‹ Œuveres choisiesChapitre 17 sur 33 · SUB LES VOYAGEUBS ET LES VOYAGES · texte numérisé non relu

SUB LES VOYAGEUBS ET LES VOYAGES

Il est assez singulier qu'il n'y ait eu aucun voyage publié par ceux de nos écrivains qui se sont rendus les plus célèbres dans la littérature et la philosophie. Il nous manque un modèle dans un genre si intéressant , et il nous manquera longtemps, puisque MM. de Voltaire, d' A lembert, de Dufl ion et Rousseau ne nous l'ont pas donné. Montaigne et Montesquieu avaient écrit leurs voyages , qu'ils n'onTpas fait pa-

raitre. On ne peut pas dire qu'ils aient jugé suffisamment connus les pays de l'Europe où ils avaient été , puisqu'ils ont donné tant d'observations neuves sur nos mœurs , qui nous sont si familières. Je crois que ce genre , si peu traité , est rempli de grandes difficultés. Il faut des connaissances universelles, de Tordre dans le plan, delà chaleur dans le style, de la sincérité ; et il faut parler de tout. Si quelque sujet est omis , l'ouvrage est imparfait; si tout est dit, on est diffus , et l'intérêt cesse.

Nous avons cependant des voyageurs estimables. Addison me paraît au premier rang ; par malheur il n'est pas Français. Chardin a de la philosophie et des longueurs ; l'abbé de Choisy sauve au lecteur les ennuis delà navigation , il n'est qu'agréable ; Tournefort décrit savamment les monuments et les plantes de l'Archipel , mais on voudrait voir un homme plus sensible sur les ruines de la Grèce ; la Hontan spécule et s'égare quelquefois dans les solitudes du Canada ; Léry peint très-naïvement les mœurs des Brésiliens et ses aventures personnelles. De ces différents génies on en composerait un excellent ; mais chacun n'a que le sien ; témoin ce marin qui écrivit sur un journal « qu'il avait passé à quatre lieues de « Ténériffe, dont les habitants lui parurent fort affables. »

Il y a des voyageurs qufn' ont qu'un objet, celui de rechercher les monuments , les statues, les inscriptions , les médailles , etc. S'ils rencontrent quelque savant distingué , ils le prient d'inscrire son nom et une sentence sur leur album. Quoique cet usage soit louable , il conviendrait mieux , ce me semble , de s'enquérir des traits de probité, de vertu, de grandeur d'âme , et du plus honnête homme de chaque lieu : un bon exemple vaut bien une belle maxime. Si j'eusse écrit mes voyages du nord , on eût vu sur mes tablettes les noms de Dolgorouki, de Munich, du palatin de Russie Czartorinski ; de Duvai , de Taubenheim , etc. J'aurais parlé aussi des monuments, surtout de ceux qui servent à l'utilité publique , comme l'arsenal de Berlin, le corps des Cadets de Pétersbourg , etc. Quant aux antiquités , j'avoue qu'elles me

donnent décidées tristes. Je ne vois dans un arc de triomphe qu'une preuve de la faiblesse d'un homme : Tare est resté , et le vainqueur a disparu.

Je préfère un cep de vigne à une colonne; et j'aimerais mieux avoir enrichi ma patrie d'une seule plante alimentaire , que du bouclier d'argent de Scipion.

A force de nous naturaliser avec les arts , la nature nous devient étrangère ; nous sommes même si artificiels , que nous appelons les objets naturels des curiosités, et que nous cherchons les preuves de la Divinité dans des livres. On ne trouve dans ces livres (la révélation à part ) que des réflexions vagues, et des indications générales de Tordre universel : cependant , pour montrer l'intelligence d'un artiste , il ne suffit pas d'indiquer son ouvrage , il faut le décomposer. La nature offre des rapports si ingénieux , des intentions si bienveillantes , des scènes muettes si expressives et si peu aperçues , que qui pourrait en présenter un faible tableau à l'homme le plus inattentif le ferait s'écrier : « Il y a quelqu'un ici ! »

L'art de rendre la nature est si nouveau , que les termes même n'en sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne de manière à la faire reconnaître : quand vous aurez parlé de la base , des flancs et du sommet , vous aurez tout dit. Mais que de variétés dans ces formes bombées , arrondies , allongées , aplaties , cavées , etc. ! vous ne trouvez que des périphrases : c'est la même difficulté pour les plaines et les vallons. Qu'on ait à décrire un palais , ce n'est plus le même embarras. On le rapporte à un ou à plusieurs des cinq ordres ; on le subdivise en soubassement , en corps principal , en entablement; et, dans chacune de ses masses, depuis le socle jusqu'à la corniche , il n'y a pas une moulure qui n ait son nom.

Il n'est donc pas étonnant que les voyageurs rendent s^i mai tes objets naturels. S'ils vous dépeignent un pays , vous

LZntinn ^ ' deS fleuves et des ™ntagnes ; mais leurs

escrimons sont arides comme des cartes de géographie :

Undoustan ressemble à l'Europe. La physionomie n'y est

pas. Parlent-ils d'une plante, ils en détaillent bien les fleurs, les feuilles , Pécorce, les racines ; mais son port , son ensemble, son élégance, sa rudesse ou sa grâce , c'est ce qu'aucun ne rend. Cependant la ressemblance d'un objet dépend de l'harmonie de toutes ses parties ; et vous auriez la mesure de tous les muscles d'un homme , que vous n'auriez pas son portrait. .

Si les voyageurs, en rendant la nature, pèchent par défaut d'expression , ils pèchent encore par excès de conjectures. J'ai cru fort longtemps, sur la foi des relations, que l'homme sauvage pouvait vivre dans les bois. Je n'ai pas trouvé un seul fruit bon à manger dans ceux de l'Ile-de-France; je les ai goûtés tous, au risque de m'empoisonner. Il y avait quelques graines d'un goût passable en petite quantité ; et dans certaines saisons , on n'en eût pas ramassé pour le déjeuner d'un singe. Il n'y a que l'oignon dangereux d'une espèce de nymph&a; encore crott-il sous l'eau dans la terre, et il n'est pas vraisemblable que l'homme naturel l'eût deviné là. Je crus au Cap que l'homme avait été mieux servi; j'y vis des buissons couverts de gros artichauts couleur de chair, qui étaient d'une âpreté insupportable. Dans les bois de la France et de l'Allemagne, on ne trouve de mangeable que les faînes du hêtre et les fruits du châtaignier ; encore ce n'est que dans une courte saison. On assure , il est vrai , que , dans l'âge 4'or des Gaules , nos ancêtres vivaient de gland ; mais le gland de nos chênes constipe. Il n'y a que celui du chêne vert qu'on puisse digérer. Il est très-rare en France, et il n'est commun qu'en Italie; d'où nous est venue aussi cette tradition. Un peu d'histoire naturelle servirais à écrire l'histoire des hommes.

On ne trouve dans les forêts du nord que les pommes de sapin , dont les écureuils s'accommodent fort bien : il est fort douteux que les hommes pussent en vivre. La nature aurait traité bien mal le roi des animaux, puisque la table est mise pour tous excepté pour lui , si elle ne lui avait pas donné une raison universelle qui tire parti de tout, et la sociabilité ,

sans laquelle ses forces ne sauraient servir sa raison. Ainsi , d^uneseule observation naturelle on peut prouver: 1° que le plus stupide des paysans est supérieur au plus intelligent des animaux, qu'on ne dressera jamais à semer et à labourer de lui-même ; T que l'homme est né pour la société , hors de laquelle il ne pourrait vivre : 3° que la société doit , à son tour, à tous ses membres , une subsistance qu'ils ne peuvent attendre que d'elle.

Les voyageurs pèchent encore par un autre excès; ils mettent presque toujours le bonheur hors de leur patrie. Ils font des descriptions si agréables des pays étrangers , qu'on en est toute la vie de mauvaise humeur contre le sien.

Si je l'ose dire, la nature paraît avoir tout compensé; et je ne sais lequel est préférable, d'un climat très-chaud ou d'un climat très-froid. Celui-ci est plus sain ; d'ailleurs , le froid est une douleur dont on peut se garantir, et la chaleur une incommodité qu'on ne saurait éviter. Pendant six mois , j'ai vu le paysage blanc à Pétersbourg ; pendant six mois , je l'ai vu noir à l'Ile-de-France ; joignez-y les insectes si dévorants, les ouragans qui renversent tout, et choisissez. 11 est vrai qu'aux Indes les arbres ont toujours des feuilles, que les vergers rapportent sans être greffés , et que les oiseaux ont de belles couleurs.

Mais j'aime mieux notre nature, Nos fruits , nos fleurs , notre verdure , Un rossignol qu'un perroquet, Le sentiment que le caquet :

Et même je préfère encore L'odeur de la rose et du tbym A l'ambre que la main du More Recueille aux rives du matin.

On doit compter aussi pour un grand inconvénient le spectacle d'une société malheureuse, puisque la vue d'un seul misérable peut empoisonner le bonheur. Peut-on penser sans frémir que l'Afrique , l'Amérique et presque toute l'Asie sont dans l'esclavage? Dans l'Indoustan , on ne fait agir le peuple qu'à coups de rotin , de. sorte qu'on en a appelé le bâton le

roi des Indes ; en Chine mémo , ce pays si Tante , la plupart des punitions de simple police sont corporelles. Chez nous, les lois ont un peu plus respecté les hommes. D'ailleurs , quelque rudes que soient nos climats , la nature la plus sauvage m'y plaît toujours par un coin. Il est des sites touchants jusque dans les rochers de la pauvre Finlande. J'y ai vu des étés plus beaux que ceux des tropiques , des jours sans nuits f des lacs si couverts de cygnes , de canards , de bécasses , de pluviers, etc. , qu'on eut dit que les oiseaux de toutes les rivières s'y étaient rendus pour y faire leurs nids. Des flancs des rochers tout brillants de mousses pourprées , et des tapis rouges du kloucva > , s'élevaient de grands bouleaux , dont les feuillages verts , souples et odorants, se mariaient aux pyramides sombres des sapins , et offraient à la fois des retraites à l'amour et à la philosophie. Au fond d'un petit vallon, sur une lisière de pré, loin de f envie, était l'héritage d'un bon gentilhomme dont rien ne troublait le repos , que le bruit d'un torrent que l'œil voyait avec plaisir bondir et écumer sur la croupe noire d'une roche voisine. H est vrai qu'en hiver la verdure et les oiseaux disparaissent. Le vent, la neige, le grésil, les frimas, entourait et secouent la petite maison; mais l'hospitalité est dedans. On se visite de quinze lieues, et l'arrivée d'un ami est une fête de huit jours î on boit au bruit ê#& oors et ûes timbales la santé du convive, des princes et des dames. Les vieillards , auprès du poêle , fumait , et parlent des anciennes guerres; les garçons, en bottes, dansent, au son d'un fifre ou d'un tambour, autour de la jeune Finlandaise en pelisse, qui paraît comme Pallas au milieu de la jeunesse de Sparte.

Si les organes y semblent- rudes, les cœurs y sont sensibles. On parle d'aimer , de plaire, de la France , et de Paris surtout; car Paris est la capitale de toutes les femmes. C'est là que la Russe, la Polonaise et l'Italienne viennent appren-

* Plante rampante d'un beau vert, dont la feuille ressemble à celle du buis. Elle donne un petit fruit rouge qui est un antiscorbuUque.

24* VOYAGE A LUE-DE-FRàNCE.

dre Tari de gouverner les liomnMS avec des rubans et des blondes; c'est là que règne la Parisienne à l'humeur folle, aux grâces toujours nouvelles. Elle voit l'Anglaise mettre à ses genoux son or et sa mélancolie, tandis que, du sein des arts , elle prépare en riant la guirlande qui enchaîne par les plaisirs tous les peuples de l'Europe.

Je préférerais Paris à toutes les villes, non pas à cause de ses fêtes, mais parce que le peuple y est bon, et qu'on y vit en liberté. Que m'importent ses carrosses , ses hôtels , son bruit, sa foule, ses jeux, ses repas , ses visites , ses amitiés à promptes et si vaines? Des plaisirs si nombreux mettent le bonheur en surface et la jouissance en observation. La vie ne doit pas être un spectacle. Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit des biens du coeur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses amis. En tout la campagne me semble préférable aux villes : l'air y est pur, la vue riante , le marcher doux, le vivre facile, les mœurs simples, et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel ; l'avare en reçoit des présents toujours renouvelés, le guerrier s'y livre à la chasse, le voluptueux y place ses jardins , et le philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez lui. Où trouvera-t-il un animal plus utile que le bœuf, plus noble que le cheval, et plus aimable que le chien? Apporte-t-on des Indes une plante plus nécessaire que le blé et aussi gracieuse que la vigne?

Je préférerais , de toutes les campagnes , celle de mon pays; non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. 11 est dans le lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant, qu'aucune fortune ne saurait donner et qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces jeux du premier âge, ces jours si pleins, sans prévoyance et sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avak de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de bec , à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses plumes ! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé , où tout parut

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aimable , et la prairie où il courut , et le verger qu'il ravagea 1 Plus heureux qui ne vous a jamais quitté , toit paternel , asile saint! Que de voyageurs reviennent sans trouver de retraite ! De leurs amis , les uns sont morts , les autres éloignés ; une famille est dispersée; des protecteurs... Mais la vie n'est qu'un petit voyage , et l'âge de l'homme un jour rapide. J'en veux oublier les orages , pour ne me ressouvenir que des services, des vertus et de la constance de mes amis. Peut-être ces lettres conserveront leurs noms, et les feront survivre à ma reconnaissance ! peut-être iront-elles jusqu'à vous, bons Hollandais du Cap! Pour toi, Nègre infortuné qui pleures sur les rochers de Maurice , si ma main, qui ne peut essuyer tes larmes , en fait verser de regret et de repentir à tes tyrans, je n'ai plus rien à demander aux Indes; j'y ai fait fortune!

A Paris , ce iM janvier 1773.

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