‹ Œuveres choisiesChapitre 14 sur 33 · DÉPART DU GAP; ARRIVÉE A L'ASCENSION · texte numérisé non relu

DÉPART DU GAP; ARRIVÉE A L'ASCENSION

Nous eûmes constamment le vent du sud-est, et une belle mer , jusqu'à l'Ascension. Le 20 mars , nous étions par sa latitude , qui est de huit degrés sud ; mais nous avions trop pris de l'est. Nous fûmes obligés de courir en longitude , notre intention étant d'y mouiller pour y pécher de la tortue.

Nous mouillâmes le soir à l'entrée de la grande anse. Je descendis dans le canot avec les gens destinés à la pêche de la tortue. Le débarquement est au pied d'une masse de rochers que l'on aperçoit du mouillage à l'extrémité de l'anse sur la droite. Nous descendîmes sur un gros sable très- beau, il est blanc, mêlé de grains rouges , jaunes , et de toutes les couleurs, comme ces grainsd'anis appelés mignonnette. A quelques pas de la , nous trouvâmes une petite grotte dans laquelle est une bouteille, où les vaisseaux qui passent mettent des lettres. On casse la bouteille pour les lire, après quoi on les remet dans une autre.

On apporta du bois , la marmite et la voile du canot, sur laquelle nos matelots se couchèrent en* attendant la nuit. Ce n'est que sur les huit heures du soir que les tortues montent au rivage. Nos gens se reposaient tranquillement , lorsque l'un d'eux se leva en sursaut , en criant : Un mort ! voici un mort ! . . . En effet, à une petite croix élevée sur un monceau de sable , nous vîmes qu'on y avait enterré quelqu'un. Cet homme s'était couché dessus sans y penser ; aucun de nos matelots ne voulut rester là davantage : il fallut, pour leur complaire, avancer cent pas plus loin.

La lune se leva, et vint éclairer cette solitude. Sa lumière, qui rend les sites agréables plus touchants , rendait celui-ci

plus effroyable. Nous étions au pied d'un morne noir, au haut duquel on distinguait une grande croix que les marins y ont plantée. Devant nous la plaine était couverte de rochers , d'où s'élevaient une infinité de pointes de la hauteur d'un homme. La lune faisait briller leurs sommets , blanchis de la fiente des oiseaux. Ces têtes blanches sur ces corps noirs, dont les uns étaient debout et les autres inclinés , paraissaient comme des spectres errants sur des tombeaux. Le plus profond silence régnait sur cette terre désolée ; de temps à autre on entendait seulement le bruit de la mer sur la côte , ou le cri vague de quelque frégate, effrayée d'y voir des habitants.

Nous fûmes dans la grande anse attendre les tortues. Nous étions couchés sur le ventre , dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet animal se retire. Enfin nous en vîmes sortir trois des flots ; on les distinguait comme des masses noires qui grimpaient lentement sur le sable- du rivage. Nous courûmes à la première; mais notre impatience nous la fit manquer. Elle redescendit la pente, et se mit à la nage. La seconde était plus avancée, et ne put retourner sur ses pas. Nous la jetâmes sur le dos. Dans le reste de la nuit , et dans la même anse, nous en tournâmes plus de cinquante, dont quelques unes pesaient cinq cents livres.

Le rivage était tout creusé de trous où elles pondent jusqu'à trois cents œufs, qu'elles recouvrent de sable, où le soleil les fait éclore. On tua une tortue , et on en fit du bouillon ; après quoi je fus me coucher dans la grotte où l'on met les lettres, afin de jouir de l'abri du rocher, du bruit de la mer et de la mollesse du sable. Pavais chargé un matelot d'y porter mon sac de nuit; mais jamais il n'osa passer seul devant le lieu où il avait vu un homme enterré. Il n'y a rien à la fois de si hardi et de si superstitieux que les matelots.

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