RÉFLEXIONS SUR L' ASCENSION, ET CONJECTURES SUR LE SOL DE L'EUAOPE
Pendant que nos matelots travaillaient à embarquer les tor-
tues, je fus nf asseoir dans une des cavités de ces rochers dont la plaine est couverte : à la vue de ce désordre effroyable , je fis quelques réflexions.
Si ces ruines, me disais-je, étaient celles d'une ville , que de mémoires nous aurions sur ceux qui Font bâtie et sur ceux qui l'ont ruinée ! Il n'y a point de colonne en Europe qui n'ait son historien.
Pourquoi faut-il que nous , qui savons tant de choses , ne sachions ni d'où nous venons, ni où nous sommes? Tous les savants conviennent de l'origine et de la durée deBabylone , qui n'a plus d'habitants ; et personne n'est d'accord sur la nature et l'antiquité du globe , qui est la patrie de tous les hommes. Les uns le forment par le feu, les autres par l'eau ; ceux-ci par les lois du mouvement , ceux-là par celles de la cristallisation. Les peuples d'occident croient qu'il n'a pas six mille ans ; ceux de l'orient disent qu'il est éternel.
Pai vécu quelque temps dans le nord, où j'ai parcouru plus de huit cents lieues ; et je ne me rappelle pas y avoir vu aucun monument ancien. Cependant les sociétés nombreuses laissent des traces durables; et, depuis le petit clocher d'un village jusqu'aux pyramides d'Egypte , toute terre qui fut cultivée porte des témoignages de l'industrie humaine. Les champs de la Grèce et de l'Italie sont couverts de ruines antiques : pourquoi n'en trouve-t-on pas en Russie et en Pologne? C'est que les hommes ne se multiplient qu'avec les fruits de la terre; c'est que le nord de l'Europe était inculte lorsque le midi était couvert de moissons , de vignobles et d'oliviers ». Ces peuples, dans l'abondance, élevèrent des autels à tous les biens. Cérès, Pomone, Bacchus, Flore, Pales, les Zéphyrs, les Nymphes, etc., tout.ee qui était plaisir fut divinité. La jeune fille offrait des colombes à l'Amour, des guirlandes aux Grâces, et priait Lucine de lui donner un mari fidèle. I>a religion ne s'était point séparée de la nature ; et comme la reconnaissance était dans tous les cœurs , la terre , sous un
* Voyez la note à la lin du voyage.
238 VOYAGE A L'JLE-DE-PRANCE.
ciel fovorable, se couvrait d'autel». On vit dans chaque verger le dieu des jardins, Neptune sur tous les rivages, l'Amour dans tous les bosquets : les Naïades eurent des grottes, les Muses des portiques, Minerve des péristyles; l'obélisque de Diane parut dans les taillis;, et le temple de Vénus éleva sa coupole au-dessus des forêts.
Mais lorsqu'un habitant de ces belles contrées fut obligé de chercher au nord une nouvelle patrie, lorsqu'il eut pénétré avec sa famille malheureuse sous l'Ourse glacée, dieux ! quel fut son effroi aux approches de l'hiver ! Le soleil paraissait à peine au-dessus de l'horizon , son disque était rouge et ténébreux. Le souffle des vents faisait éclater le tronc des sapins; les fontaines se figeaient, et les fleuves s'étaient arrêtés. Une neige épaisse couvrait les prés, les bois et les lacs. Les plantes, les graines, les sources, tout ce qui soutient la vie était mort. On ne pouvait même ni respirer, ni toucher à rien; car la mort était dans l'air, et la douleur sortait de tous les corps. Ah ! quand cet infortuné entendit les cris de ses enfants que le climat dévorait , quand il vit sur leurs joues les larmes se vitrifier, et leurs bras tendus vers lui se roidir... qu'il eut d'horreur de ces retraites funestes! Osa-t-il espérer une postérité de la nature , et des moissons de ces campagnes de fer ? Sa main dut frémir d'ouvrir un sol qui tuait ses habitants. Il ne lui resta que de joindre sa misère à celle d'un troupeau, de chercher avec lui la mousse des arbres , et d'errer sur une terre où le repos coûtait la vie. Seulement il s'y creusa des tanières ; et si dans la suite on vit du sein de ces neiges sortir quelque monument , sans doute ce fut un tombeau.
Il est probable que le nord de l'Europe ne se peupla que lorsque le midi lui-même fut abandonné. Les Grecs, si souvent tourmentés par leurs tyrans, préférèrent enfin la liberté à la beauté du ciel. Une partie d'entre eux transporta en Hongrie , en Bohême , en Pologne et en Russie les arts par lesquels l'homme surmonte les éléments, et, seul de tous les animaux, peut vivre dans tous les climats. Depuis la Morée jusqu'à Archangel , sur une largeur de plus de cinq cents
lieues, on ne parle que la langue esclavonne, dont les mots et les lettres même dérivent du grec. Les nations du nord doivent donc leur origine aux Grecs; elles ont dû rentrer dans la barbarie, en sortir tard, et ne développer leur puissance que sous une bonne législation. Pierre Ier a jeté les fondements de leur grandeur moderne, et aujourd'hui une grande impératrice leur jdonne des lois dignes de l'Aréopage.