en reçois. Tu me demandes pour- « quoi tu m'aimes : mais tout ce qui a été élevé ensemble « s'aime. Vois nos oiseaux : élevés dans les mêmes nids, ils
PAUL ET VIRGINIE. il
« s'aiment comme nous ; ils sont toujours ensemble comme < nous. Écoute comme ils s'appellent et se répondent d'un « arbre à l'autre De même, quand l'écho me fait entendre « les airs que tu joues sur ta flûte , au haut de la montagne, « j'en répète les paroles au fond de ce vallon. Tu m'es cher, « surtout depuis le jour où tu voulais te battre pour moi contre « le mafofe de l'esclave. Depuis ce temps -là , je me suis dit « bien des fois : Ah ! mon frère a un bon coeur ; sans lai je « serais morte d'effroi. Je prie Dieu tous les jours pour ma « mère, pour la tienne, pour toi , pour nos pauvres serviteurs ; « mais quand je prononce ton nom , il me semble que ma dé- « votion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu'il « ne t'arrive aucun mal ! Pourquoi vas-tu si loin et si haut « me chercher des fruits et des fleurs? n'en avons-nous pas « assez dans le jardin? Comme te voilà fatigué ! tu es tout en « nage. » Et, avec son petit mouchoir blanc, elle lui essuyait le front et les joues , et elle lui donnait plusieurs baisers.
Cependant, depuis quelque temps , Virginie se sentait agitée d'un mal, inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir; son teint jaunissait; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n'était plus sur son front , ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie , et triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux innocents , ses doux travaux, et la société de sa famille bien-aimée. Elle errait çà et là dans les lieux les plus solitaires de l'habitation , cherchant partout du repos, et ne le trouvant nulle part. Quelquefois , à la vue de Paul , elle allait vers lui en folâtrant : puis tout à coup , près de l'aborder, un embarras subit la saisissait, un rouge vif colorait ses joues pâles , et ses yeux n'osaient plus s'arrêter sur les siens. Paul lui disait : « La ver- « dure couvre ces rochers ; nos oiseaux chantent quand ils te « voient; tout est gai autour de toi : toi seule es triste. » Et il cherchait à la ranimer en l'embrassant ; mais elle dé. tournait la tête, et fuyait tremblante vers sa mère. L'infortunée se sentait troublée par les caresses de «on frère. Paul
ftt PAUL ET VIRGINIE.
ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal n'arrive guère seul.
Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. Cétait ▼ers la fin de décembre, lorsque le soleil, au capricorne, échauffe pendant trois semaines l'Ile-de-France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l'année , n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins, et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts; l'herbe était brûlée , des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséches. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus les plaines, et paraissaient , au coucher du soleil , comme les flammes d'unincendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lune , tout rouge , se levait dans un horizon embrumé , d'une grandeur démesurée. Les troupeaux , abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes gémissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur; mais partout le sol était brûlant, et l'air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes, qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.
Dans une de ces nuits ardentes , Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s'asseyait, elle se recouchait , et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s'achemine, à la clarté de la lune , vers sa fontaine. Elle en aperçoit la source , qui , malgré la sécheresse , coulait encore en filets d'argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D'abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que , dans son enfance, sa mère et Marguerite s'amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Paul ensuite', réservant ce bain pour elle
seule, en avait creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé1 sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l'eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tète leurs rameaux verts et leurs jeunes cocos. Elle pense à l'amitié de Paul , plus douce que les parfums, plus pure que l'eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis , et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort , effrayée , de ces dangereux ombrages , et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. Elle court auprès de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois , voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul , mais son coeur oppressé laissa sa langue sans expression; et, posant sa tête sur le sein maternel, elle ne put que l'inonder de ses larmes.
Madame de la Tour pénétrait bien la cause du mal de sa fille , mais elle n'osait elle-même lui en parler. « Mon enfant , « lui disait-elle, adresse-toi à Dieu, qui dispose à son gré de la « santé et de la vie. Il t'éprouve aujourd'hui, pour te récom- « penser demain. Songe que nous ne sommes sur la terre « que pour exercer la vertu.»
Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'océan des vapeurs qui couvrirent l'Ile comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d'eux , et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois , les plaines etles vallons ; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne; le fond de ce bassin était devenu une mer; le plateau où sont assises les cabanes, une petite Ile; et l'entrée de ce vallon , une écluse par où sortaient pêle-mêle, avec les eaux mugissantes, les terres, les arbres etles rochers.
Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de madame de la Tour, dont le toit craquait horriblement par l'effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en fussent bien fermés , tous les objets s'y distinguaient à travers les jointures de la charpente, tant les éclairs étaient vifs et fréquents. L'intrépide Paul , suivi de Domingue, allait d'une case à l'autre , malgré la fureur de la tempête , assurant ici une paroi avec un are-boutant , et enfonçant là un pieu ; il ne rentrait que pour consoler la famille par l'espoir prochain du retour du beau temps. En effet, sur le soir la pluie cessa , le vent alizé du sud-est reprit son cours ordinaire, les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l'horizon.
Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s'approcha d'elle d'un air timide , et lui présenta son bras pour l'aider à marcher. Elle l'accepta en souriant, et ils sortirent ensemble de la case. L'air était frais et sonore. Des fumées blanches s'élevaient sur les croupes de la montagne , sillonnée çà et là de l'écume des torrents qui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin , il était tout bouleversé par d'affreux ravins; la plupart des arbres fruitiers avaient leurs racines en haut , de grands amas de sable couvraient les lisières des prairies, et avaient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux cocotiers étaient debout , et bien verdoyants . Mais il n'y avait plus aux environs ni gazons , ni berceaux, ni oiseaux, excepté quelques bengalis qui, sur la pointe des rochers voisins, déploraient, par des chants plaintifs, la perte de leurs
A la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : « Vous « aviez apporté ici des oiseaux , l'ouragan les a tués. Vous a aviez planté ce jardin , il est détruit. Tout périt sur la terre; « il n'y a que le ciel qui ne change point. » Paul lui répondit : « Que ne puisse vous donner quelque chose du ciel ! « mais je ne possède rien, mômesur la terre. » Virginie reprit en rougissant : « Vous avez à vous le portrait de saint Paul. » A peine eut-elle parlé , qu'il courut le chercher dans la case
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de sa mère. Ce portrait était une petite miniature , représentant Termite Paul. Marguerite y avait une grande dévotion. Elle l'avait porté longtemps suspendu à son cou , étant fille; ensuite, devenue mère, elle l'avait mis à celui de son enfant. Il était même arrivé qu'étant enceinte de lui , et délaissée de tout le monde, à force de contempler l'image de ce bienheureux solitaire, son fruit en avait contracté quelque ressemblance ; ce qui l'avait décidée à lui en faire porter le nom , et à lui donner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des hommes, qui l'avaient elle-même abusée, puis abandonnée. Virginie, en recevant ce petit portrait des mains de Paul, lui dit d'un ton ému : « Mon frère, il ne me sera jamais enlevé tant « que je vivrai, et je n'oublierai jamais que tu m'as donné la « seule chose que tu possèdes au monde. » A ce ton d'amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul voulut l'embrasser; mais, aussi légère qu'un oiseau, elle lui échappa, et le laissa hors de lui, ne concevant rien à une conduite si extraordinaire.
Cependant Marguerite disait à madame de la Tour : « Pour- « quoi ne marions-nous pas nos enfants? Ils ont l'un pour « l'autre une passion extrême, dont mon fils ne s'aperçoit « pas encore. Lorsque la nature lui aura parlé , en vain nous « veillons sur eux; tout est à craindre. « Madame de la Tour lui répondit : <f Ils sont trop jeunes et trop pauvres. Quel « chagrin pour nous, si Virginie mettait au monde des enfants « malheureux , qu'elle n'aurait peut-être pas la force d'élever! « Ton noir Domingue est bien cassé; Marie est infirme; moi- « même, chère amie, depuis quinze ans je me sens fort af- « faiblie. On vieillit promptement dans les pays chauds , et « encore plus vite dans le chagrin. Paul est notre unique es- « pérance. Attendons que l'âge ait formé son tempérament, et « qu'il puisse nous soutenir par son travail. A présent , tu le « sais, nous n'avons guère que le nécessaire de chaque jour. « Mais en faisant passer Paul dans l'Inde pour un peu de « temps , le commerce lui fournira de quoi acheter quelques « esclaves ; et , à son retour ici , nous le marierons à Virginie;
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« car je crois que personne ne peut rendre ma chère fille aussi « heureuse Que ton fils Paul. Nous en parlerons à notre veit sin. »
En effet , ces dames me consultèrent , et je fus de leur avis. « Les mers de l'Inde sont belles , leur dis-je. En prenant une « saison favorable pour passer d'ici aux Indes , c'est un voyage « de six semaines au plus , et d'autant de temps pour en « revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacotille à « Paul* car j'ai des voisins qui l'aiment beaucoup. Quand « nous ne lui donnerions que du coton brut, dont nous ne «faisons aucun usage, faute de moulins pour l'éplucher; « du bois d'ébène, si commun ici qu'il sert au chauffage, « et quelques résines qui se perdent dans nos bois; tout « cela se vend assez bien aux Indes , et nous est fort inutile « ici. »
Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnays une permission d'embarquement pour ce voyage, et, avant tout, je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsque ce jeune homme médit, avec un bon sens fort audessus de son âge : « Pourquoi voulez-vous que je quitte ma * famille , pour je ne sais quel projet de fortune ? Y a-t-il un « commerce au monde plus avantageux que la culture d'ùu «champ, qui rend quelquefois cinquante et cent pour un? « Si nous voulons faire le commerce , ne pouvons-nous pas « le faire en portant notre superflu d'ici à la ville, sans que « j'aille courir aux Indes ? Nos mères me disent que Domingue « est vieux et cassé; mais moi je suis jeune, et je me.renforce « chaque jour. Il n'a qu'à leur arriver pendant mon absence « quelque accident, surtout à Virginie, qui est déjà souffrante. « Oh non , non ! je ne saurais me résoudre à les quitter. »
La réponse me jeta dans un grand embarras; car madame de la Tour ne m'avait pas caché l'état de Virginie , et le désir qu'elle avait de gagner quelques années sur l'âge de ces jeunes gens , en les éloignant l'un de l'autre, C'étaient des motifs que je n'osais même faire soupçonner à Paul.
Sur ces entrefaites , un vaisseau arrivé de France apporta à
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madame de la Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seraient jamais sensibles, l'avait frappée. Elle sortait d'une grande maladie dégénérée en langueur, et que l'âge rendait incurable. Elle mandait à sa nièce de repasser en France; ou, si sa santé ne lui permettait pas de foire un si long voyage, elle lui enjoignait d'y envoyer Virginie , à laquelle elle destinait une bonne éducation, un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle attachait, disait-elle , le retour de ses bontés à l'exécution de ses ordres.
A peine cette lettre fut lue dans la famille, qu'elle y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Paul, immobile d'étonnement, paraissait prêt à se mettre en colère. Virginie, les yeux fixés sur sa mère, n'osait proférer un mot. « Pourriez-vous nous quitter maintenant? dit « Marguerite à madame de la Tour. — Non , mon amie ; non, « mes enfants, reprit madame de la Tour, je ne tous quh- « terai point. J'ai vécu avec vous, et c'est avec vous que je veux « mourir. Je n'ai connu le bonheur que dans votre amitié. « Si ma santé est dérangée , d'anciens chagrins en sont cause. « Tai été blessée au cœur par la dureté de mes parents , et « par la perte de mon cher époux. Mais, depuis, j'ai goûté « plus de consolation et de félicité avec vous, sous ces pau- « vres cabanes , que jamais les richesses de ma famille ne « m'en ont fait même espérer dans ma patrie. »
A ce discours , des larmes de joie coulèrent de tous les yeux. Paul , serrant madame de la Tour dans ses bras , lui dit : « Je ne vous quitterai pas non plus. Je n'irai point aux « Indes. Nous travaillerons tous pour vous , chère maman ; « rien ne vous manquera jamais avec nous. » Mais , de toute la société , la personne qui témoigna le moins de joie , et qui y fut la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le reste du jour d'une gaieté douce, et le retour de sa tranquillité mit le comble à la satisfaction générale.
Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venaient de foire tous ensemble , suivant leur coutume , la prière du matin
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qui précédait le déjeuner , Doraingue les avertit qu'un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s'avançait vers l'habitation. C'était M. de la Bourdonnays. Il entra dans la ease, où toute la famille était à table. Virginie venait de servir, suivant l'usage du pays, du café, et du riz cuit à l'eau. Elle y avait joint des patates chaudes et des bananes fraîches. Il y avait pour toute vaisselle, des moitiés de calebasses, et pour linge des feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d'abord quelque étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, s'adressant à madame de la Tour, il lui dit que les affaires générales l'empêchaient quelquefois de songer aux particulières ; mais qu'elle avait bien des droits sur lui. «Vous avez, ajouta-t-il, madame, une tante de qualité et « fort riche à Paris, qui vous réserve sa fortune, et vous « attend auprès d'elle. » Madame de la Tour répondit au gouverneur que sa santé altérée ne lui permettait pas d'entreprendre un si long voyage. « Au moins, reprit M. delà Bour- « donnays, pour mademoiselle votre fille, si jeune et si « aimable, vous ne sauriez, sans injustice, la priver d'une si « grande succession. Je ne vous cache pas que votre tante a « employé l'autorité pour la faire venir auprès d'elle. Les bu- « reaux m'ont écrit à ce sujet d'user, s'il le fallait, de mon « pouvoir; mais, ne l'exerçant que pour rendre heureux les « habitants de cette colonie J'attends de votre volonté seule « un sacrifice de quelques années, d'où dépend l'établisse- « ment de votre fille et le bien-être de toute votre vie. Pour- « quoi vient-on aux îles? n'est-ce pas pour y faire fortune? a n'est-il pas bien plus agréable de l'aller retrouver dans sa « patrie? »
En disant ces mots , il posa sur la table un gros sac de piastres que portait un de ses noirs. « Voilà , ajouta-t-il , ce « qui est destiné aux préparatife 4e voyage 4e mademoiselle * votre fille , de la part de votre tante. *> Ensuite il finit par reprocher avec bonté à madame de la Tour de ne s'être pas adressée à lui dans ses besoins , en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole , et dit au gouve*"-
netir : « Monsieur, ma mère s'est adressée à tous , et vous « l'avez mal reçue. — Avez-vous un autre enfant , madame f « dit M. de la Bourdonnays à madame de la Tour. — Non , « monsieur, reprit-elle ; celui-ci est le fils de mon amie ; mais « lui et Virginie nous sont communs, et également chers. — « Jeune homme , dit le gouverneur à Paul, quand vous aurez « acquis l'expérience du monde, vous connaîtrez le mal- « heur des gens en place; vous saurez combien il est facile • de les prévenir , combien aisément ils donnent au vice in- « trigantce qui appartient au mérite qui se cache. »
M. de la Bourdonnays, invité par madame de la Tour, s'assit à table auprès d'elle. Il déjeuna , à la manière des créoles , avec du café môle avec du riz cuit à l'eau. Il fut charmé de Tordre et de la propreté de la petite case, de l'union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leurs vieux domestiques. « Il n'y a , dit-il, ici que des meubles de « bois ; mais on y trouve des visages sereins et des cœurs « d'or. » Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme. * M. de la Bourdonnays reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. U embrassa Paul en lui serrant la main , et l'assura qu'il pouvait compter sur son amitié.
Après déjeuner , il prit madame de la Tour en particulier, et lui dit qu'il se présentait une occasion prochaine d'envoyer sa fille en France sur un vaisseau prêt à partir ; qu'il la recommanderait à une dame de ses parentes qui y était passagère ; qu'il fallait bien se garder d'abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années. « Votre « tante, ajouta-t-il en s'en allant , ne peut pas traîner plus de « deux ans : ses amis me l'ont mandé. Songez-y bien. La for- « tune ne vient pas tous les jours. Consultez- vous. Tous les « gens de bon sens seront de mon avis. » Elle lui répondit que , « ne désirant désormais d'autre bonheur dans le monde « que celui de sa fille, elle laisserait son départ pour la France «entièrement à sa disposition. »
Madame de la Tour n'était pas fâchée de trouver une occa-
sion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul , en procurant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa fille à part , et lui dit : « Mon enfant, nos domestiques sont vieux; « Paul est bien jeune ; Marguerite vient sur l'âge ; je suis déjà « infirme : si j'allais mourir, que deviendriez-vous, sans « fortune , au milieu de ces déserts ? Vous resteriez donc seule, « n'ayant personne qui puisse vous être d'un grand secours, « et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse à la terre « comme une mercenaire. Cette idée me pénètre de douleur. » Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail ; « vous m'avez appris à travailler, et à le bénir chaque jour. « Jusqu'à présent il ne nous a pas abandonnés ; il ne nous « abandonnera point encore. Sa providence veille particulier « rement sur les malheureux. Vous me l'avez dit tant de « fois , ma mère I Je ne saurais me résoudre à vous quitter. » Madame de la Tour , émue , reprit : « Je n'ai d'autre projet « que de te rendre heureuse, et de te marier un jour avec « Paul , qui n'est point ton frère. Songe maintenant que sa « fortune dépend de toi. »
Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l'ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu'elle a sur son cœur; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secrètes de son amour s'échappent comme par une barrière ouverte, et les doux épanchements de la confiance succèdent aux réserves et aux mystères dont elle s'environnait. Virginie , sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats , qui n'avaient eu d'autre témoin que Dieu seul ; qu'elle voyait le secours de sa providence dans celui d'une mère tendre qui approuvait son inclination , et qui la dirigerait par ses conseils ; que maintenant , appuyée de son support , tout l'engageait à rester auprès d'elle , sans inquiétude pour le présent , et sans crainte pour l'avenir.
Madame de la Tour , voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à celui qu'elle en attendait , lui dit : « Mon « enfant , je ne veux point te contraindre ; délibère à ton aise,
« mais cache ton amour à Paul. Quand le coeur d'une fille « est pris , son amant n'a plus rien à lui demander. »
Vers le soir , comme elle était seule avec Virginie , il entra chez elle un grand homme vêtu d'une soutane bleue. Cétait un ecclésiastique missionnaire de l'île , et confesseur de madame de la Tour et de Virginie. Il était envoyé par le gouverneur. « Mes enfants, dit-il en entrant, Dieu soit loué ! vous « voilà riches. Vous pourrez écouter votre bon cœur , faire du « bien aux pauvres. Je sais ce que vous a dit M. de la Bout- « donnays , et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman , « votre santé vous oblige de rester ici ; mais vous , jeune de- V moiselle, vous n'avez point d'excuse. Il faut obéir à la « Providence, à nos vieux parents, même injustes. Cest un « sacrifice, mais c'est l'ordre de Dieu. Il s'est dévoué pour « nous : il faut , à son exemple , se dévouer pour le bien dé « sa famille. Votre voyage en France aura une fin heureuse. « Ne voulez-vous pas bien y aller, ma chère demoiselle? »
Virginie , les yeux baissés , lui répondit en tremblant : « Si c'est l'ordre de Dieu , je ne m'oppose à rien. Que la volonté « de-Dieu soit faite ! » dit-elle en pleurant.
Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant madame de la Tour m'envoya prier par Domingue de passer chez elle , pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d'avis qu'on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur qu'il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous, rétends ces maximes à tout, sans exception. Mais que pouvaient mes conseils de modération contre les illusions d'une grande fortune, et mes raisons naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de la Tour ? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance , et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avantages qu'elle espérait pour son fils de la fortune de Virginie, s'était forte-
ment opposée à son départ, ne fit plus d'objections. Pour Paul , qui ignorait le parti auquel on se déterminait, étonné des conversations secrètes de madame de la Tour et de sa fille, il s'abandonnait à une tristesse sombre. « On trame quel- « que cbose contre moi, dit-il, puisqu'on se cache de « moi.»
Cependant le bruit s'étant répandu dans l'île que la fortune avait visité ces rochers , on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent , au milieu de ces pauvres cabanes , les plus riches étoffes de l'Inde : de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan , des mousselines de Daca , unies , rayées, brodées, transparentes comme le jour ; des baftas de Surate d'un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas découpés à jour, des damas d'un blanc satiné, d'autres d'un vert de prairie, d'autres d'un rouge à éblouir , des taffetas roses , des satins à pleine main , des pékins moelleux comme le drap , des nankins , blancs et jaunes , et jusqu'à des pagnes de Madagascar.
Madame de la Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui ferait plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises , de peur que les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout oe qu'elle crut être agréable à sa mère, à Marguerite et à son fils. « Ceci , disait-elle , « était bon pour des meubles ; cela , pour l'usage de Marie et « de Domingue. » Enfin, le sac de piastres était employé , qu'elle n'avait pas encore songé à ses besoins. Il fallut lui faire son partage sur les présents qu'elle avait distribués à la société.
Paul , pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune qui lui présageaient le départ de Virginie , s'en vint quelques jours après chez moi. Il me dit , d'un air accablé : a Ma sœur « s'en va ; elle fait déjà les apprêts de son voyage. Passez chez a nous , je vous prie. Employez votre crédit sur l'esprit de sa « mère et de la mienne pour la retenir.» Je me rendis aux
installées de Paul, quoique bien persuadé que mes représentations seraient sans effet
Si Virginie m'avait paru charmante en toile bleue du Bengale , avec un mouchoir rougeautour de sa tête , ce fut encore tout autre chose quand je la vis parée à la manière des dames de ce pays. Elle était vêtue de mousseline blanche doublée de taffetas rose. Sa taille légère et élevée se dessinait psrfaite. ment sous son corset; et ses cheveux blonds, tressés à double tresse, accompagnaient admirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étaient remplis de mélancolie; et son cœur , agité par une passion combattue , donnait à son teint une couleur animée , et à sa voix des sons pleins d'émotion. Le contraste même de sa parure élégante , quelle semblait porter malgré elle , rendait sa langueur encore plus touchante. Personne ne pouvait la voir ni l'entendre sans se sentir ému. La tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils , lui dit en particulier : « Pourquoi , mon fils , te nourrir de fausses espérances , qui & rendent les privations encore plus amères ? il est temps « que jeté découvre le secret de ta vie et de la mienne. Made- « moiselle de la Tour appartient , par sa mère , à une parente « riche et de grande condition : pour toi , tu n'es que le fils « d'une pauvre paysanne, et, qui pis est, tu es bâtard. »
Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul. Il ne l'avait jamais ouï prononcer ; il en demanda la signification à sa mère , qui lui répondit : « Tu n'as point eu de père légitime. Lors- « que j'étais fille , l'amour me fit commettre une faiblesse « dont tu as été le fruit. Ma faute t'a privé de ta famille pa- « ternelle; et mon repentir, de ta famille maternelle. Infor- « tuné , tu n'as d'autres parents que moiseule dans le monde»! » Et elle se mit à répandre des larmes. Paul , la serrant dans ses bras, lui dit : « O ma mère! puisque je n'ai d'autres « parents que vous dans le monde , je vous en aimerai da- « vantage. Mais quel secret venez-vous de me révéler ! Je vois « maintenant là raison qui éloigne de moi mademoiselle de « la Tour depuis deux mois , et qui la décide aujourd'hui à « partir. Ah ! sans doute elle me méprise ! »
Cependant l'heure du souper étant venue, on se mit à table , où chacun des convives , agité de passions différentes , mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit la première , et fut s'asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suivitbientôt après , et vint se mettre auprès d'elle. L'un et l'autre gardèrent quelque temps un profond silence. 11 faisait une de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament , entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de File et sur leurs pitons , qui brillaient d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois , au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids , ré* jouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous , jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe. Les étoiles étincelaient au ciel, et se réfléchissaient au sein de la mer, qui répétait leurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des regards distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l'île par les feux rouges des pécheurs. Elle aperçut , à l'entrée du port, une lumière et une ombre : c'était le fanal et le corps du vaisseau où elle devait s'embarquer pour l'Europe , et qui , prêt à mettre à la voile , attendait à l'ancre la fin du calme. A cette vue elle se troubla , et détourna la tête, pour que Paul ne la vît pas pleurer.
Madame de la Tour, Marguerite et moi nous étions assis à quelques pas de là sous des bananiers , et dans le silence de la nuit nous entendîmes distinctement leur conversation, que je n'ai pas oubliée.
Paul lui dit : « Mademoiselle, vous partez, dit-on, dans « trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux « dangers de la mer.... de la mer, dont vous êtes si ef- « frayée? — Il faut, répondit Virginie, que j'obéisse âmes « parents , à mon devoir. — Vous nous quittez , reprit Paul , « pour une parente éloignée , que vous n'avez jamais vue! — « Hélas! dit Virginie , je voulais rester ici toute ma vie ; ma
PAUL ET VIRGINIE, th
« mère ne Ta pas voulu. Mon confesseur m'a dit que la vo- « lonté de Dieu était que je partisse ; que la vie était une « épreuve... Oh ! c'est une épreuve bien dure ! »
• Quoi ! repartit Paul, tant de raisons vous ont décidée, et « aucune ne vous a retenue ! Ah I il en est encore que vous « ne me dites pas. La richesse a de grands attraits. Vous « trouverez bientôt , dans un nouveau monde , à qui donner « le nom de frère , que vous ne me donnez plus. Vous le « choisirez, ce frère, parmi des gens dignes de vous par une « naissance et une fortune que je ne puis vous offrir. Mais , « pour être plus heureuse, où voulez-vous aller .'Dans quelle « terre aborderez-vous qui vous soit plus chère que celle où « vous êtes née? Où formerez- vous une société plus aimable « que celle qui vous aime ? Gommait vivrez*vous sans les « caresses de votre mère , auxquelles vous éte&si accoutumée ? « Que deviendra-t-elle elle-même, déjà sur rage, lorsqu'elle « ne vous verra plus à ses côté*, à la table , dans la maison , « à la promenade , où elle s'appuyait sur vous ? Que deviendra « la mienne, qui vous chérit autant qu'elle? Que leur dirai-je « à l'une et à l'autre, quand je les verrai pleurer de votre « absence? Cruelle! je ne vous parle pas de moi : mais que « deviendrai-je moi-même, quand le matin, je ne vous verrai « plus avec nous , et que la nuit viendra sans nous réunir ; « quand j'apercevrai ces deux palmiers plantés à notre nais- « sanee , et si longtemps témoins de notre amitié mutuelle? « Ah ! puisqu'un nouveau sort te touche , que tu cherches « d'autres pays que ton pays natal , d'autres biais que ceux « de mes travaux, laisse-moi accompagner sur le vaisseau «• où tu pars. Je te rassurerai dans les tempêtes , qui te don- « nent tant d'effroi sur la terre. Je reposerai ta tête sur mon « sein , je réchaufferai ton cœur contre mon cœur ; et en « France, où tu vas chercher de la fortunes de la grandeur, «je te servirai comme ton esclave. Heureux de ton seul « bonheur-, dans ces hôtels où je te verrai servie et adorée , « je serai encore assez riche et assez noble pour te faire le « plus grand des sacrifices, en- mourant à tes pieds. »
fO PAUL ET VIRGINIE.
Les sanglots étouffèrent sa voix , et bous entendîmes aussitôt celle de Virginie qui lui disait ces mots , entrecoupés de
soupirs « C'est pour toi que je pars pour toi, que
« j'ai vu chaque jour courbé par le travail pour nourrir a deux familles infirmes. Si je me suis prêtée a P occasion « de devenir riche , c'est pour te rendre mille fois le bien que « tu nous as fait. Est-il une fortune digne de ton amitié ? « Que me dis-tu de ta naissance ? Ah ! s'il m'était encore pos- « sible de me donner un frère , en choisirais-je un autre que « toi? O Paul! ô Paul! tu m'es beaucoup plus cher qu'un « frère ! Combien m'en a-t-il coûté pour te repousser loin de « moi ! Je voulais que tu m'aidasses à me séparer de moi- « même , jusqu'à ce que le ciel pût bénir notre union. Mainte- « nant je reste , je pars , je vis , je meurs ; fais de moi ce « que tu veux. Fille sans vertu ! j'ai pu résister à tes caresses, « et je ne puis soutenir ta douleur. »
A ces mots, Paul la saisit dans ses bras ; et, la tenantétroitement serrée , il s'écria d'une voix terrible : « Je pars avec « elle, rien ne pourra m'en détacher. » Nous courûmes tous à lut. Madame de la Tour lui dit : « Mon fils , si vous « nous quittez, qu'allons-nous devenir? »
11 répéta en tremblant ces mots : « Mon fils.... mon fils... « Vous, ma mère! lui dit-il, vous qui séparez le frère d'avec « la soeur ! Tous deux nous avons sucé votre lait; tous deux, « élevés sur vos genoux , nous avons appris de vous à nous « aimer ; tous deux nous nous le sommes dit mille fois : et « maintenant vous l'éloignez de moi ! Vous l'envoyez en Eu- « rope , dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile , et « chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonci née! Vous me direz : Vous n'avez plus de droite sur elle ; « elle n'est pas votre sœur. Elle est tout pour moi, ma ri- « chesse , ma famille , ma naissance , tout mon bien. Je n'en « connais plus d'autre. Nous n 'avons eu qu'un toit, qu'un « berceau; nous n'aurons qu'un tombeau. Si elle part , il « faut que je la suive. Le gouverneur m'en empêchera. M'em- « péchera-t-il de me jeter à la mer ? Je la suivrai à la nage.
« La mer ne saurait m'étre plus funeste que la terre. Me « pouvant vivre ici près d'elle, au moins je mourrai sous « ses yeux , loin de vous. Mère barbare! femme sans pitié ! « puisse cet océan où vous l'exposez ne jamais vous la ren- « dre ! puissent ses flots vous rapporter mon corps ; et le rou- « lant avec le sien parmi les cailloux de ces rivages , vous 9 donner , par la perte de vos deux enfants , un sujet éternel « de douleur ! »
A ces mots , je le saisis dans mes bras ; car le désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient, la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu , ses genoux tremblaient, et je sentais dans sa poitrine brûlante son cœur battre à coups redoublés.
Virginie effrayée lui dit : a O mon ami ! j'atteste les plaisirs « de notre premier âge , tes maux , les miens , et tout ce qui « doit lier à jamais deux infortunés, si je reste, de ne vivre a que pour toi : si je pars , de revenir un jour pour être à toi. « Je vous prends à témoin , vous tous qui avez élevé mon « enfance, qui disposez de ma vie , et qui voyez mes larmes. « Je le jure par ce ciel qui m'entend, par cette mer que je « dois traverser, par l'air que je respire, et que je n'ai jamais a souillé du mensonge. »
Gomme le soleil fond et précipite un rocher de glace du sommet des Apennins , ainsi tomba la colère impétueuse de ce jeune homme à la voix de l'objet aimé. Sa tête altière était baissée , et un torrent de pleurs coulait de ses yeux. Sa mère, mêlant ses larmes aux siennes , le tenait embrassé sans pouvoir parler; madame de la Tour, hors d'elle, me dit : « Je « n'y puis tenir, mon âme est déchirée. Ce malheureux « voyage n'aura pas lieu. Mon voisin , tâchez d'emmener « mon fils. Il y a huit jours que personne ici n'a dormi. »
Je dis à Paul : « Mon ami, votre sœur restera. Demain nous « en parlerons au gouverneur ; laissez reposer votre famille , « et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard, il est mi- « nuit; la croix du sud est droite sur l'horizon. »
U se laissa emmener sans rien dire , et, après une nuit fort
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agitée, il se leva au point du jour, et s'en retourna à sou habitation.
Mais qu'est-il besoin de vous continuer plus longtemps le récit de cette histoire ? Il n'y a jamais qu'un côté agréable à connaître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons , notre révolution rapide n'est que d'un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière, que l'autre ne soit livrée aux ténèbres.
« Mon père, lui dis-je Je vous en conjure , achevez de me « raconter ce que vous avez commencé d'une manière si « touchante. Les images du bonheur nous plaisent, mais « celles du malheur nous instruisent. Que devint, je vous « prie , l'infortuné Paul ?
Le premier objet que vit Paul , en retournant à l'habitation, fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, regardait vers la pleine mer. 11 lui cria , du plus loin qu'il l'aperçut : « Où est Virginie? » Marie tourna la tête vers son jeune maître , et se mit à pleurer. Paul , hors de lui, revint sur ses pas , et courut au port. Il y apprit que Virginie s'était embarquée au point du jour, que son vaisseau avait mis à la voile aussitôt , et qu'on ne le voyait plus. Il revint à l'habitation , qu'il traversa sans parler à personne.
Quoique cette enceinte de rochers paraisse derrière nous presque perpendiculaire, ces plateaux verts, qui en divisent la hauteur, sont autant d'étages par lesquels on parvient , au moyen de quelques sentiers difficiles , jusqu'au pied de ce cône de rochers incliné et inaccessible qu'on appelle le Pouce. A la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres , mais si élevée et si escarpée , qu'elle est comme une grande forêt dans l'air, environnée de précipices effroyables. Les nuages que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui y entretiennent plusieurs ruisseaux , qui tombent à une si grande profondeur au fond delà vallée située au revers de cette montagne, que de cette hauteur on n'entend point le bruit de leur chute. De ce lieu , on voit une grande partie de l'île avec ses mornes surmontés de leurs pitons , entre autres
Pieter-Booth et les Trois-Mamelles , avec leurs vallons plis de forêts; puis la pleine mer, et l'île de Bourbon, qui est à quarante lieues de là vers l'occident. Ce Ait de cette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui emmenait Virginie. Il le vit à plus de dix lieues au large , comme un point noir au milieu de l'Océan. 11 resta une partie du jour tout occupé à le considérer : il était déjà disparu , qu'il croyait le voir encore; et quand il fut perdu dans la vapeur de l'horizon , il s'assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents qui y agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues , et inspire une profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul , la tête appuyée contre le rocher, et les yeux fixés vers la terre. Je marchais après lui depuis le lever du soleil : j'eus beaucoup de peine à le déterminer à descendre,- et à revoir sa famille. Je le ramenai cependant à son habitation ; et son premier mouvement , en revoyant madame de la Tour, fut de se plaindre amèrement qu'elle l'avait trompé. Madame de la Tour nous dit que, le vent s1 étant levé vers les trois heures du matin, le vaisseau étant au moment d'appareiller, le gouverneur, suivi d'une partie de son état-major, et du missionnaire, était venu chercher Virginie en palanquin ; et que , malgré ses propres raisons , ses larmes et celles de Marguerite , tout le monde criant que c'était pour leur bien à tous , ils avaient emmené sa fille à demi mourante. « Au moins , répondit Paul , si je lui avais fait mes adieux , « je serais tranquille à présent Je lui aurais dit : Virginie , si « pendant le temps que nous avons vécu ensemble il m'est « échappé quelque parole qui vous ait offensée , avant de me « quitter pour jamais, dites-moi que vous mêla pardonnez. « Je lui aurais dit : Puisque je ne suis plus destiné à vous « revoir, adieu , ma chère Virginie ! adieu ! Vivez loin de moi f « contente et heureuse ! » Et comme il vit que sa mère et madame de la Tour pleuraient : « Cherchez maintenant, leur « dit-il , quelque autre que moi qui essuie vos larmes ! » Puis
il s'éloigna d'elles en gémissant, et se mit à errer çà et là dans Fhabitation. Il en parcourait tous les endroits qui avaient été les plus chers à Virginie. Il disait à ses chèvres et à leurs petits chevreaux , qui le suivaient en bêlant : « Que me de- « mandez-vous? vous ne reverrez plus avec moi celle qui « vous donnait à manger dans sa main. » 11 fut au Repos de Virginie; et, à la vue des oiseaux qui voltigeaient autour, il s'écria : « Pauvres oiseaux, vous n'irez plus au-devant de « celle qui était votre bonne nourrice ! » En voyant Fidèle qui flairait çà et là et marchait devant lui en quêtant, il soupira , et lui dit : « Oh ! tu ne la retrouveras plus jamais. » Enfin, il fut s'asseoir sur le rocher où il lui avait parlé la veille; et, à l'aspect de la mer où il avait vu disparaître le vaisseau qui l'avait emmenée , il pleura abondamment.
Cependant nous le suivions pas à pas , craignant quelque suite funeste de l'agitation de son esprit. Sa mère et madame de la Tour le priaient , par les termes les plus tendres , de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin , celle-ci parvint à le calmer, en lui prodiguant les noms les plus propres à réveiller ses espérances. Elle l'appelait son fils , son cher fils , son gendre , celui à qui elle destinait sa fille. Elle l'engagea à rentrer dans la maison, et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous, auprès de la place où se mettait la compagne de son enfance ; et , comme si elle l'eût encore occupée , il lui adressait la parole, et lui présentait les mets qu'il savait lui être les plus agréables; mais dès qu'il s'apercevait de son erreur, il se mettait à pleurer. Les jours suivants , il recueillit tout ce qui avait été à son usage particulier, les derniers bouquets qu'elle avait portés , une tasse de coco où elle avait coutume de boire; et, comme si ces restes de son amie eussent été les choses du monde les plus précieuses, il les baisait et les mettait dans son sein. L'ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets touchés par l'objet que l'on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentaient ceux de sa mère et de madame
de la Tour, et que les besoins de la famille demandaient un travail continuel, il se mit, avec l'aide de Dommgue, à réparer le jardin.
Bientôt ce jeune homme . indifférent comme un créole pour tout ce qui se passe dans le monde , me pria de lui apprendre à lire et à écrire , afin qu'il pût entretenir une correspondance avec Virginie. 11 voulut ensuite s'instruire dans la géographie , pour se faire une idée du pays où elle débarquerait ; et dans l'histoire, pour connaître les mœurs de la société ou elle allait vivre. Ainsi il s'était perfectionné dans l'agriculture , et dans l'art de disposer avec agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment de l'amour. Sans doute c'est aux jouissances que se propose cette passion ardente et in* quiète , que les hommes doivent la plupart des sciences et des arts; et c'est de ses privations qu'est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout. Ainsi la nature, ayant fait l'amour le lien de tous les êtres, l'a rendu le premier mobile de nos sociétés, et l'instigateur de nos lumières et de nos plaisirs.
Paul ne trouva pas beaucoup dégoût dans l'étude de la géographie, qui, au lieu de nous décrire la nature de chaque pays , ne nous en présente que les divisions politiques. L'histoire, et surtout l'histoire moderne, ne l'intéressa guère davantage. Il n'y voyait que des malheurs généraux et périodiques, dont il n'apercevait pas les causes; des guerres sans sujet et sans objet ; des intrigues obscures ; des nations sans caractère, et des princes sans humanité. Il préférait à cette lecture celle des romans , qui , s'occupant davantage des sentiments et des intérêts des hommes , lui offraient quelquefois des situations pareilles à la sienne. Aussi aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le Télémaque, par ses tableaux de la vie champêtre , et des passions naturelles au cœur humain. Il en lisait à sa mère et à madame de la Tour les endroits qui l'affectaient davantage : alors , ému par de touchants souvenirs , sa voix s'étouffait , et les larmes coulaient de ses yeux. Il lui semblait trouver dans Virginie la dignité et 1» sagesse d' An-
tiope , avec les malheurs et la tendresse d'Eucharis. D'un autre côté, il fut tout bouleversé par la lecture de nos romans à la mode, pleins de mœurs et de maximes licencieuses; et quand il sut que ces romans renfermaient une peinture véritable des sociétés de l'Europe , il craignit , non sans quelque apparence de raison , que Virginie ne vint à s'y corrompre et à l'oublier.
En effet, plus d'un an et demi s'était écoulé sans que madame de la Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille : seulement elle avait appris , par une voie étrangère , que celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin elle reçut, par un vaisseau qui allait aux Indes , un paquet , et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente fille , elle jugea qu'elle était fort malheureuse. Cette lettre peignait si bien sa situation et son caractère , que je l'ai retenue presque mot pour mot.
« TEB8-CHÈBB ET BIEN-A1MÉB MAMAN,
« Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres de mon écriture; et « comme je n'en ai pas eu de réponse, j'ai lieu de craindre « qu'elles ne vous soient point parvenues. J'espère mieux de « celle-ci, par les précautions que j'ai prises pour vous don- « ner de mes nouvelles , et pour recevoir des vôtres.
« J'ai versé bien des larmes depuis notre séparation, moi « qui n'avais presque jamais pleuré que sur les maux d'au- « trui ! Ma grand'tante fut bien surprise à mon arrivée, lors- « que , in'ayant questionnée sur mes talents , je lui dis queje « ne savais ni lire ni écrire. Elle me demanda qu'est-ce que « j'avais donc appris depuis que j'étais au monde; et quand « je lui eus répondu que c'était à avoir soin d'un ménage et « à faire votre volonté, elle me dit que j'avais reçu l'éduca- « tion d'une servante. Elle me mit, dès le lendemain , en pen- « sion dans une grande abbaye auprès de Paris , où j'ai des « maîtres de toute espèce : ils m'enseignent , entre autres * choses, l'histoire, la géographie, la grammaire, la mathéma- « tique , et à monter à cheval ; mais j'ai de si faibles disposi-
* tions pour toutes ces sciences, que je ne profiterai pas « beaucoup avec ces messieurs. Je sens que je suis une pauvre « créature , qui ai peu d'esprit , comme ils le font entendre. « Cependant les bontés de ma tante ne se refroidissent point» « Elle me donne des robes nouvelles à chaque saison. Elle « a mis près de moi deux femmes de chambre , qui sont aassi a bien parées que de grandes dames. Elle m'a fait prendre le «- titre de comtesse ; mais elle m'a fait quitter mon nom de « la Toub, qui m'était aussi cher qu'à vous-même, par tout « ce que vous m'avez raconté des peines que mon père avait « souffertes pour vous épouser. Elle a remplacé votre nom « de femme par celui de votre famille, qui m'est encore char « cependant , parce qu'il a été votre nom de fille. Me voyant « dans une situation aussi brillante , je l'ai suppliée de vous " envoyer quelques secours. Comment vous rendre sa réponse ! « mais vous m'avez recommandé de vous dire toujours la vé- « rite. Elle m'a donc réponduque peu ne vous servirait à rien , « et que, dans la vie simple que vous menez, beaucoup vous « embarrasserait. J'ai cherché d'abord à vous donner de mes « nouvelles par une main étrangère , au défaut de la mienne. « Mais n'ayant à mon arrivée ici, personne en qui je pusse « prendre confiance , je me suis appliquée nuit et jour è ap- « prendre à lire et à écrire : Dieu m'a fait la grâce d'en ve- « nir à bout en peu de temps. J'ai chargé de i'envoi de mes « premières lettres les dames qui sont autour de moi ; j'ai « lieu de croire qu'elles les ont remises à ma grand'tante. « Cette fois j'ai eu recours à une pensionnaire de mes amies : « c'est sous son adresse ci-jointe que je vous prie de me faire « passer vos réponses. Ma grand'tante m'a interdit toute cor- « respondance au dehors, qui pourrait, selon elle, mettre « obstacle aux grandes vues qu'elle a sur moi. Il n'y a qu'elle « qui puisse me voir à la grille, ainsi qu!un vieux seigneur de « ses amis , qui a , dit-elle , beaucoup de goût pour ma per- « sonne. Pour dire la vérité, je n'en ai point du tout pour « lui, quand même j'en pourrais prendre pour quelqu'un. « Je vis au milieu de l'éclat de la fortune, et je ne puis dis-
« poser d'un sou. On dit que si j'avais de l'argent, cela tire- « rait à conséquence. Mes robes même appartiennent à mes « femmes de chambre , qui se les disputent avant que je les « aie quittées. Au sein des richesses , je suis bien plus pauvre « que je ne Fêtais auprès de vous; car je n'ai rien à donner. « Lorsque j'ai vu que les grands talents que Ton m'enseignait « ne me procuraient pas la facilité défaire le plus petit bien , « j'ai eu recours à mon aiguille , dont heureusement vous m'a- * vez appris à foire usage. Je vous envoie donc plusieurs paires « de bas de ma façon, pour vous et maman Marguerite; un « bonnet pour Donùngue, et un de mes mouchons rouges pour « Marie. Je joins à ce paquet des pépins et des noyaux des « fruits de mes collations , avec des graines de toutes sortes « d'arbres , que j'ai recueillies , à mes heures de récréation, « dans le parc de l'abbaye. J'y ai ajouté aussi des semences de « violettes, de marguerites, de bassinets , de coquelicots , de « bluets, de scabieuses, que j'ai ramassées dans les champs. « U y a dans les prairies de ce pays de plus belles fleurs que « dans les nôtres; mais personne ne s'en soucie. Je suis sûre « que vous et maman Marguerite serez plus contentes de ce « sac de graines que du sac de piastres qui a été la cause de « notre séparation et de mes larmes. Ce sera une grande joie « pour moi , si vous avez un jour la satisfaction de voir des « pommiers croître auprès de nos bananiers , et des hêtres « mêler leur feuillage à celui de nos cocotiers. Vous vous « croirez dans la Normandie , que vous aimez tant.
« Vous m'avez enjoint de vous mander mes joies et mes « peines. Je n'ai plus de joie loin de vous : pour mes peines, « je les adoucis en pensant que je suis dans un poste où vous « m'avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand cha- « grin que j'y éprouve est que personne ne m'y parle ici de « vous , et que je n'en puis parler à personne. Mes femmes « de chambre , ou plutôt celles de ma grand'tante , car elles « sont plus à elle qu'à moi , me disent, lorsque je cherche à « amener la conversation sur des objets qui me sont si chers : « Mademoiselle , souvenez-vous que vous êtes Française , et
PAUL ET VIRGINIE. 7à
« que vous devez oublier le pays des sauvages. Ah ! je m'ou- « blierais plutôt moi-même que d'oublier le lieu où je suis « née et où vous vivez! Cest ee pays-ci qui est pour moi un « pays de sauvages; car j'y vis seule, n'ayant personne à « qui je pufese faire part de l'amour que vous portera jus- « qu'au tombeau,
« Très-chère et bien aimée-maman ,
« Votre obéissante et tendre fille ,
« VlAGINIE DE LA TOUI.
« Je recommande à vos bontés Marie et Domingue, qui « ont pris tant de soin de mon enfance : caressez pour moi « Fidèle, qui m'a retrouvée dans les bois. »
' Paul fut bien étonné de ce que Virgin» ne parlait pas du tout de lui, elle qui n'avait pas oublié dans ses ressouvenirs le chien de la maison; mais il ne savait pas que, quelque longue que soit la lettre d'une femme, elle n'y met jamais sa pensée la plus chère qu'à la fin.
Dans unpost-scriptum, Virginie recommandait particulièrement à Paul deux espèces de graines : celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnait quelques instructions sur les caractères décès plantes , et sur les lieux les plus propres à les semer : « La violette , lui mandait-elle , produit une pe- «tite fleur d'un violet foncé, qui aime à se cacher sous « les buissons ; mais son charmant parfum l'y fait bientôt « découvrir. » Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la fontaine , au pied de son cocotier. « La scabieuse , ajou- « tait-elle, donne une jolie fleur d'un bleu mourant, et à « fond noir piqueté de blanc. On la croirait en deuil. On « l'appelle aussi, pour cette raison, fleur de veuve. Elle se plaît « dans les lieux âpres et battus des vents. » Elle le priait de la semer sur le rocher où elle lui avait parlé la nuit , la dernière fois , et de donner à ce rocher, pour l'amour d'elle , le nom de bocheb des adieux.
Elle avait renfermé ces semences dans une petite bourse
dont le tissu était fort simple , mais qui parut sans prix à Paul lorsqu'il y aperçut un P et un V entrelacés , et formés de cheveux qu'il reconnut, à leur beauté, pour être ceux de Virginie.
La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. Sa mère lui répondit, au nom de la société , de rester ou de revenir à son gré, l'assurant qu'ils avaient tous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ , et que , pour elle en particulier, elle en était inconsolable.
Paul lui écrivit une lettre fort longue , où il l'assurait qu'il allait rendre le jardin digne d'elle, et y mêler les plantes de l'Europe à celles de l'Afrique, ainsi qu'elle avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. 11 lui envoyait des fruits des cocotiers de sa fontaine , parvenus à une maturité parfaite. Il n'y joignait, ajoutait-il , aucune autre semence de 111e, afin que le désir d'en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. H la suppliait de se rendre au plus têt aux vœux ardents de leur famille et aux siens particuliers, puisqu'il ne pouvait désormais goûter aucune joie loin d'elle.
Paul ^ema avec le plus grand soin les graines européennes, rt surtout celles de violettes et de scabieuses, dont les fleurs semblaient avoir quelque analogie avec le caractère et la situation de Virginie , qui les lui avait si particulièrement recommandées; mais , soit qu'elles eussent été éventées dans le trajet, soit plutôt que le climat de cette partie de l'Afrique ne leur soit pas favorable , il n'en germa qu'un petit nombre , qui ne put venir à sa perfection.
Cependant Ferme, qui va même au-devant du bonheur des hommes , surtout dans les colonies françaises , répandit dans l'île des bruits qui donnaient beaucoup d'inquiétude à Paul. Les gens du vaisseau qui avait apporté la lettre de Virginie assuraient qu'elle était sur le point de se marier : ils nommaient le seigneur de la cour qui devait l'épouser; quelquesuns même disaient que la chose était faite , et qu'ils en avaient été témoins. D'abord Paul méprisa des nouvelles apportées par un vaisseau de commerce , qui en répand souvent de faus-
ses sur les lieux de son passage. Mais comme plusieurs habitants de l'Ile, par une pitié perfide, s'empressaient de le plaindre de cet événement , il commença à y ajouter quelque croyance. D'ailleurs, dans quelques-uns des romans qu'il avait lus , il voyait la trahison traitée de plaisanterie; et comme il savait que ces livres renfermaient des peintures assez fidèles des mœurs de l'Europe, il craignit que la fille de madame de la Tour ne vînt à s'y corrompre , et à oublier ses anciens engagements. Ses lumières le rendaient déjà malheureux. Ce qui acheva d'augmenter ses craintes , c'est que plusieurs vaisseaux d'Europe arrivèrent ici depuis, dans l'espace de six mois, sans qu'aucun d'eux apportât des nouvelles de Virginie.
Cet infortuné jeune homme , livré à toutes les agitations de son cœur, venait me voir souvent, pour confirmer ou pour bannir ses inquiétudes par mon expérience du monde.
Je demeure, comme je vous l'ai dit, à une lieue et demie d'ici , sur les bords d'une petite rivière qui coule le long delà Montagne-Longue. Cest là que je passe ma vie , seul , sans femme, sans enfants et sans esclaves.
Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie , l'état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. Il est même trèsremarquable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs mœurs ou leurs gouvernements ,\ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Égyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas-Empire ; et tels sont de nos jours les Indiens , les Chinois , les Grecs modernes , les Italiens , et la plupart des peuples orientaux et méridionaux de l'Europe. La solitude ramène en partie l'homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos sociétés divisées par tçnt de préjugés, l'âme est dans une agitation continuelle ; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires, dont les membres d'une société
ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères gui la troublent; elle reprend le sentiment simple d'ellemême, de la nature et de son auteur. Ainsi f eau bourbeuse d'un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours , dépose ses vases au fond de son lit , reprend sa première limpidité , et , redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumière des deux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l'âme. C'est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie : tels sont les brames de Flnde. Enfin, je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même , qu'il me paraît impossible d'y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit , ou de régler sa conduite sur quelque principe stable , si Ton ne se fait une solitude intérieure d'où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d'autrui n'entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l'homme doit vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses travaux aux hommes ; il se doit aussi au reste de la nature. Mais , comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux éléments du globe où nous vivons , (ks pieds pour le sol, des poumons pour l'air, des yeux pour la lumière, sans que nous puissions intervertir l'usage de ces sens , il s'est réservé pour lui seul, qui est l'auteur, de la vie, le cœur, qui en est le principal organe.
Je passe donc mes jours loin des hommes, que j'ai voulu servir , et qui m'ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l'Europe et quelques cantons de l'Amérique et de FAfrique , je me suis fixé dans cette île peu habitée, séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que j'ai bâtie dans la forêt au pied d'un arbre , un petit champ défridié de mes mains , une rivière qui coule devant ma, porte, suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres, qui m'apprennent à devenir
meilleur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde même que j'ai quitté : ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants si misérables; et, par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d'un bonheur négatif. Comme un homme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde. Mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes né sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur , je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné , je tâche de venir à son secours par mes conseils, comme un passant, sur le bord d'un torrent , tend la main à un malheureux qui s'y noie. Mais je n'ai guère trouvé que l'innocence attentive à wa voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes ; chacun d'eux se tfait d'elle une image qu'il revêt de ses propres passions. 11 poursuit toute sa vie ce vais fantôme qui l'égaré , et il se plaint ensuite au ciel de l'erreur qu'il s'est formée-lui-même. Parmi un grand nombre d'infortunés que j'ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je n'en ai pas trouvé un seul qui ne fiât enivré de ses propres misères. Ils m'écoataient d*abe*d avec attention , dans respéranee que je les aiderais à acquérir de la gloire ou de la fortune; mais , voyant que* je ne voulais leur apprendre qu'à s'en passeï , ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur; ils Marnaient ma vie solitaire ; ils prétendaient qu'eux seuls étaient utiles aux hommes ; et ils s'efforçaient de m* entramer dans leur tourbillon. Mais si je me communique à tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servi* de leçon à moi-même. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j'ai donné tant de prix : les protections, la fortune , la réputation, les voluptés, et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer avec foreur ces chimères , et qui ne sont plus , aux flots de ma rivière qui se brisent, en écumant, contre
A0 PAUL ET VLRGINIE.
lesrochers de son lit , et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps vers l'océan de l'avenir, qui n'a plus lie rivages; et, par le spectacle des harmonies actuelles de la nature , je m'élève vers son auteur , et j'espère dans un autre monde de plus heureux destins.
Quoiqu'on n'aperçoive pas de mon ermitage , situé au milieu d'une forêt, cette multitude d'objets que nous présente l'élévation du lieu où nous sommes , il s'y trouve des dispositions intéressantes , surtout pour un homme qui , comme moi , aime mieux rentrer en- lui-même que s'étendre au dehors. La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois , en sorte qu'elle me présente un long canal ombragé d'arbres de toutes sortes de feuillages : il y a des tatamaques , des bois d'ébène , et de ceux qu'on appelle ici bois de pomme , bois d'olive et bois de cannelle; des bosquets de palmistes élèvent ça et là leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées à leurs sommets d'un bouquet de palmes , et paraissent au-dessus des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il s'y joint des lianes de divers feuillages, qui, s'élançant d'un arbre à l'autre, forment ici des arcades de fleurs , là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres , et leurs parfums ont tant d'influence sur les vêtements mêmes , qu'on i sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques heures après qu'il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs , vouslesdiriez à demi couverts déneige. Ala fin de l'été , plusieurs espèces d'oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, au delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette île, et oppojser l'éclat de leurs couleurs à la verdure des arbres, rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres, diverses > espèces de perruches , et les pigeons bleus appelés ici pigeons hollandais. Les singes , habitants domiciliés de ces forêts , se jouent dans leurs sombres rameaux , dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute noire ; quelques-uns s'y sus-
pendent par la queue, et se balancent en l'air ; d'autres sautent de branche en branche , portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n'y a effrayé ces paisibles enfants de la nature. On n'y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répètent au loin les échos de ces forêts. La rivière qui coule en bouillonnant sur un lit de roches, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs niasses vénérables de verdure et d'ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants ; à mille pas de là , elle se précipite de différents étages de rocher, et forme , à sa chute , une nappe d'eau unie comme le cristal , qui se brise , en tombant, en bouillons d'écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses; et , dispersés par les vents dans la forêt , tantôt ils fuient au loin , tantôt ils se rapprochent tous à la fois , et assourdissent comme les sons des cloches d'une cathédrale. L'air , sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux, entretient sur les bords de cette rivière , malgré les ardeurs de l'été, une verdure et une fraîcheur qu'on trouve rarement dans cette île , sur le haut même des montagnes.
A quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade pour qu'on n'y soit pas étourdi du bruit de ses eaux , et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue , de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois , dans les grandes chaleurs, dîner à l'ombre de ce rocher, madame de la Tour , Marguerite , Virginie, Paul , et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au bien d'autrui ses actions même les plus communes , elle ne mangeait pas un fruit à la campagne qu'elle n'en mît en terre les noyaux ou les pépins. « Il en viendra , « disait-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque « voyageur , ou au moins à un oiseau. » Un jour donc qu'elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher* elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après il y crût plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c'est-àdire qui porte des fruits. Cet arbre n'était pas si haut que le
genou de Virginie à son départ ; mais comme il croît vite , deux ans après il avait vingt pieds de hauteur , et son tronc était entouré, dans sa partie supérieure, de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul , s'étant rendu par hasard dans ce lieu , fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d'une petite graine qu'il avait vu planter par son amie ; et , en même temps , il fut saisi d'une tristesse profonde par ce témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituellement ne nous font pas apercevoir de la rapidité de notre.vie ; ils vieillissent avec nous d'une vieillesse insensible : mais ce sont ceux que nous revoyons tout à coup, après les avoir perdus quelques années de vue, qui nous avertissent de la vitesse avec laquelle s'écoule le fleuve de nos jours. Paul fat aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargéde fruits , qu'un voyageur l'est après une longue absence de son pays , de n'y plus retrouver ses contemporains , et d'y voir leurs enfants , qu'il avait laissés à la mamelle , devenus eux-mêmes pères de famille. Tantôt il voulait l'abattre, parce qu'il lui rendait trop sensible la longueur du temps qui s'était écoulé depuis le départ de Virginie ; tantôt , le considérant comme un monument de sa bienfaisance , il baisait son tronc , et lui adressait des paroles pleines d'amour et de regrets. O arbre dont la postérité existe encore dans nos bois , je vous ai vu moi-même avec plus d'intérêt et de vénération que les arcs de triomphe des Romains. Puisse la nature, qui détruit chaque jour les monuments de l'ambition des rois, multiplier dans nos forêts ceux de la bienfaisance d'une jeune et pauvre fille!
C'était donc au pied de ce papayer que j'étais sûr de rencontrer Paul , quand il venait dans mon quartier. Un jour je l'y trouvai accablé de mélancolie, et j'eus avec lui une conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions , pardonnables à mon âge et à mes dernières amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue , afin que vous jugiez du bon sens naturel
de ce jeune homme ; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs par le sens de ses questions et de mes réponses. Il me dit :
« Je suis bien chagrin. Mademoiselle de la Tour est partie depuis deux ans et deux mois; et depuis huit mois et demi elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche ; je suis pauvre ; elle m'a oublié. J'ai envie de m'embarquer ; j'irai en France, j'y servirai le roi, j'y ferai fortune, et la grand'tante de mademoiselle de la Tour me donnera sa petite nièce en mariage quand je serai devenu un grand seigneur.
LEY1EILLABD.
« O mon ami , ne m'avez-vous pas dit que vous n'aviez pas de naissance?
PAUL
« Ma mère me l'a dit; car, pour moi je ne sais ce que c'est que la naissance. Je ne me suis jamais aperçu que j'en eusse moins qu'un autre, ni que les autres en eussent plus que moi.
LE VIEILLABD.
« Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin* aux grands emplois» Il y a plus, vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué.
PAUL
« Vous m'avez dit plusieurs fois qu'une des causes de la grandeur de la France était que le moindre sujet pouvait y parvenir à tout; et vous m'avez cité beaucoup d'hommes célèbres qui , sortis de petits états, avaient fait honneur à leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage?
LE VIEILLARD
« Mon fils, jamais je ne l'abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés ; mais Tes choses sont bien changées à présent ; tout est devenu vénal en France ; tout y est aujourd'hui le patrimoine d'un petit nombre de familles , ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent comme des nuages ; il est presque impossible qu'un de ses rayons tombe sur vous. Autrefois , dans une ad-
ministration moins compliquée, on a vu ces phénomènes. Alors les talents et le mérite se sont développés de toutes parts, comme des terres nouvelles qui, venant à être défrichées, produisent avec tout leur sue. Mais les grands rois, qui savent connaître les hommes et les choisir, sont rares. Le vulgaire des rois- ne se laisse aller qu'aux impulsions des grands et des corps qui les environnent.
PAUL
« Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera.
LE VIEILLARD
« Pour être protégé des grands , il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n'y réussirez jamais , car vous êtes sans naissance , et vous avez de la probité.
PAUL
« Mais je ferai des actions si courageuses , je serai si fidèle à ma parole , si exact dans mes devoirs , si zélé et si constant dans mon amitié, que je mériterai d'être adopté par quelqu'un d'eux , comme j'ai vu que cela se pratiquait dans les histoires anciennes que vous m'avez fait lire.
LE VIEILLARD
« O mon ami, chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence , les grands avaient du respect pour la vertu; mais nous avons eu une foule d'hommes célèbres en tout genre sortis des classes du peuple , et je n'en sache pas un* seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois, serait condamnée en France à être éternellement plébéienne. Comme je vous l'ai dit , ils la mettent quelquefois en honneur, lorsqu'ils l'aperçoivent; mais, aujourd'hui , les distinctions qui lui étaient réservées ne s'accordent plus que pour de l'argent.
PAUL
« Au défaut d'un grand , je chercherai à plaire à un corps. J'épouserai entièrement son esprit et ses opinions; je m'en ferai aimer.
LE VIEILLÀBD.
« Vous ferez donc comme les autres hommes , vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune?
PAUL
« Oh non ! je ne chercherai jamais que la vérité.
LE VIEILLABD.
« Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous flaire haïr. D'ailleurs les corps, s'intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pourvu qu'ils gouvernent.
PAUL
« Que je suis infortuné! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail obscur, loin de Virginie !» Et il soupira profondément.
LE VIEILLABD.
« Que Dieu soit votre unique patron , et le genre humain votre corps. Soyez constamment attaché à l'un et à l'autre. Les familles , les corps , les peuples , les rois , ont leurs préjugés et leurs passions ; il faut souvent les servir par des vices : Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus.
« Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes ? C'est un sentiment qui n'est pas naturel , puisque , si chacun l'avait, chacun serait en état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l'état où la Providence vous a mis ; bénissez votre sort , qui vous permet d'avoir une conscience à vous , et qui ne vous oblige pas , comme les grands , de mettre votre bonheur dans l'opinion des petits; et, comme les petits, de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une condition où , pour subsister, vous n'avez besoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la fortune en Europe ; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vous pouvez être impunément bon , vrai, sincère , instruit , patient , tempérant , chaste, indulgent, pieux, sans qu'aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n'est encore qu'en fleur. Le ciel vous a
donné delà liberté , de la santé, une bonne conscience, et des amis : les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux.
PAUL
« Ah! il me manque Virginie. Sans elle, je n'ai rien; avec elle, j'aurais tout.'Elle seule est ma naissance, ma gloire et ma fortune. Mais puisque enfin sa parente veut lui donner pour mari un homme d'un grand nom, avec l'étude et des livres on .devient savant et célèbre : je m'en vais étudier. J'acquerrai de la science, je servirai utilement ma patrie par mes lumières , sans nuire à personne , et sans en dépendre ; je deviendrai fameux , et ma gloire n'appartiendra qu'à moi. .
LE YIEiLLABD.
« Mon fils, les talents sont encore plus rares que la naissance et que les richesses ; et sans doute ils sont de plus grands biens , puisque rien ne peut les ôter, et que partout ils nous concilient l'estime publique. Mais ils coûtent cher ; on ne les acquiert que par des privations en tout genre , par une sensibilité exquise qui nous rend malheureux au dedans et au dehors, par les persécutions de nos contemporains. L'homme de robe n'envie point en France la gloire du militaire, ni le militaire celle de l'homme de mer ; mais tout le monde y traversera votre chemin, parce que tout le monde s'y pique d'avoir de l'esprit. Vous servirez les hommes, dites-vous : mais celui qui tait produire à un terrain une gerbe de blé de plus leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre.
PAUL
« Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque. » Et , en même temps , il saisit cet arbre dans ses bras , et le baisa avec transport.
LB YIEILLABD.
« Le meilleur des livres , qui ne prêche que l'égalité , l'amitié, l'humanité et la concorde, l'Évangile , a servi , pendant des siècles , de prétexte aux fureurs des Européens. Combien de tyrannies publiques et particulières s'exercent encore en
son nom sur la terre! Après cela, qui se flattera d'être utile aux hommes par un livre ? Rappelez-vous quel a été le tort de la plupart des philosophes qui leur ont prêché la sagesse. Homère, qui Fa revêtue de vers si beaux , demandait l'aumône pendant sa vie. Socrate, qui en donna aux Athéniens de si aimables leçons par ses ^discours et par ses mœurs , fut empoisonné juridiquement par eux. Son sublime disciple Platon fut livré à l'esclavage par l'ordre du prince même qui le protégeait; et avant eux , Pytbagore, qui étendait l'humanité jusqu'aux animaux , fut brûlé vif par les Crotoniates. Que disje ? la plupart même de ces noms illustres sont venus à nous défigurés par quelque trait de satire qui les caractérisent , l'ingratitude humaine se plaisant à les reconnaître là ; et si , dans la foule , la gloire de quelques-uns est venue nette et pure jusqu'à nous , c'est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs contemporains : semblables à ces statues qu'on tire entières des champs de la Grèce et de l'Italie, et qui , pour avoir été ensevelies dans le sein de la terre , ont échappé à la fureur des barbares.
« Vous voyez donc que, pour acquérir la gloire orageuse des lettres, il faut bien de la vertu, et être prêta sacrifier sa propre vie. D'ailleurs croyez- vous que cette gloire intéresse en France les gens riches ? Ils se soucient bien des gens de lettres, auxquels la science ne rapporte ni dignités dans la patrie, ni gouvernements , ni entrées à la cour 1 On persécute peu dans ce siècle indifférent à tout , hors à la fortune et aux voluptés; mais les lumières et la vertu n'y mènent à rien de distingué , parce que tout est dans l'État le prix de l'argent. Autrefois , elles trouvaient des récompenses assurées dans les différentes places de l'Église, de la magistrature et de l'administration; aujourd'hui , eues ne servent qu'à faire des livres. Mais ce fruit peu prisé des gens du monde , est toujours digne de son origine céleste. C'est à ces mêmes livres qu'il est réservé particulièrement de donner de l'éclat à la vertu obscure, de consoler les malheureux , d'éclairer les nations , et de dire la vérité même aux rois. C'est, sans contredit, la
tt PAUL ET VIRGINIE.
fonction la plus auguste dont le ciel puisse honorer un mortel sur la terre. Quel est l'homme qui ne se console de l'injustice ou du mépris de ceux qui disposent de la fortune, lorsqu'il pense que son ouvrage ira , de siècle en siècle et de nations en nations , servir de barrière à l'erreur et aux tyrans ; et que , du sein de l'obscurité où il a vécu, il jaillira une gloire qui effacera celle de la plupart des rois , dont les monuments périssent dans l'oubli, malgré les flatteurs qui les élèvent et qui les vantent?
PAUL
« Ah ! je ne voudrais cette gloire que pour la répandre sur Virginie , et la rendre chère à l'univers. Mais vous qui avez tant de connaissances , dites-moi si nous nous marierons. Je voudrais être savant, au moins pour connaître l'avenir.
LE VIEILLARD
« Qui voudrait vivre , mon fils, s'il connaissait l'avenir ? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! La vue d'un malheur certain empoisonnerait tous les jours qui le précéderaient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne; et le ciel, qui nous donna la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.
PAUL
« Avec de l'argent, dites-vous , on acquiert en Europe des dignités et des honneurs. Tirai m'enrichir au Bengale , pour aller épouser Virginie à Paris. Je vais m'embarquer.
LB VIEILLARD
« Quoi ! vous quitteriez sa mère et la vôtre ?
PAUL
« Vous m'avez vous-même donné le conseil de passer aux Indes.
LE VIEILLARD
« Virginie était alors ici. Mais vous êtes maintenant l'unique soutien de votre mère et de la sienne.
PAUL
« Virginie leur fera du bien par sa riche parente.
LE VIEILLABD.
« Les riches n'en font guère qu'à ceux qui leur font honneur dans le monde. Ils ont des parents bien plus à plaindre que madame de la Tour, qui, faute d'être secourus par eux , sacrifient leur liberté pour avoir du pain , et passent leur vie renfermés dans des couvents.
PAUL
« Quel pays que l'Europe! Oh! il faut que Virginie revienne ici. Qu'a-t-elle besoin d'avoir une parente riche ? Elle était si contente sous ces cabanes , si jolie et si bien parée avec un mouchoir rouge , ou des fleurs autour de sa tête! Reviens , Virginie ! quitte tes hôtels et tes grandeurs. Reviens dans ces rochers , à l'ombre de ces bois et de nos cocotiers. Hélas ! tu es peut-être maintenant malheureuse !... » Et il se mettait à pleurer. « Mon père, ne me cachez rien : si vous ne pouvez me dire si j'épouserai Virginie , au moins apprenez-moi si elle m'aime encore , au milieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi , et qui la vont voir.
LE VIEILLABD.
« Oh! mon ami, je suis sûr qu'elle vous aime, par plusieurs raisons, mais surtout parce qu'elle a de la vertu. » A ces mots , il me sauta au cou , transporté de joie.
PAUL
« Mais croyez-vous les femmes d'Europe fausses, comme on les représente dans les comédies et dans les livres que vous m'avez prêtés ?
LE VIEILLABD.
« Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Partout la violence produit la ruse.
PAUL
« Comment peut-on être tyran des femmes?
LE VIEILLABD.
« En les mariant sans les consulter : une jeune fille avec un vieillard , une femme sensible avec un homme indifférent.
PAUL
« Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent , les jeunes avec les jeunes , les amants avec les amantes?
LE VIEILLABD.
« Cest que la plupart des jeunes gens , en France , n'ont pas assez de fortune pour se marier, et qu'ils n'en acquièrent qu'en devenant vieux. Jeunes , ils corrompent les femmes de leurs voisins ; vieux, ils ne peuvent fixer F affection de leurs épouses. Ils ont trompé étant jeunes, on les trompe à leur tour étant vieux. Cest une des réactions de la justice universelle qui gouverne le monde : un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des Européens passent leur vie dans ce double désordre; et ce désordre augmente dans une société à mesure que les richesses s'y accumulent sur un moindre nombre de têtes. L'État est semblable à un jardin, où les petits arbres ne peuvent venir s'il y en a de trop grands qui les ombragent ; mais il y a cette différence , que la beauté d'un jardin peut résulter d'un petit nombre de grands arbres, et que la prospérité d'un État dépend toujours de la multitude et de l'égalité des sujets , et non pas d'un petit Nombre de riches.
PAUL
« Mais qu' est-il besoin d'être riche pour se marier?
LE VIEILLABD.
« Afin de passer ses jours dans l'abondance , sans rien faire.
PAUL
« Et pourquoi ne pas travailler? Je travaille bien, moi!
LE VIEILLARD
« C'est qu'en Europe le travail des mains déshonore : on l'appelle travail mécanique. Celui même de labourer la terre y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plus estimé qu'un paysan.
PAUL
« Quoi ! lartqui nourrit les hommes est méprisé en Europe? * Je ne vous comprends pas.
LE VIBILLABD.
« Oh ! il n'est pas possible à un homme élevé dans la nature de comprendre les dépravations de la société. On se fort une idée précise de Tordre, mais non pas du désordre. La beauté , la vertu , le bonheur, ont des proportions ; la laideur, le vice et le malheur n'en ont point.
PAUL
« Les gens riches sont donc bien heureux ! Us ne trouvent d'obstacles à rien; ils peuvent combler de plaisirs les objets qu'ils aiment.
LE VIBILLABD.
« Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs , par cela même qu'ils ne leur coûtent aucunes peines. N'avez-vous pas éprouvé que le plaisir du repos s'achète par la fatigue; celui de manger, par la faim; celui de boire, par la soif? Eh bien! celui d'aimer et d'être aimé ne s'acquiert que par une multitude de privations et de sacrifices. Les richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là , en prévenant leurs besoins. Joignez à l'ennui qui suit leur satiété , l'orgueil qui naît de leur opulence , et que la moindre privation blesse , lors même que les plus grandes jouissances ne les flattent plus. Le parfum de mille roses ne plaît qu'un instant ; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure longtemps après sa pi- . qûre. Un mal au milieu des plaisirs est pour les riches une épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres , au contraire , un plaisir au milieu des maux est une fleur au milieu des épines : ils en goûtent vivement la jouissance. Tout effet augmente par son contraste. La nature a tout balancé. Quel état, à tout prendre, croyez-vous préférable, de n'avoir presque rien à espérer et tout à craindre, ou presque rien à craindre et tout à espérer? Le premier état est celui des riches, et le second celui des pauvres. Mais ces extrêmes sont également difficiles à supporter aux hommes, dont le bonheur consiste dans la médiocrité et la vertu.
PAUL
« Qu'entendez-vous par la vertu ?
LE VIEILLARD
« Mon fils , vous qui soutenez vos parente par vos travaux , vous n'avez pas besoin qu'on vous la définisse. La vertu est un effort fait sur nous-mêmes pour le bien d'autrui , dans l'intention de plaire à Dieu seul.
PAUL
« Oh ! que Virginie est vertueuse ! Cest par vertu qu'elle a voulu être riche, afin d'être bienfaisante. Cest par vertu qu'elle est partie de cette île; la vertu l'y ramènera.
L" idée de son retour prochain allumant l'imagination de ce jeune homme, toutes ses inquiétudes s'évanouissaient. Virginie n'avait point écrit , parce qu'elle allait arriver. Il fallait si peu de temps pour venir d'Europe avec un bon vent I II faisait l'énumération des vaisseaux qui avaient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieues en moins de trois mois. Le vaisseau où elle s'était embarquée n'en mettrait pas plus de deux : les constructeurs étaient aujourd'hui si savants, et les marins si habiles ! Il parlait des arrangements qu'il allait faire pour la recevoir, du nouveau logement qu'il allait bâtir, des plaisirs et des surprises qu'il lui ménagerait chaque jour, quand elle serait sa femme. Sa femme !... Cette idée le ravissait. Au moins , mon père , me disait-il , vous ne ferez plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche , nous aurons beaucoup de noirs qui travailleront pour nous. Vous serez . toujours avec nous , n'ayant d'autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir. Et il allait , hors de lui , porter à sa famille la joie dont il était enivré.
En peu de temps les grandes craintes succèdent aux grandes espérances. Les passions violentes jettent toujours l'âme dans les extrémités opposées. Souvent , dès le lendemain , Paul revenait me voir, accablé de tristesse. Il me disait . « Virginie ne m'écrit point. Si elle était partie d'Europe , elle « m'aurait mandé son départ. Ah ! les bruits qui ont couru « d'elle ne sont que trop fondés ! Sa tante l'a mariée à un grand * seigneur. L'amour des richesses l'a perdue, comme tant « d'autres. Dans ces livres qui peignent si bien les femmes ,
PAUL ET VIRGINIE. tt
« la vertu n'est qu'un sujet de roman. Si Virginie avait eu de « la vertu , elle n'aurait pas quitté sa propre mère et moi. « Pendant que je passe ma vie à penser à elle , elle m'oublie. « Je m'afflige , et elle se divertit. Ah ! cette pensée me déses- « père. Tout travail me déplaît; toute société m'ennuie. Plût « à Dieu [que la guerre fût déclarée dans l'Inde ! j'irais y « mourir. »
« Mon fils , lui répondis-je, le courage qui nous jette dans « la mort n'est que le courage d'un instant. Il est souvent « excité parles vains applaudissements des hommes. Il en est « un plus rare et plus nécessaire, qui nousfait supporter cha- « que jour, sans témoins et sans éloges, les traverses de la « vie : c'est la patience. Elle s'appuie, non sur l'opinion d'au- « trui ou sur l'impulsion de nos passions , mais sur la volonté « de Dieu. La patience est le courage de la vertu. »
« Ah! s'écria-t-il , je n'ai donc point de vertu! Tout m'ac- « cable et me désespère. — La vertu, repris-je, toujours « égale, constante, invariable, n'est pas le partage de l'homme. « Au milieu de tant de passions qui nous agitent , notre raison « se trouble et s'obscurcit ; mais il est des phares où nous" « pouvons en rallumer le flambeau : ce sont les lettres.
« Les lettres , mon fils , sont un secours du ciel. Ce sont « des rayons de cette sagesse qui gouverne l'univers , que « l'homme , inspiré par un art céleste , a appris à fixer sur la « terre. Semblables aux rayons du soleil, eues éclairent, elles « réjouissent, elles échauffent; c'est un feu divin. Gomme le « feu , elles approprient toute la nature à notre usage. Par « elles , nous réunissons autour de nous les choses , les lieux, « les hommes et les temps. Ce sont elles qui nous rappellent « aux règles de la vie humaine. Elles calment les passions ; « elles répriment les vices ; elles excitent les vertus par les « exemples augustes des gens de bien qu'elles célèbrent, et « dont elles nous présentent les images toujours honorées. Ce « sont des filles du ciel qui descendent sur la terre pour char- * mer les maux du genre humain. Les grands écrivains qu'elles « inspirent ont toujours paru dans les temps les plus difficiles
« à supporter à toute société, les temps de barbarie et ceux « de dépravation. Mon fils, les lettres ont consolé une infinité « d'hommes plus malheureux que vous : Xénophon, exilé de sa « patrie après y avoir ramené dix mille Grecs; StipkmFAfri- « cain , lassé des calomnies des Romains ; Lucullus, de leurs « brigues ; Catinat , de l'ingratitude de sa cour. Les Grecs , si « ingénieux, avaient réparti à chacune des Muses qui président « aux lettres une partie de notre entendement pour le gou- « verner : nous devons donc leur donner nos passions à régir, « afin qu'elles leur imposent un joug et un frein. Elles doivent « remplir, par rapport aux puissances de notre âme, les « mêmes fonctions que les Heures» qui attelaient et condui- « saient les chevaux du Soleil.
« Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous « sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers « de l'infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent « à nous joindre à leur compagnie , lorsque tout nous aban- « donne. Un bon livre est un bon «mi. »
« Ah! s'écriait Paul, je n'avais pas besoin de savoir lire « quand Virginie était ici. Elle n'avait pas plus étudié que moi; « mais quand elle me regardait en m'appelant son ami , il « m'était impossible d'avoir du chagrin. »
« Sans doute, lui disais-je, il n'y a point d'ami aussi agréable « qu'une maîtresse qui nous aime. Il y a de plus dans la femme « une gaieté légère qui dissipe la tristesse de l'homme. Ses « grâces font évanouir les noirs fantômes de la réflexion. Sur «son visage sont les doux attraits et la confiance. Quelle joie « n'est rendue plus vive par sa joie ? Quel front ne se déride à « son sourire? Quelle colère résiste à ses larmes? Virginie « reviendra avec plus de philosophie que vous n'en avez. Elle « sera bien surprise de ne pas retrouver le jardin tout à fait « rétabli , elle qui ne songe qu'à l'embellir, malgré les per- » séditions de sa parente, loin de sa mère et de vous. »
L'idée du retour prochain de Virginie renouvelait le courage de Paul, et le ramenait à ses occupations champêtres :
*ÀUL ET VIRGINIE. 95
heureux , au milieu de ses peines , de proposer à son travail une fin qui plaisait à sa passion!
- Un matin , au point du jour ( c'était le 34 décembre 1 744 ), Paul, en se levant, aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon était le signalement d'un vaisseau qu'on voyait en mer. Paul eourut à la ville pour savoir s'il n'apportait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu'au retour du pilote du port , qui s'était embarqué pour aller le reconnaître, suivant l'usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé était le Samt-Géran , du port de sept cents tonneaux , commandé par un capitaine appelé M. Aubin; qu'il était à quatre lieues au large, et qu'il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain dans l'après-midi , si le vent était favorable. H n'en faisait point du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportait de France.- H y en avait une pour madame de la Tour , de l'écriture de Virginie. Paul s'en saisit aussitôt, la baisa avec transport , la mit dans son sein, et courut à l'habitation. Du plus loin qu'il aperçut la famille , qui attendait son retour sur le rocher des Adieux, il éleva la lettre en l'air sans pouvoir parler; et aussitôt tout le monde se rassembla chez madame de la Tour pour en entendre la lecture. Virginie mandait à sa mère qu'elle avait éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand' tante, qui l'avait voulu marier malgré elle , ensuite déshéritée , et enfin renvoyée dans un temps qui ne lui permettait d'arriver à l'Ile-de-France que dans la saison des ouragans ; qu'elle avait essayé en vain de la fléchir en lui représentant ce qu'elle devait à sa mère et aux habitudes du premier âge ; qu'elle en avait été traitée de fille insensée, dont la tête était gâtée par les romans ; qu'elle n'était maintenant sensible qu'au bonheur de revoir et d'embrasser sa chère famille ; et qu'elle eût satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s'embarquer dans la chaloupe du pilote ; mais qu'il s'était opposé à son départ, à cause de l'éloignement de la terre, et d'une grosse mer qui régnait au large, malgré le calme des vents.
A peine cette lettre fut lue , que toute la famille , transportée de joie, s'écria : « Virginie est arrivée! » Maîtres et serviteurs , tous s'embrassèrent. Madame de la Tour dit à Paul : « Mon fils , allez prévenir notre voisin de l'arrivée de Virgi- « nie. » Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde , et Paul et lui s'acheminèrent vers mon habitation.
Il pouvait être dix heures du soir. Je venais d'éteindre ma lampe et de me coucher, lorsque j'aperçus, à travers les palissades de ma cabane , une lumière dans le bois. Bientôt après j'entendis la voix de Paul qui m'appelait. Je me lève ; et à peine j'étais habillé, que Paul , hors de lui et tout essoufflé, me saute au cou, en me disant : « Allons, allons , « Virginie est arrivée ! Allons au port , le vaisseau y mouillera « au point du jour. » Sur-le-champ nous nous mettons* en route. Comme nous traversions les bois de la Montagne Longue, et que nous étions déjà sur le chemin qui mènedes Pamplemousses au port, j'entendis quelqu'un marcher derrière nous. C'était un noir qui s'avançait à grands pas. Dès qu'il nous eut atteints, je lui demandai d'où il venait, et ou il allait en si grande hâte. Il me répondit : « Je viens du quartier de l'île « appelé la Poudre-d'Or : on m'envoie au port, avertir le gouver- « neur qu'un vaisseau de France est mouillé sous l'île d'Ambre. « Il tire du canon pour demander du secours ; car la mer est « bien mauvaise. » Cet homme ayant ainsi parlé, continua sa route sans s'arrêter davantage.
Je dis alors à Paul : « Allons vers le quartier de la Poudre* « d'Or, au-devant de Virginie ; il n'y a que trois lieues d'ici. » Nous nous mîmes donc en route vers le nord de l'île. Il faisait une chaleur étouffante. La lune était levée : on voyait autour d'elle trois grands cercles noirs. Le ciel était d'une obscurité affreuse. On distinguait , à la lueur fréquente des éclairs, de longues files denuages épais, sombres, peu élevés, qui s'entassaient vers le milieu de l'île , et.venaient de la mer avec une grande vitesse , quoiqu'on ne sentît pas le moindre vent à terre. Chemin faisant , nous crûmes entendre rouler le tonnerre; mais ayant prêté l'oreille attentivement, nous reconnûmes que c'étaient des coups de canon répétés par les échos.
Ces coups de canon lointains, joints à l'aspect d'an ciel orageux , me firent frémir. Je ne pouvais douter qu'ils ne fussent les signaux de détresse d'un vaisseau en perdition. Une demiheure après , nous n'entendîmes plus tirer du tout , et ce silence me parut encore plus effrayant que la bruit lugubre qui l'avait précédé.
Nous nous bâtions d'avancer sans dire un mot , et sans oser nous communiquer nos inquiétudes. Vers minuit, nous arrivâmes tout en nage sur le bord de la mer, au quartier de la Poudre-d'Or. Les flots s'y brisaient avec un bruit épouvantable; ils en couvraient les rochers et les grèves d'écumes d'un blanc éblouissant , et d'étincelles de feu. Malgré les ténèbres , nous distinguâmes, à ces lueurs phosphoriques, les pirogues des pêcheurs , qu'on avait tirées bien avant sur le sable.
A quelque distance de là , nous vîmes, à l'entrée du bois, un feu autour duquel plusieurs habitants s'étaient rassemblés. Nous fûmes nous y reposer, en attendant le jour. Pendant que nous étions assis auprès de ce feu , un des habitants nous raconta que, dans l'après-midi, il avait vu un vaisseau en pleine mer, porté sur l'île par les courants ; que la nuit l'avait dérobé à sa vue ; que, deux heures après le coucher du soleil, il l'avait entendu tirer du canon pour appeler du secours; mais que la mer était si mauvaise, qu'on n'avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller à lui ; que , bientôt après, il avait cru apercevoir ses fanaux allumés, et que, dans ce cas , il craignait que le vaisseau , venu si près du rivage, n'eût passé entre la terre et la petite île d'Ambre , prenant celle-ci pour le Coin-de-Mire, près duquel passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis : que si cela était ( ce qu'il ne pouvait toutefois affirmer) , ce vaisseau était dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et nous dit qu'il avait traversé plusieurs fois le canal qui sépare l'île d'Ambre de la côte; qu'il l'avait sondé; que la tenure et le mouillage en étaient très-bons , et que le vaisseau y était en parfaite sûreté, comme dans le meilleur port. « Ty mettrais , « toute ma fortune, ajouta-til , et j'y dormirais aussi tran-
a quillement qu'à terre. » Un troisième habitant ditqu'i) était impossible que ce vaisseau entrât dans ce canal , où à peine les chaloupes pouvaient naviguer. Il assura qu'il l'avait vu mouiller au delà de l'île d'Ambre; en sorte que, si le vent venait à s'élever au matin, il serait le maître de pousser au large, ou de gagner le port. D'autres habitants ouvrirent d'autres opinions. Pendant qu'ils contestaient entre eux , suivant la coutume des créoles oisifs, Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là jusqu'au petit point du jour ; mais il faisait trop peu de clarté au ciel pour qu'on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui d'ailleurs était couverte de brume : nous n'entrevîmes au large qu'un nuage sombre, qu'on nous dit être l'île d'Ambre , située à un quart 'de lieue de la côte. On n'apercevait, dans ce jour ténébreux, que la pointe du rivage où nous étions, et quelques pitons des montagnes de l'intérieur de l'île, qui apparaissent de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.
Vers les sept heures du matin, nous entendîmes dans les bois un bruit de tambour; c'était le gouverneur, M. de la Bourdonnays, qui arrivait à cheval, suivi d'un détachement de soldats armés de fusils, et d'un grand nombre d'habitants et de noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage , et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois. A peine leur décharge fut faite, que nous aperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d'un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance de nous , et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son signal. Nous aperçûmes alors , à travers le brouillard , le corps et les vergues d'un grand vaisseau. Nous en étions si près , que , malgré le bruit des flots , nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre, et les cris des matelots , qui crièrent trois fois vive le boi ! car c'est le cri des Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes joies ; comme si, dans les dangers, ils appelaient leur prince à leur secours, ou comme s'ils voulaient témoigner alors qu'ils sont prêts à périr pour lui.
Depuis le moment où le Saint-Géranav&yilquenouË étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnays fit allumer de grands feux de distance en distance sur la grève , et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher des vivres , des planches , des câbles, et des tonneaux vides. On en vit .arriver bientôt une foule, accompagnée de leurs noirs chargés de provisions et d'agrès qui venaient des habitations de la Pou* dre d'Or, du quartier de Flaque , et de la rivière du Rempart. Un des plus anciens des habitants s'approcha du gouverneur, et lui, dit. « Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits « sourds dans la montagne. Dans les bois , les feuilles des ar- « bres remuent sans qu'il fasse de vent. Les oiseaux de marine « se réfugient à terre : certainement tous ces signes annon- « cent un ouragan. — Eh bien ! mes amis , répondit le gou- « verneur, nous y sommes préparas , et sûrement le vaisseau « l'est aussi. »
En effet , tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les nuages qu'on distinguait au zénith étaient à leur centre d'un noir affreux , et cuivrés sur leurs bords. L'air retentis* sait des cris des pailles-en-culs , des frégates , des coupeurs d'eau , et d'une multitude d'oiseaux de marine , qui , malgré l'obscurité de l'atmosphère , venaient de tous les points de Phorizon chercher des retraites dans l'île.
Vers les neuf heures du matin , on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables , comme si des torrents d'eau , môles à des tonnerres , eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria : « Voilà l'ouragan ! » et dans Finstant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait l'île d'Ambre et son canal. Le Saint-Géran parut alors à découvert , avec son pont chargé de monde , ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac , son pavillon en berne , quatre cables sur son avant, et un de retenue sur son arrière; il était mouillé entre l'île d'Ambre et la terre , en deçà de la ceinture de récifs qui entoure rile-de-France , et qu'il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passé avant
loi. Il présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer , et à chaque lame d'eau qui s'engageait dans le canal , sa proue se soulevait tout entière , de sorte qu'on en voyait la carène en l'air; mais, dansée mouvement, sa poupe, venante plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position , où le vent et la mer le jetaient à terre , il lui était également impossible de s'en aller par où il était venu , ou , en coupant ses câ- ^:U>T£\ b*68 y d'échouer sur le rivage, dont il était séparé par de hauts- ^ ^^fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait briser sur la | Jt - \>^côte s'avançait en mugissant jusqu'au fond des anses , et y '^:fiff/ jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer , soulevée par le vent , grossissait à chaque instant, et tout le çjtnal compris entre cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe d'écumes blanches , creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s'amassaient dans le fond des anses, à plus de six pieds de hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait par-dessus l'escarpement du rivage à plus d'une demi-lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables, qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une longue tempête ; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme horrible , qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux , tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du flrmament; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre , de la mer et des cieux.
Dans les balancements du vaisseau , ce qu'on craignait arriva. Les câbles de 6onavan£ rompirent; et comme il n'était plus retenu que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers , à une demi-encâblure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque
je le saisis par le bras. « Mon fils, lui dis-je, voutez- « périr? — Que j'aille à son secours, s'écria-t-il, ou que je « meure! » Comme le désespoir lui ôtatt la raison, pour provenir sa perte, Domingue et moi nous lui attachâmes à la ceinture une longue corde , dont nous saisîmes Tune des extrémités. Paul s'avança vers le Saint- Gér an, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l'espoir de l'aborder; car la mer, dans ses mouvements irréguliers , laissait le vaisseau presque à sec, de manière- qu'on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une>nouvelle fiirie, elle le couvrait d'énormes voûtes d'eau qui soulevaient tout Pavant de sa carène , et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrinemeurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme avait-il repris l'usage de ses sens, qu'il se relevait, et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que k mer cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses.
Itout l'équipage , désespérant alors de son salut , se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules , des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. Cétait Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité; La vue de cette aimable personne , exposée à un si terrible danger, nous remplit dérouleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et assuré, elle nous faisait signe delà main-, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu, et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respeet : nous le vîmes se jeter à ses genoux , et s'efforcer même de lui ôter ses habits; mais elle, le repoussant avec dignité , détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la , sauvez-la ! ne la quittez pas! » Mais, dans ce moment, une montagne d'eau d'une effroyable- grandeur s'engouffra entre l'île d' Ambre et la côte,
102 PAUL ET Y1RGIK1E.
ot s'avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, le matelot s'élança seul à la mer; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur 8oncœur, et, levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les deux.
O jour affreux! hélas ! tout ftit englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu'un mouvement d'humanité avait portés à s'avancer vers Virginie , ainsi que le matelot qui l'avait voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à une mort presque certaine, s'agenouilla sur le sa* foie, en disant : « O mon Dieu! vous m'avez sauvé la vie; « mais je l'aurais donnée de bon cœur pour cette dignedemoi- « selle qui n'a jamais voulu se déshabiller comme moi. » Domingue et moi , nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre entre les mains des chirurgiens; et nous cherchâmes , de notre côté, le long du rivage, si la mer n'y apporterait point le corps de Virginie ; mais le vent ayant tourné subitement , comme il arrive dans les ouragans , nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu , accablés de consternation , tous l'esprit frappé d'une seule perte , dans un naufrage où un grand nombre de personnes avaient péri, la plupart doutant, d'après une fin aussi funeste d'une fille si vertueuse, qu'il existât une Providence ; car il y a des maux si terribles et si peu mérités, que l'espérance même du sage en est ébranlée.
Cependant on avait mis Paul , qui commençait à reprendre ses sens , dans une maison voisine , jusqu'à ce qu'il fût en état d'être transporté à son habitation. Pour moi , je m'en revins avec Domingue , afin de préparer la mère de Virginie et son amie à ce désastreux événement. Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la rivière des Lataniers , des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans
la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes ; et un des premiers objets que j'aperçus sur le rivage fut le corps de Virginie ; elle était à moitié couverte de sable , dans l'attitude où nous l'avions vue périr : ses traits n'étaient point sensiblement altérés ; ses yeux étaient fermés , mais la sérénité était encore sur son front]; seulement les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur. Une de ses mains était sur ses habits ; et l'autre , qu'elle appuyait sur son cœur, était fortement fermée etroi'die. J'en dégageai avec peine une petite botte; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis que c'était le portrait de Paul , qu'elle lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait ! A cette dernière marque delà constance et de l'amour de cette fille infortunée , je pleurai amèrement. Pour Donungue , il se [frappait la poitrine, et perçait l'air de ses cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pécheurs, où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares , qui prirent soin de le laver.
Pendant qu'elles s'occupaient de ce triste office , nous montâmes en tremblant à l'habitation; nous y trouvâmes madame de la Tour et Marguerite en prières , en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de la Tour m'aperçut, elle s'écria : « Où est ma fille , ma chère fille, mon enfant?» Ne pouvant douter de son malheur à mon silence et à mes larmes , elle fut saisie tout à coup d'étouffements et d'angoisses douloureuses ; sa voix ne faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s'écria : « Où est mon fils ? Je ne vois point mon fils ! » et elle s'évanouit. Nous courûmes à elle , et, l'ayant fait revenir, je Tassurai que Paul était vivant , et que le gouverneur en faisait prendre soin; elle ne reprit ses sens que pour s'occuper de son amie , qui tombait de temps en temps dans de longs évanouissements. Madame de la Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances; et , par leurs longues périodes , j'ai jugé qu'aucune douleur n'était égale à la douleur maternelle. Quand elle recouvrait la connaissance , elle tournait des re«
gards fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lai pressions les mains dans les nôtres, en vain nous rappelions par les noms les plus tendres; elle paraissait insensible à ces témoignages de notre ancienne affection , et il ne sortait de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.
Dès le matin , on apporta Paul couché dans un palanquin ; il avait repris l'usage de ses sens , mais il ne pouvait proférer une parole. Son entrevue avec sa mère et madame de la Tour, que j'avais d'abord redoutée, produisit un meilleur effet que tous les soins que j'avais pris jusqu'alors. Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses mères ; elles se mirent l'une et l'autre auprès de lui , le saisirent dans leurs bras , le baisèrent ; et leurs larmes , qui avaient été suspendues jusqu'alors par l'excès de leur chagrin, commencèrent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s'étant ainsi soulagée dans ces trois infortunés , un long assoupissement succéda à l'état convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique, semblable, à la vérité , à celui de la mort.
M. de la Bourdonnays m'envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avait été apporté à la ville par son ordre , et que de là on allait le transférer à l'église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des habitants de tous les quartiers , rassemblés pour assister à ses funérailles , comme si l'île eût perdu en elle ce qu'elle avait de plus cher. Dans le port, les vaisseaux avaient leurs vergues croisées, leurs pavillons en berne, et tiraient du canon par longs intervalles. Des grenadiers ouvraient la marche du convoi; Js portaientleurs fusils baissés ; leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne Élisaient entendre que des sons lugubres , et on voyait l'abattement peint dans les traits de ces gUmh^V qu\avaienttai*°> fois affronté la mort dans les TÏZtT taQër,t6ym^ Huit jeunes demoiselles des plus considérables de 111e , vêtues de blanc , et tenant des palmes à la main , portaient le corps de leur vertueuse compa-
gne , couvert de fleurs. Un chœur de petits enfants le suivait en chantant des hymnes ; après eux venait tout ce que l'île avait de plus distingué dans ses habitants et dans son étatmajor, à la suite duquel marchait le gouverneur, suivi de la foule du peuple.
Voilà ce que l'administration avait ordonné , pour rendre quelques honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne, à la vue de ces mêmes cabanes dont elle avait fait si longtemps le bonheur, et que sa mort remplissait maintenant de désespoir, toute la pompe funèbre fut dérangée -r les hymnes et les chants cessèrent ; on n'entendit plus dans la plaine que des soupirs et des sanglots; on vit accourir alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs , des chapelets et des couronnes de fleurs, en l'invoquant comme une sainte. Les mères demandaient à Dieu une fille comme elle ; les garçons , des amantes aussi constantes; les pauvres , une amie aussi tendre ; les esclaves, une maîtresse aussi bonne.
Lorsqu'elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négresses de Madagascar et des Caftes de Mozambique déposèrent autour d'elle des paniers de fruits , et suspendirent des pièces d'étoffes aux arbres voisins , suivant l'usage de leurs pays ; des Indiennes du Bengale et de la côte malabare apportèrent des cages pleines d'oiseaux , auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps : tant la perte d'un objet aimable intéresse toutes les nations! et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse , puisqu'elle réunit toutes les religion autour de son tombeau!
Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse , et en écarter quelques filles de pauvres habitants qui voulaient s'y jeter à toute force, disant qu'elles n'avaient plus de consolation à espérer dans le monde , et qu'il ne leur restait qu'à mourir avec celle qui était leur unique bienfaitrice.
On l'enterra près de l'église des Pamplemousses, sur son coté occidental , au pied d'une touffe de bambous , où , en ve-
liant a la messe avec sa mère et Marguerite , elle aimait à se reposer , assise à côté de celui qu'elle appelait alors son frère. Au retour de cette pompe funèbre, M. de la Bourdonnays monta ici , suivi d'une partie de son nombreux cortège. Il offrit à madame de la Tour et à son amie tous les secours qui dépendaient de lui. Il s'exprima en peu de mots , mais avec indignation , contre sa tante dénaturée ; et s'approchant de Paul, il lui dit tout ce qu'il crut propre à le consoler. « Je désirais, « lui dit-il , votre bonheur et celui de votre famille : Dieu « m'en est témoin. Mon ami , il fout aller en France ; je vous « y ferai avoir du service. Dans votre absence , j'aurai soin de « votre mère comme de la mienne. » Et en même temps il lui présenta la main ; mais Paul retira la sienne , et détourna la tête pour ne le pas voir.
Pour moi , je restai dans l'habitation de mes amies infortunées, pour leur donner ainsi qu'à Paul tous les secours dont j'étais capable. Au bout de trois semaines, Paul fut en état de marcher ; mais son chagrin paraissait augmenter à mesure que son corps reprenait des forces. Il était insensible à tout; ses regards étaient éteints , et il ne répondait rien à toutes les questions qu'on pouvait lui faire. Madame de la Tour, qui était mourante, lui disait souvent : « Mon fils , tant que je vous « verrai , je croirai voir ma chère Virginie. » A ce nom de Virginie, il tressaillait et s'éloignait d'elle, malgré les invita* tioos de sa mère, qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se retirer dans le jardin, et s'asseyait au pied du cocotier de Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui et de ces dames , nous dit que , pour le tirer de sa noire mélancolie , il fallait lui laisser faire tout ce qu'il lui plairait , sans le contrarier en rien; qu'il n'y avait que ce seul moyen de vaincre le silence auquel il s'obstinait.
Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies, le premier usage qu'il en fit fut de s'éloigner de l'habitation. Comme je ne le perdais pas de vue , je me mis en marche après lui , et je dis à Domingue
cie prendre des vivres, et de nous aecompagner. A mesure que ce jeune homme descendait cette montagne, ta joie et ses forces semblaient renaître. Il prit d'abord le chemin des Pamplemousses; et quand il fut auprès de l'église , dans l'allée des bambous, il s'en fut droit au iienoù il vit de la terre fraîchement remuée : là , il s'agenouilla , et, levant les yeux au ciel , il fit une longue prière. Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puvque cette marque de confiance envers l'Être suprême faisait voir que son âme commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi, nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva , et prit sa route vers le nord de l'île, sans faire beaucoup d'attention à nous. Comme je savais qu'il ignorait non-seulement où on avait déposé le corps de Virginie, mais même s'il avait été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avait été prier Dieu au pied de ces bambous; il me répondit : « Mous y avons été si sou- « vent ! »
Il continua sa route jusqu'à l'entrée de la forêt, où la nuit nous surprit. Là, je rengageai par mon exemple à prendre quelque nourriture; ensuite nous dormîmes sur l'herbe, au pied d'un arbre. Le lendemain , je crus qu'il se déterminerait à revenir sur ses pas. En effet , il regarda quelque temps dans la plaine l'église des Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fit quelques mouvements comme pour y retourner; mais il s'enfonça brusquement dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention , et je m'efforçai en vain de l'en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier de la Poudre-<fOr. Il descendit précipitamment au bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le Saint-Géran. A la vue de l'île d'Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir, il s'écria : « Virginie ! « ô ma chère Virginie ! » et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l'intérieur de la. forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu'il eut repris ses sens , il voulut retourner sur les bords de la
mer; mais l'ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs , il prit une autre direction. Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans .tous les lieux où il s'était trouvé avec la compagne de son enfance. Il parcourut le sentier par où elle avait été demander la grâce de l'esclave de la Rivière-Noire; il revit ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles , où elle s'assit ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s'était égarée. Tous les lieux qui lui rappelaient les inquiétudes, les jeux , les repas, la bienfaisance de sa bien-aimée , la rivière de la Montagne-Longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer qu'elle avait planté, les pelouses où elle aimait à courir, les carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour couler ses larmes; et les mêmes échos qui avaient retenti tant de fois de leurs cris de joie communs, ne répétaient plus maintenant que ces mots douloureux : « Virginie! ôma chère Virginie! »
Dans cette vie sauvage et vagabonde, ses yeux se cavèrent, son teint jaunit , et sa santé s'altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs , et que les passions s'accroissent dans la solitude, Se résolus d'éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rappelaient le souvenir de sa perte , et de le transférer dans quelque -endroit de l'île où il y eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet, je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier de Williams , où il n'avait jamais été. L'agriculture et le commerce répandaient dans cette partie de l'î le beaucoup de mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarrissaient des bois, et d'autres qui les sciaient en planches ; des voitures allaient et venaient le long de ses chemins; de grands troupeaux de bœufs et de chevaux y paissaient dans de vastes pâturages , et la campagne y était parsemée d'habitations. L'élévation du sol y permettait en plusieurs lieux la culture de diverses espèces de végétaux de l'Europe. On y voyait çà et là des moissons de blé dans la plaine , des tapis de fraisiers dans les éclaircies des bois , et
de? haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de Fair, en donnant de la tension aux nerfs, y était même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs situées vers le milieu de 111c , et entourées de grands bois , on n'apercevait ni la mer, ni le Port-Louis , ni l'église des Pamplemousses , ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes qui présentent différentes branches du côté du Port- Louis n'offrent plus , du côté des plaines de Williams , qu'un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire , d'où s'élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.
Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l'égarant exprès dans les bois , les défrichés , les champs , afin de distraire son esprit par la fatigue de son corps , et de donner le change à ses réflexions par l'ignorance du lieu où nous étions , et du chemin que nous avions perdu . Mais l'âmed'un amant retrouve partout les traces de l'objet aimé. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations * le temps même , qui emporte tant de souvenirs , rien ne peut l'en écarter. Gomme l'aiguille touchée de l'aimant , elle a beau être agitée, dès qu'elle rentre dans son repos , elle se tourne vers le pôle qui l'attire. Quand je demandais à Paul , égaré au milieu des plaines de Williams : « Où irons-nous maintenant? » il se tournait vers le nord, et me disait : « Voilà nos montagnes; retournons-y. »
Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire étaient inutiles , et qu'il ne me restait d'autre ressource que d'attaquer sa passion en elle-même, en y employant toutes les forces de ma faible raison. Je lui répondis donc : a Oui, voilà les montagnes où demeurait votre chère Virginie ,- « et voilà le portrait que vous lui aviez donné , et qu'en mou- « rant elle portait sur son cœur, dont les derniers mouvements * ont encore été pour vous. » Je présentai alors à Paul le petit portrait qu'il avait donné à Virginie au bord de la fontaine des cocotiers. A cette vue , une joie funeste parut dans ses regards.
BKRN. DE 8.-PIERRE. — T. I. 10
Il saisit avidemoût ce portrait de ses faibles mains , et le porta sur sa bouche. Alors sa poitrine s'oppressa , et , dans ses yeux à demi sanglants , des larmes s'arrêtèrent sans pouvoir couler.
Je lui dis : « Mon fils , écoutez-moi , qui suis votre ami , qui « ai été celui de Virginie, et qui , au milieu de vos espérances, « ai souvent tâché de fortifier votre raison contre les accidents « imprévus de la vie. Que déplorez-vous avec tant d'amertume ? « Est-ce votre malheur ? est-ce celui de Virginie ?
« Votre malheur? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez « perdu la plus aimable des filles , qui aurait été la plus digne « des femmes. Elle avait sacrifié ses intérêts aux vôtres, et h vous avait préféré à la fortune , comme la seule récompense « digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l'objet de qui vous « deviez attendre un bonheur si pur n'eût pas été pour vous a la source d'une infinité de peines ? Elle était sans bien , et « déshéritée ; vous n'aviez désormais à partager avec elle que « votre seul travail. Revenue plus délicate par son éducation , « et plus courageuse par son malheur même, vous l'auriez « vue chaque jour succomber, en s'efforçant de partager vos « fatigues. Quand elle vous aurait donné des enfants, ses « peines et les vôtres auraient augmenté, par la difficulté de « soutenir seule avec vous de vieux parents et une famille « naissante.
« Vous me direz : Le gouverneur nous aurait aidés. Que « savez-vous si, dans une colonie qui change si souvent « d'administrateurs , vous aurez souvent des la Bourdon- « nays? s'il ne viendra pas ici des chefs sans mœurs et sans « morale ? si , pour obtenir quelque misérable secours , votre « épouse n'eût pas été obligée de leur faire sa cour? Ou elle « eût été faible ; et vous eussiez été à plaindre ; ou elle eût été « sage, et vous fussiez resté pauvre : heureux si, à cause de sa « beauté et de sa vertu , vous n'eussiez pas été persécuté par « ceux mêmes de qui vous espériez de la protection !
« Il me fût resté, medirez-vous, le bonheur, indépendant « de la fortune , de protéger l'objet aimé qui s'attache à nous « à proportion de sa faiblesse même; de le consoler par met
« propres inquiétudes; de le réjouir de ma tristesse, et dac- « croître notre amour de nos peines mutuelles. Sans doute la « vertu et l'amour jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle « n'est plus; et il vous reste ce qu'après vous elle a le plus « aimé , sa mère et la votre, que votre douleur inconsolable « conduira au tombeau. Mettez votre bonheur à les aider, « comme elle l'y avait mis elle-même. Mon fils , la bienfoi- « sance est le bonheur delà vertu; il n'y en a point de plus assuré « et de plus grand sur la terre. Les projets de plaisirs , dé « repos, de délices, d'abondance, de gloire, ne sont point <• faits pour l'homme, faible , voyageur, et passager. Voyez « comme un pas vers la fortune nous a précipités tous d'abîme « en abîme. Vous vous y êtes opposé, il est vrai; mais qui « n'eût pas cru que le voyage de Virginie devait se terminer « par son bonheur et par le vôtre? Les invitations d'une pa- « rente riche et âgée , les conseils d'un sage gouverneur, les « applaudissements d'une colonie , les exhortations et l'au- « torité d'un prêtre , ont décidé du malheur de Virginie. Ainsi « nous courons à notre perte , trompés par la prudence même « de ceux qui nous gouvernent. Il eût mieux valu sans doute « ne pas les eroire , ni se fier à la voix et aux espérances d'un « monde trompeur; mais enfin , de tant d'hommes que nous « voyons si occupés dans ces plaines , de tant d'autres qui vont « chercher la fortune aux Indes , ou qui, sans sortir de chez « eux , jouissent en repos , en Europe, des travaux de ceux-ci, « il n'y en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour ce « qu'il chérit le plus, grandeurs, fortune, femme, enfants, « amis. La plupart auront à joindre à leur perte le souvenir « de leur propre imprudence. Pour vous , en rentrant en « vous-même, vous n'avez rien à vous reprocher, vous avez « été fidèle à votre foi. Vous avez eu, à la fleur de la jeunesse, « la prudence d'un sage , en ne vous écartant pas du sentiment « de la nature. Vos vues seules étaient légitimes , parce qu'elles «étaient pures, simples, désintéressées, et que vous aviez « sur Virginie des droits sacrés qu'aucune fortune ne pouvait * balancer. Vous l'avez perdue -, et ce n'est ni votre impru-
« dence, ni votreavarice, ni votre fausse sagesse, qui vous Vont « fait perdre ; mais Dieu même , qui a employé les passion* « d'autrui pour vous ôter l'objet de votre amour; Dieu, de qui « vous tenez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont * « la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au déses- « poir qui marchent à la suite des maux dont nous avons été « la cause.
« Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune : « Je ne l'ai pas méritée. Est-ce donc le malheur de Virginie, « sa fin, son état présent , que vous déplorez? Elle a subi le « sort réservé à la naissance , à la beauté, et aux empires mê- « mes. La vie de l'homme, avec tous ses projets , s'élève « comme une petite tour dont la mort est le couronnement. En « naissant, elle était condamnée à mourir. Heureuse d'avoir « dénoué les lirais de la vie avant sa mère, avant la vôtre, « avant vous , c'est-à-dire de n'être pas morte plusieurs fois « avant la dernière!
« La mort, mon fils , est un bien pour tous les hommes ; « elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. C'est « dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les « maladies , les douleurs , les chagrins , les craintes , qui agi- « tent sans cesse les malheureux vivants. Examinez les hom- « mes qui paraissent les plus heureux : vous verrez qu'ils ont « acheté leur prétendu bonheur bien chèrement ; la considère ration publique, par des maux domestiques; la fortune , « par la perte de la santé; le plaisir si rare d'être aimé, par « des sacrifices continuels : et souvent, à la fin d'une vie « sacrifiée aux intérêts d'autrui , ils ne voient autour d'eux quÉ « des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a été « heureuse jusqu'au dernier moment. Elle l'a été avec nous « par les biens de la nature; loin de nous, par ceux de la « vertu : et même, dans le moment terrible où nous l'ayons « vue périr, elle était encore heureuse ; car, soit qu'elle jetât « les yeux sur une colonie entière, à qui elle causait une dé- «solation universelle, ou sur vous, qui couriez avec tant « d'intrépidité à son secours , elle a vu combien elle nous était
PAUL ET VIBGUflK. 113
« chère à tous. Elle s'est fortifiée contre l'avenir, par lesou- « venir del'innoceneede sa vie ; et elle a reçu alors le prix que « le ciel réserve à la vertu , un courage supérieur au danger. « Elle a présenté à la mort un visage serein.
« Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les événements de « la vie à supporter, pour faire voir qu'elle seule peut en faire a usage , et y trouver du bonheur et de la gloire. Quand il lui « réserve une réputation illustre, il l'élève sur un grand a théâtre, et la met aux prises avec la mort : alors son cou- « rage sert d'exemple, et le souvenir de ses malheurs reçoit à « jamais un tribut de larmes de la postérité. Voilà le monu- « ment immortel qui lui est réservé sur une terre où tout « passe , et où la mémoire même de la plupart des rois est « bientôt ensevelie dans un éternel oubli.
« Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout « change sur la terre , et que rien ne s'y perd. Aucun art hu- « main ne pourrait anéantir la plus petite particule de ma- « tière ; et ce qui fut raisonnable , sensible , aimant , vertueux, « religieux, aurait péri, lorsque les éléments dont il était re- « vêtu sont indestructibles ! Ah ! si Virginie a été heureuse m avec nous, elle l'est maintenant bien davantage. Il y a un « Dieu, mon fils : toute la nature l'annonce; je n'ai pas be- « soin de vous le prouver. Il n'y a que la méchanceté des « hommes qui leur fasse nier une justice qu'ils craignent. « Son sentiment est dans votre cœur, ainsi que ses ouvrages « sont sous vos yeux. Croyez- vous donc qu'il laisse Virginie « sans récompense ? Croyez-vous que cette même puissance , « qui avait revêtu cette âme si noble d'une forme si belle où « vous sentiez un art divin , n'aurait pu la tirer des flots? que « celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes par des « lois que vous ne connaissez pas , ne puisse en préparer un « autre à Virginie par des lois qui vous sont également in- « connues? Quand nous étions dans le néant, si nous eus- « sions été capables de penser, aurions-nous pu nous former « une idée de notre existence? Et maintenant que nous som- * mes dans cette existence ténébreuse et fugitive, pouvons
« nous prévoir ce qu'il y a au delà de la mort , par où nous en «devons sortir? Dieu a-t-il besoin, comme F homme, du « petit globe de notre terre, pour servir de théâtre à son in- « telligence et à sa bonté? et n'a-t-il pu propager la vie huit maine que dans les champs" de la mort? Il n'y a pas dans « l'Océan une seule goutte d'eau qui ne soit pleine d'êtres vi- « vants qui ressortissent à nous ; et il n'existerait rien pour « nous parmi tant d'astres qui roulent sur nos têtes ! Quoi ! a il n'y aurait d'intelligence suprême et de bonté divine pré- « cisément que là où nous sommes ! et dans ces globes rayon- « nants et innombrables , dans ces champs infinis de lumière « qui les environnent, que ni les orages ni les nuits n obscur - « cissent jamais , il n'y aurait qu'un espace vain et un néant « éternel! Si nous, qui ne nous sommes rien donné, osions « assigner des bornes à la puissance de laquelle nous avons « tout reçu , nous pourrions croire que nous sommes ici sur « les limites de son empire , où la vie se débat avec la mort , et « l'innocence avec la tyrannie!
« Sans doute il est quelque part un lieu où la vertu re- « çoit sa récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah ! « si du séjour des anges elle pouvait se communiquer à vous , « elle vous dirait , comme dans ses adieux : O Paul ! la vie « n'est qu'une épreuve. J'ai été trouvée fidèle aux lois de la « nature , de l'amour et de la vertu. J'ai traversé les mers « pour obéira mes parents; j'ai renoncé aux richesses pour « conserver ma foi; et j'ai mieux aimé perdre la vie que de « violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carrière suffisamment « remplie. J'ai échappé pour toujours à la pauvreté , à la ca- « lomnie , aux tempêtes , au spectacle des douleurs dautrui. « Aucun des maux qui effrayent les hommes ne peut plus « désormais m'atteindre ; et vous me plaignez ! Je suis pure « et inaltérable comme une particule de lumière ; et vous me « rappelez dans la nuit de la vie ! O Paul ! ô mon ami! sou- « viens-toi de ces jours de bonheur où dès le matin nous « goûtions la volupté des cieux , se levant avec le soleil sur les « pitons de ces rochers , et se répa iidant avec ses rayons au
« sein de nos forêts. Nous éprouvions un ravissement dont « nous ne pouvions comprendre la cause. Dans nos souhaita « innocents, nous désirions être tout vue, pour jouir des ri- « ches couleurs de l'aurore; tout odorat, pour sentir les par- « fumsde nos plantes; tout ouïe, pour entendre les concerts « de nos oiseaux; tout cœur, pour reconnaître ces bienfaits. « Maintenant , à la source de la beauté d'où découle tout ce « qui est agréable sur la terre , mon âme voit , goûte , entend , « touche immédiatement ce qu'elle ne pouvait sentir alors que « par de faibles organes. Ah! quelle langue pourrait décrire « ces rivages d'un orient éternel, que j'habite pour toujours? « Tout ce qu'une puissance infinie et une bonté céleste ont « pu créer pour consoler un être malheureux; tout ce que « l'amitié (Tune infinité d'êtres , réjouis de la même félicité , « peut mettre d'harmonie dans des transports communs , nous « l'éprouvons sans mélange. Soutiens donc l'épreuve qui t'est « donnée, afin d'accroître le bonheur de ta Virginie par des « amours qui n'auront plus de terme, par un hymen dont les «. flambeaux ne pourront plus s'éteindre. Là , j'apaiserai tes « regrets; là, j'essuierai tes larmes. O mon ami, mon jeune * époux, élève ton âme vers l'infini , pour supporter des pei- « nés d'un moment! »
Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul , me regardant fixement , il s'écria : « Elle n'est plus ! elle n'est « plus ! » et une longue faiblesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite, revenant à lui, il dit : « Puisque la mort est « un bien , et que Virginie est heureuse , je veux aussi mourir <- pour me rejoindre à Virginie. » Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu'à nourrir son désespoir. J'étais comme un homme qui veut sauver son ami coulant à fond au milieu d'un fleuve , sans vouloir nager. La douleur l'avait submergé . Hélas ! les malheurs du premier âge préparent l'homme à entrer dans la vie ; et Paul n'en avait jamais éprouvé.
Je le ramenai à son habitation. J'y trouvai sa mère et madame de la Tour dans un état de langueur qui avait encore augmenté/Marguerite était la plus abattue. Les caractères vifs,
flô PAUL ET VIRGINIE.
sur lesquels glissent les peines légères, sont ceux qui résistent le moins aux grands chagrins.
Elle me dit : « O mon bon voisin ! il m'a semblé , cette nuit, « vrtr Virginie vêtue de blanc , au milieu de bocages et de jar- « dins délicieux. Elle m'a dit : Je jouis d'un bonheur digne « d'envie. Ensuite elle s'est approchée de Paul d'un air riant, « et l'a enlevé avec elle. Comme je m'efforçais de retenir mon € fils , j'ai senti que je quittais moi-même la terre , et que je le « suivais $vec un plaisir inexprimable. Alors j'ai voulu dire « adieu à mon amie ; aussitôt je l'ai vue qui nous suivait avec « Marie et Domingue. Mais ce que je trouve encore de plus « étrange , c'est que madame de la Tour a fait , cette nuit « même, un songe accompagné des mêmes circonstances. »
Je lui répondis : «- Mon amie , je crois que rien n'arrive dans « le monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent « quelquefois la vérité. »
Madame de la Tour me fit le récit d'un songe tout à fait semblable , qu'elle avait eu cette même nuit. Je n'avais jamais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition; je fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai pas en moi-même qu'il ne vînt à se réaliser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil , est répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l'antiquité y ont ajouté foi , entre autres Alexandre, César, les Scipions, les deux Catons, et Brutus , qni n'étaient pas des esprits faibles. L'Ancien et le Nouveau Testament nous fournissent quantité d'exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je n'ai besoin à cet égard que de ma propre expérience ; et j'ai éprouvé plus d'une fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence qui s'intéresse à nous. Que si l'on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine, c'est ce qui n'est pas possible. Cependant, si la raison de l'homme n'est qu'une image de celle de Dieu, puisque l'homme a bien le pouvoir o> faire parvenir ses intentions jusqu'au bout du monde par
des moyens secrets et cachés, pourquoi l'intelligence qui gouverne l'univers n'en emploierait-elle pas de semblables pour la même fin ? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l'espérance à un seul homme : pourquoi le souverain protecteur de l'innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrète , au secours d'une âme vertueuse qui ne met sa confiance qu'en lui seul? À-t-il besoin d'employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur ?
Pourquoi douter des songes ? La vie , remplie de tant de projets passagers et vains , est-elle autre chose qu'un songe?
Quoi qu'il en soit , celui de mes amies infortunées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa chère Virginie, dont il prononçait sans cesse le nom. Marguerite vit venir sa fin huit jours après celle de son fils , avec une joie qu'il n'est donné qu'à la vertu d'éprouver. Elle fit les plus tendres adieux à madame de la Tour, « dans l'espérance, lui dit-elle , d'une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t elle; on doit la désirer. Si la vie est une punition, on doit en souhaiter la fin; si c'est une épreuve, on doit la demander courte. »
Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n'étaient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas longtemps à leurs maîtresses. Pour le pauvre Fidèle, il était mort de langueur à peu près dans le même temps que son maître.
Pamenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenait au milieu de si grandes pertes avec une grandeur d'âme incroyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite jusqu'au dernier instant , comme si elle n'avait eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne les vit plus, elle m'en parlait, chaque jour, comme d'amis chéris qui étaient dans le voisinage. Cependant elle ne leur survécut que d'un mois. Quant* à sa tante, loin de lui reprocher ses maux , elle priait Dieu de les
lui pardonner , et d'apaiser les troubles affreux d' esprit où nous apprîmes qu'elle était tombée immédiatement après qu'elle eut renvoyé Virginie avec tant d'inhumanité.
Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté, rappris , par l'arrivée successive de plusieurs vaisseaux , qu'elle était agitée de vapeurs qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprochait la Gn prématurée de sa charmante petite-nièce , et la perte de sa mère qui s'en était suivie. Tantôt elle s'applaudissait d'avoir repoussé loin d'elle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli : « Que n'envoie-t-on, « s'écriait-elle, ces fainéants périr dans nos colonies? » Elle ajoutait que les idées d'humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples , n'étaient que des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout à coup dans une extrémité opposée, elle s'abandonnait à des terreurs superstitieuses qui la remplissaient de frayeurs mortelles. Elle courait porter d'abondantes aumônes à de riches moines qui la dirigeaient, les suppliant d'apaiser la Divinité par le sacrifice de sa fortune : comme si des biens qu'elle avait refusés aux malheureux pouvaient plaire au père des hommes! Souvent son imagination lui représentait des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où des spectres hideux erraient en l'appelant à grands cris. Elle se jetait aux pieds de ses directeurs, et elle imaginait contre elle-même des tortures et des supplices ; car le ciel , le juste ciel, envoie aux âmes cruelles des religions effroyables.
Ainsi elle passa plusieurs années , tour à tour athée et superstitieuse , ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva te fin d'une si déplorable existence, fut le sujet même auquel elle avait sacrifié les sentiments de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait, après elle , à des parents qu'elle haïssait. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure partie ; mais ceux-ci , profitant des
accès de vapeurs auxquels elle était sujette, la firent enfermer comme folle , et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes achevèrent sa perte; et comme elles avaient endurci le cœur de celle qui les possédait, elles dénaturèrent de même le cœur de ceux qui les désiraient. Elle mourut donc; et , ce qui est le comble du malheur , avec assez d'usage de sa raison pour connaître qu'elle était dépouillée et méprisée par les mêmes personnes dont l'opinion l'avait dirigée toute sa vie.
On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux , son ami Paul , et autour d'eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n'a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé d'inscriptions à leurs vertus; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu'ils ont obligés. Leurs ombres n'ont pas besoin de l'éclat qu'ils ont fui pendant leur vie ; mais si elles s'intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu'habite la vertu laborieuse; à consoler la pauvreté mécontente de son sort; à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l'amour du travail , et la crainte des richesses.
La voix du peuple , qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois , a donné à quelques parties de cette île des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l'île d'Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé la passe du saint-géban , du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d'Europe. L'eitrémité de cette longue pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d'ici , à demi couverte des flots de la mer, que le Saint-Géranne put doubler, la veille de l'ouragan, pour entrer dans le port, s'appelle le cap malheubeux; et voici devant nous, au bout de ce vallon, la baie du tombeau, où Virginie fut trouvée ensevelie dans Je sable; comme si la mer eût voulu rapporter son corps àrsa famille , et rendre les derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu'elle avait honorés de son innocence.
Jeunes gens si tendrement unis! mères infortunées! chère
Camille ! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages , ces fontaines qui coulaient pour vous , ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul , depuis vous, n'a osé cultiver cette terre désolée, ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages ; vos .vergers sont détruits ; vos oiseaux sont enfuis ; et on n'entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n'a plus d'amis, comme un père qui a perdu ses enfants , comme un voyageur qui erre sur la terre , où je suis resté seul.
En disant ces mots, ce bon vieillard s'éloigna en versant des larmes; et les miennes avaient coulé plus d'une fois pendant ce funeste récit.
Voici un petit conte indien qui renferme plus de vérités que bien des histoires. Je l'avais destiné à augmenter la relation d'un voyage à l'Ile-de-France, publié en 1773, et que je me propose de faire réimprimer avec des additions. Comme j'y parle des Indiens qui sont dans cette Hé, j'avais voulu y joindre un tableau des mœurs de ceux qui sont dans l'Inde, d'après des notes assez- intéressantes que je m'étais procurées. J'en avais donc formé un épisode , que j'avais lié à une anecdote historique qui en fait le commencement. C'est à l'occasion d'une compagnie de savants anglais , envoyés, il y a une trentaine d'années , dans diverses parties du monde , pour y recueillir des lumières sur plusieurs objets des sciences; j'y parle d'un d'entre eux qui vint aux Indes pour concourir aux progrès de la vérité. Mais comme cet épisode formait un hors-d'œuvre dans mon ouvrage, j'ai jugé à propos de le publier séparément.
Je proteste ici que je n'ai eu aucune intention de jeter quelque ridicule sur les académies , quoique j'aie beaucoup à m'en plaindre , non par rapport à ma personne , mais à cause des intérêts de la vérité, qu'elles persécutent souvent quand elle contrarie leurs systèmes. Je suis d'ailleurs trop redevable à plusieurs savants anglais qui, sans me connaître, et par le seul amour des sciences, ont honoré mes Études de la Nature de leurs plus glorieux suffrages , qu'ils n'ont pas craint de publier, comme on peut le voir, entre autres , dans un extrait de leurs journaux, rapporté par le Moniteur français le 9 février 1790. Le caractère que j'ai donné à un de leurs confrères est une preuve non équivoque de mon estime pour eux. Certainement j'ai dû regarder comme une démarche qui mérite toute la reconnaissance de leur nation, d'avoir cherché à importer des lumières des pays étrangersen Angleterre , ainsi que je considère celle d'en avoir exporté d'Angleterre dans des pays sauvages, par les voyages de Cook et de Banks, comme digne de toute celle du genre humain. La première a été imitée depuis par le Danemark , et la seconde par la France; mais toutes deux bien malheureusement, puisque de douze savants voyageurs danois il n'en est revenu qu'un seul dans
sa patrie, et que Ton n'a aucune nouvelle des deux vaisseaux de guerre français employés à cette mission d'humanité, et commandés par l'infortuné de la Pérouse. Ce n'est donc point la science en elle-même que je blâme; mais j'ai voulu faire voir que les corps savants, par leur ambition , leur jalousie et leurs préjugés t ne servent que trop souvent d'obstacles à ses progrès.
Je me suis proposé un but encore plus utile : c'est de remédier aux maux dont l'humanité est affligée aux Indes. Ma devise est de secourir les malheureux ; et j'étends ce sentiment à tous les hommes. Si la philosophie est venue autrefois des Indes en Europe, pourquoi ne retournerait-elle pas aujourd'hui de l'Europe civilisée aux Indes, devenues barbares à leur tour? 11 vient de se former à Calcutta une société de savants anglais qui détruiront peut-être un jour les préjugés de l'Inde , et par ce bienfait compenseront les maux qu'y ont apportés les guerres et le commerce des Européens. Pour moi , qui n'influe sur rien , afin de donner plus de faveur et de grâces à mes arguments, j'ai tâché de les revêtir de celles d'un conte. C'est avec des contes qu'on rend partout les hommes attentifs à la vérité.
Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même, Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau-d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
la Fontaine, liv. vin, fab. 4.
On a dit, avec plus d'esprit que de raison, que la fable était née dans les pays despotiques de l'Orient , et qu'on y avait voilé la vérité , afin qu'elle pût s'approcher des tyrans. Mais je demande si un sultan ne se trouverait pas plus offensé de se voir peint sous l'emblème d'unchat-huant ou d'un léopard, que d'après nature; et si des vérités de réflexion ne le blesseraient pas pour le moins autant que des vérités directes? Thomas Rhoé, ambassadeur d'Angleterre auprès de Sélim-Schah, empereur du Mogol , rapporte que ce prince très-despotique ayant fait ouvrir devant lui des coffres qui arrivaient d'Angleterre, afin d'y prendre quelques présents qui lui étaient destinés , fut fort surpris d'y trouver un tableau représentant un Satyre qu'une Vénus menait par le nez. « 11 s'imagina, dit-il, que cette peinture « était faite en dérision des peuples de l'Asie; qu'ils y étaient figurés « par le Satyre noir et cornu , comme étant d'une même complexion ; « et que la Vénus qui menait le Satyre par le nez représentait le grand « empire que les femmes de ce pays-là ont sur les hommes. »
Thomas Rhoé, à qui ce tableau était adressé , eut bien de la peine
à en détruire l'effet dans l'esprit du Mogol , en lui donnant une idée de nos fables. 11 recommande à cette occasion bien expressément aux directeurs de la compagnie des Indes, en Angleterre, de n'envoyer à l'avenir aucune peinture allégorique aux Indes, parce que les princes, dit-il, y sont très-soupçonneux. C'est en effet le caractère des despotes. Je crois donc que nulle part les fobles n'ont été imaginées pour eux , si ce n'est pour les flatter.
En généra] , le goût pour les fables est répandu par toute la terre , mais bien plus dans les pays libres que dans les despotiques. Les peu pies sauvages fondent leurs traditions sur des fables : il n'y a point de pays où elles aient été plus communes que dans la Grèce , où tous les objets de la nature , de la politique et de la religion n'étaient que des résultats de quelques métamorphoses. Il n'y avait guère de famille illustre qui n'eût quelque animal au nombre de ses ancêtres , et qui ne comptât , parmi ses cousins ou ses cousines, des taureaux, des cygnes, des rossignols, des tourterelles t des corneilles ou des pies. On peut observer que les Anglais, dans leur littérature, ont un goût todt particulier pour l'allégorie, quoique la vérité puisse se dire chez eux fort librement. Les Asiatiques ont été dans le même cas du temps d'Ésope et de Lokman ; mais on ne trouve plus aujourd'hui chez eux de fabulistes, quoique leur pays soit rempli de sultans.
Ce sont les peuples les plus rapprochés de la nature, et par conséquent les plus libres , qui ont le plus aimé à orner la vérité de fables : c'est par un effet de l'amour même de la vérité, qui est le sentiment des lois de la nature. La vérité est la lumière de Fâme , comme la lumière physique est la vérité des corps. L'une et l'autre réunies donnent la science de ce qui est : celle-ci éclaire les objets, celle-là nous en montre les convenances; et comme, dans le principe , toute lumière tire son origine du soleil, toute vérité tire la sienne de Dieu , dont cet astre est la plus sensible image. Peu d'hommes peuvent supporter la lumière pure du soleil. C'est à cause de la faiblesse de nos yeux que la nature nous a donné des paupières , pour les violer au degré qui nous convient ; qu'elle a planté la terre de forêts , dont les feuillages verts nous offrent des ombrages doux et transparents ; et qu'elle répand dans les deux des vapeurs et des nuages, pour affaiblir les rayons trop vifs de l'astre du jour. Peu d'hommes aussi peuvent saisir les vérités purement métaphysiques. C'est à cause de la faiblesse de notre intelligence que la nature nous a donné l'ignorance pour servir de paupière à notre âme : c'est par son moyen que l'âme s'ouvre par degrés à la vérité , qu'elle n'en admet que ce qu'elle en peut
Rapporter, qu'elle s'entoure de fables qui.sont comme autant de berceaux à l'ombre desquels elle la contemple; et lorsqu'elle veut s'élever jusqu'à la Divinité même, elle la voile d'allégories et de mystères pour en soutenir l'éclat.
Nous ne verrions pas la lumière du soleil , si elle ne s'arrêtait sur des corps , ou au moins sur des nuages. Elle nous échappe hors de notre atmosphère , et nous éblouit à sa source. Il en est de même de la vérité ; nous ne la saisirions pas, si elle ne se fixait sur des événements sensibles « ou au moins sur des métaphores et des comparaisons qui la réfléchissent; il lui faut- un corps qui la renvoie. Notre entendement n'a point de prise sur les vérités purement métaphysiques, il est ébloui par celles qui émanent de la Divinité, et il ne peut saisir celles qui ne se reposent pas sur ses ouvrages. Cest par cette dernière raison que le langage des peuples civilisés ne peint rien , parce qu'à est plein d'idées vagues et d'abstractions , et que celui des peuples simples et naturels est très-expressif, parce qu'il est rempli de similitudes et d'images. Les premiers sont habitués à cacher leurs sentiments; les seconds, à les étendre. Mais comme souvent les nuages , dispersés sous mille formes fantastiques, décomposent les rayons du soleil en teintes plus riches et plus variées que celles qui colorent les ouvrages réguliers de la nature; ainsi les fables réfléchissent la vérité avec plus d'étendue que les événements réels : elles la transportent dans tous les règnes ; elles l'approprient aux animaux , aux arbres, aux éléments, et en font jaillir mille reflets. Ainsi les rayons du soleil se jouent, sans s'éteindre , au fond des eaux, y reflètent les objets de la terre et des cieux, et redoublent leurs beautés par des consonnances.
L'ignorance est donc aussi nécessaire à la vérité que l'ombre l'est à la lumière , puisque c'est des premières que se forment les harmonies de notre intelligence , comme des secondes se composent celles de notre vue.
Les moralistes , comme je l'ai déjà observé dans mes Études , ont presque toujours confondu l'ignorance avec l'erreur. L'ignorance, a la considérer seule et sans la vérité , avec laquelle elle a de si oouces barmonies , est le repos de notre intelligence ; elle nous fait
ceux de V "^ Pa8Sés * nou8 dissimule ,es Présents » et nous cache nature T ,aVenir » enfin elle &* uu bien » puisque nous la tenons de la to . Lerreur» au contraire, est l'ouvrage de l'homme; elle est
Je n UFS ^ "^ ' Ce8t ttne fou88e lumière ^ui lwit P°ur nous é8arer- « puis mieux la comparer qu'à la lueur d'un incendie, qui dévore
U* habitations qu'elle éclaire. Il est remarquable qu'il n'y a pas un seul mal moral ou physique qui n'ait pour principe une erreur. Les tyrannies, l'esclavage, les guerres, sont fondés sur des erreurs politiques et même sacrées; car. les tyrans, qui les ont répandues pour établir leur puissance , les ont toujours dérivées de la Divinité ou de quelque vertu, afin de les faire respecter des hommes.
Il est cependant bien facile de distinguer l'erreur de la vérité. La vérité est une lumière naturelle qui luit d'elle-même par toute la terre, parce qu'elle vient de Dieu; Terreur est une lueur artificielle qui a besoin sans cesse d'être alimentée , et qui ne peut jamais être universelle, parce qu'elle n'est que l'ouvrage des hommes. La vérité est utile à tous les hommes; Terreur n'est profitable qu'à quelquesuns, et est nuisible à tous, parce que l'intérêt particulier est l'ennemi de l'intérêt général , quand il s'en sépare.
U faut bien prendre garde de confondre la fable avec Terreur. La fable est le voile de la vérité, et Terreur en est le fantôme. Ce fu l souvent pour la dissiper que la fable fut imaginée ; cependant , quelque innocente qu'elle soit dans son principe, elle devient dangereuse lorsqu'elle prend le caractère principal de Terreur, c'est-à-dire lorsqu'elle tourne au profit particulier de quelques hommes. Par exemple , il importait peu qu'on eût fait jadis de la lune , sous le nom de Diane , une déesse toujours vierge, qui présidait à la chasse. Cette allégorie signifiait que la lumière de la lune était favorable aux chasseurs pour tendre des pièges aux bêtes fauves, et que l'exercice de la chasse détruisait la passion de l'amour. 11 n'y eut pas un grand mal quand on lui dédia le pin dans les forêts; cet arbre devint un rendez- vous de chasse. Il n'y eut pas encore un grand mal quand un chasseur, pour s'attirer la protection de Diane , y suspendit la tête d'un loup. Mais quand il y mit la peau tout entière, il se trouva des gens qui songèrent à en profiter ; ils bâtirent à la déesse une chapelle , où Ton offrit non-seulement la peau d'un loup, mais des moutons, afin de préserver des loups le reste du troupeau. Les offrandes s'y multiplièrent à l'occasion de la hure de quelque monstrueux sanglier qui avait bouleversé les vignes, et qui avait mis à ses trousses tous les chiens et toute la jeunesse du voisinage. Les chasseurs y attirèrent les pèlerins , et les pèlerins les marchands. Il se forma bientôt un bourg au tour de la chapelle, qui , parmi tant de gens crédules, ne tarda pas d'avoir ses oracles. Comme on y prédisait des victoires , les rois y envoyèrent des présents ; alors la chapelle devint un temple, et le bourg une ville qui eut des pontifes , des magistrats , des
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territoires. Bientôt on leva des impôts' sur les peuples pour lui bâtir des temples magnifiques, comme celui d'Éphèse : et comme la crainte a encore plus de pouvoir que la confiance sur l'esprit humain , pour rendre le culte de Diane redoutable, on lui sacrifia des hommes dans la Tau ride. Ainsi concourut au malheur des peuples une allégorie imaginée pour leur bonheur, parce qu'elle tourna au profit d'une ville ou d'un temple.
La vérité même est funeste aux hommes quand elle devient le patrimoine d'une tribu. Il y a certainement bien loin de la tolérance de l'Évangile à l'intolérance de l'inquisition , et du précepte donné par Jésus à ses apôtres , de secouer de leurs pieds la poussière des maisons où Ton refusait de les recevoir, et de son indignation lorsqu'ils lui proposèrent d'y faire tomber le feu du ciel , à la destruction des anciens Indiens de l'Amérique et aux bûchers des auto-da-fé.
Il y a à la galerie des Tuileries , à droite en entrant dans le jardin , une colonne ionique , que le célèbre Blondel , professeur d'architecture , montrait comme un modèle à ses élèves : il leur faisait observer que toutes celles qui la suivaient allaient en diminuant de plus en plus en beauté. La première, disait-il, est l'ouvrage d'un fameux sculpteur, et les autres ont été faites successivement par des artistes qui se sont écartés de ses grâces et proportions 9 à mesure qu'ils s'en éloignaient. Celui qui a sculpté la seconde a assez bien imité la première ; mais celui qui a fait la troisième ne copiait plus que la seconde. Ainsi, de copie en copie, la dernière se trouve fort au-dessous de l'original. J'ai comparé bien des fois l'Évangile à cette belle colonne des Tuileries , et les ouvrages des commentateurs anciens à celles du reste de la galerie Mais, si on mettait de suite les commentateurs modernes jusqu'à nos jours , quelles colonnes informes offriraient leurs volumes 1 et qui , dans les tempêtes de la vie, oserait s'y appuyer ?
Puisque la vérité est un rayon de la lumière céleste, elle luira* toujours pour tous les hommes, pourvu qu'on ne mette pas d'impôts sur leurs fenêtres ; mais , dans tous les genres , combien de corps fondés pour la propager, par cela même qu'elle tourne à leur profit, y substituent celle de leurs bougies ou de leurs lanternes ! Ils en viennent bientôt, quand ils sont puissants, à persécuter ceux qui la trouvent; et quand ils ne le sont pas, ils leur opposent une force d'inertie qui les empêche de la répandre : voilà pourquoi ceux qui l'aiment ^éloignent souvent des hommes et des villes. Telle est la vérité que j ai voulu prouver dans ce petit ouvrage. Heureux si je puis contri-
buer,daus ma patrie, au bonheur d'an seul infortuné, en peignant aux Iodes celui d'un paria dans sa chaumière I
Ce n'est qu'à vous, auguste assemblée des représentants de la France , qu'il appartient de faire du bien à tous les hommes , eu détruisant les obstacles qui s'opposent à la vérité , puisqu'elle est la source de tous les biens , et qu'elle se répand par toute la terre. Rome et Athènes ne défendirent que leur liberté. Les peuples modernes n'ont combattu que pour étendre leur religion et leur commerce. Tous ont opprimé l'univers : tous seule avez défendu ses droits en sacrifiant vos privilèges. Un jour il s'intéressera à votre bonheur, comme vous vous êtes intéressée à ses destins. Puisse le monarque vertueux qui vous a convoquée, et a sanctionné vos laborieux travaux, en partager la gloire à jamais ! Son nom sera immortel comme vos lois. Les peuples anciens ont fixé leur principale époque à celle qui importait le plus à leurs plaisirs , à leur puissance ou à leur liberté; les Grecs, si amoureux des fêtes, à leurs olympiades; les Remains , si patriotes, à la fondation de Rome ; les peuples opprimés , à la naissance de leur religion : mais les peuples que vous rappelez au bonheur auquel la nature les destinait dateront les droits de l'homme, aussi anciens que le monde , du règne de Louis XVI.
11 y a environ trente ans qu'il se forma à Londres une compagnie de savants anglais, qui entreprit d'aller chercher, dans diverses parties du monde , des lumières sur toutes les sciences, afin d'éclairer les hommes et de les rendre plus heureux. Elle était défrayée par une compagnie de souscripteurs de la même nation, composée de négociants , de lords , d'évéques, d'universités, de la famille royale d'Angleterre, à laquelle se joignirent quelques souverains du aord de l'Europe. Ces savants étaient au nombre de vingt ; et la Société royale de Londres avait donné à chacun d'eux un volume contenant l'état des questions dont il devait apporter les solutions. Ces questions montaient au nombre de trois mille cinq cents. Quoiqu'elles fussent toutes différentes pour chacun de ces docteurs, et convenables au pays où ils devaient voyager, elles étaient toutes liées entre elles, en sorte que la lumière répandue sur l'une devait nécessairement s'étendre sur toutes les
autres. Le président delà Société royale, qui les avait rédigées, à l'aide de ses confrères, avait fort bien senti que l'éclaircissement d'une difficulté dépend souvent de la solution d'une autre, et celle-ci d'une précédente; ce qui mène, dans la recherche de la vérité, bien plus loin qu'on ne pense. Enfin, pour me servir des expressions mêmes employées par le président dans leurs instructions, c'était le plus superbe édifice encyclopédique qu'aucune nation eût encore élevé aux progrès des connaissances humaines ; ce qui prouve bien , ajoutait-il , la nécessité des corps académiques , pour mettre de l'ensemble dans les vérités dispersées par toute la terre.
Chacun de ces savants voyageurs avait , outre son volume de questions à éclaircir, la commission d'acheter , chemin faisant, les plus anciens exemplaires de la Bible et les manuscrits les plus rares en tout genre , ou au moins de ne rien épargner pour s'en procurer de bonnes copies. Pour cela , leurs souscripteurs leur avaient procuré à tous des lettres de recommandation pour les consuls, ministres et ambassadeurs de la Grande-Bretagne qu'ils devaient trouver sur leur route, et, ce qui vaut encore mieux, de bonnes lettres de change , endossées par les plus fameux banquiers de Londres.
Le plus savant de ces docteurs , qui savait l'hébreu , l'arabe et l'indou , fut envoyé par terre aux Indes orientales , le berceau de tous les arts et de toutes les sciences. II prit d'abord son chemin parla Hollande, et visita successivement la synagogue d'Amsterdam et le synode de Dordrecht ; en France, la Sorbonne et l'Académie des sciences de Paris ; en Italie, quantité d'académies, de muséum et de bibliothèques, entre autres le muséum de Florence, la bibliothèque de Saint- Marc , à Venise; et à Rome, celle du Vatican. Étant à Rome, il balança si , avant de se diriger vers l'orient , il irait en Espagne consulter la fameuse université de salamanque ; mais , dans la crainte de l'inquisition, il aima mieux s'embarquer tout droit pour la Turquie. Il passa donc à Constantinople , où , pour son argent , un effendi le mit à même de feuilleter tous les livres deJn mosquée de Sainte-Sophie. De
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là il fut en Egypte , chez les Cophtes ; puis chez les Maronites du mont Liban, les moines du mont Carmel ; de là à Sana , en Arabie ; ensuite à Ispahan , à Kandahar, Dehli , Agra : enfin, après trois ans de course , il arriva sur les bords du Gange , à Bénarès , l'Athènes des Indes , où il conféra avec les brames. Sa collection d'anciennes éditions, de livres originaux, de manuscrits rares , de copies, d'extraits et d'annotations en tout genre, se trouva alors la plus considérable qu'aucun particulier eût jamais faite. Il suffit de dire qu'elle composait quatrevingt-dix ballots, pesant ensemble neuf mille cinq cent quarante livres , poids de troy \ Il était sur le point de s'embarquerpour Londres avec une si riche cargaison de lumières, plein de joie d'avoir surpassé les espérances de la Société royale , lorsqu'une réflexion toute simple vint l'accabler de chagrin.
Il pensa qu'après avoir conféré avec les rabbins juifs, les ministres protestants, les surintendants des églises luthériennes, les docteurs catholiques, les académiciens de Paris, de la Crusca, des Arcades, et de vingt-quatre autres des plus célèbres académies d'Italie , les papas grecs , les molhas turcs , les verbiests arméniens , les seidres et les casys persans, les cheiks arabes, les anciens parsis , les pandects indiens, loin d'avoir éclairci aucune des trois mille cinq cents questions de la Société royale , il n'avait contribué qu'à en multiplier les doutes ; et, comme elles étaient toutes liées les unes aux autres , il s'ensuivait , au contraire de ce qu'avait pensé son illustre président , que l'obscurité d'une solution obscurcissait l'évidence d'une autre, que les vérités les plus claires étaient devenues tout à fait problématiques , et qu'il était même impossible d'en démêler aucune dans ce vaste labyrinthe de réponses et d'autorités contradictoires.
Le docteur en jugeait par un simple aperçu. Parmi ces questions , il y en avait à résoudre deux cents sur la théolo-
1 Le poids de troy, autrement dit livre de troy ou troyennc ( en anglais pound-troy) est de douze onces , poids de marc.
gie des Hébreux , quatre cent quatre-vingts sur celle des diverses communions de l'Église grecque et de l'Église romaine; trois cent douze sur l'ancienne religion des brames; cinq cent huit sur la langue banscrit ou sacrée ; trois sur l'état actuel du peuple indien ; deux cent onze sur le commerce des Anglais aux Indes; sept cent vingt-neuf sur les anciens monuments des îles d'Éléphanta et de Salsette , dans le voisinage de l'île de Bombay; cinq sur l'antiquité du monde ; six cent soixante-treize sur l'origine de l'ambre gris, et sur les propriétés de différentes espèces de bézoards ; une sur la cause non encore examinée du cours de l'océan indien , qui flue six mois vers l'orient et six mois vers l'occident ; et trois cent soixante-dix-huit sur les sources et les inondations périodiques du Gange. A cette occasion, le docteur était invité de recueillir, sur sa route , tout ce qu'il pourrait touchant les sources et les inondations du Nil , qui occupaient les savants de l'Europe depuis tant de siècles. Mais il jugea cette matière suffisamment débattue , et étrangère d'ailleurs à sa mission. Or, sur chacune des questions proposées par la Société royale, il apportait , l'une dans l'autre, cinq solutions différentes, qui, pour les trois mille cinq cents questions , donnaient dixsept mille cinq cents réponses; et, en supposant que chacun de ses dix-neuf confrères en rapportât autant de son côté, il s'ensuivait que la Société royale aurait trois cent cinquante mille difficultés à résoudre avant de pouvoir établir aucune vérité sur une base solide. Ainsi , toute leur collection , loin de faire converger chaque proposition vers un centre commun, suivant les termes de leur instruction, les ferait au contraire diverger l'une de l'autre, sans qu'il fût possible de les rapprocher. Une autre réflexion faisait' encore plus de peine au docteur : c'est que , quoiqu'il eût employé , dans ses laborieuses recherches, tout le sang-froid de son pays , et une politesse qui lui était particulière, il s'était fait des ennemis implacables de la plupart des docteurs avec lesquels il avait argumenté. Que deviendra donc, disait-il, le repos de nies compatriotes, quand je leur aurai rapporté dans mes
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quatre-vingt-dix btfiots , au lieu de la vérité, de nouveaux sujets de doutes et de disputes?
Il était au moment de s'embarquer pour l'Angleterre, plein de perplexité et d'ennui , lorsque les brames de Bénarès lui apprirent que le brame supérieur de la fameuse pagode de Jagrenat , ou Jagernat , située sur la côte d'Orixa , au bord de la mer, près d'une des embouchures du Gange, était seul capable de résoudre toutes les questions de la Société royale de Londres. C'était en effet le plus fameux pandect, ou docteur dont on eût jamais ouï parler : on venait le consulter de toutes les parties de l'Inde , et de plusieurs royaumes de l'Asie.
Aussitôt le docteur anglais partit pour Calcutta , et s'adressa au directeur de la compagnie anglaise des Indes , qui , pour l'honneur de sa nation et la gloire des sciences , lui donna , pour le porter à Jagrenat , un palanquin à tendelets de soie cramoisie , à glands d'or , avec deux relais de vigoureux coulis ou porteurs , de quatre hommes chacun ; deux portefaix ; un porteur d'eau , un porteur dé gargoulette , pour le rafraîchir; un porteur de pipe, un porteur d'ombrelle pour le couvrir du soleil le jour; un masalchi ou porte-flambeau, pour la nuit ; un fendeur de bois ; deux cuisiniers ; deux chameaux et leurs conducteurs , pour porter ses provisions et ses bagages ; deux pions ou coureurs, pour l'annoncer ; quatre cipàyes ou reispoutes , montés sur des chevaux persans, pour Fescorter ; et un porte-étendard, avec son étendard aux armes d'Angleterre. On eût pris le docteur, avec son bel équipage , pour un commis de la compagnie des Indes. Il y avait cependant cette différence que le docteur , au lieu d'aller chercher des présents , était chargé d'en faire. Comme on ne paraît point aux Indes, les mains vides devant les personnes constituées en dignité , le directeur lui avait donné , aux frais de sa notion , un beau télescope et un beau tapis de Perse , pour le chef des brames ; des chittes superbes pour sa femme ; et trois pièces de tafetas de la Chine , rouge , blanche et jaune , pour faire des écharpes à ses disciples. Les présents chargés sur les chameaux , le docteur se mit en route dans son palanquin , avec le livre de la Société royale'.*
Chemin faisant , il pensait à la question par laquelle il débuterait avec le chef des brames de. Jagrenat, s'il commencerait par une des trois cent soixante-dix-huit qui avaient rapport aux sources et aux inondations du Gange, ou parcelle qui regardait le cours alternatif et semi-annuel de la mer des Indes , qui pouvait servir à découvrir les sources et les mouvements périodiques de l'Océan par tout le globe. Mais , quoique cette question intéressât la physique infiniment plus que toutes celles qui avaient été faites depuis tant de siècles sur les sources et les accroissements mêmes du Nil , elle n'avait pas encore attiré l'attention des savants de l'Europe. Il préférait donc d'interroger le brame sur l'universalité du déluge, qui à excitétant de disputes ; ou, en remontant plus haut, s'il est vrai que le soleil ait changé plusieurs fois son cours, se levant à l'occident et se couchant à l'orient , suivant la tradition des prêtres de l'Egypte , rapportée par Hérodote; et même sur l'époque de la création de la terre , à laquelle les Indiens donnent plusieurs millions d'années d'antiquité. Quelquefois il trouvait qu'il serait plus utile de le consulter sur la meilleure sorte de gouvernement à donner à une nation, et même sur les droits de l'homme , dont il n'y a de code nulle part; mais ces dernières questions n'étaient pas dans son livre.
Cependant, disait le docteur, avant tout il me semblerait à propos de demander au pandect indien par quel moyen on peut trouver la vérité ; car si c'est avec la raison , comme j'ai tâché de le faire jusqu'à présent, la raison varie chez tous les hommes : je dois lui demander aussi où il faut chercher lavérité ; car si c'est dans les livres , ils se contredisent tous : et enfin , s'il faut communiquer la vérité aux hommes ; car dès qu'on la leur fait connaître, on se brouille avec eux Voilà trois questions préalables auxquelles notre illustre président n'a pas pensé. Si le brame de Jagrenat peut me les résoudre, j'aurai la clef de toutes les sciences, et, ce qui vaut encore mieux, je vivrai en paix avec tout le monde.
C'est ainsi que le docteur raisonnait avec lui-même. Après dix jours de marche, il arriva sur les bords du golfe du Ben-
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gale ; il rencontra sur sa route quantité de gens qui revenaient de Jagrenat, tous enchantés delà science du chef des pandects qu'ils venaient de consulter. Le onzième jour , au soleil levant, il aperçut la fameuse pagode de Jagrenat, bâtie sur le bord de la mer , qu'elle semblait dominer avec ses grands murs rouges et ses galeries , ses dômes et ses tourelles dé marbre blanc. Elle s'élevait au centre de neuf avenues d'arbres toujours verts , qui divergent vers autant de royaumes. Chacune de ces avenues est formée d'une espèce d'arbre différente , de palmiers arecs , de tecques , de cocotiers , de manguiers, de lataniers, d'arbres de camphre, de bambous, de badamiers, d'arbres de sandal, et se dirige vers Ceylan, Golconde , l'Arabie , la Perse, le Thibet , la Chine , le royaume d'Ava , celui de Siam , et les îles de la mer des Indes. Le docteur arriva à la pagode par l'avenue de bambous qui côtoie le Gange et les îles enchantées de son embouchure. Cette pagode, quoique bâtie dans une plaine, est si élevée, que, l'ayant aperçue le matin, il ne put s'y rendre que vers le soir. Il fut véritablement frappé d'admiration quand il considéra de près sa magnificence et sa grandeur. Ses portes de bronze étincelaient des rayons du soleil couchant , et les aigles planaient autour de son faîte, qui se perdait dans les nues. Elle était entourée de grands bassins de marbre blanc , qui réfléchissaient au fond de leurs eaux transparentes ses dômes, ses galeries et ses portes : tout autour régnaient de vastes cours, et des jardins environnés de grands bâtiments où logeaient les brames qui la desservaient.
Les pions du docteur coururent l'annoncer , et aussitôt une troupe de jeunes bayadères sortit d'un des jardins , et vint au-devant de lui en chantant et en dansant au son des tambours de basque. Elles avaient pour colliers des cordons de fleurs de mougris , et pour ceintures des guirlandes de fleurs de frangipanier. Le docteur , entouré de leurs parfums , de leurs danses et de leur musique, s'avança jusqu'àftla porte de la pagode, au fond de laquelle il aperçut, à la clarté de plusieurs lampes d'or et d'argent, la statue de Jagrenat, la
septième incarnation de Brama , en forme de pyramide , sans pieds et sans mains, qu'il avait perdus en voulant porter le monde pour le sauver1. A ses pieds étaient prosternés, la face contre terre, des pénitents, dont les uns promettaient, à haute voix, de se faire accrocher , le jour de sa fête, à son char par les épaules ; et les autres , de se faire écrasersous ses roues. Quoique le spectacle de ces fanatiques , qui poussaient de profonds gémissements en prononçant leurs horribles vœux , inspirât une sorte de terreur , le docteur se préparait à entrer dans la pagode , lorsqu'un vieux brame, qui en gardait la porte, l'arrêta, et lui demanda quel était le sujet qui l'amenait. Lorsqu'il l'eut appris , il dit au docteur : « Qu'attendu sa « qualité de frangui ou d'impur , il ne pouvait se présenter « ni devant Jagrenat, ni devant son grand prêtre , qu'il n'eût « été lavé trois fois dans un des lavoirs du temple , et qu'il " n'eût rien sur lui qui fût delà dépouille d'aucun animal, mais * surtout ni poil de vache , parce qu'elle est adorée des bra- « mes; ni poil de porc, parce qu'il leur est en horreur. — « Comment ferai-je donc? lui répondit le docteur. J'apporte « en présent, au chef des brames , un tapis de Perse , de poil « de chèvre d'Angora , et des étoffes de la Chine , qui sont de « soie. — Toutes choses , repartit le brame , offertes au tem- « pie de Jagrenat , ou à son grand prêtre, sont purifiées par le « don même ; mais il n'en peut être ainsi de vos habille- « ments. » Il fallut donc que le docteur ôtât son surtout de laine d'Angleterre , ses souliers de peau de chèvre , et son chapeau de castor. Ensuite, le vieux brame l'ayant lavé trois fois, le revêtit d'une toile de coton couleur de sandal , et le conduisit à l'entrée de l'appartement du chef des brames. Le docteur se préparait à y entrer, tenant sous son bras le livre des questions de la Société royale , lorsque son introducteur lui demanda de quelle matière ce livre était couvert. « Il est relié en veau , répondit le docteur. — Comment! dit le brame*hors de lui , ne vous aî-je pas prévenu que la vache était adorée des brames? et vous osez vous présenter devant 1 Voyez Kircher.
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leur chef avec un livre couvert de la peau d'un veau ! » Le docteur aurait été obligé d'aller se purifier dans le Gange , s'il n'eût abrégé toute difficulté en présentant quelques pagodes ou pièces d'or à son introducteur. Il laissa donc le livre des questions dans son palanquin; mais il s'en consolait en lui-même, en disant : « Au bout du compte, je n'ai que trois questions à faire à ce docteur indien. Je serai content s'il m'apprend par quel moyen on doit chercher la vérité , où on peut la trouver, et s'il faut la communiquer aux hommes. »
Le vieux brame introduisit donc le docteur anglais , revêtu de sa toile de coton , nu-téte et nu-pieds , chez le grand prêtre de Jagrenat , dans un vaste salon , soutenu par des colonnes de bois de sandal. Les murs en étaient verts , étant corroyés de stuc mêlé de bouze de vache, si brillant et si poli qu'on pouvait s'y mirer. Le plancher était couvert de nattes très-fines , de six pieds de long sur autant de large. Au fond du salon était une estrade, entourée d'une balustrade de bois d'ébène ; et sur cette estrade on entrevoyait , à travers un treillis de cannes d'Inde vernies en rouge , le vénérable chef des pandects avec sa barbe blanche, et trois fils de coton passés en bandoulière , suivant l'usage des brames. Il était assis sur un tapis jaune , les jambes croisées, dans un état d'immobilité si parfaite qu'il ne remuait pas même les yeux. Quelques-uns de ses disciples chassaient les mouches autour de lui, avec des éventails de queue de paon; d'autres brûlaient dans des cassolettes d'argent des parfums de bois d'aloès ; et d'autres jouaient du tympanon sur un mode très-doux. Le reste , en grand nombre, parmi lesquels étaient des faquirs , des joguis et des santons , était rangé sur plusieurs files , des deux côtés de la salle , dans un profond silence, les yeux fixés en terre, et les bras croisés sur la poitrine.
Le docteur voulut d'abord s'avancer jusqu'au chef des pandects , pour lui faire son compliment ; mais son introducteur le retint à neuf nattes de là , en lui disant que les omrahs , ou grands seigneurs indiens, n'allaient pas plus loin; que les
rajahs, ou souverains de l'Inde, ne s'avançaient qu'à six nattes , les princes , fils du Mogol , à trois ; et qu'on n'accordait qu'au Mogol l'honneur d'approcher jusqu'au vénérable chef, pour lui baiser les pieds.
Cependant plusieurs brames apportèrent , jusqu'au pied de l'estrade , le télescope , les chittes , les pièces de soie et le tapis , que les gens du docteur avaient déposés à l'entrée de la salle ; et le vieux brame y ayant jeté les yeux , sans donner aucune marque d'approbation, on les emporta dans l'intérieur des appartements.
Le docteur anglais allait commencer un fort beau discours en langue indou, lorsque son introducteur le prévint qu'il devait attendre que le grand prêtre l'interrogeât. Il le fit donc asseoir sur ses talons , les jambes croisées comme un tailleur, suivant l'usage du pays. Le docteur murmurait en lui-même de tant de formalités ; mais que ne fait-on pas pour trouver la vérité, après être venu la chercher aux Indes?
Dès que le docteur se fut assis , la musique se tut ; et après quelques moments d'un profond silence, le chef des pandects lui fit demander pourquoi il était venu à Jagre nat.
Quoique le grand prêtre de Jagrenat eût parlé en langage indoù assez distinctement. pour être entendu d'une partie de l'assemblée , sa parole, fut portée par un faquir qui la donna à un autre, et cet autre à un troisième, qui la rendit au docteur. Celui-ci répondit, dans la même langue, « qu'il était venu à Jagrenat consulter le chef des brames , sur sa grande réputation, pour savoir de lui par quel moyen on pourrait connaître la vérité. »
La réponse du docteur fut rapportée au chef des pandects par les mêmes interlocuteurs qui avaient été chargés de la demande. Il en fut ainsi du reste du colloque.
Le vieux chef des pandects , après s'être un peu recueilli , répondit : « La vérité ne se peut connaître que par le moyen des brames. » Alors toute l'assemblée s'inclina , en admirant la réponse de son chef.
« Où faut-.il chercher la vérité? reprit assez vivement le docteur anglais. — Toute vérité, répondit le vieux docteur indien, est renfermée dans les quatre beths, écrits il y a cent vingt mille ans dans la langue hanscrit, dont. les seuls brames ont l'intelligence. »
A ces mots , tout le salon retentit d'applaudissements.
Le docteur, reprenant son sang-froid, dit au grand prêtre de Jagrenat : « ^Puisque Dieu a renfermé la vérité dans des livres dont l'intelligence n'est réservée qu'aux brames , il s'ensuit donc que Dieu- en a interdit la connaissance à la plupart des hommes, qui ignorent même s'il existe des brames : or , si cela était , Dieu ne serait pas juste. »
« Brama l'a voulu ainsi , reprit le grand prêtre. On ne •peut rien opposer à la volonté de Brama. » Les applaudissements de l'assemblée redoublèrent. Dès qu'ils se furent apaisés, l'Anglais proposa sa troisième question : « Faut-il communiquer la vérité aux hommes ? »
« Souvent , dit le vieux pandect , c'est prudence de la cacher à tout le monde ; mais c'est un devoir de la dire aux brames. »
« Gomment ! s'écria le docteur anglais en colère , il faut dire la vérité aux brames , qui ne la disent à personne ! En vérité , les brames sont bien injustes. »
A ces mots, il se fit un tumulte épouvantable dans l'assemblée. Elle avait entendu sans murmure taxer Dieu d'injustice ; mais il n'en fut pas de même quand elle s'entendit appliquer ce reproche. Les pandects , les faquirs , les santons, les joguis, les brames et leurs disciples, voulaient argumenter tous à la fois contre le docteur anglais; mais le grand prêtre de Jagrenat fit cesser le bruit en frappant des mains , et disant d'une voix très-distincte : « Les brames ne disputeut point comme les docteurs de l'Europe. » Alors s' étant levé , il se retira aux acclamations de toute lassemblée, qui murmurait hautement contre le docteur, et lui aurait peut-être fait un mauvais parti , sans la crainte des Anglais, dont le crédit est tout-puissant sur les bords du
Gange. Le docteur étant sorti du salon, son introducteur lui dit : « Notre très-vénérable père vous aurait fait prélenter, suivant l'usage, le sorbet, le bétel et les parfums; mais vous l'avez fâché. — Ce serait à moi à me fâcher, reprit le docteur, d'avoir pris tant de peines inutiles. Mais de quoi donc votre chef a-t-il à se plaindre ? — Comment/ reprit l'introducteur, vous voulez disputer contre lui ! Ne savezvous pas qu'il est l'oracle des Indes , et que chacune de ses paroles est un rayon d'intelligence ? — Je ne m'en serais jamais douté, » dit le docteur, en prenant son surtout, ses souliers et son chapeau. Le temps était à l'orage, et la nuit approchait ; il demanda à la passer dans un des logements de la pagode ; mais on lui refusa d'y coucher , à cause qu'il était frangui. Comme la cérémonie l'avait fort altéré, il demanda à boire. On lui apporta de l'eau dans une gargoulette; mais dès qu'il y eut bu, oa la cassa, parce que, comme frangui , il l'avait souillée en buvant à même. Alors le docteur, très-piqué, appela ses gens prosternés en adoration sur les degrés de la pagode; et étant remonté dans son palanquin , il se remit en route par l'allée des bambous , le long de la mer, à l'entrée de la nuit, et sous un ciel couvert de nuages. Chemin faisant , il se disait à lui-même : « Le proverbe indien est bien vrai : Tout Européen qui vient aux Indes gagne de la patience , s'il n'en a pas ; et il la perd , s'il en a. Pour moi, j'ai perdu la mienne. Comment! je ne pourrai savoir par quel moyen on peut trouver la vérité, où il faut la chercher, et s*il faut la communiquer aux hommes! L'homme est donc condamné par toute la terre et aux erreurs et aux disputes : c'était bien la peine de venir aux Indes consulter les brames ! »
Pendant que le docteur raisonnait ainsi dans son palanquin , il survint un de ces ouragans qu'on appelle aux Indes un typhon. Le vent venait de la mer, et faisant refluer les eaux du Gange, les brisait en écume contre les îles de son embouchure. Il enlevait de leurs rivages des colonnes de sable, et de leurs forêts des nuées de feuilles , qu'il emportait
pêle-mêle à travers le fleuve et les campagnes , jusqu'au haut des airs. Quelquefois il s'engouffrait dans l'allée des bambous ; et quoique ees roseaux indiens fussent aussi élevés que les plus grands arbres, il les agitait comme l'herbe des prairies. On voyait, à travers les tourbillons de poussière et de feuilles, leur longue avenue tout ondoyante, dont une partie se renversait à droite et à gauche jusqu'à terre , tandis que l'autre se relevait en gémissant. Les gens du docteur, dans la crainte d'en être écrasés , ou d'être submergés par les eaux du Gange qui débordaient déjà leurs rivages , prirent leur chemin à travers les champs, en se dirigeant au hasard vers les hauteurs voisines. Cependant la nuit vint ; et ils marchaient depuis trois heures dans l'obscurité la plus profonde , ne sachant où ils allaient , lorsqu'un éclair, fendant les nues et blanchissant tout l'horizon , leur fit voir bien loin sur leur droite la pagode de Jagrenat, les îles du Gange, la mer agitée ; et tout près , devant eux , un petit vallon et un bois entre deux collines. Ils coururent s'y réfugier , et déjà le tonnerre faisait entendre ses lugubres roulements , lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée du vallon. Il était flanqué de rochers , et rempli de vieux arbres d'une grosseur prodigieuse. Quoique la tempête courbât leurs cimes avec d'horribles mugissements , leurs troncs monstrueux étaient inébranlables comme les rochers qui les environnaient. Cette portion de forêt antique paraissait l'asile du repos, mais il était difficile d'y pénétrer. Des rotins , qui serpentaient à son orée , couvraient le pied de ces arbres ; et des lianes , qui s'enlaçaient d'un tronc à l'autre, ne présentaient de tous cotés qu'un rempart de feuillages où paraissaient quelques cavernes de verdure , mais qui n'avaient point d'issue. Cependant les reispoutes s'y étant ouvert un passage avec leurs sabres , tous les gens de la suite y entrèrent avec le palanquin. Ils s'y croyaient à l'abri de l'orage, lorsque la pluie qui tombait à verse forma autour d'eux mille torrents. Dans cette perplexité, ils aperçurent sous les arbres, dans le lieu le plus étroit du vallon, une lumière et une cabane. Le masal-
chi y courut pour allumer son flambeau ; mais il revint un peu après, hors d'haleine , cqant : « N'approchez pas pas d'ici , il y a ira paria ! » Aussitôt la troupe effrayée cria : « Un paria ! un paria! » Le docteur, croyant que c'était quelque animal féroce, mit la main sur ses pistolets. * Qu'est-ce qu'un paria? demanda-t-il à son porte-flambeau. — C'est, lui répondit celui-ci, un homme qui n'a ni foi ni loi. — C'est, ajouta le chef des reispoutes, un Indien de caste si infâme, qu'il est permis de le tuer si on en est seulement touché. Si nous entrons chez lui, nous ne pouvons, de neuf lunes, mettre le pied dans aucune pagode; et pour nous purifier, il faudra nous baigner neuf fois dans le Gange , et nous faire laver autant de fois, de la tête aux pieds, d'urine de vache, par la main d'un brame. » Tous les Indiens s'écrièrent : « Nous n'entrerons point chez un paria. —Comment, dit le docteur à son porte-flambeau, avez-vous su que votre compatriote était paria, c'est-à-dire sans foi ni loi? — C'est , répondit le porteflambeau, que, lorsque j'ai ouvert sa cabane, j'ai vu qu'il était couché avec son chien sur la même natte que sa femme. . à laquelle il présentait à boire dans une corne de vache. » Tous les gens de la suite du docteur répétèrent : « Nous n'entrerons point chez un paria. — Restez ici si vous voulez , leur dit l'Anglais : pour moi , toutes les castes de l'Inde me sont égales, lorsqu'il s'agit de me mettre à l'abri de la pluie. » En disant ces mots , il sauta en bas de son palanquin ; et prenant sous son bras son livre de questions avec son sac de nuit , et à la main ses pistolets et sa pipe , il s'en vint tout seul a la porte de la cabane. A peine il y eut frappé , qu'un homme d'une physionomie fort douce vint lui en ouvrir la porte, et s'éloigna de lui aussitôt, en lui disant : * Seigneur, je ne suis qu'un pauvre ^>aria , qui ne suis pas digne de vous recevoir : mais si vous jugez à propos de vous mettre à l'abri chez moi, vous m'honorerez beaucoup. — Mon frère , lui répondit l'Anglais , j'accepte de bon cœur votre hospitalité. » Cependant le paria sortit avec une torche à la main , uno cl large de bois sec sur son dos , et un panier plein de cocos.
et de bananes sous son bras; il s'approcha des gens de la suite du docteur, qui étaient à quelque distance de là sous un arbre , et leur dit : « Puisque vous ne voulez pas me faire l'honneur d'entrer chez moi, voilà des fruits enveloppés de leurs écorces que vous pouvez manger sans être souillés, et voilà du feu pour vous sécher et vous préserver des tigres. Que Dieu vous conserve! » Il rentra aussitôt dans sa cabane et dit au docteur : « Seigneur, je vous le répète , je ne suis qu'un malheureux paria ; mais comme à votre teint blanc et à vos habits je vois que vous n'êtes pas Indien , j'espère que vous n'aurez pas de répugnance pour les aliments que vous présentera votre pauvre serviteur. » En même temps il mit à terre , sur une natte , des mangues, des pommes de crème , des ignames , des patates cuites sous la cendre , des bananes grillées, et un pot de riz accommodé au sucre et au lait de coco ; après quoi il se retira sur sa natte , auprès de sa femme et de son enfant , endormi près d'elle dans un berceau. « Homme vertueux , lui dit l'Anglais , vous valez beaucoup mieux que moi, puisque vous faites du bien à ceux qui vous méprisent. Si vous ne m'honorez pas de votre présence sur cette même natte , je croirai que vous me prenez moimême pour un homme méchant , et je sors à Tintant de votre cabane , dussé-je être noyé par la pluie , ou dévoré par les tigres.»
Le paria vint s'asseoir sur la même natte que son hôte , et ils se mirent tous deux à manger. Cependant le docteur jouissait du plaisir d'être en sûreté au milieu de la tempête. La cabane était inébranlable : outre qu'elle était dans le plus étroit du vallon, elle était bâtie sous un arbre de war ou figuier des banians, dont les branches, qui poussent des paquets de racines à leurs extrémités , forment autant d'arcades qui appuient le tronc principal. Le feuillage de cet arbre était si épais , qu'il n'y passait pas une goutte de pluie ; et quoique l'ouragan fit entendre ses terribles rugissements entremêlés des éclats de la foudre, la fumée du foyer qui sortait par le milieu du toit , et la lumière de la lampe , n'étaient pas
même agitées. Le docteur admirait autour de lui le calme de l'Indien et de sa femme , encore plus profond que celui des éléments. Leur enfant , noir et poli comme l'ébène , dormait dans son berceau ; sa mère le berçait avec son pied , tandis qu'elle s'amusait à lui faire un collier avec des pois d'angole rouges et noirs. Le père jetait alternativement sur F un et sur l'autre des regards pleins de tendresse. Enfin, jusqu'au chien prenait part au bonheur commun : couché avec un chat auprès du feu , il entrouvrait de temps en temps les yeux , et soupirait en regardant son maître.
Dès que l'Anglais eut cessé de manger, le paria lui présenta un charbon de feu pour allumer sa pipe ; et ayant pareillement allumé la sienne , il fit un signe à sa femme , qui • apporta sur la natte deux tasses de coco et une grande calebasse pleine de punch qu'elle avait préparé, pendant le souper^ avec de l'eau , de Farrack , du jus de citron , et du jus de canne de sucre.
Pendant qu'ils fumaient et buvaient alternativement, le docteur dit à l'Indien : « Je vous crois un des hommes les plus heureux que j'aie jamais rencontrés, et par conséquent un des plus sages. Permettez-moi de vous faire quelques questions. Commentêtes-vous si tranquille au milieu d'un si terrible orage? Vous n'êtes cependant à couvert que par un arbre , et les arbres attirent la foudre. Jamais , répondit le paria , Ta foudre n'est tombée sur un figuier des banians. — Voilà qui est fort curieux, reprit le docteur; c'est sans doute parce que cet arbre a une électricité négative , comme le laurier. — - Je ne vous comprends pas , repartit le paria ; mais ma femme croit que c'est parce que le dieu Brama se mit un jour à Fabri sous son feuillage : pour moi, je pense que Dieu, dans ces climats orageux , ayant donné au figuier des banians un feuillage fort épais , et des arcades pour y mettre les hommes à l'abri de l'orage, il ne permet pas qu'ils y soient atteints du tonnerre. — Votre réponse est bien religieuse, repartit le docteur. Ainsi c'est votre confiance en Dieu qui vous -tranquillise, La conscience rassure mieux que la science. Dites-
moi, je vous prie, de quelle secte vous êtes; car vous n'êtes d'aucune de celles des Indes, puisque aucun Indien ne veut communiquer avec vous. Dans la liste des castes savantes que je devais consulter sur ma route , je n'y ai point trouvé celle des parias. Dans quel canton de l'Inde est vo]tre pagode? — Partout, répondit le paria : ma pagode, c'est la nature; j'adore son auteur au lever du soleil , et je le bénis à son coucher. Instruit par le malheur, jamais je ne refuse mon secours à un plus malheureux que moi. Je tâche de rendre heureux ma femme , mon enfant , et même mon chat et mon chien. J'attends la mort à la fin de ma vie , comme un doux sommeil à la fin du jour. — Dans quel livre avez-vous puisé ces principes ? demanda le docteur. — Dans la nature , répondit PIndien; je n'en connais pas d'autre. — Ah! c'est un grand livre, dit l'Anglais : mais qui vous a appris à y lire ? — Le malheur, reprit le paria : étant d'une caste réputée infâme dans mon pays, ne pouvant être Indien, je me suis fait homme; repoussé par la société, je me suis réfugié dans Ja nature. — Mais dans votre solitude vous avez au moins quelques livres? reprit le docteur. — Pas un seul, dit le paria : je ne sais même ni lire ni écrire. — Vous vous êtes épargné bien des doutes , dit le docteur en se frottant le front. Pour moi , j'ai été envoyé d'Angleterre, ma patrie, pour chercher la vérité chez les savants de quantité de nations , afin d'éclairer les hommes et de les rendre plus heureux ; mais , après bien des recherches vaines et des disputes fort graves , j'ai conclu que la recherche de la vérité était une folie , parce que , quand on la trouverait , on ne saurait à qui la dire sans se faire beaucoup d'ennemis. Parlez-moi sincèrement , ne pensez-vous pas comme moi ? — Quoique je ne sois qu'un ignorant, répondit le paria, puisque vous me permettez de dire mon avis , je pense que tout homme est obligé de chercher la vérité pour son propre bonheur ; autrement , il sera avare , ambitieux , superstitieux , méchant, anthropophage même, suivant les préjugés ou les intérêts de ceux qui l'auront élevé. » •
Le docteur, qui pensait toujours aux trois questions qu'il avait proposées au chef des pandects, fut ravi de la réponse du paria. « Puisque vous croyez , lui dit-il , que tout homme est obligé de chercher la vérité , dites-moi doue d'abord de quel moyen on doit se servir pour la trouver ; car nos sens nous trompent , et notre raison nous égare encore davantage. La raison diffère presque chez tous les hommes; •lie n'est, je crois , au fond , que l'intérêt particulier de chacun d'eux : voilà pourquoi elle est si variable par toute la terre. Il n'y a pas deux religions , deux nations , deux tribus , deux familles , que dis-je ? il n'y a pas deux hommes qui pensent de la même manière. Avec quel sens donc doit-on chercher la vérité , si celui de l'intelligence n'y peut servir ? — Je crois , répondit le paria , que c'est avec un cœur simple. Les sens et l'esprit peuvent se tromper ; mais un cœur simple, encore qu'il puisse être trompé, ne trompe jamais. »
« Votre réponse est profonde, dit le docteur. Il faut d'abord chercher la vérité avec son cœur, et non avec son esprit. Les hommes sentent tous de la même manière , et ils raisonnent différemment, parce que les principes de la vérité sont dans la nature , et que les conséquences qu'ils en tirent sont dans leurs intérêts. C'est donc avec un cœur simple qu'on doit chercher la vérité ; car un cœur simple n'a jamais feint d'entendre ce qu'il n'entendait pas , et de croire ce qu'il ne croyait pas. Il n'aide point à se tromper, ni à tromper ensuite les autres : ainsi un cœur simple , loin d'être faible comme ceux de la plupart des hommes , séduits par leurs intérêts, est fort, et tel qu'il convient pour chercher la vérité et pour la garder. — Vous avez développé mon idée bien mieux que je n'aurais fait , reprit le paria. La vérité est comme la rosée du ciel : pour la conserver pure , il faut la recueillir dans un vase pur. »
« C'est fort bien dit, homme sincère, reprit l'Anglais; mais le plus difficile reste à trouver. Où faut-il chercher la vérité? Un cœur simple dépend de nous , mais la vérité dépend des autres hommes^ Où la trouvera-t-on , si ceux qui nous
environnent sont séduits par leurs préjugés, ou corrompus par leurs intérêts, comme ils le sont pour la plupart? J'ai voyagé chez beaucoup de peuples ; j'ai fouillé leurs bibliothèques, j'ai consulté leurs docteurs, et je n'ai trouvé partout que contradictions , doutes et opinions mille fois plus variés que leurs langages. Si donc on ne trouve pas la vérité dans les plus célèbres dépôts des connaissances humaines , où faudra-t-il l'aller chercher ? à quoi servira d'avoir un cœur simple , parmi des hommes qui ont l'esprit faux et le cœur corrompu ? — La vérité me serait suspecte, répondit le paria , si elle ne venait à moi que par le moyen des hommes : ce n'est point parmi eux qu'il faut la chercher, c'est dans la nature. La nature est la source de tout ce qui existe; son langage n'est point inintelligible et variable , comme celui des hommes et de leurs livres. Les hommes font des livres , mais la nature fait des choses. Fonder la vérité sur un livre, c'est comme si on la fondait sur un tableau , ou sur une statue , qui ne peut intéresser qu'un pays , et que le temps altère chaque jour. Tout livre est l'art d'un homme, mais la nature est l'art de Dieu. »
« Vous avez bien raison , reprit le docteur , la nature est la source des vérités naturelles ; mais où est, par exemple, la source des vérités historiques , si ce n'est dans les livres? comment donc s'assurer aujourd'hui de la vérité d'un fait arrivé il y à deux mille ans ? Ceux qui nous l'ont transmis étaient-ils sans préjugés, sans esprit de parti? avaient-ils un cœur simple? D'ailleurs, les livres mêmes qui nous le transmettent n'onMls pas besoin de copistes , d'imprimeurs , de commentateurs, de traducteurs ; et tous ces gens-là n'altèrent-ils pas plus ou moins la vérité? Comme vous le dites fort bien, un livre n'est que l'art d'un homme. Il faut donc renoncer b toute vérité historique , puisqu'elle ne peut nous parvenir que par le moyen des hommes , sujets à l'erreur. — Qu'importe à notre bonheur, dit l'Indien, l'histoire des choses passées? L'histoire de ce qui est, est Phistoire de ce qui a été et de ce qui sera. »
BKRN. DE S.-P1EURE. — T. I. '3
ne LA CHAUMIÈRE IXDIKNNK.
« Fort bien, dit l'Anglais; mais vous conviendrez que les vérités morales sont nécessaires au bonheur du genre humain. Comment donc les trouver dans la nature? Les animaux s'y font la guerre, s'entre-tuent et se dévorent ; les éléments même combattent contre les éléments : les hommes en agiront-ils de même entre eux ? — Oh ! non , répondit le bon paria ; mais chaque homme trouvera la règle de sa conduite dans son propre cœur, si son coeur est simple. La nature y a mis cette loi : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que les autres vous fissent.— Il est vrai, reprit le docteur , elle a réglé les intérêts du genre humain sur les nôtres ; mais les vérités religieuses , comment les découvrira-t-on parmi tant de traditions et de cultes qui divisent les nations? — Dans la nature même , répondit le paria : si nous la considérons avec un cœur simple , nous y verrons Dieu dans sa puissance , son intelligence et sa bonté; et comme nous sommes faibles, ignorants et misérables , en voilà assez pour nous engager à l'adorer, à le prier et à l'aimer toute notre vie, sans disputer. »
« Admirablement! reprit l'Anglais. Mais maintenant, dites-moi , quand on a découvert une vérité, faut-il en faire part aux autres hommes? Si vous la publiez, vous serez persécuté par une infinité de gens qui vivent de l'erreur contraire en assurant.que cette erreur même est la vérité, et que tout ce qui tend à la détruire est l'erreur elle-même.— Il faut , répondit le paria , dire la vérité aux hommes qui ont le cœur simple , c'est-à-dire aux gens de bien qui la cherchent; et non aux méchants, qui la repoussent. La vérité est une perle fine , et le méchant un crocodile qui ne peut la mettre à ses oreilles, parce qu'il n'en a pas. Si vous jetez une perle à un crocodile, au lieu de s'en parer , il voudra la dévorer ; il se cassera les dents , et de fureur il se jettera sur vous. »
« Il ne me reste qu'une objection à vous faire , dit l'Anglais : c'estqu'il s'cnsuitde ce que vous venez de dire, que les hommes sont condamnés à l'erreur , quoique la vérité leur soit nécessaire ; car, puisqu'ils persécutent ceux qui la leur disent, quel
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est le docteur qui osera les instruire?— Celui , répondit le paria, qui persécute lui-même les hommes pour la leur apprendre , le malheur. — Oh ! pour cette fois , homme de la nature , reprit l'Anglais , je crois que vous vous trompez. Le malheur jette les hommes dans la superstition ; il abat le coeur et l'esprit. Plus les hommes sont misérables , plus ils sont vils , crédules et rampants. — C'est qu'ils ne sont pas assez malheureux , repartit le paria. Le malheur ressemble à la montagne noire de Bember , aux extrémités du royaume brûlant de Lahor tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers; mais quand vous étesau sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête , et à vos pieds le royaume de Cachemire. »
« Charmante et juste comparaison! reprit le docteur; chacun , en effet , a dans la vie sa montagne à grimper. La vôtre, vertueux solitaire, a dû être bien rude, car vêus êtes élevé par-dessus tous les hommes que je connais. Vous avez donc été bien malheureux? Mais dites- moi d'abord pourquoi votre caste est-elle si avilie dans l'Inde , et celle des brames si honorée? Je viens de chez le supérieur de la pagode de Jagrenat, qui ne pense pas plus que son idole , et qui se fait adorer comme un dieu.— C'est , répondit le paria , parce que les brames disent que dans l'origine ils sont sortis de la tête du dieu Brama , et que les parias sont descendus de ses pieds. Ils ajoutent de plus qu'un jour Brama , en voyageant , demanda à manger à un paria , qui lui présenta de la chair humaine : depuis cette tradition leur caste est honorée , et la nôtre est maudite dans toute l'Inde. Il ne nous est pas permis d'approcher des villes ; et tout naïre ou reispoute peut nous tuer , si nous l'approchons seulement à la portée de notre haleine.— Par saint Georges! s'écria l'Anglais , voilà qui est bien fou et bien injuste! Comment les brames ont-ils pu persuader une pareille sottise aux Indiens ? — En la leur apprenant dès l'enfance, dit le paria, et en la leur répétant sans cesse : les hommes s'instruisent comme les perroquets. — Infortuné! dit l'Anglais, comment avez-vous fait pour vous
tirer de l'abîme de l'infamie où les brames vous avaient jeté en naissant? Je ne trouve rien de plus désespérant pour un homme que de le rendre vil à ses propres yeux : c'est lui ôter la première des consolations ; car la plus sûre de toutes est celle qu'on trouve à rentrer en soi-même. »
« Je me suis dit d'abord, reprit le paria : L'histoire du dieu Brama est-elle bien vraie ? il n'y a que les brames, intéressés à se donner une origine céleste, qui la racontent. Ils ont sans doute imaginé qu'un paria avait voulu rendre Brama anthropophage , pour se venger des parias , qui refusaient de croire à ce qu'ils débitaient de leur sainteté. Après cela je me suis dit : Supposons que ce fait soit vrai ; Dieu est juste , il ne peut rendre toute une caste coupable du crime d'un de ses membres , lorsque la caste n'y a pas participé. Mais en supposant que toute la caste des parias ait pris part à ce crime , leurs descendants n'en ont pas été complices. Dieu ne punit pas plus dans les enfants les fautes de leurs aïeux, qu'ils n'ont jamais vus , qu'il ne punirait dans les aïeux les fautes de leurs petits-enfants , qui ne sont pas encore nés. Mais supposons encore que j'aie part aujourd'hui à la punition d'un paria perfide envers son dieu il y a des milliers d'années, sans avoir eu part à son crime : est-ce que quelque chose pourrait subsister haï de Dieu , sans être détruit aussitôt ? Si j'étais mauditde Dieu, rien de ce que je planterais ne réussirait. Enfin je me dis : Je suppose que je sois haï de Dieu , qui me fait du bien ; je veux tâcher de me rendre agréable à lui en faisant, à son exemple , du bien à ceux que je devrais haïr. »
« Mais, lui demanda l'Anglais, comment faisiez- vous pour vivre, étant repoussé de tout le monde? — D'abord , dit l'Indien , je me dis ; Si tout le monde est ton ennemi , sois à toimême ton ami. Ton malheur n'est pas au-dessus des forces d'un homme. Quelque grande que soit la pluie , un petit oiseau n'en reçoit qu'une goutte à la fois. J'allais dans les bois et le long des rivières chercher à manger , mais je n'y > recueillais le plus souvent que quelque fruit sauvage , et j'avais à
craindre les bétes féroces : ainsi je connus que la nature n'avait presque rien fait pour l'homme seul , et qu'elle avait attaché mon existence à cette même société qui me rejetait de son sein. Je fréquentai alors les champs abandonnés, qui sont en grand nombre dans l'Inde, et j'y rencontrais toujours quelque plante comestible qui avait survécu à la ruine de ses cultivateurs. Je voyageais ainsi de province en province, assuré de trouver partout ma subsistance dans les débris de l'agriculture. Quand je trouvais les semences de quelque végétal utile , je les ressemais , en disant : Si ce n'est pas pour moi, ce sera pour d'autres. Je me trouvais moins misérable en voyant que je pouvais faire quelque bien. Il y avait une chose que je désirais passionnément, c'était d'entrer dans quelques villes. J'admirais de Join leurs remparts et leurs tours, le concours prodigieux de barques sur leurs rivières et de caravanes sur leurs chemins , chargées de marchandises qui y abordaient de tous les points de l'horizon; les troupes de gens de guerre qui y venaient monter la garde du fond des provinces; h s marches des ambassadeurs avec leurs suites nombreuses , qui y arrivaient des royaumes étrangers pour y notifier des événements heureux, ou pour y faire des alliances. Je m'approchais le plus qu'il m'était permis de leurs avenues, contemplant avec étonnement les longues colonnes de poussière que tant de voyageurs y faisaient lever; et je tressaillais de désir à ce bruit confus qui sort des grandes villes , et qui , dans les campagnes voisines, ressemble au murmure des flots qui se brisent sur les rivages de la mer. Je me disais : Une congrégation d'hommes de tant d'états différents , qui mettent en commun leur industrie, leurs richesses et leur joie, doit faire d' une ville un séjour de délices. Mais s'il ne m'est pas permis d'en approcher pendant le jour, qui m'empêche d'y entrer pendant la nuit? Une faible souris , qui a tant d'ennemis , va et vient où elle veut à la faveur des ténèbres ; elle passe de la cabane du pauvre dans le palais des rois. Pour jouir de la vie, il lui suffit de la lumière des étoiles : pourquoi me faut-il celle du soleil ? C'était aux environs de Delhi que je faisais ces réflexions; elles m'enhardi*»
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rent au point que j'entrai dans la ville avec la nuit ; j'y pénétrai par la porte de Lahor. D'abord je parcourus une longue rue solitaire , formée , à droite et à gauche , de maisons bordées de terrasses portées par des arcades , où sont les boutiques des marchands. De distance à autre , je rencontrai de grands caravansérais bien fermés, et de vastes bazars ou marchés, où régnait le plus grand silence. En approchant de l'intérieur de la ville , je traversai le superbe quartier des omrahs , rempli de palais et de jardins situés le long de la Gemna. Tout y retentissait du bruit des instruments et des chansons des bayadères, qui dansaient sur les bords du fleuve, à la lueur des flambeaux. Je me présentai à la porte d'un jardin pour jouir d'un si doux spectacle , mais j'en fus repoussé par des esclaves, qui en chassaient les misérables à coups de bâton. En m' éloignant du quartier des grands , je passai près de plusieurs pagodes de ma religion , où un grand nombre d'infortunés , prosternés à terre , se livraient aux larmes. Je me hâtai de fuir, à la vue de ces monuments de la superstition et de la terreur. Plus loin, les voix perçantes des mollahs , qui annonçaient du haut des airs les heures de la nuit, m'apprirent que j'étais au pied des minarets d'une mosquée. Près de là étaient les factoreries des Européens avec leurs pavillons, et des gardiens qui criaient sans cesse : Kaber-dar! Prenez garde à vous ! Je côtoyai ensuite un grand bâtiment, que je reconnus pour une prison , au bruit des chaînes et aux gémissements qui en sortaient J'entendis bientôt les cris de la douleur dans un vaste hôpital , d'où l'on sortait des chariots pleins de cadavres. Chemin faisant, je rencontrai des voleurs qui fuyaient le long des rues , des patrouilles de gardes qui couraient après eux , des groupes de mendiants qui, malgré les coups de rotin , sollicitaient aux portes du palais quelques débris de leurs festins ; et partout des femmes qui se prostituaient publiquement , pour avoir de quoi vivre. Enlin , après une longue marche dans la même rue, je parvins à une place immense, qui entoure la forteresse habitée par le Grand-Mogol. Elle était couverte de tentes de rajahg ou nababs de sa garde » et
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de leurs escadrons , distingués les uus des autres par des flambeaux , des étendards , et de longues cannes terminées par des queues de vaches du Thibet. Un large fossé plein d'eau et hérissé d'artillerie faisait, comme la place, le tour de la forteresse. Je considérais , à la clarté des feux de la garde , les tours du château , qui s'élevaient jusqu'aux nues, et la longueur de ses remparts, qui se perdaient dans l'horizon. J'aurais bien voulu y pénétrer ; mais de grands korahs ou fouets, suspendus à des poteaux, m'ôtèrent même le désir de mettre le pied dans la place. Je me tins donc à une de ses extrémités, auprès de quelques nègres esclaves , qui me permirent de me reposer auprès d'un feu autour duquel ils étaient assis. De là je considérai avec admiration le palais impérial , et je me dis : C'est donc ici que demeure le plus heureux des hommes ! c'est pour son obéissance que tant de religions prêchent; pour sa gloire, que tant d'ambassadeurs arrivent ; pour ses trésors , que tant de provinees s'épuisent; pour ses voluptés, que tant de caravanes voyagent; et pour sa sûreté , que tant d'hommes armés veillent en silence !
« Pendant que je faisais ces réflexions, de grands cris dt> joie se firent entendre dans toute la place, et je vis passer huit chameauxdécorés de banderoles. J'appris qu'ils étaient chargés de têtes de rebelles que les généraux du Mogol lui envoyaient de la province de Décan , où un de ses fils , qu'il en avait nommé gouverneur , lui faisait la guerre depuis trois ans. Un peu après arriva , à bride abattue , un courrier monté sur un dromadaire : il venait annoncer la perte d'une ville frontière de l'Inde, par la trahison d'un de ses commandants , qui l'avait livrée au roi de Perse. A peine ce courrier était passé, qu'un autre , envoyé par le gouverneur du Bengale , vint apporter la nouvelle que des Européens, auxquels l'empereur avait accordé, pour le bien du commerce, un comptoir à l'embouchure du Gange, y avaient bâti une forteresse , et s'y étaient emparés de la navigation du fleuve. Quelques moments après l'arrivée de ces deux courriers , on vit sortir du château un officier à la tête d'un détachement des gardes. Le Mogol
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lui avait ordonné d'aller dans le quartier des omrahs, et d'en amener trois des principaux, chargés de chaînes, accusés d'être d'intelligence avec les ennemis de l'État. Il avait fait arrêter la veille un mollah', qui faisait dans ses sermons Féloge du roi de Perse , et disait hautement que l'empereur des Indes était infidèle, parce que, contre la loi de Mahomet, il buvait du vin. Enfin , on assurait qu'il venait de faire étrangler et jeter dans la Gemna une de ses femmes et deux capitaines de sa garde, convaincus d'avoir trempé dans la rébellion de son fils. Pendant que je réfléchissais sur ces tragiques événements, une longue colonne de feu s'éleva tout à coup des cuisines du sérail; ses tourbillons de fumée se confondaient avec les nuages , et sa lueur rouge éclairait les tours de la forteresse , ses fossés, la place , les minarets des mosquées, et s'étendait jusqu'à l'horizon. Aussitôt les grosses timbales de cuivre , et les karnas ou grands hautbois de la garde , sonnèrent l'alarme avec un bruit épouvantable : des escadrons de cavalerie se répandirent dans la ville , enfonçant les portes des maisons voisines du château r et forçant, à grands coups de korahs , leurs habitants d'accourir au feu. J'éprouvai aussi moi-même combien le voisinage des grands est dangereux aux petits. Les grands sont comme le feu, qui brûle même ceux qui lui jettent de l'encens , s'ils s'en approchent de trop près. Je voulus m'échapper, mais toutes les avenues de la place étaient fermées, il m'eût été impossible d'en sortir, si, par la providence de Dieu , le côté où je m'étais mis n'eut été celui du sérail. Comme les eunuques en déménageaient les femmes sur des éléphants , ils facilitèrent mon évasion ; car si partout les gardes obligeaient, à coups de fouet, les hommes de venir au secours du château » les éléphants, à coups de trompe, les forçaient de s'en éloigner. Ainsi, tantôt poursuivi par les uns, tantôt repoussé par les autres , je sortis de cet affreux chaos ; et , à la clarté de l'incendie , je gagnai l'autre extrémité du faubourg , où sous des huttes , loin des grands , le peuple reposait en paix de ses travaux. Ce fut là que je commençai à respirer. Je médis ;
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J'ai donc vu une ville ! j'ai vu la demeure des maîtres des nations! Oh! de combien de maîtres ne sont-ils pas eux-mêmes les esclaves! Us obéissent , jusque dans le temps du repos , aux voluptés , à l'ambition , à la superstition , à l'avarice ; ils ont à craindre , même dans le sommeil , une foule d'êtres misérables et malfaisants dont ils sont entourés, des voleurs, des mendiants, des courtisanes, des incendiaires, et jusqu'à leurs soldats, leurs grands et leurs prêtres. Que doit-ce être d'une ville pendant le jour, si elle est ainsi troublée pendant la nuit? Les maux de l'homme croissent avec ses jouissances : combien l'empereur, qui les réunit toutes, n'est-il pas à plaindre! Il a à redouter les guerres civiles et étrangères, et les objets mêmes qui font sa consolation et sa défense , ses généraux, ses gardes, ses mollahs, ses femmes et ses enfants. Les fossés de sa forteresse ne sauraient arrêter les fantômes de la superstition , ni ses éléphants si bien dressés repousser loin de lui les noirs soucis. Pour moi, je ne crains rien de tout cela : aucun tyran n'a d'empire ni sur mon corps , ni sur mon âme. Je puis servir Dieu suivant ma conscience , et je n'ai rien à redouter d'aucun homme , si je ne me tourmente moi-même : en vérité, un paria est moins malheureux qu'un empereur. En disant ces mots , les larmes me vinrent aux yeux , et , tombant à genoux , je remerciai le ciel, qui , pour m'apprendre à supporter mes maux, m'en avait montré de plus intolérables que les miens.
« Depuis ce temps , je n'ai fréquenté dans Delhi que les faubourgs. De là , je voyais les étoiles éclairer les habitations des hommes et se confondre avec leurs feux , comme si le ciel et la ville n'eussent fait qu'un même domaine. Quand la lune venait éclairer ce paysage , j'y apercevais d'autres couleurs que celles du jour. J'admirais les tours , les maisons et les arbres , à la fois argentés et couverts de crêpes , qui se reflétaient au loin dans les eaux de la Gemna. Je parcourais en liberté de grands quartiers solitaires et silencieux , et il me semblait alors que toute la ville était à moi. Cependant l'humanité m'y aurait refusé une poignée de riz , tant la religion
m'y avait rendu odieux ! Ne pouvant donc trouver à vivre parmi les vivants , j'en cherchais parmi les morts ; j'allais dans les cimetières manger sur les tombeaux les mets offerts parla pitié des parents. C'était dans ces lîeux que j'aimais à réfléchir. Je me disais : Cest ici la ville de la paix ; ici ont disparu la puissance et l'orgueil ; l'innocence et la vertu sont en sûreté; ici sont mortes toutes les craintes de la vie , même celle de mourir : c'est ici l'hôtellerie où pour toujours le charretier a dételé, et où le paria repose. Dans ces pensées, je trouvais la mort désirable, et je venais à* mépriser la terre. Je considérais l'orient, d'où sortait à chaque instant une multitude d'étoiles. Quoique leurs destins me fussent inconnus , je sentais qu'ils étaient liés avec ceux des hommes , et que la nature , qui a fait ressortir à leurs besoins tant d'objets qu'ils ne voient pas , y avait au moins attaché ceux qu'elle offrait à leur vue. Mon âme s'élevait donc dans le lirmament avec les astres ; et , lorsque l'aurore venait joindre à leurs douces et éternelles clartés ses teintes de rose , je me croyais aux portes du ciel. Mais dès que ses feux doraient les sommets des pagodes, je disparaissais comme une ombre ; j'allais, loin des hommes , me reposer dans les champs au pied d'un arbre , où je m'endormais au chant des oiseaux. »
« Homme sensible et infortuné, dit l'Anglais, votre récit est bien touchant : croyez-moi, la plupart des villes ne méritent d'être vues que la nuit. Après tout, la nature a des beautés nocturnes qui ne sont pas les moins touchantes ; un poète fameux de mon pays n'en a pas célébré d'autres. Mais ditesmoi , comment enfin avez-vous fait pour vous rendre heureux à la lumière du jour ? »
« C'était déjà beaucoup d'être heureux la nuit, reprit l'Indien; la nature ressemble à une belle femme qui, pendant le jour, ne montre au vulgaire que les beautés de sou visage, et qui , pendant la nuit , en dévoile de secrètes à son amant. Mais si la solitude a ses jouissances , elle a ses privations ; elle paraît à l'infortuné un port tranquille, d'où il voit s'écouler les passions des autres hommes sans en être ébranlé ;
mais * pendant qu'il se félicite de son immobilité , le temps l'entraîne lui-même. On ne jette point l'ancre dans le fleuve de la vie ; il emporte également celui qui lutte contre son cours et celui qui s'y abandonne , le sage comme l'insensé ; et tous deux arrivent à la fin de leurs jours , l'un après en avoir abusé , et l'autre sans en avoir joui. Je ne voulais pas être plus sage que la nature, ni trouver mon bonheur hors des lois qu'elle a prescrites à l'homme. Je désirais surtout un ami à qui je pusse communiquer mes plaisirs et mes peines. Je le cherchai longtemps parmi mes égaux ; mais je n'y vis que des envieux. Cependant j'en trouvai un sensible , reconnaissant, fidèle, et inaccessible aux préjugés : à la vérité, ce n'était pas dans mon espèce, mais dans celle des animaux : c'était ce chien que vous, voyez. On l'avait exposé, tout petit, au coin d'une rue , où il était près de mourir de faim. Il me toucha de compassion : je l'élevai ; il s'attacha à moi , et je m'en fis un compagnon inséparable. Ce n'était pas assez : il me fallait un ami plus malheureux qu'un chien , qui connût tous les maux de la société humaine, et qui m'aidât à les supporter; qui ne désirât que les biens de la nature , et avec qui je pusse en jouir. Ce n'est qu'en s'entrelaçant que deux faibles arbrisseaux résistent à l'orage. La Providence comblâmes désirs en me donnant une bonne femme. Ce fut à la source de mes malheurs que je trouvai celle de mon bonheur. Une nuit que j'étais au cimetière des brames , j'aperçus , au clair de la lune , une jeune bramine à demi couverte de son voile jaune. A l'aspect d'une femme du sang de mes tyrans, je reculai d'horreur; mais je m'en rapprochai de compassion, en voyant le soin dont elle était occupée. Elle mettait à manger sur un tertre qui couvrait les cendres de sa mère, brûlée depuis peu toute vive , avec le corps de son père , suivant l'usage de sa caste; et elle y brûlait de l'encens , pour appeler son ombre. Les larmes me vinrent aux yeux en voyant une personne plus infortunée que moi. Je me dis : Hélas ! je suis lié des liens de l'infamie , mais tu l'es de ceux de la gloire. Au moins je vis tranquille au fond de mon précipice ; et toi ,
toujours tremblante sur le bord du tien. Le même destin qui t'a enlevé ta mère te menace aussi de t'enlever un jour. Tu n'as reçu qu'une vie , et tu dois mourir de deux morts : si ta propre mort ne te fait descendre au tombeau , celle de ton époux t'y entraînera toute vivante. Je pleurais , et elle pleurait ; nos yeux , baignés de larmes , se rencontrèrent, et se parlèrent comme ceux des malheureux : elle détourna les siens, s'enveloppa de son voile , et se retira. La nuit suivante, je revins au même lieu. Cette fois, elle avait mis une plus grande provision de vivres sur le tombeau de sa mère : elle avait jugé que j'en avais besoin; et, comme les brames empoisonnent souvent leurs mets funéraires pour empêcher les parias de les manger, pour me rassurer sur l'usage des siens , elle n'y avait apporté que des fruits. Je fus touché de cette marque d'humanité ; et, pour lui témoigner le respect que je portais à son offrande filiale , au lieu de prendre ses fruits , j'y joignis des fleurs : c'étaient des pavots , qui exprimaient la part que je prenais à sa douleur. La nuit suivante, je vis avec joie qu'elle avait approuvé mon hommage; les pavots étaient arrosés, et elle avait mis un nouveau panier de fruits à quelque distance du tombeau. La pitié et la reconnaissance m'enhardirent. N'osant lui parler comme paria, de peur de la compromettre, j'entrepris, comme homme, de lui exprimer toutes les affections qu'elle faisait naître dans mon âme : suivant l'usage des Indes, j'empruntai , pour me faire entendre , le langage des fleurs : j'ajoutai aux pavots des soucis. La nuit d'après , je retrouvai mes pavots et mes soucis baignés d'eau. La nuit suivante , je devins plus hardi : je joignis aux pavots et aux soucis une fleur de foulsapatte , qui sert aux cordonniers à teindre leurs cuirs en noir, comme l'expression d'un amour humble et malheureux. Le lendemain , dès l'aurore , je courus au tombeau ; mais j'y vis la foulsapatte desséchée , parce qu'elle n'avait pas été arrosée. La nuit suivante, j'y mis , en tremblant , une tulipe dont les feuilles rouges et le cœur noir exprimaient les feux dont j'étais brûlé : le lendemain ,• je retrouvai ma tulipe dans l'état de la
foulsapatte. J'étais accablé de chagrin; cependant le surlendemain j'y apportai un bouton de rose avec ses épines, comme le symbole de mes espérances mêlées de beaucoup de craintes. Mais quel fut mon désespoir quand je vis , aux premiers rayons du jour, mon bouton de rose loin du tombeau ! je crus que je perdrais la raison. Quoi qu'il pût m'en arriver, je résolus de lui parler. La nuit suivante , dès qu'elle parut , je me jetai à ses pieds; mais j'y restai tout interdit en lui présentant ma rose. Elle prit la parole , et me dit : « Infortuné! tu me parles d'amour, et bientôt je ne serai plus. Il faut, à l'exemple de ma mère , que j'accompagne au bûcher mon époux qui vient de mourir : il était vieux , je l'épousai enfant : adieu , retire-toi , et oublie-moi ; dans trois jours , je ne serai qu'un peu de cendre. » En disant ces mots, elle soupira. Pour moi, pénétré de douleur, je lui dis :« Malheureuse bramine! la nature a rompu les liens que la société vous avait donnés ; achevez de rompre ceux de la superstition : vous le pouvez , en me prenant pour votre époux. — Quoi ! reprit-elle en pleurant , j'échapperais à la mort pour vivre avec toi dans l'opprobre? Ah! si tu m'aimes, laisse-moi mourir. — A Dieu ne plaise , m'écriai-je , que je ne vous tire de vos maux que pour vous plonger dans les miens ! Chère bramine , fuyons ensemble au fond des forêts : il vaut encore mieux se fier aux tigres qu'aux hommes. Mais le ciel, dans qui j'espère, ne nous abandonnera pas. Fuyons : l'amour, la nuit, ton malheur, ton innocence, tout nous favorise. Hâtonsnous, veuve infortunée ! déjà ton bûcher se prépare , et ton époux mort t'y appelle. Pauvre liane renversée, appuie-toi sur moi , je serai ton palmier. » Alors elle jeta , en gémissant , un regard sur le tombeau de sa mère, puis vers le ciel ; et, laissant tomber une de ses mains dans la mienne, de l'autre elle prit ma rose. Aussitôt je la saisis par le bras , et nous nous mîmes en route. Je jetai son voile dans le Gange, pour faire croire à ses parents qu'elle s'y était noyée. Nous marchâmes pendant plusieurs nuits le long du fleuve , nous cachant le jour dans des rizières. Enfin , nous arrivâmes dans cette contrée , que la
\hS LA CHAUMIERE INDIENNE.
guerre autrefois a dépeuplée d'habitants. Je pénétrai au fond de ce bois , où j'ai bâti cette cabane et planté un petit jardin : nous y vivons très-heureux. Je révère ma femme comme le soleil , et je l'aime comme la lune. Dans cette solitude, nous nous tenons lieu de tout : nous étions méprisés du monde ; mais comme nous nous estimons mutuellement, les louanges que je lui donne , ou celles que j'en reçois , nous paraissent plus douces que les applaudissements d'un peuple. » En disant ces mots , il regardait son enfant dans son berceau , et sa femme qui versait des larmes de joie.
Le docteur, en essuyant les siennes , dit à son hôte : « En vérité , ce qui est en honneur chez les hommes est souvent digne de leur mépris ; et ce qui est méprisé d'eux mérite souvent d'en être honoré. Mais Dieu est juste : vous êtes mille fois plus heureux dans votre obscurité que le chef des brames de Jagrenat dans toute sa gloire. 11 est expose, ainsi que sa caste, à toutes les révolutions de la fortune; c'est sur les brames que tombent la plupart des fléaux des guerres civiles et étrangères qui désolent votre beau pays depuis tant de siècles; c'est à eux qu'on s'adresse souvent pour avoir des contributions forcées, à cause de l'empire qifiïs exercent sur l'opinion des peuples. Mais ce qu'il y a de plus cruel pour eux, ils sont les premières victimes de leur religion inhumaine. A force de prêcher l'erreur, ils s'en pénètrent eux-mêmes au point de perdre le sentiment de la vérité, de la justice, de l'humanité, de la piété; ils sont liés des chaînes de la superstition dont ils veulent captiver leurs compatriotes ; ils sont forcés à chaque instant de se laver, de se purifier , et de s'abstenir d'une multitude de jouissances innocentes : enfin (ce qu'on ne peut dire sans horreur) , par une suite de leurs dogmes barbares , ils voient brûler vives leurs parentes , leurs mères, leurs sœurs et leurs propres filles : ainsi les punit la nature , dont ils ont violé les lois . Pour vous , il vous est permis d'être sincère , bon , juste , hospitalier, pieux; et vous échappez aux coups de la Fortune et aux maux de l'opinion par votre humiliation même. »
LA CHAUMIÈRE INDIENNE. là»
Après cette conversation , le paria prit congé de son hôte pour le laisser reposer, et se retira , avec sa femme et le berceau de son enfant , dans une petite pièce voisine.
Le lendemain, au lever de l'aurore, le docteur fut réveillé par le chant des oiseaux nichés dans les branches du figuier d'Inde, et par les voix du paria et de sa femme, qui faisaient ensemble la' prière du matin. Il se leva, et fut bien fâché lorsque , le paria et sa femme ouvrant leur porte pour lui souhaiter le bonjour, il vit qu'il n'y avait pas d'autre lit dans la cabane que le lit conjugal , et qu'ils avaient veillé toute la nuit pour le lui céder. Après qu'ils lui eurent fait lesalam, ils se hâtèrent de lui préparer à déjeuner. Pendant ce temps-là , il fut faire un tour dans le jardin : il le trouva , ainsi que la cabane, entouré des arcades du figuier d'Inde, si entrelacées, qu'elles formaient une haie impénétrable même à la vue. Il apercevait seulement au-dessus de leur feuillage les flancs rouges du rocher qui flanquait le vallon tout autour de lui; il en sortait une petite source qui arrosait ce jardin, planté sans ordre. On y voyait pêle-mêle des mangoustans, des orangers, des cocotiers, des litchis, des durions, des manguiers, des jacquiers , des bananiers , et d'autres végétaux tous chargés de fleurs ou de fruits. Leurs troncs même en étaient couverts : le hétel serpentait autour du palmier arec, et le poivrier le long de la canne à sucre. L'air était embaumé de leurs parfums. Quoique la plupart des arbres fussent encore dans l'ombre, les premiers rayons de l'aurore éclairaient déjà leurs sommets , on y voyait voltiger des colibris étincelants comme des rubis et des topazes , tandis que des bengalis et des sensasoulé , ou cinq-cents voix , cachés sous l'humide fouillée, faisaient entendre sur leurs nids leurs doux concerts. Le docteur se promenait sous ces charmants ombrages, loin des pensées savantes et ambitieuses , lorsque le paria vint l'inviter à déjeuner. « Votre jardin est délicieux , dit l'Anglais ; je ne lui trouve d'autre défaut que d'être trop petit : à votre place, j'y ajouterais un boulingrin , et je retendrais dans la forêt. — Seigneur, lui répondit le paria, moins on tient de
place , plus on est à couvert. Une feuille suffit au nid de l'oiseau-mouche. » En disant ces mots, ils entrèrent dans la cabane , où ils trouvèrent dans un coin la femme du paria gui allaitait son enfant : elle avait servi le déjeuner. Après un repas silencieux , le docteur se préparant à partir, l'Indien lui dit : « Mon hôte , les campagnes sont encore inondées des pluies de la nuit, les chemins sont impraticables : passez ce jour avec nous. — Je ne le "puis, dit le docteur, j'ai trop de monde avec moi. — Je le vois , reprit le paria , vous avez hâte de quitter le pays des brames pour retourner dans celui des chrétiens , dont la religion fait vivre tous les hommes en frères. » Le docteur se leva en soupirant. Alors le paria fit un signe à sa femme , qui , les yeux baissés et sans parler, présenta au docteur une corbeille de fleurs et de fruits. Le paria , prenant la parole pour elle , dit à l'Anglais : « Seigneur , excusez notre pauvreté ; nous n'avons , pour parfumer nos hôtes suivant l'usage de l'Inde, ni ambre gris, ni bois d'aloès ; nous n'avons que des fleurs et des fruits. Mais j'espère que vous ne mépriserez pas cette petite corbeille remplie par les mains de ma femme : il n'y a ni pavots, ni soucis, mais des jasmins , du mougris et des bergamottes , symboles, parla durée de leurs parfums, de notre affection, dont le souvenir nous restera lors même que nous ne nous verrons plus. » Le docteur prit la corbeille , et dit au paria : « Je ne saurais trop reconnaître votre hospitalité , et vous témoigner toute l'estime que je vous porte : acceptez cette montre d'or; elle est de Greenham , le plus fameux horloger de Londres ; on ne la remonte qu'une fois par an. » Le paria lui répondit : Seigneur, nous n'avons pas besoin de montre ; nous en avons une qui va toujours, et qui ne se dérange jamais : c'est le soleil. — Ma montre sonne lés heures , ajouta le docteur. — Nos oiseaux les chantent , repartit le paria. — Au moins , dit le docteur , recevez ces cordons de corail , pour faire des colliers rouges à votre femme et à votre enfant. — Ma femme et mon enfant , répondit l'Indien , ne manqueront jamais de^olliers rouges, tant que notre jardin
produira des poids d'angole. —Acceptez donc, dit le docteur, ces pistolets, pour vous défendre des voleurs dans votre solitude. — La pauvreté , dit le paria , est un rempart qui éloigne de nous les voleurs ; l'argent dont vos armes sont garnies suffirait pour les attirer. Au nom de Dieu qui nous protège et de qui nous attendons notre récompense , ne nous enlevez pas le prix de notre hospitalité. — Cependant, reprit l'Anglais, je désirerais que vous conservassiez quelque chose de moi. — Eh bien , mon hôte , répondit le paria , puisque vous le voulez , j'oserai vous proposer un échange : donnezmoi votre pipe , et recevez la mienne : lorsque je fumerai dans la vôtre, je me rappellerai qu'un pandect européen n'a pas dédaigné d'accepter l'hospitalité chez un pauvre paria. » Aussitôt le docteur lui présenta sa pipe de cuir d'Angleterre, dont l'embouchure était d'ambre jaune , et reçut en retour celle du paria , dont le tuyau était de bambou , et le fourneau de terre cuite.
Ensuite il appela ses gens , qui étaient tous morfondus de leur mauvaise nuit passée ; et , après avoir embrassé le paria , il monta dans son palanquin. La femme du paria , qui pleurait, resta sur la porte de la cabane, tenant son enfant dans ses bras ; mais son mari accompagna le docteur jusqu'à la sortie du bois , en le comblant de bénédictions. «Que Dieu soit votre récompense, lui disait-il, pour votre bonté envers les malheureux ! que je lui sois en sacrifice pour vous ! qu'il vous ramène heureusement en Angleterre, ce pays de savants et d'amis, qui cherchent la vérité par tout le monde, pour le bonheur des hommes! « Le docteur lui répondit : » J'ai parcouru la moitié du globe , et je n'ai vu partout que l'erreur et la discorde : je n'ai trouvé la vérité et lé bonheur que dans votre cabane. » En disant ces mots , ils se séparèrent l'un de l'autre en versant des larmes. Le docteur était déjà bien loin dans la campagne, qu'il voyait encore le bon paria au pied d'un arbre, qui lui faisait signe des mains pour lui dire adieu.
Le docteur, de retour à Calcutta, s'embarqua pour Chan-
-dernagor, d'où il fit voile pour l'Angleterre. Arrivé à Londres, il remit les quatre-vingt-dix ballots de ses manuscrits au président de la Société royale, qui les déposa au muséum britannique, où les savants et les journalistes s'occupent encore aujourd'hui à en faire des traductions , des éloges , des diatribes , des critiques et des pamphlets. Quant au docteur, il garda pour lui les trois réponses du paria sur la vérité. Il fumait souvent dans sa pipe; et quand on le questionnait sur ce qu'il avait appris de plus utile dans ses voyages , il répondait : « Il faut chercher la vérité avec un cœur simple ; on ne la trouve que dans la nature; on ne doit la dire qu'aux gens de bien. » A quoi il ajoutait : « On n'est heureux qu'avec une bonne femme. »
FIN DE LA CnAUMlÈBK INDIENNE.
Il y avait à Surate un café où beaucoup d'étrangers s'assemblaient Paprès-midi. Un jour il y vint un seidre persan , ou docteur de la loi , qui avait écrit toute sa vie sur la théologie, et qui ne croyait plus en Dieu. Qu'est-ce que Dieu ? disait- il ; d'où vient-il f qui est-ce qui l'a créé? où est-il? Si c'était un corps , on le verrait ; si c'était un esprit, il serait intelligent et juste ; il ne permettrait pas qu'il y eût des malheureux sur la terre. Moi-même , après avoir tant travaillé pour son service, je serais pontife à Ispahan, et je n'aurais pas été forcé de m'enfuirde la Perse, après avoir cherché à éclairer les hommes. Il n'y a donc point de Dieu. Ainsi le docteur , égaré par son ambition , à force de raisonner sur la première raison de toutes choses, était venu à perdre la sienne, et à croire que c'était non sa propre intelligence qui n'existait plus , mais celle qui gouverne l'univers. Il avait pour esclave un Cafre presque nu, qu'il laissa à la porte du café. Pour lui, il fut se coucher sur un sofa , et il prit une tasse de coquenar ou d'opium. Lorsque cette boisson commença à échauffer son cerveau, il adressa la parole à son esclave, qui était assis sur une pierre au soleil , occupé à chasser les mouches qui le dévoraient, et lui dit : Misérable noir, crois-tu qu'il y ait un Dieu? —Qui peut en douter? lui répondit le Cafre. En disant ces mots , le Cafre tira d'un lambeau de pagne qui lui ceignait les reins , un petit marmouset de bois , et dit : Voilà le dieu qui m'a protégé depuis que je suis au inonde; il est fait d'une branche de l'arbre fétiche de mou pays. Tous les gens du café ne furent pas moins surpris de la réponse de l'esclave que de la question de son maître.
Alors un brame, haussant les épaules, dit.au nègre : Pauvre imbécile! comment, tu portes ton dieu dans ta ceinture? Apprends qu'il n'y a ^wint d'autre Dieu que Brama , qui a
créé le monde , et dont les temples sont sur les bords du Gange. Les brames sont ses seuls prêtres, et c'est "par sa protection particulière qu'ils subsistent depuis cent vingt mille ans , malgré toutes les révolutions de l'Inde. Aussitôt un courtier juif prit la parole, et dit : Comment les brames peuvent-ils croire que Dieu n'a de temples que dans l'Inde , et qu'il n'existe que pour leur caste ? Il n'y a d'autre Dieu que celui d'Abraham , qui n'a d'autre peuple que celui d'Israël. Il le conserve, quoique dispersé par toute la terre, jusqu'à ce qu'il Tait rassemblé à Jérusalem pour lui donner l'empire des nations , lorsqu'il y aura relevé son temple, jadis la merveille de l'univers. En disant ces mots, l'Israélite versa quelques larmes. Il allait parler encore , lorsqu'un Italien en robe bleue lui dit en colère : Vous faites Dieu injuste , en disant qu'il n'aime que le peuple d'Israël. Il l'a rejeté depuis plus de dix-sept cents ans , comme vous en pouvez juger par sa dispersion même. 11 appelle aujourd'hui tous les hommes dans l'Église romaine , hors laquelle il n'y a point de salut. Un ministre protestant , de la mission danoise de Trinquebar, répondit en pâlissant, au missionnaire catholique : Gomment pouvez- vous restreindre le salut des hommes à votre communion idolâtre? apprenez qu'il n'y aura de sauvés que ceux qui, suivant l'Évangile, adorent Dieu en esprit et en vérité , sous la loi de Jésus. Alors un Turc , officier de la douane de Surate , qui fumait sa pipe, dit aux deux chrétiens , d'un air grave : Padres , comment pouvez-vous borner la connaissance de Dieu à vos églises ? la loi de Jésus a été abolie depuis l'arrivée de Mahomet, le paraclet prédit par Jésus lui-même, le Verbe de Dieu. Votre religion ne subsiste plus que dans quelques royaumes , et c'est sur ses ruines que la nôtre s'est élevée dans la plus belle portion de l'Europe , de l'Afrique, de l'Asie, et de ses îles. Elle est aujourd'hui assise sur le trône du Mogol, et se répand jusque dans la Chine, ce pays de lumières. Vous reconnaissez vous-mêmes la réprobation des Juifs à leur humiliation ; reconnaissez donc la mission du prophète à ses victoires. Il n'y aura de sauvés
que les amis de Mahomet et d'Omar : car pour ceux qui suivent Ali, ce sont des infidèles. A ces mots, le seidre, qui était de Perse , où le peuple suit la secte d'Ali , se mit à sourire; mais il s'éleva une grande querelle dans le café , à cause de tous les étrangers , qui étaient de diverses religions , et parmi lesquels il y avait encore des chrétiens abyssins , des cophtes, des Tartares lamas, des Arabes ismaélites, et des guèbres , ou adorateurs du feu. Tous disputaient sur la nature de Dieu et sur son culte, chacun soutenant que la véritable religion n'était que dans son pays.
Il y avait là un lettré de la Chine , disciple de Confucius , qui voyageait pour son instruction. Il était dans un coin du café, prenant du thé, écoutant tout, et ne disant mot. Le douanier turc , s'adressant à lui , lui cria d'une voix forte : Bon Chinois , qui garde? le silence , vous savez que beaucoup de religions ont pénétré à la Chine. Des marchands de votre pays , qui avaient besoin ici de mes services , me l'ont dit , en m'assurant que celle de Mahomet était la meilleure. Rendez comme eux justice à la vérité : que pensez-vous de Dieu , et de la religion de son prophète? Il se fit alors un grand silence dans le café. Le disciple de Confucius , ayant retiré ses mains dans les larges manches de sa robe , et les ayant croisées sur sa poitrine, se recueillit en lui-même , et dit d'une voix douce et posée : Messieurs , si vous me permettez de tous le dire , c'est l'ambition qui empêche , en toutes choses , les hommes d'être d'accord ; si vous avez la patience de m'entendre , je vais vous en citer un exemple qui est encore tout frais à ma mémoire. Lorsque je partis de la Chine pour venir à Surate, je m'embarquai sur un vaisseau anglais qui avait fait le tour du monde. Chemin faisant , nous jetâmes l'ancre sur la côte orientale de Sumatra. Sur le midi, étant descendus à terre avec plusieurs gens de l'équipage , nous fûmes nous asseoir sur le bord de la mer , près d'un petit village, sous des cocotiers à l'ombre desquels se reposaient plusieurs hommes de divers pays. Il y vint un aveugle qui avait perdu la vue à force de contempler le soleil. Il avait
tCG LE CAFE DE SURATE.
eu l'ambitieuse folie d'en comprendre la nature , afin de s'en approprier la lumière. Il avait tenté tous les moyens de l'optique , de la chimie , et même de la nécromancie , pour renfermer un de ses rayons dans une bouteille ; n'ayant pu en venir à bout , il disait : La lumière du soleil n'est point un fluide , car elle ne peut être agitée par le vent ; ce n'est point un solide , car on ne peut en détacher des morceaux ; ee n'est point un feu, car elle ne s'éteint point dans l'eau; ce n'est point un esprit , puisqu'elle est visible; ce n'est point un corps , puisqu'on ne peut la manier ; ce n'est pas même un mouvement , puisqu'elle n'agite pas les corps les plus légers : ce n'est donc rien du tout. Enfin, à force de contempler le soleil et de raisonner sur sa lumière , il en avait perdu les yeux , et, <juï |jjs est, la raison. Il croyait que c'était non pas loi vue , mais le soleil , qui n'existait plus dans l'univers. 11 avait pour conducteur un nègre qui , ayant fait asseoir son maître à F ombre d'un cocotier, ramassa par terre un de ses cocos , et se mit à faire un lampion avec sa coque , une mèche avec son caire , et à exprimer de sa noix un peu d'huile pour mettre dans son lampion. Pendant que le nègre s'occupait ainsi, l'aveugle lui dit en soupirant : Il n'y a donc plus de lumière au monde? Il y a celle du soleil, répondit le nègre. — Qu'est-ce que le soleil ? reprit l'aveugle. — Je n'en sais rien , répondit l'Africain ; si ce n'est que son lever est le commencement de mes travaux , et son coucher en est la fin. Sa lumière m'intéresse moins que celle de mon lampion , qui m'éclaire dans ma case : sans elle, je ne pourrais vous servir pendant la nuit. Alors , montrant son petit coco, il dit : Voilà mon soleil. A ce propos, un homme du village, qui marchait avec des béquilles , se mit à rire ; et , croyant que l'aveugle était un aveugle-né , il lui dit : Apprenez que le soleil est un globe de feu qui se lève tous les jours dans la mer, et qui se couche tous les soirs à l'occident , dans les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vous-même ainsi que nous tous , si vous jouissiez de la vue. Un pécheur prit alors la parole , et dit au boiteux : On voit bien que vous n'ê-
tes jamais sorti de votre village. Si vous aviez des jambes , et que vous eussiez fait le tour de l'île de Sumatra , vous sauriez que le soleil ne se couehe point dans ses montagnes ; mais il sort tous les matins delà mer, et il y rentre tous les soirs pour se rafraîchir; c'est ce que je vois tous les jours le long des côtes. Un habitant de la presqu'île de l'Inde dit alors au pécheur : Comment un homme qui aie sens commun peutil croire que le soleil est un globe de feu , et que chaque jour il sort de la mer et qu'il y rentre sans s'éteindre ? Apprenez donc que le soleil est une deuta ou divinité de mon pays, qu'il parcourt tous les jours le ciel sur un char , tournant autour de la montagne d'or de Merouwa ; que lorsqu'il s'éclipse , c'est qu'il est englouti par les serpents Ragou et Kétou , dont il n'est délivré que par les prières des Indiens sur les bords du Gange. C'est une ambition bien folle à un habitant de Sumatra , de croire qu'il ne luit que sur l'horizon de son île ; elle ne peut entrer que dans la tête d'un homme qui n'a navigué que dans une pirogue. Un Lascar , patron d'une barque de commerce qui était à l'ancre, prit alors la parole, et dit : C'est une ambition encore plus folle de croire que le soleil préfère l'Inde à tous les pays du monde. J'ai voyagé dans la mer Rouge , sur les cotes de l'Arabie , à Madagascar , aux îles Moluques et aux Philippines : le soleil éclaire tous ces pays, ainsi que l'Inde. Il ne tourne point autour d'une montagne ; mais il se lève dans les îles du Japon , qu'on appelle pour cette raison Jepon ou Gué-puen, naissance du soleil ; et il se couche bien loin à l'occident , derrière les îles d'Angleterre. J'en suis bien sûr, car je l'ai ouï dire dans mon enfance à mon grand-père , qui avait voyagé jusqu'aux extrémités de la mer. Il allait en dire davantage , lorsqu'un matelot anglais de notre équipage l'interrompit, en disant : Il n'y a point de pays où l'on connaisse mieux le cours du soleil qu'en Angleterre : apprenez donc qu'il ne se lève et ne se couche nulle part. Il fait sans cesse le tour du monde; et j'en suis bien certain , car nous venons de le faire aussi , et nous l'avons rencontré partout. Alors , prenant un rotin des
mains d'un des auditeurs, il traça un cercle sur le sable, tâcliant de leur expliquer le cours du soleil d'un tropique à l'autre; mais, n'en pouvant venir à bout , il prit à témoin de tout ce qu'il voulait dire le pilote de son vaisseau. Ce pilote était un homme sage, qui avait entendu toute la dispute sans rien dire; mais quand il vit que tous les auditeurs gardaient le silence pour l'écouter, il prit alors la parole, et leur dit : « Chacun de vous trompe les « autres , et en est trompé. Le soleil ne tourne point autour h de la terre ; mais c'est là terre qui tourne autour de lui , lui « présentant tour à tour , en vingt-quatre heures , les îles du « Japon, des Philippines, les Moluques , Sumatra, l'A- « frique , l'Europe, l'Angleterre , et bien d'autres pays. Le « soleil ne luit point seulement pour une montagne , une île, * un horizon, une mer , ni même pour la terre ; niais il est « au centre de l'univers , d'où il éclaire avec elle cinq autres « planètes qui tournent aussi autour de lui, et dont quel- « qu es -unes sont bien plus grosses que la terre , et bien plus « éloignées qu'elle du soleil. Telle est entre autres Saturne, de « trente mille lieues de diamètre, et qui en est à deux cent «quatre-vingt-cinq millions de lieues de distance. Je ne « parle pas des lunes, qui renvoient aux planètes éloignées « du soleil sa lumière, et qui sont en bon nombre. Chacun « de vous aurait une idée de ces vérités , s'il jetait seulement , « la nuit, les yeux au ciel, et s'il n'avait pas l'ambition de « croire que le soleil ne luit que pour son pays. » Ainsi parla, au grand étonnement de ses auditeurs, le pilote qui avait fait le tour du monde et observé les cieux.
llene&t de même , ajouta le disciple de Confucius, de Dieu comme du soleil. Chaque homme croit l'avoir à lui seul , dans sa chapelle, ou au moins dans son pays. Chaque peuple croit renfermer dans ses temples celui que l'univers visible ne renferme pas. Cependant est-il un temple comparable à celui que Dieu lui-même a élevé pour rassembler tous les hommes dans la même communion? Tous les temples du monde ne sont faits qu'à l'imitation de celui de la
nature. On trouve , dans la plupart, des lavoirs ou bénitiers , des colonnes , des voûtes, des lampes, des statues, des inscriptions, des livres de la loi, des sacrifices , des autels, etdes prêtres. Mais dans quel temple y a-t-il un bénitier aussi vaste que la mer , qui n'est point renfermée dans une coquille ; d'aussi belles colonnes que les arbres des forêts , ou ceux des vergers chargés de fruits ; une voûte aussi élevée que le ciel, et une lampe aussi éclatante que le soleil ? Où verra-t-on des statues aussi intéressantes que tant d'êtres sensibles qui s'aiment , qui s'entr'aident , et qui parlent ? des inscriptions aussi intelligibles et plus religieuses que les bienfaits mêmes de la nature? un livre de la loi aussi universel que l'amour de Dieu fondé sur notre reconnaissance , et que l'amour de nos semblables sur nos propres intérêts? des sacrifices plus touchants que ceux de nos louanges pour celui qui nous a tout donné , et de nos passions pour ceux avec lesquels nous devons tout partager? enfin un autel aussi saint que le cœur de l'homme de bien , dont Dieu même est le pontife ? Ainsi , plus l'homme étendra loin la puissance de Dieu , plus il approchera de sa connaissance ; et plus il aura d'indulgence pour les hommes, plus il imitera sa bonté. Que celui donc qui jouit de la lumière de Dieu , répandue dans tout l'univers , ne méprise pas le superstitieux qui n'en aperçoit qu'un petit rayon dans son idole, ni même l'athée qui en est tout à fait privé, de peur qu'en punition de son orgueil il ne lui arrive comme à ce philosophe qui , voulant s'approprier la lumière du soleil , devint aveugle, et se vit réduit, pour se conduire, à se servir du lampion d'un nègre.
Ainsi parla le disciple de Confueius; et tous les gens du café qui disputaient sur l'excellence de leurs religions gardèrent un profond silence.
Lorsque je revenais de Russie eu France, je me trouvai, avec un bon nombre de voyageurs de différentes nations , sur le chariot de poste qui mène de Riga à Breslau. Nous étions rangés deux à deux , assis sur des bancs de bois , nos malles sous nos pieds, le ciel sur nos têtes , voyageant jour et nuit , exposés à toutes les injures de l'air, et ne trouvant dans les auberges de Ja route que du pain noir, de l'eau-de-vie de grain, et du café. Telle est la manière de voyager en Russie , en Prusse , en Pologne, et dans la plupart de^pays du nord. Après avoir traversé tantôt de grandes forêts de sapins et de bouleaux, tantôt des campagnes sablonneuses , nous entrâmes dans des montagnes couvertes de hêtres et de chênes , qui séparent la Pologne de la Silésie.
Quoique mes compagnons de voyage sussent le français , langue aujourd'hui universelle en Europe , ils parlaient fort peu. Un matin , au lever de l'aurore , nous nous trouvâmes sur une colline , auprès d'un château situé dans une position charmante. Plusieurs ruisseaux circulaient à travers ses longues avenues de tilleuls , et formaient au bas des îles plantées de vergers au milieu des prairies. Au loin , autant que la vue pouvait s'étendre , nous apercevions les riches campagnes de la Silésie , couvertes de moissons , de villages , et de maisons de plaisance arrosées par l'Oder, qui les traversait comme un ruban d'argent et d'azur. « 0 la belle vue ! s'écria un peintre italien qui allait à Dresde ; il me semble voir le Milanez. » Un astronome de l'Académie de Berlin se mit à dire : « Voilà de grandes plaines ; on pourrait y tracer une longue base , et par ces clochers avoir une belle suite de triangles. *» Un baron autrichien, souriant dédaigneusement, répondit au géomètre : « Sachez que cette terre est des plus nobles d'Allemagne ; tous ces clochers que vous voyez là-bas en dépen-
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dent. — Cela étant , repartit un marchand suisse , les habitants y sont donc serfs. Par ma foi, c'est un pauvre pays. « Un officier hussard prussien, qui fumait sa pipe, la retira gravement de sa bouche , et se mit à dire d'un ton ferme : « Personne ici ne relève que du roi de Prusse. ïl a délivré les Silésiens du joug de l'Autriche et de ses nobles. Je me souviens qu'il nous a fait camper ici il y a quatre ans. O les belles campagnes pour donner une bataille! j'établirais mes magasins dans le château , et mon artillerie sur ses terrasses. Je borderais la rivière avec mon infanterie; je mettrais ma cavalerie sur les ailes; et avec trente mille hommes j'attendrais ici toutes les forces de l'Empire. Vive Frédéric ! » A peine s'était-il remis à ftjmer, qu'un officier russe prit la parole : « Je ne voudrais pas , dit-il , vivre dans un pays comme la Silésie, ouvert à toutes les armées. Nos Cosaques l'ont ravagée dans la dernière guerre ; et, sans nos troupes réglées qui les continrent , ils n'y auraient pas laissé une chaumière debout. Cest encore pis à présent. Les paysans peuvent y plaider contre leurs seigneurs ; les bourgeois y ont mémo de plus grands privilèges dans leurs municipalités. J'aime mieux les environs de Moscou. » Un jeune étudiant deLeipsick répondit aux deux officiers : « Messieurs , comment pouvezvous parler de guerre dans des lieux si charmants ? Permettez-moi de vous apprendre que le nom même de Silésie vient de campi Elysii, champs Élysiens. Il vaut mieux s'écrier avec Virgile :
Lycori ,
. . . Hic ipso tecura consumerer aevo.
O Lycoris*! c'est ici qu'avec toi je voudrais être dissous par le temps: » A ces mots , prononcés avec chaleur, une aimable marchande de modes de Paris , que l'ennui du voyage avait endormie , se réveilla , et , à la vue de ce beau paysage , s'écria à son tour : « O le délicieux pays ! il n'y manque que des Français. Qu'avez-vous à soupirer? dit-elle à un jeune rabbin qui était à ses cétés. — Voyez , dit le docteur juif , cette montagne là-bas avec sa pointe , elle ressemble au mont Sinaï »
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Tout le monde se mit à rire. Mais un vieux ministre luthérien d'Erfurt , en Saxe, fronça le sourcil , et dit en colère : « 1^ Silésie est une terre maudite , puisque la vérité en est bannie : elle est sous le joug du papisme. Vous verrez, à l'entrée de Breslau , le palais des anciens ducs de Silésie, qui sert aujourd'hui de collège aux jésuites , quoique chassés de toute l'Europe. » Un gros marchand hollandais, pourvoyeur de l'armée prussienne dans la dernière guerre, lui repartit : Comment pouvez-vous appeler maudite une terre couverte de tant de biens? Le roi de Prusse a fort bien fait de conquérir la Silésie : c'est le plus beau fleuron de sa couronne. J'y aimerais mieux un arpent de jardin, qu'un mille carré dans la Marche sablonneuse de Brandebourg. » Nous arrivâmes , ainsi disputant , à Breslau , où nous mîmes pied à terre dans une fort belle auberge. En attendant le dîner, on parla du maître du château* Le ministre saxon assura que c'était un scélérat qui commandait l'artillerie prussienne au siège de Dresde; qu'il avait écrasé, avec des bombes empoisonnées, cette malheureuse ville , dont la moitié des maisons était encore abattue^ et qu'il n'avait acquis sa terre que par des contributions levées en Saxe. « Vous vous trompez, répondit le baron; il ne l'a eue que par son mariage avec une comtesse autrichienne, qui s'est mésalliée en l'épousant. Sa femme est aujourd'hui bien à plaindre : aucun de ses enfants ne pourra entrer dans les chapitres nobles de l'Allemagne , car leur père n'est qu'un officier de fortune. — Ce que vous dites là , reprit le hussard prussien , lui fait honneur; et il en serait comblé aujourd'hui en Prusse, s'il ne l'avait perdu en sortant, à la paix, du service du roi. C'est un officier qui ne peut plus se montrer. » L'hôte, qui faisait mettre le couvert, dit : « Messieurs, on voit bien que vous ne connaissez pas le seigneur dont vous parlez : c'est un homme aimé et considéré de tout le monde : il n'y a pas un mendiant dans ses domaines. Quoique catholique , il secourt les pauvres passants , de quelque pays et religion qu'ils soient. S'ils sont Saxons, il les loge et les nourrit pendant trois jours, en compensation du mal qu'il a été
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obligé de leur faire pendant la guerre. Il est adoré de sa femme et de ses enfants. — Apprenez , répondit à l'hôte le ministre luthérien, qu'il n'y a ni charité ni vertu dans sa communion. Tout son fait est pure hypocrisie , comme les vertus des païens et des papistes. »
Nous avions parmi nous plusieurs catholiques qui allaient élever une terrible dispute , lorsque l'hôte , s'étant mis à la principale place de la table , suivant l'usage de l'Allemagne , fit servir le dîner. Alors on garda un profond silence, et chacun se mit à boire et à manger en voyageur. On fit fort bonne chère. On servit au dessert des pèches > des raisins et des melons. L'hôte dit alors à sa femme d'apporter, en attendant le café, quelques bouteilles de vin de Champagne, dont il voulait régaler la compagnie en l'honneur, dit-il , du seigneur du château, auquel il avait des obligations particulières. Les bouteilles étant arrivées , il les posa auprès de la dame française, en la priant d'en faire les honneurs. La joie parut alors sur tous les visages, et la conversation se ranima. Ma compatriote présenta à Khôte le premier verre de son vin , en lui disant qu'on était aussi bien traité chez lui que dans les meilleures auberges de Paris, et qu'elle n'avait point connu de Français qui le surpassât en-galanterie. L'officier russe convint qu'il y avait plus de fruits à Breslau qu'à Moscou ; il compara la Silésie à la Livonie pour la fertilité ,• et il ajouta quête liberté des paysans rendait un pays mieux cultivé, et leur seigneur plus heureux. L'astronome observa que Moscou était à peu près à la même latitude que Breslau, et par conséquent susceptible des mêmes productions. L'officier hussard dit : « En vérité, je trouve que le seigneur du château sur les terres duquel nous avons passé a fort bien fait de quitter le service-. Après tout v notre grand Frédéric, après avoir fait glorieusement la guerre, passe une partie de son temps à jardiner et à cultiver lui-même des melons à San«-Souci. » Tout le monde fut de l'avis du hussard. Le ministre saxon même se mit à dire que la Silésie était une belle «t bonne provinco; que c'était dommage qu'elle fût dans Fcr-
reur, mais qu'il ne doutait pas que la liberté de conscience étant établie dans les États du roi de Prusse , tous les habitants , et surtout le maître du château , ne se rendissent à la vérité, et n'embrassassent la confession d'Augsbourg : « car, ajouta-t-ii, Dieu ne laisse point une bonne action sans récompense ; et c'en est une qu'on ne peut trop louer dans un militaire qui a fait du mal aux gens de mon pays pendant la guerre , de leur faire du bien pendant la paix. » L'hôte alors proposa de boire à la santé de ce brave seigneur, ce qui fut exécuté aux applaudissements de toute la compagnie.
11 n'y eut pas jusqu'au jeune rabbin qui ne voulût aussi trinquer avec elle. Il dînait seul et tristement, de ses provisions , dans un coin delà salle, suivant la coutume des Juifc en voyage : il se leva , et vint présenter sa grande tasse de etik à la dame , qui la lui remplit jusqu'au bord. Il la vida d'un seul trait : alors elle lui dit : « Que vous en semble, docteur? la terre qui produit de si bon vin ne vaut-elle pas bien la terre promise ? — Sans doute , madame, répondit-il d'un air riant , surtout quand ce bon vin est versé par d'aussi jolies mains.— Souhaitez donc, lui dit-elle, que votre Messie naisse en France, afin qu'il y rassemble vos tribus de toutes les parties dd monde. — Plût à Dieu ! repartit l'Israélite; mais auparavant il faudrait qu'il fît la conquête de l'Europe, où nous sommes presque partout si misérables. Il faudrait que ce fût un nouveau Cyrus , qui en forçât les différents peuples de vivre en paix entre eux et avec le genre humain. — Dieu vous entende! s'écrièrent la plupart des convives. «
J'admirais la variété d'opinions de tant de personnes qui disputaient avant de se mettre à table , et qui étaient d'un si parfait accord lorsqu'elles en sortaient. J'en conclus que l'homme était méchant dans le malheur, car c'en est un pour bien des gens d'être à jeun; et qu'il était bon dans le bonheur, car, quand il a bien dîné, il est en paix avec tout le monde , comme le sauvage de Jean-Jacques.
J'en tirai une autre conséquence plus importante : c'est que toutes ces opinions , qui avaient pour la plupart ébranlé
la mienne tour à tour, venaient uniquement des éducations différentes de mes compagnons de voyage ; et je ne doutai pas que chacun d'eux ne retournât à la sienne quand il serait de sang-froid.
Désirant fixer mon jugement sur les sujets de la conversation , je m'adressai à un voisin qui avait constamment gardé le silence , et m'avait paru d'une humeur toujours égale : « Que pensez- vous, lui dis-je, de la Silésie, et du seigneur du château ? — La Silésie, me répondit-il , est un fort bon pays , puisqu'elle produit des fruits en abondance; et le seigneur du château est un excellent homme , puisqu'il fait du bien à tous les malheureux. Quant à la manière d'en juger, elle diffère dans chaque individu , suivant sa religion , sa nation , son état , son tempérament , son sexe , son âge , la saison de l'année , l'heure même du jour, et surtout d'après l'éducation , qui donne la première et la dernière teinture à nos jugements; mais quand on rapporte tout au bonheur du genre humain, on est sûr de juger comme Dieu agit. C'est sur la raison générale de l'univers que nous devons régler nos raisons particulières , comme nous réglons nos montres sur le soleil. »
Depuis cette conversation, j'ai tâché déjuger de tout comme ce philosophe; j'ai trouvé même qu'il en était de notre globe et de ses habitants comme de la Silésie : chacun s'en fait une idée d'après son éducation. Les astronomes n'y voient qu'un globe fait en fromage de Hollande , qui tourne autour du soleil, avec quelques newtoniens; les militaires, des champs de bataille et des grades ; les nobles, des terres seigneuriales et des vassaux ; les prêtres, des communiants et des excommuniés ;les marchands, des branches de commerce et de l'argent : les peintres , des paysages ; les épicuriens , des paradis terrestres. Mais le philosophe le considère par ses relations avec les besoins des hommes , et les hommes eux-mêmes par celles qu'ils ont entre eux.