MŒURS DES HABITANTS BLANCS
L'Ile-de-France était déserte lorsque Mascarenhas la découvrit. Les premiers Français qui s'y établirent furent quel-
qnes cultivateurs de Bourbon. Ils y apportèrent une grande simplicité de mœurs, de la bonne foi , l'amour de l'hospitalité, et même de l'indifférence pour les richesses. M. de la Bourdonnais, qui est, en quelque sorte, le fondateur de cette colonie , y amena des ouvriers , bonne espèce d'hommes , et quelques mauvais sujets que leurs parents y avaient fait passer ; il les força d'être utiles.
Lorsqu'il eut rendu cette Hé intéressante par ses travaux, et qu'on la crut propre à devenir l'entrepôt du commerce de l'Inde , il y vint des gens de tout état.
D'abord des employés de la Compagnie. Gomme les premiers emplois de l'île étaient exercés par eux , ils y vécurent à peu près comme les nobles à Venise. Ils joignirent à ces mœurs aristocratiques un peu de cet esprit financier qui effarouche tant l'agriculteur. Tous les moyens d'établissement étaient entre leurs mains. Ils avaient à la fois la police, l'administration et les magasins. Quelques-uns faisaient défricher et bâtir, et ils revendaient leurs travaux assez cher à ceux qui cherchaient fortune. On cria cftmtre eux , mais ils étaient tout-puissants.
Il s'y établit des marins de la Compagnie, qui depuis longtemps ne peuvent pas concevoir que les dangers et la peine du commerce des Indes soient pour eux, tandis que les honneurs et le profit sont pour d'autres. Cet établissement, voisin des Indes, faisant naître de grandes espérances, ils s'y arrêtèrent ; ils étaient mécontents avant de s'y établir, ils le furent encore après.
Il y vint des officiers militaires de la Compagnie. C'étaient de braves gens, dont plusieurs avaient de la naissance. Ils ne pouvaient pas imaginer qu'un militaire pût s'abaisser à aller prendre l'ordre d'un homme qui quelquefois avait été garçon de comptoir : passe pour en recevoir sa paye. Ils n'aimaient pas les marins, qui sont trop décisifs : en se faisant habitants, ils ne changèrent point d'esprit, et ne firent pas fortune.
Quelques régiments du roi y relâchèrent , et même y s& journèrent. Des officiers , séduits par la beauté du ciel et par
l'amour du repos, s'y ûxèrent. Tout ployait sous le nom de la Compagnie. Ce n'étaient plus de ces distinctions de garnison qui flattent tant l'officier subalterne : chacun avait là ses prétentions ; on les regardait presque comme des étrangers. Ce furent de grandes clameurs au nom du roi.
Il y était venu des missionnaires de Saint-Lazare, qui avaient gouverné paisiblement les hommes simples qui s'étaient les premiers établis ; mais quand ils virent que la société, en s'augmentant , se divisait, ils s'en tinrent à leurs fonctions curiales et à quelques bonnes habitations : ils n'allaient chez les autres que quand ils y étaient appelés.
Il y passa quelques marchands avec un peu d'argent. Dans une île sans commerce , ils augmentèrent les abus d'un agio qu'ils y trouvèrent établi, et se livrèrent à de petits monopoles. Us ne tardèrent pas à se rendre odieux à ces différentes classes d'hommes , qui ne pouvaient se souffrir : on les désigna sous le nom de Banians ; c'est comme qui dirait Juifs. D'un autre côté , ils affectèrent de mépriser les distinctions particulières de chaque habitant , prétendant qu'après avoir passé la ligne, tout le monde était à peu près égal.
Enfin la dernière guerre de l'Inde y jeta , comme une écume , des banqueroutiers , des libertins ruinés , des fripons , des scélérats , qui, chassés de l'Europe par leurs crimes, et de l'Asie par nos malheurs , tentèrent d'y rétablir leur fortune sur la ruine publique. A leur arrivée, les mécontentements généraux et particuliers augmentèrent; toutes les réputations furent flétries avec un art d'Asie inconnu à nos calomniateurs; il n'y eut plus de femme chaste ni d'homme honnête; toute confiance fut éteinte, toute estime détruite. Ils parvinrent ainsi à décrier tout le monde , pour mettre tout le monde à leur niveau.
Comme leurs espérances ne se fondaient que sur le changement d'administration , ils vinrent enfin à bout de dégoûter la Compagnie, qui céda au roi en 1765 une colonie si orageuse et si dispendieuse.
Pour cette fois on crut que la paix et Tordre allaient rets
gner dans l'île; mais on n'avait fait qu'ajouter de nouveaux levains à la fermentation.
Il y débarqua un grand nombre de protégés de Paris , pour faire fortune dans une île inculte et sans commerce , où il n'y avait que du papier pour toute monnaie. Ce fut des mécontents d'une autre espèce.
Une partie des habitants , qui restaient attachés à la Compagnie par reconnaissance, virent avec peine l'administration royale. L'autre portion, qui avait compté sur les faveurs du nouveau gouvernement , voyant qu'il ne s'occupait que de plans économiques, fut d'autant plus aigrie qu'elle avait espéré plus longtemps.
A ces nouveaux schismes se joignirent les dissensions de plusieurs corps qui , en France même , ne peuvent se concilier, dans la marine du roi , la plume et l'épée; et enfin l'esprit de chacun des corps militaires et d'administration, lequel n'é tant point, comme en Europe, dissipé par les plaisirs ou par les affaires générales, s'isole, et se nourrit de ses propres inquiétudes.
La discorde règne dans toutes les classes , et a banni de cette île l'amour de la société , qui semble devoir régner parmi des Français exilés au milieu des mers , aux extrémités du monde. Tous sont mécontents, tous voudraient faire fortune et s'en aller bien vite. A les entendre, chacun s'en va l'année prochaine. Il y en a qui depuis trente ans tiennent ce lan-
L'ofâcier qui arrive d'Europe y perd bientôt l'émulation militaire. Pour l'ordinaire il a peu d'argent, et il manque de tout : sa case n'a point de meubles ; les vivres sont très-chers en détail; il se trouve seul consommateur entre l'habitant et le marchand , qui renchérissent à l'envi. Il fait d'abord contre eux une guerre défensive ; il achète en gros ; il songe à profiter des occasions , car les marchandises haussent au double après le départ des vaisseaux. Le voilà occupé à saisir tous les moyens d'acheter à bon marché. Quand il commence à jouir des fruits de son économie , il pense qu'il est expatrié, pour
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un temps illimité , dans un pays pauvre : l'oisiveté, le défaut de société , l'appât du commerce , l'engagent à faire par intérêt ce qu'il avait fait par nécessité. Il y a sans doute des exceptions , et je les citerais avec plaisir, si elles n'étaient pas un peu nombreuses. M. de Steenhovre, le commandant, y donne l'exemple de toutes les vertus.
Les soldats fournissent beaucoup d'ouvriers, car la chaleur permet aux blancs d'y travailler en plein air. On n'a pas tiré d'eux , pour le bien de cette colonie , un parti avantageux. Souvent, dans les recrues qu'on envoie d'Europe, il se trouve des misérables , coupables des plus grands crimes. Je ne conçois pas la politique d'imaginer que ceux qui troublent une société ancienne peuvent servir à en faire fleurir une nouvelle. Souvent le désespoir prend ces malheureux ; ils s'assassinent entre eux à coups de baïonnette.
Quoique les marins ne fassent qu'aller et venir, ils ne laissent pas d'influer beaucoup sur les moeurs de cette colonie. Leur politique est de se plaindre des lieux d'où ils sont partis, et de ceux où ils arrivent. A les entendre , le bon temps est passé , ils sont toujours ruinés : ils ont acheté fort cher et vendu à perte. La vérité est qu'ils croient n'avoir fait aucun bénéfice, s'ils n'ont vendu à cent cinquante pour cent: la barrique de vin de Bordeaux coûte jusqu'à cinq cents livres; le reste à proportion. On ne croirait jamais que les marchandises de l'Europe se payent plus ici qu'aux Indes, et celles des Indes plus qu'en Europe. Les marins sont fort considérés des habitants , parce qu'ils en ont besoin. Leurs murmures, leurs allées et venues perpétuelles , donnent à cette île quelque chose des mœurs d'une auberge.
De tant d'hommes de différents états résulte un peuple de différentes nations qui se haïssent très-cordialement. On n'y estime que la fausseté. Pour y désigner un homme d'esprit, on dit : C'est un homme fin. Cest un éloge qui ne convient qu'à des renards. La finesse est un vice , et malheur à la société où il devient une qualité estimable! D'un autre côté, on n'y aime point les gens méfiants. Cela paraît se contredire;
Diaisc'est qu'il n'y a rien à gagner avec des gens qui sont sur leurs gardes. Le méfiant déconcerte les fripons et les repousse. Ils se rassemblent auprès de l'homme fin : ils l'aident à taire des dupes.
On y est d'une insensibilité extrême pour tout ce qui fait le bonheur des âmes honnêtes. Nul goût pour les lettres et les arts. Les sentiments naturels y sont dépravés : on regrette la patrie , à cause de l'Opéra et des filles ; souvent ils sont éteints. J'étais un jour à l'enterrement d'un habitant considérable, où personne n'était affligé; j'entendis son beaufrère remarquer qu'on n'avait pas fait la fosse assez profonde.
Cette indifférence s'étend à tout ce qui les environne. Les rues et les cours ne sont ni pavées ni plantées d'arbres ; les maisons sont des pavillons de bois , que l'on peut aisément transporter sur des rouleaux ; il n'y a aux fenêtres ni vitres ni rideaux; à peine y trouve-t-on quelques mauvais meubles.
Les gens oisifs se rassemblent sur la place à midi et au soir ; là on agiote, on médit, on calomnie. Il y a très-peu de gens mariés à la ville. Ceux qui ne sont pas riches s'excusent sur la médiocrité de leur fortune ; les autres veulent, disent ils, s'établir en France : mais la facilité de trouver des concubines parmi les négresses en est la véritable raison. D'ailleurs il y a peu de partis avantageux : il est rare de trouver une fille qui apporte dix mille francs comptant en mariage.
La plupart des gens mariés vivent sur leurs habitations. Les femmes ne viennent guère à la ville que pour danser ou faire leurs pâques. Elles aiment la danse avec passion. Dès qu'il y a un bal, elles arrivent en foule, voiturées en palanquin. Cestune espèce de litière, enfilée d'un long bambou que quatre noirs portent sur leurs épaules : quatre autres les suivent pour les relayer. Autant d'enfants, autant de voitures attelées de huit hommes , y compris les relais. Les maris économes s'opposent à ces voyages, qui dérangent les travaux de l'habitation ; mais, faute de chemins , il ne peut v avoir de voitures roulantes.
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Les femmes ont peu de couleur ; elles sont bien faites , et la plupart jolies. Elles ont naturellement de l'esprit : si leur éducation était moins négligée , leur société serait fort agréable ; mais j'en ai connu qui ne savaient pas lire. Chacune d'elles pouvant réunir à la ville un grand nombre d'hommes , les maîtresses de maisons se soucient peu de se voir hors le temps du bal. Lorsqu'elles sont rassemblées, elles ne se parlent point. Chacune d'elles apporte quelque prétention secrète , qu'elles tirent de la fortune , des emplois ou de la naissance de leurs maris ; d'autres comptent sur leur beauté ou leur jeunesse ; une Européenne se croit supérieure à une créole, et celJe*ci regarde souvent l'autre comme une aventurière.
Quoi qu'en dise la médisance, je les crois plus vertueuses que les hommes , qui ne les négligent que trop souvent pour des esclaves noires. Celles qui ont de la vertu sont d'autant plus louables qu'elles ne la doivent point à leur éducation. Elles ont à combattre la chaleur du climat , quelquefois l'indifférence de leurs maris , et souvent l'ardeur et la prodigalité des jeunes marins : si l'hymen donc se plaint de quelques infidélités , la faute en est à nous , qui avons porté des mœurs françaises sous le ciel de l'Afrique.
Au reste , elles ont des qualités domestiques très-estimables : elles sont fort sobres , ne boivent presque jamais que dé l'eau. Leur propreté est extrême dans leurs habits. Elles sont habillées de mousseline doublée de taffetas couleur de rose. Elles aiment passionnément leurs enfants. A peine sont-ils nés , qu'ils courent tout nus dans la maison : jamais de maillot ; on les baigne souvent ; ils mangent des fruits à discrétion; point d'étude, point de chagrin : en peu de temps ils deviennent forts et robustes. Le tempérament s'y développe de bonne heure dans les deux sexes ; j'y ai vu marier des filles à onze ans.
Cette éducation , qui se rapproche de la nature , leur eu laisse toute l'ignorance ; mais les vices.des négresses qu'ils sucent avec leur lait , et leurs fantaisies qu'ils exercent avec tyrannie sur les pauvres esclaves , y ajoutent toute la dépra-
vation de la société. Pour remédier à ce mal , les gens aisés font passer de bonne heure leurs enfants en France, d'où ils reviennent souvent avec des vices plus aimables et phis dangereux.
On ne compte guère que quatre cents cultivateurs dans l'île. Il y a environ cent femmes d'un certain état, dont tout au plus dix restent à la ville. Vers le soir, on va en visite dans leurs maisons : on joue , ou Ton s'ennuie. Au coup de canon de huit heures , chacun se retire et va souper chez soi.
Adieu , mon ami; en parlant des hommes, il me fâche de n'avoir que des satires à (aire.
Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 10 février 1769. DES NOIRS.
Dans le reste de la population de cette île, on compte les indiens et les nègres.
Les premiers sent les Malabares. C'est un peuple fort doux. Us viennent de Pondichéry, où ils se louent pour plusieurs années. Ils sont presque tous ouvriers ; ils occupent un faubourg appelé le Camp des Noirs. Ce peuple est d'une teinte plus foncée que les insulaires de Madagascar, qui sont de véritables nègres ; mais leurs traits sont réguliers comme ceux des Européens , et ils n'ont point les cheveux crépus. Ils sont assez sobres, fort économes , et aiment passionnément les femmes. Us sont coiffés d'un turban , et portent de longues robes de niousseline , de grands anneaux d'or aux oreilles, et des bracelets d'argent aux poignets. Il y en a qui se louent aux gens riches ou titrés , en qualité de pions. Cest une espèce de domestique qui fait à peu près l'office de nos coureurs , excepté qu'il fait toutes ses commissions fort gravement. \\ porte , pour marque de distinction x une canne à la main et un poignard à la ceinture. Il serait à souhaiter qu'il y eût un grand nombre de Malabares établis dans l'île , surtout de la caste des laboureurs ; mais je n'en ai vu aucun qui voulût se livrer à l'agriculture.
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Cest à Madagascar qu'on va chercher les noirs destinés à la culture des terres. On achète un homme pour un baril de ooudre , pour des fusils , des toiles , et surtout des piastres. TjC plus cher ne coûte guère que cinquante écus.
Cette nation n'a ni le nez si écrasé , ni la teinte si noire que les nègres de Guinée. Il y en a même qui ne sont que bruns; quelques-uns, comme les Balambous, ont les cheveux longs. J'en ai vu de blonds et de roux. Ils sort adroits , intelligents, sensibles à l'honneur et à la reconnaissance. La plus grande insulte qu'on puisse faire à un noir est d'injurier sa famille : ils sont peu sensibles aux injures personnelles. Ils font dans leur pays quantité de petits ouvrages avec beaucoup d'industrie. Leur zagaie, ou demi-piqué , est très-bien forgée , quoiqu'ils n'aient que des pierres pour enclume et pour marteau. Leurs toiles ou pagnes, que leurs femmes ourdissent , sont très-fines et bien teintes. Ils les tournent autour d'eux avec grâce. Leur coiffure est une frisure très-composée : ce sont des étages de boucles et de tresses entremêlées avec beaucoup d'art : c'est encore l'ouvrage des femmes. Ils aiment passionnément la danse et la musique. Leur instrument est le tam-tam; c'est une espèce d'arc où est adaptée une calebasse. Ils en tirent une sorte d'harmonie douce , dont ils accompagnent les chansons qu'ils composent : l'amour en est toujours le sujet. Les filles dansent aux chansons de leurs amants ; les spectateurs battent la mesure et applaudissent.
Ils sont très-hospitaliers. Un noir qui voyage entre, sans être connu , dans la première cabane ; ceux qu'il y trouve partagent leurs vivres avec lui : on ne lui demande ni d'où il vient , ni où il va ; c'est leur usage.
Ils arrivent avec ces arts et*ces mœurs à FIle-de-France. On les débarque tout nus, avec un chiffon autour des reins. On met les hommes d'un côté, et les femmes à part, avec leurs petits enfants , qui se pressent, de frayeur, contre leurs mères. L'habitant les visite partout, et achète ceux qui lui conviennent. Les frères , les sœurs , les amis , les amants sont séparés ; ils se font leurs adieux en pleurant , et partent pour l'habitation. Quelquefois ils se désespèrent ; ils s'imaginent
que les blancs les vont manger, qu'ils font du vin rouge avec leur sang , et de la poudre à canon avec leurs os.
Voici comme on les traite. Au point du jour, trois coups de fouet sont le signal qui les appelle à l'ouvrage. Chacun se rend avec sa pioche dans les plantations , où ils travaillent, presque nus , à l'ardeur du soleil. On leur donne pour nourriture du maïs broyé, cuit à l'eau , ou des pains de manioc ; pour habit, un morceau de toile. A la moindre négligence, on les attache , par les pieds et par les mains , sur une échelle 5 le commandeur, armé d'un fouet de poste , leur donne sur le derrière nu cinquante , cent , et jusqu'à deux cents coups. Chaque coup enlève une portion de la peau. Ensuite on détache le misérable tout sanglant ; on lui met au cou un collier de fer à trois pointes, et on le ramène au travail. Il y en a qui sont plus d'un mois avant d'être en état de s'asseoir. Les femmes sont punies de la même manière.
Le soir, de retour dans leurs cases , on les fait prier Dieu pour la prospérité de leurs maîtres. Avant de se coucher, ils leur souhaitent une bonne nuit.
Il y a une loi faite en leur faveur, appelée le Code noir. Cette loi favorable ordonne qu'à chaque punition ils ne recevront pas plus de trente coups ; qu'ils ne travailleront pas le dimanche ; qu'on leur donnera de la viande toutes les semaines , des» chemises tous les ans ; mais on ne suit point la loi. Quelquefois , quand ils sont vieux , on les envoie chercher leur vie comme ils peuvent. Un jour, j'en vis un , qui n'avait que la peau et les os , découper la chair d'un cheval mort pour la manger ; c'était un squelette qui en dévorait un autre.
Quand les Européens paraissent émus , les habitants leur disent qu'ils ne connaissent pas les noirs. Ils les accusent d'être si gourmands , qu'ils vont la nuit enlever des vivres dans les habitations voisines ; si paresseux , qu'ils ne prennent aucun intérêt aux affaires de leurs* maîtres , et que leurs femmes aiment mieux se faire avorter que de mettre des enfants au monde ; tant elles deviennent misérables dès qu'elles sont mères de famille !
Le caractère des nègres est naturellement enjoué; mais
après quelque temps d'eselavage, ils deviennent mélancoliques. L'amour seul semble encore charmer leurs peines. Ils font ce qu'ils peuvent pour obtenir une femme. S'ils ont le choix, ils préfèrent celles qui ont passé leur première jeunesse : ils disent cpf elles font mieux la soupe. Ils lui donnent tout ce qu'ils possèdent. Si leur maltresse demeure chez un autre habitant, ils feront, la nuit, trois ou quatre lieues dans des chemins impraticables, pour l'aller voir. Quand ils aiment, ils ne craignent ni là fatigue ni les châtiments. Quelquefois ils se donnent des rendez-vous au milieu de la nuit ; ils dansent à l'abri de quelque rocher, au son lugubre d'une calebasse remplie de pois : mais la vue d'un blanc ou l'aboiement de son chien dissipe toutes ces assemblées nocturnes.
Us ont aussi des chiens avec eux. Tout le monde sait que ces animaux reconnaissent parfaitement dans les ténèbres , non-seulement les, blancs, mais les chiens mêmes des blancs. Ils ont pour, eux de la crainte et de l'aversion ; ils hurlent dès qu'ils approchent. Ils n'ont d'indulgence que pour les noirs et leurs compagnons , qu'ils ne décèlent jamais. Les chiens des blancs , de leur côté , ont adopté les sentiments de leurs maîtres, et, au moindre signal, ils se jettent avec fureur sur les esclaves.
Enfin , lorsque les noirs ne peuvent plus supporter leur sort, ils se livrent au désespoir : les uns se pendent ou s'empoisonnent; d'autres se mettent dans une pirogue, et, sans voiles, sans vivres, sans boussole, se hasardent à faire un trajet de deux cents lieues de mer pour retourner à Madagascar. On en a vu aborder; on les a repris et rendus à leurs maîtres.
Pour l'ordinaire ils se réfugient dans les bois , où on leur donne la chasse avec des détachements de soldats , de nègres et de chiens; il y a des habitants qui s'en font une partie de plaisir. On les relance comme des bétes sauvages; lorsqu'on ne peut les atteindre, on les tire à coups de fusil : on leur coupe la tête , on la porte en triomphe à la ville , au bout
d'un bâton. Voilà ce que je, vois presque toutes les semaines.
Quand on attrape les noirs fugitifs , on leur coupe une oreille et on les fouette. A la seconde désertion , ils sont fouettés, on leur coupe un jarret, on les met à la chaîne. A la troisième fois , ils sont pendus ; mais alors on ne les dénonce pas , les maîtres craignent de perdre leur argent.
J'en ai vu pendre et rompre vifs ; ils allaient au supplice arec joie , et le supportaient sans crier. J'ai vu une femme se jeter elle-même du haut de l'échelle. Us croient qu'ils trouveront dans un autre monde une vie plus heureuse , et que le Père des hommes n'est pas injuste comme eux.
Ce n'est pas que la religion ne cherche à les consoler. De temps en temps on en baptise. On leur dit qu'ils sont devenus frères des blancs ,-et qu'ils iront en paradis. Mais ils ne sauraient croire que les Européens puissent jamais les mener au ciel ; ils disent qu'ils sont sur la terre la cause de tous leurs maux. Us disent qu'avant d'aborder chez eux, ils se battaient avec des bâtons ferrés ; que nous leur avons appris à se tuer de loin avec du feu et des balles; que nous excitons parmi eux la guerre et la discorde , afin d'avoir des esclaves à bon marché; qu'ils suivaient sans crainte l'instinct de la nature; que nous les avons empoisonnés par des maladies terribles; que nous les laissons souvent manquer d'habits, de vivres , et qu'on les bat cruellement sans raison. J'en ai vu plus d'un exemple. Une esclave, presque blanche , vint, un jour, se jeter à mes pieds : sa maîtresse la faisait lever de grand matin et veiller fort tard ; lorsqu'elle s'endormait , elle lui frottait les lèvres d'ordures ; si elle ne se léchait pas , elle la faisait fouetter. Elle me priait de demander sa grâce , que j'obtins. Sauvent les maîtres l'accordent , et , deux jours après, ils doublent la punition. C'est ce que j'ai vu chez un conseiller dont les noirs s'étaient plaints au gouverneur : il m assura qu'il les ferait écorcher le lendemain, de la tête aux pieds. '
ai vu , chaque jour , fouetter des hommes et des femmes pour avoir cassé quoique poterie , oublié de fermer une porte ;
j'en ai vu de tout sanglants , frottés de vinaigre et de sel poulies guérir; j'en ai vu sur le port , dans l'excès de leur douleur , ne pouvoir plus crier; d'autres mordre le canon sur lequel on les attache... Ma plume se lasse d'écrire ces horreurs, mes yeux sont fatigués de les voir, et mes oreilles de les entendre. Que vous êtes heureux ! quand les maux de la ville vous blessent, vous fuyez à la campagne. Vous y voyez de belles plaines , des collines , des hameaux , des moissons , des vendanges , un peuple qui danse et qui chante ; l'image , au moins , du bonheur! Ici , je vois de pauvres négresses courbées sur leurs bêches , avec leurs enfants nus collés sur le dos ; des noirs qui passent en tremblant devant moi; quelquefois j'entends au loin le son de leur tambour, mais plus souvent celui des fouets qui éclatent en l'air comme des coups de pistolet, et des cris qui vont au cœur Grèce, monsieur ! Miséricorde ! Si je m'enfonce dans les solitudes ,
j'y trouve une terre raboteuse , toute hérissée de roches , des montagnes portant au-dessus des nuages leurs sommets inaccessibles, et des torrents qui se précipitent dans des abîmes. Les vents qui grondent dans ces vallons sauvages , le bruit sourd des flots qui se brisent sur les récifs , cette, vaste mer qui s'étend au loin vers des régions inconnues aux hommes , tout me jette dans la tristesse , et ne porte dans mon âme que des idées d'exil et d'abandon.
Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 25 avril I76(>.
P. S. Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l'Europe , mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l'Amérique afin d'avoir une terre pour les planter ; on dépeuple l'Afrique afin d'avoir une nation pour les cultiver.
Il est , dit»on , de notre intérêt de cultiver des denrées qui
nous sont devenues nécessaires , plutôt que de les acheter de
• nos voisins. Mais puisque les charpentiers , les couvreurs, les
maçons et les autres ouvriers européens travaillent ici en
plein soleil , pourquoi n'y a-t-on pas des laboureurs blancs ? Mais que deviendraient les propriétaires actuels? ils devien- J raient plus riches. Un habitant serait à son aise avec vingt fermiers , il est pauvre avec vingt esclaves. On en compte ici vingt mille qu'on est obligé de renouveler tous les ans d'un dix-huitième. Ainsi la colonie, abandonnée à elle-même, se détruirait au bout de dix-huit ans ; tant il est vrai qu'il n'y a point de population sans liberté et sans propriété, et que l'injustice est une mauvaise ménagère!
On dit que le Gode noir est fait en leur faveur. Soit ; mais la dureté des maîtres excède les punitions permises, et leur avarice soustrait la nourriture , le repos et les récompenses qui sont dues. Si ces malheureux voulaient se plaindre , à qui se plaindraient-ils ? leurs juges sont souvent leurs premiers tyrans.
Mais on ne peut contenir, dit-on , que par une grande sévérité ce peuple d'esclaves : il faut des supplices , des colliers de fer à trois crochets , des fouets , des blocs où on les attache par le pied , des chaînes qui les prennent par le cou ; il faut les traiter comme des bêtes, afin que les blancs puissent vivre comme des hommes... Ah! je sais bien que quand on a une fois posé un principe très-injuste , on n'en tire que des conséquences très-inhumaines.
Ce n'était pas assez pour ces malheureux d'être livrés à l'avarice et à la cruauté des hommes les plus dépravés, il fallait encore qu'ils fussent le jouet de leurs sophismes.
. Des théologiens assurent que, pour un esclavage temporel , ils leur procurent une liberté spirituelle. Mais la plupart sont achetés dans un âge où ils ne peuvent jamais apprendre le français , et les missionnaires n'apprennent point leur langue. D'ailleurs ceux qui sojjt baptisés sont traités comme les autres.
Ils ajoutent qu'ils ont mérité les châtiments du ciel , en se vendant les uns les autres. Est-ce donc à nous à être leurs bourreaux? Laissons les vautours détruire les milans.
Des politiques ont excusé l'esclavage, en disant que la
guerre le justifiait. Mais les noirs ne nous la font point. Je conviens que les lois humaines le permettent : au moins devrait-on se renfermer dans les bornes qu'elles prescrivent.
Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant décourage n'aient guère parlé de l'esclavage des noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin ; ils parlent de la Saint-Barthélémy , du massacre des Mexicains par les Espagnols , comme si ce crime n'était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de F Europe prend part. Y a-til donc plus de mal à tuer tout d'un coup des gens . qui n'ont pas nos opinions , qu'à faire le tourment d'une nation à qui nous devons nos délices ? Ces belles couleurs de rose et de feu dont s'habillent nos dames ; le coton dont elles ouatent leurs jupes; le sucre , le café , le chocolat de leurs déjeuners , le rouge dont elles relèvent leur blancheur : la main des malheureux noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des nommes!