‹ Œuveres choisiesChapitre 12 sur 33 · AGRICULTURE, HERBES, LÉGUMES ET FLEURS APPORTÉS DANS L'ILE · texte numérisé non relu

AGRICULTURE, HERBES, LÉGUMES ET FLEURS APPORTÉS DANS L'ILE

Le gouvernement a fait apporter la plupart des plantes , des arbres et des animaux que je vais décrire. Quelques habitants y ont contribué, entre autres MM. de Cossigny, Poivre, Hermans et le Juge. J'eusse désiré savoir le nom des autres, afin de leur rendre l'honneur qu'ils méritent. Le don d'une plante utile me paraît plus précieux que la découverte d'une mine d'or, et un monument plus durable qu'une pyramide.

Le cresson se trouve dans tous les ruisseaux. On l'a apporté il y a dix ans. La dent-de-lion ou pissenlit et l'absinthe croissent volontiers dans les décombres et sur les terres remuées ; niais surtout la molène y étale ses larges feuilles cotonnées , et y élève sa girandole de fleurs jaunes à une hauteur extraordinaire.

Le manioc, dont on distingue une seconde espèce appelée camaignoc. Il vient dans les lieux les plus secs ; son suc a perdu sa qualité vénéneuse : c'est une sorte d'arbrisseau dont la feuille est palmée comme celle du chanvre. Sa racine est grosse et longue comme le bras; on la râpe, et, sans la presser, on en fait des gâteaux fort lourds. On en donne trois livres par jour à chaque nègre pour toute nourriture. Ce végétal se multiplie aisément M. de la Bourdonnais Fa fait venir d'Amérique. C'est une plante fort utile, en ce qu'elle est à l'abri des ouragans, et qu'elle assure la subsistance des nègres. Les chiens n'en veulent point.

Le maïs , ou blé turc , y vient très-beau : c'est un grain précieux; il rapporte beaucoup, et ne se garde qu'un an, parce que les mites s'y mettent. On devrait encourager en Europe la culture d'un blé qu'on ne peut emmagasiner. Il sert à nourrir les noirs, les poules et les bestiaux. Observez que quelques habitants font de grands éloges du maïs et du manioc, mais ils n'en mangent point. Ten ai vu présenter de petits gâteaux au dessert. Quand il y a beaucoup de sucre , de farine de froment et de jaunes d'oeufs , ils sont assez bons.

Le blé y croît bien : il ne s'élève pas à une grande hauteur. On le plante par grain, à la main , à cause des rochers : on le eoupe avec des couteaux , et on le bat avec des baguettes. Il ne se garde guère plus de deux ans. Airrapport de Pline, en Barbarie et en Espagne, on le mettait avec son épi dans des trous en terre, en- prenant garde d'y introduire de l'air. Varron dit qu'on le conservait ainsi cinquante ans , et le millet un siècle. Pompée trouva à Ambracia des fèves gardées de cette manière du temps de Pyrrhus ; ce qui faisait près de cent vingt ans. Mais Pline ne veut pas que la terre soit cultivée par des forçats ou des esclaves, gui ne font, dit-il , rien qui vaille. Quoique la farine du blé de l'Ile-de-France ne soit jamais bien blanche, j'en préfère le pain à celui des farines d'Europe , qui s'éventent ou s'échauffent toujours dans le voyage.

L'ananas , le plus beau des fruits par les mailles de sa

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cuirasse , par son panache teint en pourpre et par son odeur de violette , n'y mûrit jamais parfaitement. Son suc est trèsfroid, et dangereux à l'estomac. Son écorce a un goût fort poivré et brillant- c'est peut^i re un correctif. La nature a mis souvent les contraires dans les mêmes sujets : l'écorce du citron échauffe , son suc rafraîchit; le cuir de la grenade resserre , ses graines relâchent , etc.

Il semble que la nature ait traité les Africains et les Asiatiques en Barbares , à qui elle a donné des végétaux magnifiques et monstrueux, et qu'elle agisse avec nous comme avec des êtres amis et sensibles, Oh ! quand pourrai-je respirer le parfu m des chèvrefeuilles, me reposer sur ces beaux tapis de lait , de safran et de pourpre que paissent nos heureux troupeaux, et entendre les chansons du laboureur qui salue l'aurore avec un coeur content et des mains libres !

Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 29 mai 1709. ABBRISSEAUX ET ARBRES APPORTES A L'ILB-DB- FRANCE.

On y a planté le cocotier, sorte de palmier qui se plaît dans le sable. C'est un des arbres les plus utiles du commerce des Indes ; cependant il ne sert guère qu'à donner de mauvaise huile et de mauvais câbles. On prétend qu'à Pondichéry chaque cocotier rapporte une pistole par an. Des voyageurs font de grands éloges de son fruit ; mais notre lin donnera toujours de plus belle toile que sa bourre, nos vins seront toujours préférés à sa liqueur , et nos simples noisettes à sa grosse noix.

Le cocotier se plaît tellement près de l'eau salée , qu'on met du sel dans le trou où l'on plante son fruit, pour faciliter le développement du germe. Le coco paraît destiné à flotter dans la mer par une bourre qui l'aide à surnager, et par la dureté de sa coque, impénétrable à l'humidité. Elle ne s'ouvre pas par une suture , comme nos noix ; mais le germe sort par un des trois petits trous que la nature a ménagés à son extrémité , après les avoir recouverts d'une pellicule. On a trouvé des cocotiers sur le bord de la mer, dans des îles

désertes , et jusque sur les bancs de sable. Ce palmier est l'a* bre des rivages méridionaux , comme le sapin est l'arbre du nord , et le dattier celui des montagnes brûlées de la Palestine,

Je ne crois pas me tromper en disant que le coco a été fait pour flotter , et pour germer ensuite dans les sables ; chaque graine a sa manière de se ressemer qui lui est propre; mais cet examen me mènerait trop loin. Peut-être Fentreprendrai-je un jour, et ce sera avec grand plaisir. L'étude de la nature dédommage de celle des hommes , elle nous fait voir partout l'intelligence de concert avec la bonté. Mais s'il était possible en cela de se tromper encore, si tout ce qui environne l'homme était fiait pour l'égarer, au moins choisissons nos erreurs, et préférons celles qui consolent.

Quant à ceux qui croient que la nature, en élevant si haut le fruit lourd du cocotier, s'est fort écartée de la loi qui fait ramper la citrouille, ils ne font pas attention que le cocotier n'a qu'une petite tête qui donne fort peu d'ombre : on n'y va point, comme sous les chênes , chercher l'ombrage et la fraîcheur. Pourquoi ne pas observer plutôt qu'aux Indes comme en Europe les arbres fruitiers qui donnent des fruits mous sont d'une hauteur médiocre , afin qu'ils puissent tomber à terre sans se briser; qu'au contraire, ceux qui portent des fruits durs , comme le coco, la châtaigne, le gland, la noix, sont fort élevés , parce que leurs fruits en tombant n'ont rien à risquer? D'ailleurs les arbres feuilles des Indes donnent, comme en Europe , de l'ombre sans danger. Il y en a qui donnent de très-gros fruits, comme le jacq; mais alors ils les portent attachés au tronc , et à la portée de la main : ainsi la nature, que l'homme accuse d'imprudence, a ménagé à la fois son abri et sa nourriture.

Depuis peu on a découvert un crabe qui loge au pied des cocotiers. La nature lui a donné une longue patte terminée par un ongle. Elle lui sert à tirer la substance du fruit par ses trous. Il n'a point de grosses pinces comme les autres crabes : elles lui seraient inutiles. Cet animal se trouve sur l'île des Palmes, au nord de Madagascar, découverte en 1769 par le

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naufrage du vaisseau r Heureux, qui y périt en allant au Bengale.

La température de cette île me paraît trop froide pour les arbres d'Asie, et trop chaude pour ceux d'Europe. Pline observe que l'influence du ciel est plus nécessaire que les qualités de la terre à la culture des arbres. Il dit que de son temps on voyait en Italie des poivriers et des cannelliers, et en Lydie des arbres d'encens; mais ils ne faisaient qu'y végéter. Je crois cependant qu'on pourrait naturaliser dans les provinces méridionales de France le café , qui se plaît dans les lieux frais et tempérés. Ces essais coûteux ne peuvent guère être faits que par des princes : mais aussi l'acquisition d'une plante nouvelle est une conquête douce et humaine, dont toute la nation profite. A quoi ont servi tant de guerres au dehors et au dedans de notre continent? Que nous importé aujourd'hui queMithridate ait été vaincu par les Romains, et Montézume par les Espagnols? Sans quelques fruits, l'Europe n'aurait qu'à pleurer sur des trophées inutiles; mais des peuples entiers vivent en Allemagne des pommes de terre venues de l'Amérique , et nos belles dames mangent des cerises qu'elles doivent à Lucullus. Le dessert a coûté cher; mais ce sont nos pères qui l'ont payé. Soyons plus sages , rassemblons les biens que la nature a dispersés , et commençons par les nôtres.

Si jamais je travaille pour mon bonheur , je veux faire un «ardin comme les Chinois. Ils choisissent un terrain sur le bord d'un ruisseau; ils préfèrent le plus irrégulier, celui où il y a de vieux arbres , de grosses roches , quelques monticules. Us l'entourent d'une enceinte de rocs bruts , avec leurs cavités et leurs pointes : ces rocs sont posés les uns sur les autres, de manière que les assises ne paraissent point. Il en sort des touffes de scolopendre , des lianes à fleurs bleues et pourpres, des lisières de mousse de toutes les couleurs. Un filet d'eau circule parmi ces végétaux, d'où il s'échappe en gouttes ou en glacis. La vie et la fraîcheur sont répandues sur cet enclos, qui n'est chez nous qu'une muraille aride. S'il se trouve quelque enfoncement sur le terrain, on en

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fait une pièce d'eau. On y met des poissons, on la borde de gazon et on l'environne d'arbres. On se garde bien de rien niveler ou aligner; point de maçonnerie apparente : la main des hommes corrompt la simplicité de la nature.

La plaine est entremêlée de touffes de fleurs , de lisières de prairies, d'où s'élèvent quelques arbres fruitiers* Les flânes de la colline sont tapissés de groupes d'arbrisseaux à fruits ou à fleurs , et le baut est couronné d'arbres bien touffus, sous lesquels est le toit du maître.

Il n'y a point d'allées droites qui vous découvrent tous les objets à la fois, mais des sentiers commodes qui les développent successivement. Ce ne sont point des statues ni des vases inutiles, mais une vigne chargée de belles grappes , ou des buissons de roses. Quelquefois on lit sur l'écorce d'un oranger des «vers agréables, ou une sentence philosophique sur un vieux rocher.

Ce jardin n'est ni un verger, ni un parc , ni un parterre , mais un mélange , semblable à la campagne , de plaines , de bois , de collines , où les objets se font valoir les uns par les autres. Un Chinois ne conçoit pas plus un jardin régulier qu'un arbre équarri. Les voyageurs assurent qu'on sort toujours à regret de ces retraites charmantes : pour moi , j'y voudrais encore une compagne aimable, et dans le voisinage un ami comme vous. Au Port-Louis de l'Ile-de-France , ce 10 juin 1768.

ANIMAUX APPORTÉS A i/lLE-DE-FRANCE.

Un oiseau qui a multiplié prodigieusement d'ans l'île est le martin, espèce de sansonnet de l'Inde , au bec et aux pattes jaunes. Il ne diffère guère du nôtre que par son plumage , qui est moins moucheté ; mais il en a le gazouillement , l'aptitude' à parler, et les manières mimes ; il contrefait les autres oiseaux. Il s'approche familièrement des bestiaux pour les éplucher ; mais surtout il fait une consommation prodigieuse de sauterelles. Les martins sont toujours accouplés deux à deux. Ils se rassemblent les soirs au coucher du soleil , par

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troupes de plusieurs milliers f sur des arbres qu'ils affectionneut. Après un gazouillement universel , toute la république s'endort, et au point du jour ils se dispersent par couples dans les différents quartiers de l'île. Cet oiseau ne vaut rien à manger; cependant on en tue quelquefois, malgré les défenses. Plutarque rapporte que l'alouette était adorée à Lemnos, parce qu'elle vivait d'oeufs de sauterelles ; mais nous ne sommes pas des Grecs.

VOYAGE A PIED ÀUT0U1 DE L'iLB.

Un officier m'avait proposé de faire le tour de 111e à pied ; mais , quelques jours avant le départ, il s'excusa : je résolus d'exécuter seul ce projet.

Entre les deux embouchures delà Rivière-Noire, un cerf, poursuivi par des chiens et des chasseurs , vint droit à moi. Il pleurait et bramait : ne pouvant pas le sauver et ne voulant pas le tuer, je tirai un de mes coups en l'air. 11 fut se jeter à l'eau, où les chiens en vinrent à bout. Pline observe que cet animal , pressé par une meule» vient se jeter à la merci de Fhomme.

Je rencontrai un noir appartenant à M- le Normand, habitant chez lequel j'allais descendre, et dont la .maison était à un quart de lieue. Cet homme nous devança, pendant que je m'arrêtais avec plaisir à considérer le spectacle des deux mers. Une maison , placée en cet endroit, y serait dan* une situation charmante ; mais il n'y a pas d'eau. Comme je descendais ce monticule, un noir vint au-devant de moi avec une carafe pleine d'eau fraîche, et m'annonça que Fon m'attendait à la maison. J'y arrivai. C'était une longue case de palissades* couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation consistait en huit noirs, et la famille en neuf personnes : le maître et la maîtresse, cinq enfants, une jeune parente et un ami. Le mari était absent. Voilà ce que j'appris avant d'entrer.

Je ne vis dans toute la maison qu'une seule pièce ; au milieu , la cuisine ; à une extrémité , les magasins , et les logements des domestiques; à l'autre bout Le lit conjugal, couvert

d'une toile , sur laquelle une poule couvait ses œufs ; sous le lit, des canards; des pigeons sous la feuillée, et trois gros chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés tous les meubles qui serrent au ménage ou au travail des champs. Je fus véritablement surpris de trouver dans ce mauvais logement une dame très-jolie. Elle était Française , née d'une famille honnête , ainsi que son mari. Ils étaient venus , il y avait plusieurs années , chercher fortune; ils avaient quitté leurs parents , leurs amis , leur patrie , pour passer leurs jours dans un lieu sauvage, où l'on ne voyait que la mer et les escarpements affreux du morne Brabant ; mais l'air de contentement et de bonté de cette jeune mère de famille semblait rendre heureux tout ce qui l'approchait. Elle allaitait un de ses enfants ; les quatre autres étaient rangés autour d'elle , gais et contents.

La nuit venue , on servit avec propreté tout ce que l'habitation fournissait. Ce souper me parut fort agréable. Je ne pouvais me lasser de voir ces pigeons voler autour de la table , ces chèvres qui jouaient avec les enfants , et tant d'animaux réunis autour de cette famille charmante. Leurs jeux paisibles , la solitude du lieu , le bruit de la mer, me donnaient une image de ces premiers temps où les filles de Noé, descendues sur une terre nouvelle , firent encore part , aux espèces douces et familières , du toit , de la table et du lit.

Après souper, on me conduisit coucher à deux cents pas de là , à un petit pavillon en bois que l'on venait de bâtir. La porte n'était pas encore mise; j'en fermai l'ouverture avec les planches dont on devait la faire. Je mis mes armes en état , car cet endroit est environné de noirs marrons. Il y a quelques années que quarante d'entre eux s'étaient retirés sur le morne, où ils avaient fait des plantations : on voulut les forcer ; mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la mer.

Le matin on avait fait partir d'avance tous les noirs ; après midi je me mis en route , et je pris seul les devants. J'arrivai au Poste-Jacotet : c'est un endroit où la mer entre dans les

terres en formant une baie de forme ronde. On voit au milieu un petit Ilot triangulaire : cette anse est entourée d'une xolline qui la clôt comme un bassin. Elle n'est ouverte qu'à rentrée , où passe Peau de la mer, et au fond, où coulent , sur tm beau sable , plusieurs ruisseaux qui sortent d'une pièce d'eau douce , où je vis beaucoup de poissons. Autour de cette pièce d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les uns derrière les autres en amphithéâtre. Ils étaient couronnés de bouquets d'arbres, les uns en pyramide comme des ifs, les autres en parasol : derrière eux s'élançaient quelques têtes de palmistes ;, avec leurs longues flèches garnies de panaches. Toute cette masse de verdure, qui s'élève du milieu de la pelouse, se réunit à la forêt et à une branche de montagne qui se dirige à la Rivière-Noire. Le murmure des sources , le beau vert des flots marins , le souffle toujours égal des vents, l'odeur parfumée des velou tiers , cette plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées , semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fâché d'être seul : je for- # mais des projets : mais du reste de l'univers je n'eusse voulu que quelques objets aimés pour passer là ma vie.

Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine j'avais fait deux cents pas , que je vis venir à ma rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je m'avançai vers eux, et je les reconnus pour des noirs de détachement , sorte de maréchaussée de l'île : ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'un d'eux portait dans une calebasse deux petits chiens nouveau-nés ; un autre menait une femme attachée par le cou à une corde de jonc : c'était le butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs marrons qu'ils venaient de dissiper. Ils en avaient tué un , dont ils me montrèrent le gri-gri , espèce de talisman fait comme un chapelet. La négresse paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai : elle ne me répondit pas. Elle portait sur le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas! c'était une tête d'homme. Le beau paysage disparut , je ne vis plus qu'une terre abominable '.

1 Celte femme appartenait à un habitant appelé M. de Laval.

«ft VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE.

Met compagnons me retrouvèrent comme je descendais par une pente difficile au bras de mer de la Savane. 11 était nuit , nous nous assîmes sous des arbres dans le fond de l'anse : on alluma des flambeaux , et on servit à souper.

On parla des noirs marrons ; car ils avaient aussi rencontré le détachement où était cette malheureuse qui portait peut-être la tête de son amant! M. Etienne nous dit qu'il y avait des troupes de deux et trois cents noirs fugitifs aux environs de Belle-Ombre ; qu'ils élisaient un chef auquel ils obéissaient, sous peine de la vie. 11 Leur est défendu de rien prendre dans les habitations du voisinage, d'aller le long des rivières fréquentées chercher du poisson ou des songes. La nuit , ils descendent à la mer pour pécher; le jour, ils forcent des cerfs dans l'intérieur des bois avec des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une femme dans la troupe , elle est pour le chef; s'il y en a plusieurs , elles sont communes. Us tuent , dit-on , les enfants qui en naissent, afin que leurs cris ne les dénoncent pas. Ils s'occupent tous les matins à jeter les sorts pour présager la destinée du jour.

11 nous conta qu'étant' à lâchasse l'année précédente, il rencontra un noir marron ; que s'étant mis à le poursuivre en l'ajustant , son fusil manqua jusqu'à trois fois. Il allait l'assommer à coups de crosse, lorsque deux négresses sortirent du bois, et vinrent en pleurant se jeter à ses pieds. Le noir profita du moment , et s'enfuit. Il amena chez lui ces deux généreuses créatures ; il nous en avait montré une le matin.

Nous partîmes à six heures du matin , en suivant le rivage , qui est découpé d'anses où croissent des mangliers. Il est probable que la mer en a apporté les graines de quelque terre plus au vent. Nous longions sur la gauche une chaîne de montagnes élevées , couvertes de bois. La campagne est coupée de petites collines couvertes d'une herbe fraîche; ce pays, où l'on élève beaucoup de bestiaux , est agréable à voir, mais fatigant à parcourir.

Après avoir marché deux lieues , nous vîmes sur une hauteur une belle maison de pierre. Je m'y arrêtai pour m'y repo-

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ser ; elle appartenait à un riche habitant, appelé la V***. Il était absent. Sa femme était une grande créole sèche , qui allait nu-pieds, suivant l'usage du canton. En entrant dans l'appartement, je la trouvai au milieu de cinq ou six filles , et d'autant de gros dogues qui voulurent étrangler mon chien : on les mit à la porte, et madame de la V*** y posa en faction une négresse nue, qui n'avait pour tout habit qu'une mauvaise jupe. Je demanda^ à passer le temps de la chaleur. Après les premiers compliments, un des chiens trouva le moyen de rentrer dans la salle, et le vacarme recommença. Madame de la V*** tenait à la main une queue de raie épineuse; elle en lâcha un coup sur les épaules nues de Fesclave , qui en furent marquées d'une longue taillade, et un revers -sur le mâtin, qui s'enfuit en hurlant.

Cette dame me conta qu'elle avait manqué de se noyer en allant en pirogue harponner la tortue sur les brisants. Elle allait dans les bois à la chasse des noirs marrons , elle s'en faisait honneur; mais elle médit que le gouverneur lui avait reproché de chasser le cerf, ce qui est défendu ; ce reproche l'avait outrée : « J'eusse mieux aimé, me dit-elle, qu'il m'eût « donné un coup de poignard dans le cœur. »

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