‹ Œuveres choisiesChapitre 18 sur 33 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Lorsqu'ils virent qu'après une si fâcheuse expérience des

hommes, je ne soupirais qu'après une vie solitaire; que j'avais des principes dont je ne me départais pas; que mes opinions sur la nature étaient contraires à leurs systèmes ; que je n'étais propre à être ni leur prôneur ni leur protégé , et qu'enfin ils m'avaient brouillé avec mon protecteur, dont ils m'avaient dit souvent du mal pour m'en éloigner, et auquel ils faisaient assidûment la cour, alors ils devinrent mes ennemis. On reproche bien des vices aux grands ; mais j'en ai toujours trouvé davantage dans les petits qui cherchent à leur plaire.

Ceux-ci étaient trop rusés pour m 'attaquer ouvertement aupi èi d'une personne à laquelle j'avais donné, au milieu même de mes infortunes, des preuves si désintéressées de mon amitié. Au contraire , ils faisaient devant elle, ainsi que devant moi, de grands éloges de mes principes , et de quelques actes faciles de modération qui en avaient été la suite ; mais ils y mettaient tant d'exagération, et ils paraissaient si inquiets de l'opinion qu'en prendrait le monde , qu'il était aisé de voir qu'ils ne cherchaient qu'à m'y faire renoncer, et qu'ils ne louaient tant ma patience que pour me la faire perdre. Ainsi ils me calomnièrent en faisant semblant de me louer, et me perdirent de réputation en feignant de me plaindre : comme ces sorcières de Thessalie dont parle Pline, qui faisaient périr les moissons, les troupeaux et les laboureurs, en disant du bien d'eux.

Je m'éloignai donc de ces hommes artificieux, qui se justifièrent encore à mes dépens, en me faisant passer pour méfiant, après avoir abusé en tant de manières de ma confiance.

Ce n'est pas que je n'aie à reprendre en moi une sensibilité trop

2oQ PRÉAMBULE DE L'ARCADIE.

vive pour la douleur, soit physique, soit morale. Une seule épine me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir. La meilleure compagnie me semble mauvaise , si j'y rencontre un important, un envieux, un médisant, un méchant, un perfide. Je sais bien que de fort honnêtes gens vivent tous les jours avec tous ces gens-là , les supportent , les flattent même , et en tirent parti ; mais je sais bien aussi que ces honnêtes gens n'apportent dans la société que le jargon du monde , et que moi j'y mets mon cœur ; qu'ils payent les trompeurs de leur propre monnaie, et que moi je les paye de tout mon avoir, c'est-à-dire de mes sentiments. Quoique mes ennemis m'aient fait passer pour menant , la plupart des erreurs de ma vie , surtout à leur égard , sont Tenues de trop de confiance; et, après tout, j'aime m^eui qu'ils se plaignent que je me suis méfié d'eux sans raison , que s'ils avaient eu eux-mêmes quelque raison de se méfier de moi.

Je cherchai des amis dans des hommes d'un parti contraire , qui m'avaient témoigné le plus grand désir de m'y attirer quand je n'en étais pas , mais qui, des que j'en fus, ne firent plus aucun compte de mon prétendu mérite. Quand ils virent que je n'adoptais pas tous leurs préjugés, que je ne cherchais que la vérité ; que, ne voulant médire ni de leurs ennemis ni des miens , je n'étais propre ni a intriguer, ni à cabaler ; que mes faibles vertus, qu'ils avaient tant exaltées, ne m'avaient mené à rien d'utile , qu'elles ne pouvaient nuire à personne , et qu'enfin je ne tenais plus ni à eux ni à leurs antagonistes , ils me négligèrent tout à fait, et me persécutèrent même à leur tour. Ainsi j'éprouvai que, dans un siècle faible et corrompu, nos amis ne mesurent leur considération pour nous que sur celle que nous portent leurs propres ennemis , et qu'ils ne nous recherchent qu'autant que nous leur sommes utiles ou à craindre. J'ai vu partout bien des sortes de confédérations, et j'y ai toujours trouvé la même espèce d'hommes. Ils marchent à la vérité sous des drapeaux de diverses couleurs ; mais ce sont toujours ceux de l'ambition. Ils n'ont tous qu'un but, celui de dominer. Cependant, l'intérêt de leur corps excepté, je n'en ai pas rencontré deux dont les opiniQns ne différassent comme leurs visages. Ce qui fait la joie de l'un fait le désespoir de l'autre : à l'un, l'évidence parait absurdité; à l'autre, l'absurdité, évidence. Que dis-je? dans l'exacte étude que j'ai faite des hommes pour y trouver un consolateur, j'ai

va les mieux renommés différer totalement d'eux-mêmes du malin au soir» à jeun ou après diner, en particulier ou en puMic. Les livres , même les plus Tantes , sont remplis de contradictions. Ainsi, je sentis que les maux de rame n'avaient pas moins de systèmes pour leur guér&on que ceux du corps , et que c'était bien imprudemment que j'ajoutais l'impéritie des médecins à mes propres infirmités, puisqu'il y a plus de malades en tous genres tués par les remèdes que par les maladies.

Cependant mes malheurs n'étaient pas encore à leur dernier période. L'ingratitude des hommes dont j'avais le mieux mérité , des chagrins de famille imprévus , l'épuisement total de mon faible patrimoine dispersé dans des voyages entrepris pour le service de ma patrie , les dettes dont j'étais resté grevé à cette occasion , mes espérances de fortune évanouies, tous ces maux combinés ébranlèrent à la fois ma santé et ma raison. Je fus frappé d'un mal étrange : des feux semblables à ceux des éclairs sillonnaient ma vue. Tous les objets se présentaient à moi doubles et mouvants : comme Œdipe, je voyais deux soleils. Mon eœur n'était pas moins troublé que ma tête. Dans le plus beau jour d'été , je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans éprouver des anxiétés intolérables , moi qui avais conservé le calme de mon âme dans une tempête du cap de Bonne-Espérance , sur un vaisseau frappé de la foudre. Si je passais seulement, dans un jardin public, près d'un bassin plein d'eau, j'éprouvais des mouvements de spasme et d'horreur. D y avait des moments où je croyais avoir été mordu , sans le savoir, par quelque chien enragé. Il m'était arrivé bien pis : je l'avais été par la calomnie.

Ce qu'il y a de certain , c'est que mon mal ne me prenait que dans la société des hommes. 11 m'était impossible de rester dans un appartement où il y avait du monde , surtout si les porteren étaient fermées. Je ne pouvais même traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupées à en médire ; elles avaient beau m'étre inconnues , je me rappelais que j'avais été calomnié par mes propres amis , et pour les actions les plus honnêtes de ma vie. Lorsque j'étais seul, mon mal se dissipait ; il se calmait encore dans les lieux où je ne voyais que des enfants. J'allais , pour cet effet, m'asseoir assez souvent sur les

buis du for à cheval aux Tuileries , pour voir des enfants se jouer, sur les gazons du parterre , avec de jeunes chiens qui couraient après eux. C'étaient là mes spectacles et mes tournois. Leur innocence me réconciliait avec l'espèce humaine, bien mieux que tout l'esprit de nos drames et que les sentences de nos philosophes ; mais, à la vue de quelque promeneur dans mon voisinage, je me sentais tout agité, et je m'éloignais. Je me disais souvent : Je n'ai cherché qu'à bien mériter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue? En vain j'appelais la raison à mon secours : ma raison ne pouvait rien contre un mal qui lui était ses propres forces. Les efforts mêmes qu'elle faisait pour le surmonter l'affaiblissaient encore, parce qu'elle les employait contre ellemême : il ne lui fallait pas de combats, mais du repos.

A la vérité, la médecine m'offrit des secours ; elle m'apprit que le foyer de mon mal était dans les nerfs. Je le sentais bien mieux qu'elle ne pouvait me le définir. Mais quand je n'aurais pas été trop pauvre pour exécuter ses ordonnances, j'étais trop expérimenté pour y croire. Trois hommes , à ma connaissance , tourmentés du même mal , périrent en peu de temps de trois remèdes différents, et soi-disant spécifiques pour la guérison du mal de nerfs : le premier, par les bains et les saignées ; le second , par l'usage de l'opium ; et le troisième , par celui de l'éther. Ces deux derniers étaient deux fameux médecins de la Faculté de Paris, tous deux renommés par leurs écrits sur la médecine , et particulièrement sur les maladies du genre nerveux.

J'éprouvai de nouveau , mais cette fois par l'expérience d'autrui, combien je m'étais fait illusion en attendant des hommes la guérison de mes maux , combien vaines étaient leurs opinions et leurs doctrines , et combien j'avais été insensé, dans tous les temps de ma vie , de me rendre misérable en cherchant à les rendre heureux , et de me détordre moi-même pour redresser les autres.

Cependant je tirai de la multitude de mes infortunes un grand motif de résignation. En comparant les biens et les maux dont nos jours si rapides étaient mélangés, j'entrevis une grande vérité bien peu connue : c'est qu'il n'y arien de haïssable dans la nature, et que son auteur nous ayant mis dans une carrière où nous devons nécessairement mourir, il nous a donné autant de raisons d'aimer la uiorl que d'aimer la vie.

Toutes les branches de notre vie en sont mortelles comme le tronc. Nos fortunes , nos réputations , nos amitiés , nos amours , tous les objets de nos affections les plus chères, périssent plus d'une fois avant nous; et si les destinées les phis heureuses se manifestaient avec tous les malheurs qui les ont accompagnées , elles nous paraîtraient comme ces chênes qui embellissent la teve de leurs vastes rameaux, mais qui en élèvent vers le ciel encore de plus grands , que la foudre a frappés.

Pour moi , faible arbrisseau brisé par tant d'orages, il ne me restait plus rien à perdre. Voyant , de plus , que désormais je n'avais rien à espérer ni des autres ni de moi-même, je m'abandonnai à Dieu seul , et je lui promis de ne jamais rien attendre d'essentiel à mon bonheur d'aucun homme en particulier, à quelque extrémité que je me trouvasse réduit , et dans quelque genre que ce put être.

Ma confiance fut agréable à celui que jamais on n'implore en vain. Le premier fruit de ma résignation fut le soulagement de mes maux. Mes anxiétés se calmèrent dès que je n'y résistai plus. Bientôt il m'échut , sans la moindre sollicitation, par le crédit d'une personne que je ne connaissais pas , et dans le département d'un ministère auquel je n'avais jamais été utile , un secours annuel du roi. Comme Virgile , j'eus part au pain d'Auguste. C'était un bienfait médiocre, annuel, incertain, dépendant de la volonté d'un ministre fort sujet lui-même aux révolutions , du caprice des intermédiaires et de la malignité de mes ennemis, qui pouvaient m'en priver tôt ou tard parleurs intrigues ; mais , après y avoir un peu réfléchi, je trouvai que la Providence me traitait précisément comme le genre humain , auquel elle ne donne , depuis l'origine du monde, dans la récolte des moissons, qu'une subsistance annuelle incertaine, portée par des herbes sans cesse battues des vents, et exposée aux déprédations des oiseaux et des insectes; mais elle me distinguait bien avantageusement de la plupart des hommes, en ce que ma récolte ne me coûtait ni sueurs ni travaux , et qu'elle me laissait l'exercice plein de ma liberté.

Le premier usage que j'en fis fut de m'éloigner des hommes trompeurs , que je n'avais plus besoin de solliciter. Dès que je ne les vis plus, mon âme se calma. La solitude est une grande montagne d'où ils paraissent bien petits. La solitude m'était cependant

264 PRÉAMBULE DE L'ARCABIE.

contraire, tn ci1 quVIle porte trop k h méditation. Ce futà Jean- Jacques Rousseau que je dus le retour de ma santé. J'ayais lu dans ses immortels écrits , entre nuire* vérités naturelles , que rhomme est fait pour tra vailler, et non pour méditer. Jusqu'alors j'avais exercé mon Ame et reposé mon corps; je changeai de régime, j'exerçai le coq m et je reposai l'Ame. Je renonçai à la plupart des livres, le jetai les yeux sur les ouvrages de la nature , qui parlait à tous mes sens un langage que ni le temps ni les nations ne peuvent altérer. Mon histoire et mes journaux étaient les herbes des champs et des prairies. Ce n'étaient pas me&pensées qui allaient péniblement à elles» comme dans les systèmes des hommes, mais leurs pensées qui venaient paisiblement à moi , sous mille formes agréables. J'y étudiais, sans effort, les lois de cette sagesse universelle qui m'environnait dès le berceau , et à laquelle je n'avais jamais donné qu'une attention frivole. J'en suivais les traces dans toutes les parties du monde , par la lecture des livres de voyages. Ge furent les seuls des livres modernes pour lesquels je conservai du goût , parce qu'ils me transportaient dans d'autres sociétés que celle où j'étais malheureux , et surtout parée qu'ils me parlaient des divers ouvrages de la nature.

Je connus par leur moyen qu'il y avait dans chaque partie de la terre une portion de bonheur pour tous les hommes , dont presque partout ils étaient privés ; et qu'en état de guerre dans notre ordre politique , qui les divise , ils étaient en état de paix dans Tordre de la nature, qui les invite à se rapprocher. Ces consolantes méditations me ramenèrent insensiblement à mes anciens projets de félicité publique , non pas pour les exécuter moi-même , comme autrefois , mais au moins pour en faire un tableau intéressant. La simple spéculation d'un bonheur général suffisait maintenant à mon bonheur particulier. Je pensais aussi que mes plans imaginaires pourraient un jour se réaliser par des hommes plus heureux. Ce «sir redoublait en moi à la vue des malheureux dont nos sociétés «ont composées. Je sentais surtout, par mes propros pri-

SrecœuTIIP0Sai *" d'après rin8tinct et les ^soins de mon <*0I*IP a la surface du globe un site propre à

PBEAMBULE DE L'ARCADIK. 2Ȉ

tracer le plan d'une société heureuse, je le plaçai au sein de l'Amérique méridionale, sur les tirages riches et déserts de l'Amazonr. Je m'étendis , en imagination , au sein de ses vastes forêts. J'y bâti» des forts, j'y défrichai des terres , je les couvris d'abondantes moissons , et de vergers chargés de toutes sortes de fruits étrangers à l'Europe. J'y offrisdes asiles aux hommes de toutes les nations , dont j'avais connu des individus malheureux. Il y avait des Hollandais et des Suisses sans territoire dans leur patrie , et des Russes sans moyens pour s'établir dans leurs vastes solitudes ; des Anglais las des convulsions de leur liberté populaire, et de ' Italiens , de la léthargie de leurs gouvernements aristocratiques; des Prussiens , de leur despotisme militaire, et des Polonais, de leur anarchie républicaine ; des Espagnols , de l'intolérance de leurs opinions , et des Français, de l'inconstance des leurs; de» chevalier* de Malte et des Algériens, des paysans bohémiens , polonais , russes, francs-comtois , bas-bretons, échappés à la tyrannie de leur* propres compatriotes ; des esclaves nègres , fugitifs de nos colonies barbares ; des protecteurs et des protégés, de toutes les nations , des gens de cour, de robe , de lettres , de guerre , de commerce , de finance, tous infortunés tourmentés des maladies des opinions européennes, africaines et asiatiques; tous, pour la plupart, cherchant à s'opprimer mutuellement , et réagissant les uns sur les autres par la violence ou la ruse, l'impiété ou la superstition. Us abjuraient les préjugés nationaux , qui les avaient rendus , dès la naissance , les ennemis des autres hommes , et surtout celui qui est la source de toutes les haines du genre humain , et que l'Europe inspire dès la mamelle à chacun de ses enfants, le désir d'être le premier. Ils adoptaient, sous la protection immédiate de l'Auteur de la nature, des principes de tolérance universelle; et, par cet acte de justice générale , ils rentraient , sans obstacles , dans l'exercice libre de leur caractère particulier. Le Hollandais y portait l'agriculture et le commerce jusqu'au sein des marais ; le Suisse , jusqu'au sommet de» rochers et le Russe, habille à manier la hache , jusqu'au centre des plus épaisses forêts ; l'Anglais s'y livrait à la navigation et aux arts utiles, qui font la force des sociétés ; l'Italien, aux arts libéraux, qui les font fleurir ; le Prussien , aux exercices militaires ; le Polonais, à ceux de l'équitation; l'Espagnol solitaire , aux talents qui demandent de la constance ; ïe Français , à ceux qui rendent la ri*

agréable , et à l'instinct social , qui le rend propre à être le lien de toutes les nations. Tous ces hommes , d'opinions si différentes , se communiquaient par la tolérance ce que leur caractère a de meilleur, et tempéraient les défauts des uns par les excès des autres. 0 en résultait, pour l'éducation, les lois]et les habitudes, un ensemble d'arts , de talents , de vertus ot de principes religieux qui n'en formait qu'un seul peuple , propre à exister au dedans dans une harmonie parfaite, à résister au dehors aux conquérants , et à s'amalgamer avec tout le reste du genre humain.

Je jeUi donc sur le papier toutes les études que j'avais faites à ce sujet ; mais lorsque je voulus les rassembler, pour me donner à moi-même et aux autres une idée d'une république dirigée suivant les lois de la nature , je vis qu'avec tout mon travail, je ne ferais jamais illusion a aucun esprit raisonnable.

A la vérité, Platon dans son Atlantide , Xénophon dans sa Cyropèdie, Fénelon dans son Télèmaque, ont peint le bonheur de plusieurs sociétés politiques qui n'ont peut-être jamais existé ; mais en liant leurs fictions à des traditions historiques , et les reléguant dans des siècles reculés , ils leur ont donné assez de vraisemblance pour qu'un lecteur indulgent croie véritables des récits qu'A n'est plusà portée de vérifier. H n'en était pas de même de mon ouvrage. J'y supposais , de nos jours , et dans une partie du monde connu, l'existence d'un peuple considérable , formé presque en entier des débris malheureux des nations européennes, parvenu tout à coup au plus haut degré de félicité ; et ce rare phénomène , si digne au moins de la curiosité de l'Europe , cessait de faire illusion dès qu'il était certain qu'il n'existait pas. D'ailleurs, le peu de théorie que je m'étais procurée sur un pays si différent du nôtre, et si superficiellement décrit par nos voyageurs , n'aurait fourni à mes tableaux qu'un coloris faux et des traits indécis.

J'abandonnai donc mon vaisseau politique , quoique j'y eusse travaillé plusieurs années avec constance. Semblable au canot de Robinson , je le laissai dans la forêt où je l'avais dégrossi , faute de pouvoir le remuer, et le faire voguer sur la mer des opinions humaines.

En vain mon imagination fit le tour du globe. Au milieu de tant de sites offerts au bonheur des hommes par la nature , je n'y trou* vai pas seulement de quoi asseoir l'illusion d'un peuple heureux

suivant ses lois ; car ni la république de Saint-Paul près du Brésil , formée de brigands qui faisaient la guerre à tout le monde; ni l'évangélique société de Guillaume Penn, dans l'Amérique septentrionale , qui ne se défend seulement pas contre ses ennemis ; ni les conventuelles rédemptions des jésuites dans le Paraguay; ni tes voluptueux insulaires de la mer du Sud , qui , au milieu de leurs plaisirs 9 sacrifient des hommes, ne me paraissaient propres à représenter un peuple usant, dans l'état de la nature, de toutes ses facultés physiques et morales.

D'ailleurs , quoique ces peuplades m'offrissent des images de république , la première n'était qu'une anarchie ; la seconde , une simple société protégée par l'État où elle était renfermée ; et les deux autres ne formaient que des aristocraties héréditaires , où une classe particulière de citoyens, s'étant réservé jusqu'au pouvoir de disposer de la subsistance nationale , tenait le peuple dans un état constant de tutelle , sans.qu'il pût jamais sortir de la classe des néophytes ou des toutous.

Mon âme, mécontente des siècles présents, prit son vol vers les siècles anciens , et se reposa d'abord sur les peuples de rArcadie.

Cette portion heureuse de la Grèce m'offrit des climats et des sites semblables à ceux qui sont épars dans le reste de l'Europe. J'en pouvais faire au moins des tableaux variés et vraisemblables. Elle était remplie de montagnes fort élevées, dont quelques-unes, comme celle de Pholoé, couvertes de neige toute l'année, la rendaient semblable à la Suisse; d'un autre côté , ses marais , tels que celui de Stymphale, la faisaient ressembler, dans cette partie de son territoire , à la Hollande. Ses végétaux et ses animaux étaient les mêmes que ceux qui sont répandus sur le sol de l'Italie , de la France et du nord de l'Europe. Il y avait des oliviers , des vignes , des pommiers , des blés , des pâturages , des 'forêts de chênes , de pins et de sapins ; des bœufs , des chevaux, des moutons, des chèvres, des loups... Les occut pations des Arcadiens étaient les mêmes que celles de nos paysans. Il y avait parmi eux des laboureurs , des bergers , des vignerons , des chasseurs. Mais , ce qui ne ressemble pas aux nôtres , ils étaient fort belliqueux au dehors, et fort paisibles au dedans. Dès que leur État était menacé de la guerre, ils se présentaient d'euxmêmes pour le défendre, chacun a ses dépens. Il y avait un grand

JU PRÉAMBULE DE L'AftCADIE.

nombre d'Arcadiens parmi les dix nulle Grecs qui firent tous Xénopnon cette retraite fameuse de la Perse. Us étaient fort religieux ; car la phipart des dieux de la Grèce étaient nés dans leur pays : Mercure , au mont Cyuene ; Jupiter, au mont Lycée ; Pan , au mont Ménale , ou , selon d'autres , dans les forêts du mont Lycée , où il était particulièrement honoré. C'était dans l'Arcadie qu'Hercule avait exercé ses plus grands travaux.

A ces sentiments de patriotisme et de religion , les Arcadiens mêlaient celui de l'amour, qui a enfin prévalu, comme l'idée principale que ce peuple nous a laissée de lui : car les institutions politiques et religieuses varient dans chaque pays avec les siècles , et lui sont particulières; mais les lois de la nature sont de tous les temps et intéressent toutes les nations. D est donc arrivé que les poètes anciens et modernes ont représenté les Arcadiens comme un peuple de bergers amoureux qui excellaient dans la poésie et la musique , lesquelles sont par tout pays les principaux langages de l'amour. Virgile surtout parle fréquemment de leurs talents et de leur félicité. Dans sa dixième églogue, qui respire la plus douce mélancolie , il introduit ainsi Gallus, iils de Poltion , qui invite les peuples d'Aroadie à déplorer avec lui la perte de sa maîtresse Lycoris :

Cantabtus, Arcades, inejuit,

Montions hec vestris : soli cantare periti

Arcades. O mihi tum quam molli ter ossa quiescant,

Vestra meos olim si fistula dlcat amores!

Atque utinam ex vobls unus , vestricjue missent

Autcasto6gregls,^utmaturœvinitor uvœ!

« Arcadiens, dil-ii, vous chanterez mes regrets sur vos montagnes :

« 1°U8 8e"w. Arcadiens, êtes habiles à chanter. Oh! que mes os repose-

«*« ^"!ment\8,! uni°«r vos flûtes soupirent mes amours! Et plût

« ^iév^iJ16 Jeu88e ** p«n fle vous ! plût aux dieux que j'eusse

garde vos troupeaux, ou vendangé vos raisins! »

Gallus, fils d'un consul romain dans le siècle d'Auguste, trouve le sort des peunles Ho i> a j- . , .... .. . «..

parmi eux un hZ* 1*?**!* 8l doux > qu û n ose ***" d ^ priétaire d'une vkZ * d'Un ttaafM» ou un habitant Pi-

peaux, cuHos „££ 'J "** ^^^ent un simple gardien de trou-

pour fouler la grapne 1 ^ 'J6*** hommes qu'OIlloue en passa»1

Virgile est plein d ^ '^e est mûre ; mrturœ vinitor uvœ.

disparaissent dans leg0^ nuances délicates de sentiment, qui

traductions, et surtout dans les miennes.

Quoique les Arcadiens passassent une bonne partie de leur vie à chanter et à faire l'amour, Virgile ne les représente pas comme des hommes efféminés. Au contraire , il leur assigne des moeurs simples , et un caractère particulier de force , de piété et de vertu, confirmé par tous les historiens qui ont parlé d'eux. U leur fait même jouer un rôle fort important dans l'origine de l'empire romain : car lorsqu*Énée remonta le Tibre pour chercher des alliés parmi les peuples qui habitaient les rivages de ce fleuve, il trouva, à l'endroit où il débarqua, une petite ville appelée Pallantée , du nom deTallas , fils d'Évandre, roi des Arcadiens , qui l'avait bâtie. Cette ville fut depuis renfermée dans l'enceinte de la ville de Rome , à laquelle elle servit de première forteresse. C'est pourquoi Virgile appelle le roi Évandre fondateur de laiorteresse ro-

Rex E vaudras , romans couditor arcis

/ff/k?id.,lib.VIII, v. 3i3.

Je me sens entraîner par le désir d'insérer ici quelques morceaux de YÉnéide qui ont un rapport direct aux mœurs des Arcadiens , et qui montrent en même temps leur influence sur celles du peuple romain. Je sais bien que je traduirai mal ces morceaux ; mais la belle poésie de Virgile dédommagera le lecteur de ma mauvaise prose. Cette digression, d'ailleurs, n'est point étrangère à l'ensemble de mon ouvrage. J'y produirai plusieurs exemples des grands effets que font naître les consonna&ces et les contrastes , que j'ai regardés , dans mes Études précédentes, comme les premiers mobiles de la nature. Noua verrons qu'à son exemple Virgile en est rempli, et qu'ils sont les causes uniques de l'harmonie de son style et de la magie de ses tableaux.

D'abord , Énée , par l'ordre du dieu du Tibre , qui lui était apparu en songe, vient solliciter l'alliance d'Évandre, pour s'établir en Italie. Il lui fait valoir l'ancienne origine de leurs familles , qui sortaient d'Atlas , l'une par Electre, l'autre par MaU. Évandre ne répond rien sur cette généalogie ; mais , à la vue d'Énée , il se rappelle avec joie les traits , la voix et les paroles cPAnchise , qu'il a reçu chez lui dans les murs de Phénée , lorsque ce prince, venant à Salamine avee Priam , qui allait voir sa sœur Hésione , passa jusque dans les froides montagnes d'Arcadie :

W PRÉAMBULE DE L'ARCADH*.

Çt te.forttssimeTeucrum,

Acdpioagnoscoque llbens ! ut jrerba parentis Et vocem Anchlsx magni vultumque reeordor ! ffam memini Hesion» vteenlem régna sororis LaomedonUaden Priamum , Salamina petentem , Protenus Arcadic gelidos invisere fines.

>£n«i<f.,Ub.VIU, v. 164-159.

Évandre était alors à la fleur de l'âge ; il brûlait du désir de joindre sa main à celle d'Anchise : dextra conjungere dextram. Il se ressouvient des témoignages d'amitié qu'il en reçut , et de ses présents , parmi lesquels étaient deux freins d'or, qu'il a donnés à son fils Pallas , sans doute comme les symboles de la prudence »i ■écessaire à un jeune prince :

Franaque bina meut qu« nunc habet aurea Pallas.

Et il ajoute aussitôt : '

Ergo et quam petltis juncta est mitai fœdere dextra : Et lux quum primam terris se crasttna reddet , Auxilio lœtos dimittam, opibusquejuvabo.

j£neid.,hb.vm%v. Iôg-171.

« Ma main a donc scellé dès ce temps-là l'alliance que vous me de- » mandez aujourd'hui : demain , dés que les premiers rayons de l'aurore « paraîtront sur la terre , je vous renverrai plein de joie avec le secours. '«que vous désirez , et je vous aiderai de tous mes moyens. »

Ainsi Evandre, quoique Grec, et par conséquent ennemi naturel des Troyens, donne du secours à Énée, par le seul souvenir de l'amitié qu'il a portée à Anchise , son hôte. L'hospitalité qu'il a exercée autrefois envers le père le détermine à aider le fils, ses h' eSt PaS Ùmti,e d,observer ici , à la louange de Virgile el de obliSéIde,rqUet— teSlCS fois<ïu,Énée» dans ** malheurs, est peler ou l™0*}*1?** * deS étran8er8 > il ne manque pas de leur rapou quelque rafe6 ^ — °ie ' °U d'anciennes alliances de famille , ûii rendent servi*1 P,°Wti(?ue P^Pra à les intéresser ; mais ceux qui vertu. Quand la te S y* déterminent toujours par des raisons de offrir un asile , p^^1* le \ciie à Carthage , Didon se décide à lui venir de quelque feoT* .Senli,ment encore plus sublime que le soutes anciens ; c'est napPA^Iî6p^c^«râ> sisacrée d'ailleurs che* reux. Pour en rendrTr l^érH général que l'on doit aux malheuapplique le besoin, et *plu.s Juchant et plus noble , elle s'en ' ne fait jailUr de son cœur, sur le roi des

PRÉAMBULE DE L'ARCADIE. Ml

Troyeus , que le même degré de pitié qu'elle demande pour ellemême. Elle lui dit :

Me quoque, per multos similis fortuna labores Jactatam , hac demum volait consistere terra. Non ignara mail, miseris succurrere disco.

Aneid., lib. I, V. 628-630.

«Et moi aussi, une fortune semblable à la vôtre, m'ayant jetée « dans beaucoup de dangers , m'a enfin permis de me fixer sur ces « rivages. Instruite par le malheur , j'ai appris à secourir les malheu- « reux. »

Partout Virgile préfère les raisons naturelles aux raisons politiques , et l'intérêt du genre humain à l'intérêt national. Voilà pourquoi son poème, quoique fait à la gloire des Romains , intéresse les hommes de tous les pays et de tous les siècles.

Pour revenir Vu roi Évandre , il était occupé à offrir un sacrifice à Hercule , à la tète de sa colonie d'Arcadiens , lorsqu'Énée mit pied à terre. Après avoir engagé le roi des Troyens et ceux qui l'accompagnaient à prendre part au banquet sacré que son arrivée avait interrompu , il l'instruit de l'origine de ce sacrifice par l'histoire qu'il lui raconte du brigand Cacus, mis à mort par Hercule dans une caverne voisine du mont Aventin. Il lui fait une peinture terrible du combat du fils de Jupiter avec ce monstre , qui vomissait des flammes ; ensuite il ajoute :

Ex illo celebratus honos , lœtique minores Servavere diem ; primusque Potitius auctor , Et domus Herculei custos Pinaria sacri, Hanc aram luco statuit, quœ maxima semper Dicetur nobis , et erit quœ maxima semper. Quare agite , o juvenes , tantarum in munere laudum , Cingite fronde comas , et pocula porgite dextris ; Communemque vocate deum , et date vina volentes Dixerat ; Herculea bicolor quum populus umbra. Velavitque comas , foliisque inexa pependit , Et sacer impie vit dextram scyphus. Ocius omnes In mensam laeti libant , di vasque precantur. Devexo interea propior fit vesper olympo : Jamque sacer do tes, primusque Protitius , ibant Pellibus in morem cincti , flammasque ferebant. Instaurant epulas , et mensae grata secunda? Dona ferunt , cumulantque oneratis lancibus aras. Tum salii ad cantus , incensa altaria circum , Populeis adsuntevincti tempora ramis.

jEneid., lib. VIII , V. 268-288,

« Depuis ce temps , nous célébrons tous les ans cette fête , et iea

« peuples en perpétuent la mémoire avec joie. Potitius en est le premier « instllotear; et la famille des Pinariens, à qui appartient le soin du « culte d'Hercule , a élevé au milieu de ce bois cet autel , auquel nous « avons donné le surnom de très-grand , et qui sera en effet, dans tous « les temps , le plus grand des autels. Maintenant donc , ô jeunesse « troyenne ! en récompense d'un si grand service , couronnez vos têtes « de feuillages ; prenez les coupes en main ; invoquez un dieu' qui « vous sera commun avec nous , et faites avec joie des libations en son « honneur. Il dit , et une couronne de peuplier consacrée à Hercule « ceignit son front , et l'ombragea de son feuillage de deux couleurs. H « prit à la main la coupe sacrée. Aussitôt tous s'empressèrent de faire « des libations sur la table, et d'invoquer les dieux. Cependant l'étoile « du soir allait paraître, et le ciel achevait sa révolution. Déjà les pré- «< très, ayant Potitius à leur tête, s'avançaient ceints de peaux, suivant « la coutume, et portant des flambeaux. Ils recommencent le ban- « quet : ils présentent sur de nouvelles tables un dessert agréable , et ils « chargent les autels de bassins remplis d'offrandes. Alors les saliens , « la tète couronnée de peuplier «viennent chanter autour de l'autel où « fume l'encens. »

Tout ce que Virgile vient de raconter ici n'est point une fiction poétique, mais une véritable tradition de l'histoire romaine. Selon Tite-Live, liv. I*r, Potitius et Pinarius étaient les chefs de deux familles illustres chez les Romaius. Évandre les instruisit et les chargea de l'administration du culte d'Hercule. Leurs descendants jouirent à Rome de ce sacerdoce , jusqu'à la censure d'Appius Claudius. L'autel d'Hercule , Ara Maxima , était à Rome entre le mont Aventin et le mont Palatin, dans la place appelée forum Boarium. Les saliens étaient des prêtres de Mars, institués par Numa au nombre de douze. Virgile suppose , suivant quelques commentateurs, qu'ils existaient déjà du temps du roi Évandre, et qu'ils chantaient dans les sacrifices d'Hercule. Mais il y a apparence que Virgile a suivi encore ici la tradition historique , lui qui a recueilli avec une sorte de religion jusqu'aux moindres augures et aux prédictions les plus frivoles, auxquelles il attache la plus grande importance des qu'elles regardent la fondation de l'empire romain.

Rome devait donc aux Arcadiens ses principaux usages religieux. Elle leur en devait encore de plus intéressants pour l'humanité ; car Plutarque dérive une des étymologies du nom des patriciens établis par Romulus , du mot patrodnium , « qui vaull « autant à dire comme patronage ou protection , duquel mot on « use encore aujourd'hui en la mesme signification ; à cause que

« l'un de ceux qui suivirent Evandre en Italie s'appeloit Patron, « lequel , estant homme secourante et qui supportoit les pauvres « et les petits , donna son nom à cest office d'humanité. »

Le sacrifice et le banquet d'Évandre se terminent par un hymne à Hercule. Je ne puis m'empècher de l'insérer ici, afin de faire voir que le même peuple, qui chantait si mélodieusement les amours des bergers , savait aussi bien célébrer les vertus des héros ; et que le même poète qui , dans ses églogues, fait résonner si doucement le chalumeau champêtre , fait retentir aussi vigoureusement la trompette épique.

Hic juvenum chorus, ille senum , qui carminé laudes flerculeas et faeta ferunt : ut prima novercœ Moustra manu geminosque premeot eliserit angues; Ut bello egregias idem disjecerit urbes, Trojamque, OEchaliamque ; ut duros mille labores , Rege sub Eurystheo , falis Junonis iniquœ , fortulerit. Tu nubigenas, invicte, bimembres, Hylœumque Pholumque manu , tu Cresia mactas Prodigia, et vastum Nemea sub rupe leouem. Te Stygii tremuere lacus , te janitor Orci Ossa super recubans antro semesa cruento. Nec te ullae faciès , non terruit ipse Typbœus Arduus, arma tenens; non te rationis egentem Lemaeos tucba capitum eireumstetit anguis. Salve , vera Jovis proies , decus addite divis : Et nos et tua dexter adi pede sacra secundo. Tatta carminibus célébrant : super omnia Caci Spelunoam adjiciunt, spirantemque ignibus ipsum. Consonat omne nemus strepitu, collesque résultant

jEneid., lib. VIII , v. 287-305. '

« Ici est un chœur de jeunes gens , là de vieillards , qui célèbrent « par leurs chants la gloire et les actions d'Hercule : comment • de ses « mains il étouffa deux serpents, premiers monstres que lui suscitait sa « marâtre ; eomment il saccagea deux villes fameuses, Troie et OEchalie ; « comment, sous le roi Eurysthée, par les ordres de l'implacable Junon , «il supporta mille pénibles travaux. C'est vous, invincible héros, qui « domptâtes Hylée et Pholus, ces centaures sortis d'une nue; c'est vous « qui avez massacré les monstres de l'île de Crète , et un lion énorme « au pied de la roche de Némée. Tous fites trembler le lac du Styx, « et le portier de l'Orcus , couché dans son antre sanglant sur des os h a demi rongés. Aucun monstre ne put vous effrayer, non pas. même « le géant Typhée, accourant sur vous les armes à la main. Vous << n'éprouvâtes aucun trouble lorsque le serpent horrible de Lerne « vous entoura de ses cent têtes. Nous vous saluons , digne fils de Ju- « piter, nouvel ornement des cieux ï favorable à nos vœux , abaissez- « vous vers nous et vers nos sacrifices.

k Tels sont les sujets de leurs tactiques : ils y ajoutent surtout l'hor-

« rible caverne de Cacas, et Cacas tai-méme vomissant des feux. Toute « la forêt retentit du bruit de leurs chants, et les collines en répètent « au loin les concerts. »

Voilà des chants dignes des fortes poitrines des Arcadiens : ne semble-t-il pas les entendre rouler dans les échos des bois et des collines? *

Consonat omne nemus strepitu, coUesque résultant

Virgile exprime toujours les consonnances naturelles. Elles redoublent les effets de ses tableaux , et y font passer le sentiment sublime de l'infini. Les consonnances sont en poésie ce que les reflets sont en peinture.

Cet hymne peut aller de pair avec les plus belles odes d'Horace. Il a , quoiqu'on vers alexandrins réguliers , la tournure et le mouvement des compositions lyriques , surtout dans ses transitions.

Évandre raconte ensuite à Énée l'histoire des antiquités du pays, à commencer par Saturne, qui , détrôné par Jupiter, s'y retira , et y fit régner l'âge d'or. U lui apprend que le Tibre , appelé anciennement Albula, avait pris le nom de Tibre du géant Tibrjs , qui fit la conquête des rivages de ce fleuve. U lui montre l'autel et la porte appelée depuis Carmentale par les Romains , en l'honneur de la nymphe Garmente sa mère, par les avis de laquelle il était venu s'établir dans ce lieu , après avoir été chassé de l'Arcadie , sa patrie. Il lui fait voir un grand bois dont Romulus lit depuis un asile , et , au pied d'un rocher, la grotte de Pan Lupercal , ainsi nommée , lui dit-il , à l'exemple de celle des Arcadiens, du mont Lycée.

Nec non et sacri monstrat nemus Argileti , Testaturque locum, et lethum docet hospitis Argi. Hinc ad Tarpeiam sedem et Capitolia ducit, Aurea nunc, olim sylvestribus horrida dumis. Jam tum relligio pavidos terrebat agrestes Dira loci ; jam tum silvam saxumque treraebant. Hoc nemus , hune , inquit , frondoso vertice collem , Quis deus , incertum est, habitat deus: Arcades ipsum Credunt se y i disse Jovem , cum sœpe nigrantem JEgida concuteret dextra , nimbosque cieret. Hœc duo prœterea disjectis oppida mûris , Reliquias veterumque rides monumenta virorum : Hanc Jauus pater , hanc Saturnus condidit arcem ; Janiculum huic , illi f uerat Salurnia nomen.

&neid.t Ilb. VIII , v. 345-358.

' « H lui montre encore le bois sacré d'Argilète. Il raconte la mort de

« son hôte Argus, et il prend le lieu à témoin de son innocence. De fà, « il le conduit à la roche appelée depuis Tarpéienne, et ensuite au Capi- « tôle, où l'or brille maintenant , mais qui n'était alors qu'une montagne « hérissée de buissons et d'épines. Déjà le respect de ce lieu remplissait « d'une sainte frayeur les habitants d'alentour ; ils ne regardaient qu'en « tremblant le rocher et sa forêt Un dieu, dit Évandre, habite cette « forêt et cette cime ombragée d'un sombre feuillage. Quel est ce dieu? « on l'ignore. Les Arcadiens croient y avoir vu souvent Jupiter lui- « même agiter de sa main toute-puissante sa noire égide, et s'environner v de tempêtes. Voyez encore là-bas ces deux villes dont les murs sont «renversés: ce sont les monuments de deux anciens rois. Celle-ci fut « bâtie par Janus, et celle-là par Saturne; l'Une s'appelle Janicule, et « l'autre Saturnie. »

Voilà les principaux monuments de Rome, ainsi que les préamers établissements religieux, dus aux Arcadiens. Les Romains célébraient les Saturnales au mois de décembre. Pendant ces fêtes , les maîtres et les esclaves s'asseyaient à la même table , et ces derniers avaient la liberté de dire et défaire tout ce qu'ils voulaient, en mémoire de l'ancienne égalité des hommes qui régnait du temps de Saturne. L'autel et la porte Garmentale ont subsisté longtemps à Rome, ainsi que la grotte de Pan Lupercal , qui était sous le mont Palatin.

Virgile oppose, en grand maître , la rusticité des anciens sites qui environnaient la petite ville arcadienne dePallantée à la magnificence de ces mêmes lieux renfermés dans Rome ; et leur autel champêtre , avec leurs traditions vénérables et religieuses sous Évandre , aux temples dorés d'une ville où l'on ne croyait plus à rien sous Auguste.

Il y a encore ici un autre contraste moral qui fait plus d'effet que tous les contrastes physiques , et qui peint admirablement la simplicité et la bonne foi du bon roi d'Arcadie. C'est lorsque ce prince se justifie, sans sujet, de la mort de son hôte Argus, et qu'il prend à témoin de son innocence le bois qu'il lui a consacré. Cet Argus , ou cet Argien , était venu loger chez lui dans lo dessein de le tuer; mais ayant été découvert , il fut condamné a mort. Évandre lui fit dresser un tombeau , et il proteste ici qu'il n'a point violé à son égard les droits sacrés de l'hospitalité. La piété de ce bon roi , et la protestation qu'il fait de son innocence à l'égard d'un étranger criminel envers lui , et condamné justement par les lois, contrastent merveilleusement avec les proscriptions illégales d'hôtes , de parents , d'amis , de patrons , dont Rome

avait ctc le théâtre depuis un siècle, et dont aucun citoyen n'avait jamais eu ni scrupule ni remords. Le quartier d'ArgUète s'étendait dans Rome le long du Tibre. Janicule avait été bâtie sur le mont Janicule , et Saturoie sur le rocher appelé depuis Tarpéien , et ensuite Capitole , siège de la demeure de Jupiter. Cette ancienne tradition , que Jupiter rassemblait souvent les nuages sur la cime de ce rocher couvert d'une forêt , et qu'il y agitait sa noire égide, confirme ce que j'ai dit , dans mes Études précédentes , de l'attraction hydraulique des sommets des montagnes et de leurs forêts , qui sont les sources des fleuves. Il en était de même de celui de l'Olympe , souvent entouré de nuages , où les Grecs avaient fixé la demeure des dieux. Dans les siècles d'ignorance , les sentiments religieux expliquaient' les effets physiques ; dans des siècles de lumières , les effets physiques ramènent à des sentiments religieux. Dans tous les temps la nature parle à l'homme le même langage , dans des dialectes différents.

Virgile achève le contraste des anciens monuments de Borne par la peinture de la demeure pauvre et simple du bon roi Êvandre, dans le lieu même où l'on bâtit depuis tant de magnifiques palais.

Talibus inter se dictis , ad tocta inhibant

Pauperis Evandri , passimque armenta videbant

Romanoque foro et lautis mugire Cariais.

Ut ventum ad sedes : Hœc, inquit , limina victor

Alcides subiit ; hœc illam regia cepit.

Aude, hospes , contemnere opes, et te quoque dignum

Finge deo; rebasque veni non asper egenis.

Dixit; et angusti subter fastigia tecti

Ingentem Jtoean duxii, stratisque locavit

Effultum fôliis et pelle libystidis ursae.

jEneid. , lib. VIII , v. 359-368.

« Pendant ces entretiens , ils s'approchaient de l'humble toit (PÉvandre ; « ils voyaient ça et là des troupeaux de boeufs errer dans le lieu où « est aujourd'hui le magnifique quartier des Carènes, et ils les enteo- « daient mugir dans la place où Ton harangua depuis le peuple romain. « Dès qu'ils furent arrivés à la petite maison d'Êvandre : Voici, lui dit « ce prince, la porte par où Alcide victorieux est entré ; voici le palais « royal qui Ta reçu. Mon hôte, osez , comme lui , mépriser les richesses : « montrez«vous , comme lui , digne fils d'un dieu , et approchez sans « répugnance de notre pauvre demeure. Il dit , et il introduit le roi des « Troyens sous son humble toit. Il le place sur un lit de feuillage , cou- « vert de la peau d'un ours de Libye. » On voit qu'ici Virgile est pénétré de la simplicité des mœurs ar-

cadiennes , et que c'est avec plaisir qu'il fait mugir les troupeaux d Évandre dans le forum Romanum , et qu'il les fait paître dans le superbe quartier des Carènes , ainsi appelé parce que Pompée y avait fait bâtir un palais orné de proues de vaisseaux en bronze. Ce contraste champêtre est du plus agréable effet. Certainement Fauteur des Églogues s'est ressouvenu en cet endroit de son chalumeau. Maintenant il va quitter la trompette, et prendre la flûte. Il va opposer au terrible tableau du combat de Cacus , à l'hymne d'Hercule, aux traditions religieuses des monuments romains, et aux mœurs austères d'Évandro, l'épisode le plus voluptueux de tout son ouvrage : c'est celui de Vénus qui vient demander à Vulcain des armes pour Énée.

Xfox mit, et fuscis tellurem amplectitur ails.

At Venus haud animo nequidquam exterrila mater, Laurentumque minis et duro mola tumultu , Vulcanum alloquitur, thalamoque hsec conjagls aureo Incipit, et dictis divinum adspirat amorem : Dura bello Argolici vastabant Pergama reges Débita, casurasqueinimicis ignibus arces, Non ullum auxilium miseris, non arma rogavi Artis opisque tuae; nec te, carissime conjux, Incassumve tuos volui exercere labores; Quamvis et Priami deberem plurima natis , Et durum Eneœ flevissem saepe laborem.

Nunc, Jovis imperiis, Rutulorum constitit oris : Ergo eadem supplex venio , et sanctum mihi numen Arma rogo genilrix naîn. Te fi lia Nerei, Te potiiit lacrymis Tltlifinia flectere conjux. Artspice qui cbeatrt populi, quae mœnia clausis Ferrum aeuaiit purlis inmeexcidiumque meorum.

Dix* rat; et ofrdl bine atqae bine diva lacertis CuTict.iTitpm amplenu molli fovet : ille repente Acoepit soïltam Hammam, notusque medullas In Ira vil «alor T et Labcfwsla per ossa cucurrit : 5on secus alqut? ulim Umitru quum rtipla corusco Ignea rima raienns peirurrit lumine nimbos. Sensit laela rtolis et forma conscia conjux. Tum pater œlerno falur devinctus amore : Quid causas pfi in ex al la ? fiducia cessit Quo libi , diva , mni ? similis si cura fuisset, Tum quoque tau nobis Teucros armare fuisset; Nec paier oranïpolens Trojam nec fata vetabant Starc, rtece raque alîos Priamum superesse per annos. Et nunc, si bel lare paras, atque hœc tibi mens est, Qo tdq ut d i d a r le m ea possum promittere curœ , Quod llert ferra liquidove potest electro,

Quantum ignés animsque valent; absiste precando Viribus indubitare tuis. Ea verbalocutus , Optatos dedlt amplexus , placiduraque petivit Conjugis infusas gremio per membra soporem.

Mneid.^Wb. Vin,v. 369-400.

« La nuit Tient, et couvre la terre de ses sombres ailes. Cependant « Vénus, dont le cœur maternel est effrayé des menaces des Laurentîns « et des terribles préparatifs de la guerre , s'adresse à Yulcain ; et, coûte chée sur le lit d'or de son époux , elle ranime toute sa tendresse par « ces paroles divines : Tandis que les rois de la Grèce ravageaient les « environs de Pergame et ses remparts , destinés à périr par des feux « ennemis , je n'implorai point votre secours pour un peuple malbeu-

• reux ; je ne vous demandai point d'armes de votre main. Non , cher « époux, je ne voulus point employer en vain vos divins travaux, quoique « je dusse beaucoup aux enfants de Priam , et que le sort cruel d'Énée « m'eût fait souvent verser des pleurs. Maintenant , par les ordres de « Jupiter, il est sur les frontières des Rutules. Toujours aussi inquiète , « je viens à vous, comme suppliante, implorer votre protection, qui « m'est sacrée. Une mère vous demande des armes pour un fils. La a fille de Néréc et l'épouse de Tithon ont pu vous fléchir par leurs lar- « mes. Y oyez combien de peuples se liguent , quelles villes redoutables « ferment leurs portes et aiguisent le fer contre moi, et pour la des- « traction des miens.

« Elle dit; et, comme il balance, kdéesse passe ça et là aaloar de « lui ses bras blancs comme h neige, el 1k réchauffe d'un doux embras- « sèment. Aussitôt Vulcain cent renaître son ardeur accoutumée; un « feu qu'il connaît le pénètre, cl court jusque dans la moelle d« ses os. « Ainsi un éclair brille «lans la nuée fondue par le tunnerra., et par- « court de ses rubans de feu les nuages «pars dans ta région de Pair. «Son épouse, qui connaît Le pouvoir de «es eu armes, s'aperçoit avec « joie du succès de sa ruse. Alors le père des arts, subjugué par les feux « d'un amour éternel, lui adresse ces mots : Pouti|UDÎ chercher si loin « tant de raisons? Quoi! ma déesse, avte*YGua perdu toute confiance en « moi? Si un semblable soin vnus eût autrefois occupée, Il nous était « permis de faire des armes pour les TroyeoB. Ni Jupiter avec toute sa « puissance, ni les destins, n'auraient pas empêché que Troie ne fut encore «debout, et que Priam ne régnât dix autres années. Si maintenant « vousvous préparez à laguern: , si tel eat vulre plaisir, loul ce que mon

• art peut vous promettre de soin , tout ce qui peut sa fabriquer avec Lu « fer, les métaux les plus rares, les soufflets i!l les feux, vous devez « l'attendre de moi. Cessez, en me priant, de douter de votre empire. « Ayant dit ces mots, il donne à son épouse les eiubrassemeiits qu'elle « attend, et, couché sur son sein, il s'abandonne tout entier aux charte mes d'un paisible sommeil. »

Virgile emploie toujours les consonnances naturelles parmi les contrastes. Il choisit le temps de la nuit pour introduire Vénus auprès de Vulcain , parce que c'est la nuit que la puissance de Vénus est la plus grande. Je n'ai pu faire sentir dans ma faible?

traduction les grâces du langage de la déesse de la beauté. Il y a dans ses paroles un mélange charmant d'élégance, de négligence, de finesse et de timidité. Je ne m'arrêterai qu'à quelques traits do son caractère , qtû me paraissent les plus faciles à saisir. D'abord , elle appuie beaucoup sur les obligations qu'elle avait aux enfants de Priam. La principale, et je crois la seule, était la pomme que Paris , fils de Priam , lui avait adjugée au préjudice de Minerve et de Junon. Mais cette pomme, qui l'avait déclarée la phis belle , et qui, de plus , avait humilié ses rivales , était beaucoe* db choses pour Vénus : aussi l'appelle-t-elle plurima ; et elle en étend la reconnaissance non-seulement à Paris, mais à tous les enfants de Priam :

Quamvis et Priami deberem plurima natis.

Pour Énée , son fils naturel, quoiqu'il soit ici l'objet unique de sa démarche , elle ne parle que des larmes qu'elle a versées sur ses malheurs , et encore elle n'y emploie qu'un seul vers. Elle ne le nomme qu'une fois, et le désigne dans le vers suivant avec tant d'amphibologie , qu'on pourrait rapporter à Priam ce qu'elle dU d'Énée, tant elle craint de répéter le nom du fils d'Anchise devant son époux ! Quant à Vulcain , elle le flatte , le supplie , l'implore , l'amadoue. Elle appelle son savoir-faire « sa sainte protection", » sanctum numen. Mais lorsqu'elle en vient au point principal, l'armure d'Énée , elle s'exprime en quatre mots , littéralement : « Des armes , je vous prie ; une mère pour un fils : » Arma rogo genit ri x naîo. Elle ne dit pas ; « pour son fils ; » elle s'exprime en général, pour éviter des explications trop particulières. Comme te pas est glissant , elle s'appuie de l'exemple de deux honnêtes f mimes , de Thétïs et de l'Aurore > qui avaient obtenu de Vulcain des armes pour leurs lils : la première pour Achille , la seconde pour IVJemrion, A la vérité, les enfants de ces déesses étaient légitimes, mais ils étaient mortels comme Énée , ce qui suffit pour le moment. Elle essaye ensuite d'alarmer son époux par rapport à elle-même. Elle lui fait entendre qu'elle court aussi de grands risques. « Une foule de peuples , lui dit-elle , et des villes formi- « dables aiguisent le fer contre moi. » Vulcain est ébranlé, mais il balance : elle le décide par un coup de maître ; elle l'entoure de ses beaux bras, elle l'embrasse. Qu'un autre rende, s'il le peut,

Cunctantem amplexu molli fotet... , SensH Iota dolU ...et surtout, forma cotucia, que je n'ai poiat rendu.

La réponse de Vulcain présente des convenances parfaites avec la situation où l'ont mis les caresses de Vénus.

Virgile lui donne d'abord le titre de père :

Tarn pater «teroo fatur devloctus amore.

J'ai traduit ce mot de pater par père des arts , mais improprement. Cette épithète conviendrait mieux à Apollon qu'à Vulcain : il signifie ici le bon Vulcain. Virgile emploie souvent le mot de père comme synonyme de bon. Il l'applique fréquemment à Énée , et à Jupiter même : Pater Aneas, Pater omnipotens. Le caractère principal d'un père étant la bouté, il qualifie de ce nom son héros et le souverain des dieux. Ici le mot de père signifie , dans le sens le pms littéral , bon homme ; car Vulcain parle et agit avec beaucoup de bonhomie. Mais le mot de père , isolé , n'est pas assez relevé dans notre langue , où il emporte la même signification d'une manière triviale. Le peuple l'adresse familièrement aux vieillards et aux bonnes gens.

Des commentateurs ont observé que , dans ces mots :

Fidutia cessit

Quotibi,diva, mei?

il y avait un renversement de construction grammaticale; et ils n'ont pas manqué de l'attribuer à une licence poétique. Us n'ont pas vu que le désordre du langage de Vulcain venait de celui de sa tète, et que non-seulement Virgile le faisait manquer aux règles de la grammaire , mais à celles du sens commun , lorsqu'il lui fait dire que si un semblable soin eût occupé autrefois Vénus , il lui eût été permis de faire des armes pour les Troyens ; que Jupiter et les destins n'empêchaient point que Troie ne subsistât , et que Priam ne régnât dix autres années :

• Similis si cuta faisset,

Tum quoque fas nobis Teucros armare fuisset ; Nec pater onmipolens Trojam, nec fata vetabant Stare, decemque alios Priamum superesse per anoos.

Il était clair que le destin avait décidé que Troie périrait dans la onzième année de son siège , et que sa volonté s'était manifestée par plusieurs oracles et augures , entre autres par le présage d'uu

PRÉAMBULE DE L'ARCADIE. 27 r

serpent qui avait dévoré dix petits oiseaux dans leur nid, avec leur mère. H y a dans le discours de Vulcain beaucoup de forfanterie, pour ne pas dire quelque chose de pis; car il donne à entendre que ce sont les armes qu'il aurait faites par les ordres de Vénus qui auraient rompu les ordres du destin et ceux de Jupiter même, auquel il ajoute l'épithète de tout-puissant, comme par une espèce de défi. Remarquez encore , en passant , la rime de ces deux fins de vers , où le même mot est répété deux fois de suite sans nécessité :

SicurafuisMt, . Armare fuisset.

Vuleain, enivré d'amour, ne sait ni ce qu'il dit , ni ce qu'il fait. 11 déraisonne dans son langage, dans ses pensées et dans ses actions, puisqu'il se détermine à faire des armes magnifiques pour le fils naturel de son infidèle épouse. 11 est vrai qu'il se garde bien de le nommer. Elle n'a prononcé son nom qu'une seule fois , par discrétion; et lui le tait, par jalousie. C'est à Vénus seule qu'il rend service. R semble croire que c'est elle qui va se battre. « Si vous « vous préparez à la guerre , lui dit-il , si tel est votre plaisir : » .... Sibellare paras, atque h«c tibi mens est.

Le désordre total de sa personne termine celui de son discours. Embrasé des feux de l'amour dans les bras de Vénus , il se fond comme un métal :

Conjugis infusas gremfo. . .

Remarquez la justesse de cette eonsonnance métaphorique , infusus, « fondu , » si convenable au dieu des forges de Lemnos. Enfin , il perd tout sentiment :

Placidumque pelivit

Per membra soporem.

Sopor veut dire ici beaucoup plus que sommeil. Il présente encore une eonsonnance de l'état des métaux après leur fusion, une stagnation parfaite.

Mais pour affaiblir ce que ce tableau a de licencieux , et de contraire aux mœurs conjugales , le sage Virgile oppose immédiatement après , à la déesse de la volupté, qui demande à son mari des armes pour son fils naturel , une mère de famille chaste et pauvre , occupée des arts de Minerve pour élever ses petits enfants ;

271 PRÉAMBULE DE L'ARCADJE.

et il applique cette image touchante aux mêmes heures de la nuit » pour présenter un nouveau contraste des différents usages que font du même temps le vice et la vertu :

Inde ubi prima quies , medlo jam noctte abacte . Corriculo , expulerat somnum ; quum femina primum , Cui tolerare colo vitam tenuique minerva Impositum , cinerem et sopitos suscitât ignés, Ifoctem addensoperi, famalasque ad lamina longo Exercetpenso, castum ut servare cubile Conjugii, et posait parvos edacere natos.

jiineid. , lib. VIII, v- 407-413.

« Volcain avait à peine goûté le premier sommeil , et la Nuit, sur son « char, n'avait encore parcouru que la moUé de sa carrière : c'était le « temps auquel une femme qui, pour soutenir sa vie, n'a d'autre reste source que ses fuseaux et une faible industrie dans les arts de Minerve , « écarte la cendre de son foyer, en rallume les charbons, pour donu ner au travail le reste de la nuit , et distribuer de longues tâches à ses « servantes , qu'elle occupe à la lueur d'une lampe , afin que le besoin ne « la force pas de manquer à la foi conjugale , et qu'elle puisse élever ses « petits enfants. »

Virgile tire encore de nouveaux et sublimes contrastes des humbles occupations de cette mère de famille vertueuse. Il oppose tout de suite à sa faible industrie , « tenui minerva , » l'ingénieux Vulcain ; à ces charbons qu'elle rallume , « sopitos ignés , » le cratère toujours enflammé d'un volcan ; à ses servantes auxquelles elle distribue des pelotons de laine, « longo exercetpenso, » les Gyclopes forgeant un foudre pour Jupiter , un char pour Mars , une égide pour Minerve , et qui , à l'ordre de leur maître , quittent leurs célestes ouvrages pour faire l'armure d'Énée, sur le bouclier duquel devaient être gravés les principaux événements de l'empire romain :

Haud secus ignipotens, nec tempore segnior illo ,

Mollibus e stratis opéra ad fabrilia surgit.

Insula Sicanium juxta latus dEoliamque

Erigitur Liparen , fumantibus ardua saxis ;

Quam subter specus et Cyclopum exesa caminis

Antra ;Etnœa tenant , validique incudibus ictus

Auditi referont gemitum , striduntque cavernis

Slricturae chalybum , et fornacibus ignis anhelat :

Vulcani domus , et Vuicania nomine tellus.

Ho<3 tune ignipotens cœlo descendit ab alto.

Ferrumexerce.bantvasto Cyclopes in antro,

Brontesque, Steropesque, etnudus membra Pyracmon.

His informatum manibus , jam parte polita ,

Fulmen erat , toto genitor .quœ plurima cœlo

Dejicitin terras, pars imperfecta manebat. Très imbris torti radios, très nabis aquosœ Addiderant, rutili très ignis, et alitis Austri. Fulgores nunc terrificos, sonitumque, metumque, Miscebant operi , flammisque seqaacibus iras. Parte alia Marti currumque rotasque volucres Instabant, quibus ille viros, quibus excitât urbes : £gidaque borriferam , turbatae Pal lad is arma, Gertatim squamis serpeDtum auroque polibant , Connexosque angues, ipsamque in pectore divae Gorgona , desecto vertentem lumina collo. Tollite cuncta , inquit , cœptosqueaaferte labores , Etnsei Cyclones, et hue advertite mentem. Arma acri facienda viro : nunc viribus usus, Nunc manibus rapidis, omni nunc arte magislra : Praecipitate moras. Nec plura effatus : et illi Ocius incubuere omnes, pariterque laborem Sortiti : fluit ses rivis , aurique metallura ; Vulnificusqaechalybs vasta fornace liquescit. Ingentem clypeum informant , unum omnia contra Tela Latinorum ; septenosque orbibus orbes Impediunt : alii ventosis follibus auras Accipiunt redduntque; alii stridentia tingunt fora lacu : gémit impositis incudibus antrum. Illi inter sese multa vi brachia tollunt In numerum , versantque tenaci forcipe massant

JEneid., lib. VIII, V. 414-453.

« Alors le dieu du feu , aussi diligent , sort de sa couche voluptueuse , « pour veiller aux travaux qui lui sont commandés.

« Entre les côtes de Sicile et de Lipari, une des Éoliennes, s'élève « une île formée de rochers escarpés , toujours fumants , sous lesquels « sont les cavernes des Cyclones , aussi bruyantes et aussi enflammées « que les antres et les cheminées de l'Etna. Elles retentissent sans cesse « du gémissement des enclumes sous les coups des marteaux , du petil- « lement de Pacier qui étincelle , et du bruir pesant des soufflets qui ani- « ment les feux dans leurs fourneaux. Cette île est la demeure de Vul- « cain , et s'appelle Vulcanie. Ce fut dans ces souterrains que le dieu du « feu descendit du ciel. Les Cyclopes Brontès, Stéropes etPyracmon, «les membres nus, battaient alors le fer au milieu d'une vaste ca- « verne. Ils tenaient dans leurs mains un foudre à demi formé. C'é- « tait un de ces foudres que Jupiter lance souvent des cieux sur la « terre. Une partie était finie, et l'autre était encore imparfaite. Ils y « avaient mis trois rayons de grêle, trois d'une pluie orageuse, trois « d'un feu éblouissant, et trois d'un vent impétueux : ils ajoutaient alors « à leur ouvrage d'épouvantables éclairs, des éclats, la peur, la colère « céleste , et les flammes qui la suivent. D'un autre coté , l'on se hâtait « de forger un char à Mars avec des roues rapides, dont le bruit alarme « les hommes et les villes. D'autres Cyclopes , pour armer Pallasdans «les combats, polissaient à l'enviune égide horrible, hérissée d'é- « cailles de serpent en or ; et , pour couvrir le sein de la déesse , une

« chevelure de serpents, avec la tète de Gorgone séparée du cou, et jetant « des regards affreux.

« Enfants de l'Etna . Cyclopes , leur dit Vulcain , cesses tons ces tra» « vaux , transportez-les ailleurs , et laites attention à ce que je vais vous « dire. Il s'agit d'armer un nomme redoutable. Ceat ici qu'il faut la « force des bras , la diligence des mains , et l'art des plus grands mat- « très : ne perdez pas un moment II dit ; aussitôt tous se mettent en « besogne, et se partagent le travail. L'airain et l'or coulent par ruis- « seaux ; l'acier le plos pur se fond dans une vaste fournaise : ils en « forment un bouclier énorme, capable de résister seul a tous les traits « des Latins. Ils couvrent sa circonférence de sept autres lames de métal. « Les uns font mouvoir des soufflets, les autres trempent l'airain qui « siffle au fond des eaux; Tantre retentit des coups dont gémissent les « enclumes. Tour a tour ils élèvent les bras avec de grands efforts, et « tour à tour les laissent retomber sur la masse embrasée que tournent « en tous sens de mordantes tenailles. »

On croit voir travailler ces énormes enfants de l'Etna , et entendre le bruit de leurs lourds marteaux , tant l'harmonie des vers de Virgile est imitative !

La composition du foudre mérite attention. Elle est pleine de génie , c'est-à-dire d'observations neuves de la nature. Virgile y fait entrer et contraster les quatre éléments à la fois : la terre et l'eau, le feu et l'air :

Très imbris torti radios , très nubis aquosse Addiderant, rutili très ignist et alitis Austri.

A la vérité , il n'y a pas de terre proprement dite ; mais il donne de la solidité à l'eau pour en tenir lieu , très imbris torti radios ; mot à mot , « trois rayons de pluie torse , » pour dire de la grêle. Cette expression métaphorique est ingénieuse : elle suppose que les Cyclopes ont tordu des gouttes de pluie pour en faire des grains de grêle. Remarquez aussi la convenance de l'expression alitis Austri . « T Auster ailé : » l'Auster est le vent du midi ; c'est lui qui amène presque toujours les tonnerres en Europe.

Le poète ose mettre ensuite des sensations métaphysiques sur l'enclume des Cyclopes : metum, « la peur, « iras, » des courroux. » Il les amalgame avec la foudre. Ainsi il ébranle à la fois le système physique par le contraste des éléments, et le système moral par la consonnance de l'âme et la perspective de la Divinité : Flammlsque sequacibus iras.

11 fait gronder le tonnerre , et montre Jupiter dans la nue.

Virgile oppose encore à la têtesde Palîas celle de Méduse ; mai»

PRÉAMBULE DE 1/ARCàMK. 275

c'est un contraste qui lai est commua avec tous les poètes. En voici un qui lui est particulier : Vulcain oblige les Gyclopes de quitter leurs ouvrages divins , pour s'occuper de l'armure d'un homme. Ainsi il met dans la même balance , d'un côté , la foudre de Jupiter, le char de Mars, l'égide et la cuirasse de Pallas; et de l'autre , les destinées de l'empire romain , qui doivent être gravées sur le bouclier d'un homme. Mais s'il donne la préférence à ce nouvel ouvrage , c'est pour l'amour de Vénus , et non pas pour la gloire d'Énée. Observez que le dieu jaloux ne nomme point encore ici le fils d'Anchise , quoiqu'il y semble forcé. Il se contente de dire vaguement aux Gyclopes : « Arma acri facienda viro. » L'épithète de « acer » peut se prendre en bonne et en mauvaise part. Elle peut signifier méchant, dur, et ne peut guère s'appliquer au sensée Ênée, auquel Virgile donne si souvent le nom de pieux.

Enfin Virgile , après le tableau tumultueux des forges éoliennes , nous ramène , par un nouveau contraste , à la demeure paisible du bon roi Évandre, presque aussi matinal que la bonne mère de famille et que le dieu du feu :

Hsc pator jEoliis properat dam Lemaias oris , Evandrum ex humili tecto lux suscitât aima, Et matutini volucrum sub culmine cantus. Consurgit senior, tunicaque inducitur artus, Et Tyrrhena pedum circamdat vincula plantis. ^ Tarn latere atque humeris Tegeaeum subligat ensem , Demissa ab laeva pant herse terga retorquens. NecnoD et gemini custodes limine ab alto Prxcedunt, gressamque canes comitantur herilem. Hospitis £ne» sedem et sécréta petebat , Sermonum memor et promissi muneris , héros. Nec minus £neas se matutinus agebat.

Filius huic Pallas, illi cornes ibat Achates.

jEneid.i liv. VIII, V. 464-466.

« Tandis que le dieu de Lemnos presse son ouvrage dans ses forges « éoliennes , Évandre est réveillé sous son humble toit par les premiers n rayons de l'aurore et par le chant matinal des oiseaux nichés sous « le chaume de sa couverture. Il se lève, malgré son grand âge. Il se « revêt d'une tunique, et attache à ses pieds une chassure tyrrhénienne. « Il met sur ses épaules un baudrier, d'où pend à son côté une épée « d'Arcadie, et il ramène sur sa poitrine une peau de panthère qui <c descend de son épaule gauche. Deux chiens qui gardaient sa porte « marchent devant lui, et accompagnent les pas de leur maitre. Il « allait trouver, dans l'intérieur de sa maison, Ênée, son hôte, pour « s'entretenir avec lui des secours qu'il lui avait, promis la veille.

t* PRÉAMBULE DE L'ARCADIE.

« Énée, non nwim matinal, s'aYancalt aussi vers Arandre. L'on était « accompagné de son fils Pallas, et l'autre de son fidèle Achat*. »

Voici un contraste moral très-intéressant :

Le bon roi Évandre , n'ayant pour gardes du corps que deux chiens , qui servaient encore à garder la porte de sa maison , va , dès le point du jour, s'entretenir d'affaires avec* son hôte. Ne croyez pas que, sous son toit couvert de chaume, il s'agisse de bagatelles. D y est question du rétablissement de l'empire de Troie dans la personne d'Énée, ou plutôt de la fondation de f empire romain. Il s'agit de dissiper une grande confédération de peuples. Pour en venir à bout, le roi Évandre offre à Énée quatre cents cavaliers. A la vérité , ils sont choisis et commandés par Pallas , son fils unique. J'observerai ici une de ces convenances délicates, par lesquelles Virgile donne de grandes leçons de vertu aux rois , ainsi qu'aux autres hommes, en feignant des actions en apparence indifférentes : c'est la confiance d'Évandre dans son fils. Quoique ce jeune prince ne fût qu'à la fleur de son âge , son père l'amène à une conférence très-importante, comme son compagnon : cornes ibat. Il faisait porter son nom à la ville de Pallantée , qu'il avait lui-même fondée. Enfin , dans les quatre cents cavaliers qu'il promet au roi des Troyens , sous les ordres de Pallas , il y en a deux cents qu'il a choisis dans la fleur de la jeunesse, et deux cents autres que son fils doit mener en son propre nom.

Arcadas haie équités bis centam , robora pubis Lecta , dabo; totidemque suo tibï Domine Pallas.

JEneid., Mb. VIII, v. 518-619.

Les exemples de confiance paternelle sont rares parmi les souverains , qui regardent souvent leurs successeurs comme leurs ennemis. Ces traits peignent la bonne foi et la simplicité des mœurs du roi d'Arcadie.

On pourrait peut-être taxer le roi d'Arcadie d'indifférence pour un fils unique , en ce qu'il l'éloigné do sa personne et l'expose aux dangers de la guerre ; mais c'est positivement par une raison contraire qu'il en agit ainsi : c'est pour le former à la vertu , en lui faisant faire ses premières armes sous un héros tel qultoée :

Hune tibi prœterea , spes et solatia nostri, Pallanta adjungam. Sub te tolerare magîstro

MUitiam et grave Martis opus , tua certere facta , Assuescai, primis et te mlretur ab annis.

jEneid., lib. VIII, v. 614-517.

m J'enverrai de plus avec vous mon fils Pallas, qui est toute mon ea- « pérance et ma consolation. Qu'il s'accoutume, sous un maître tel que « vous, à supporter les rudes travaux de la guerre, à se former sur vos « exploits, et à vous admirer dès ses premières années. »

On peut voir, dans le reste de Y Enéide , le rôle important qu'y joue ce jeune prince. Virgile en a tiré de grandes beautés : tels sont, entre autres, les tendres adieux que lui fait Évandre; les regrets de ce bon père , sur ce que sa vieillesse ne lui permet pas de raccompagner dans les combats; ensuite, la valeur imprudente de son fils , qui, oubliant les leçons des deux freins d'An* chise, s'attaque au redoutable Turnus , et en reçoit le coup de la mort; les hauts faits d'armes d'Éoée pour venger la mort du fils de son hôte et de son allié ; ses regrets à la vue du jeune Pallas , tué à la fleur de son âge, et le premier jour qu'il avait combattu ; enfin , les honneurs qu'il rend à son corps , en l'envoyant à son père.

C'est ici qu'on peut remarquer une de ces comparaisons touchantes dont Virgile , à l'exemple d'Homère , affaiblit l'horreur de ses tableaux de batailles , et en augmente l'effet en y établissant des consonnances avec des êtres d'un autre ordre. C'est à l'occasion de la beauté du jeune Pallas, dont la mort n'a point encore terni l'éclat.

Qualem virglneo demessum pollice florem ,

Seu mollis viol», seulanguentis hyacinthi,

Cui neque fulgor adhuc , nec dum sua forma recessit ;

Non jam mater alit tellus , viresque ministrat.

jEneid., lib. XI, v. 68-71.

« Comme une tendre violette ou une languissante hyacinthe que les « doigts d'une jeune tille ont cueillie : ces fleurs n'ont encore perdu ni « leur éclat ni leur forme-, mais on voit que la terre leur mère ne les « soutient plus, et ne leur donne plus de nourriture. »

Remarquez une autre consonnance avec la mort de Pallas. Pour dire que ces fleurs n'ont point souffert lorsqu'on les a détachées de leur tige , Virgile les fait cueillir par la main d'une jeune fille : virgineo demessum pollice ; mot à mot : « moissonnée par le pouce d'une vierge. » Et il résulte de cette douce image un contraste terrible avec le javelot de Turnus, qui avait cloué le

?7S PR&AMBULE DE L'ARCADIft.

bouclier de Pallas contre sa poitrine , et l'avait tué d'un seul coup.

Enfin Virgile , après avoir représenté la douleur d'Évandre à la vue du corps de son fils, et le désespoir dece malheureux père, qui implore la vengeance d'Énée, tire de la mort même de Pallas la fin de la guerre et de V Enéide ; car Turnus, vaincu dans un combat particulier par Énée, lui cède la victoire, l'empire, la princesse Lavinie, et le supplie de se contenter de si grands sacrifices : mais le roi des Troyens , sur le point de lui accorder la vie, apercevant le baudrier de Pallas , dont Turnus s'était revêtu après avoir tué ce jeune prince , lui plonge son épée dans le corps, en lui disant :

Pallas te hoc vuloere, Pallas

Immolât » et pœnam scelerato ex sanguine gumit.

sEneid., 11b. XII, v. 948-949.

« Pallas , c'est Pallas qui t'immole par ce coup, et qui se venge dans « ton sang criminel. »

Ainsi les Arcadiens ont influé de toute manière sur les monuments historiques , les traditions religieuses , les premières guerres et l'origine de l'empire romain.

On voit que le siècle où je parle des Arcadiens n'est point un siècle fabuleux. Je recueillis donc sur eux et leur pays les douces images que nous en ont laissées les poètes, avec les traditions les plus authentiques des historiens , que je trouvai en bon nombre dans le Voyage de la Grèce de Pausanias , les OEuvres de Plutarcjue, et la Retraite des dix mille de Xénophon; en sorte que je rassemblai sur l'Arcadie tout ce que la nature a de plus aimable dans nos climats , et l'histoire de plus vraisemblable dans l'antiquité. *

Pendant que je m'occupais de ces agréables recherches , je me trouvai lié personnellement avec J.-J. Rousseau. Nous allions assez souvent nous promener, pendant Tété , aux environs de Paris. Sa société me plaisait beaucoup ; il n'avait point la vanité de la plupart des gens de lettres, qui veulent toujours occuper les autres de leurs idées ; et encore moins celle des gens du monde , qui croient qu'un homme de lettres est fait pour les tirer de leur ennui par leur babil. Il partageait les bénéfices et les charges de la conversation , parlant et laissant parler chacun à son tour ; il

laissait même aux autres le choix de l'entretien , se réglant à leur mesure avec si peu de prétention , que , parmi ceux qui ne le connaissaient pas , les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire, et les gens du bon ton le regardaient comme bien inférieur à eux; car avec ceux-ci il parlait peu, ou de peu de choses; il a été quelquefois accusé d'orgueil à cette occasion par les gens du monde , qui taxent de leurs propres vices les hommes libres et sans fortune qui refusent de courber la tête sous leur joug; mais , entre plusieurs traits que je pourrais citera l'appui de ce que j'ai dit précédemment, que les gens simples le prenaient pour un homme ordinaire , en voici un qui convaincra le lecteur de sa modestie habituelle.

Le jour même que nous fûmes dîner chez les ermites du mont Valérien , ainsi que je l'ai rapporté dans la dernière note sur mes Études, en revenant l'après-midi à Paris , nous fûmes surpris de la pluie près du bois de Boulogne, vis-à-vis la porte Maillot ; nous y entrâmes pour nous mettre à l'abri sous des marronniers qui commençaient à avoir des feuilles , car c'était dans les fêtes de Pâques. Nous trouvâmes sous ces arbres beaucoup de monde qui , comme nous , y cherchait du couvert. Un des garçons du Suisse, ayant aperçu Jean-Jacques, s'en vint à lui plein de joie , et lui dit : « Hé bien ! bon homme , d'où venez- vous donc ? il y a « un temps infini que nous ne vous avons vu. » Rousseau lui répondit tranquillement : « C'est que ma femme a été longtemps « malade , et moi-même j'ai été incommodé. — Oh! mon pauvre « bon homme, reprit ce garçon , vous n'êtes pas bien ici ; venez, « venez, je vais vous trouver une place dans la maison. »

En effet, il s'empressa de nous mener dans une chambre haute , où , malgré la foule , il nous procura des chaises , une table , du pain et du vin. Pendant qu'il nous y conduisait , je dis à Jean-Jacques : « Ce garçon me parait bien familier avec vous ; il ne vous « connaît donc point ? — Oh! si , me répondit-il , nous nous con- « naissons depuis plusieurs années ; nous venions de temps en « temps ici , dans la belle saison , ma femme et moi , manger le « soir une côtelette. »

Ce mot de bon homme, dit de si bonne foi par ce garçon d'auberge , qui sans doute prenait depuis longtemps Jean-Jacques pour un homme de quelque état mécanique ; sa joie en le re*

voyant , et son empressement à le servir, me firent connaître combien le sublime auteur d'Emile mettait en effet de bonhomie jusque dans ses moindres actions.

Loin de chercher à briller aux yeux de qui que ce fût, il convenait lui-même, avec un sentiment d'humilité bien rare, et selon moi bien injuste , qu'il n'était pas propre aux grandes conversations. « H ne faut , me disait-il un jour» que le plus petit argument « pour me renverser; je n'ai d'esprit qu'une demi-heure après les « autres; je sais ce qu'il faut répondre précisément quand il n'en « est plus temps. *

Cette lenteur de réflexion ne venait pas « d'une pesanteur « maxillaire, » comme ledit, dans le prospectus d'une édition nouvelle des Œuvres de Jean-Jacques, un écrivain d'ailleurs trèsestimable , mais de son équité naturelle , qui ne lui permettait pas de prononcer sur le moindre sujet sans l'avoir examiné; de son génie , qui le considérait sur toutes ses faces pour le connaître à fond; et enfin de sa modestie, qui lui interdisait le ton théâtral et les sentences d'oracles de nos conversations. U était au milieu de nos beaux esprits avec sa simplicité , comme une fille avec ses couleurs naturelles parmi des femmes qui mettent du blanc et du rouge. 'Encore moins aurait-il cherché à se donner en spectacle chfiz les grands ; mais dans le tète-à-tétc , dans la liberté de l'intimité, et sur les objets qui lui étaient familiers, surtout ceux qui intéressaient le bonheur des hommes , son àmeprenait l'essor, ses sentiments devenaient touchants , ses idées profondes , ses images sublimes], et ses discours aussi véhéments que ses écrits.

Mais ce que je trouvais de bien supérieur à son génie , c'était sa probité : il était du petit nombre d'hommes de lettres éprouvés par l'infortune , auxquels on peut sans risque communiquer ses pensées les plus intimes. On n'avait rien à craindre de sa malignité s'il les trouvait mauvaises , ni de son infidélité si elles lui semblaient bonnes.

Une après-midi donc que nous étions à nous reposer au bois de Boulogne, j'amenai la conversation sur un Sujet qui me tenait au c<Bur depuis que j'avais l'usage de ma raison. Nous venions do parler des hommes illustres de Plularque, de la traduction « Amyot, ouvrage dont il faisait un cas infini, où on lui avait ap-

PRÉAMBULE DE L'ARCADIE. 2ftl

pris à lire dans l'enfance , et qui , à mon avis , a été le germe de son éloquence et de ses vertus antiques : tant la première éducation a d'influence sur le reste de la vie ! Je lui dis donc :

J'aurais bien voulu voir une histoire de votre façon.

Jean-Jacques, « J'ai eu bien envie d'écrire celle de Côme de « Médicis. C'était un simple particulier qui est devenu le sou- « verain de ses concitoyens , en les rendant plus heureux; il ne '< s'est élevé et maintenu que par des bienfaits. J'avais fait quel- « ques brouillons à ce sujet-là, mais j'y ai renoncé; je n'avais « pas de talent pour écrire l'histoire. »

Pourquoi vous-même , avec tant d'amour pour le bonheur des hommes , n'avez-vous pas tenté de former une république heureuse ? J'ai connu bien des hommes de tous pays et de toutes conditions qui vous auraient suivi.

« Oh ! j'ai trop connu les hommes ! » Puis me regardant , après un moment de silence , il ajouta d'un ton demi- fâché : « Je vous « ai prié plusieurs fois de ne me jamais parler de cela. »

Mais pourquoi n'auriez-vous pas fait , avec quelques Européens sans patrie et sans fortune , dans quelque ile inhabitée de la mer du Sud , un établissement semblable à celui que Guillaume Penn a formé dans l'Amérique septentrionale , au mûieu des Sauvages?

« Quelle différence de siècle !. on croyait , du temps de Penn ; « aujourd'hui on ne croit plus à rien. » Puis , se radoucissant : « J'aurais bien aimé à vivre dans une société telle que je me la « figure , comme un de ses simples membres ; mais pour rien au « monde je n'aurais voulu y avoir quelque charge , encore moins « en être le chef. Je me suis rendu justice il y a longtemps : j'étais « incapable du plus petit emploi. »

Vous auriez trouvé assez de personnes qui auraient exécute vos idées.

« Oh ! je vous en prie , parlons d'autre chose. »

Je me suis avisé d'écrire l'histoire des peuples d'Arcadie. Ce ha sont pas des bergers oisifs, comme ceux du Lignon,

11 se mit à sourire. « A propos des bergers du Lignon , me dit- « il , j'ai fait une fois le voyage du Forez , tout exprès pour voir « le pays de Céladon et d'Astrée , dont d'Urfé nous a fait de si « charmants tableaux. Au lieu de bergers amoureux , je ne vis,

2tf2 PREAMBULE DE L'AKCADIE.

« tur les bords du Lignon , que des maréchaux , des forgerons et « des taillandiers. »

Gomment ! dans un pays si agréable ?

« Ce n'est qu'un pays do forges. Ce fut ce voyage do Forez qui « m'ôta mon illusion. Jusqu'à ce temps-là , il ne se passait point

• d'année que je ne relusse VAstrêe d'un bout à l'autre ; j'étais

* familiarisé avec tous ses personnages. Ainsi la science nous ôte « nos plaisirs. »

Oh ! mes Arcadiens ne ressemblent point à vos forgerons , ni aux bergers imaginaires de d'Urfé , qui passent les jours et les nuits uniquement occupés à faire l'amour, exposés au dedans à toutes les suites de l'oisiveté, et au dehors , aux invasions des peuples voisins. Les miens exercent tous les arts de la vie champêtre. D y a parmi eux des bergers , des laboureurs , des pécheurs , des vignerons ; ils ont tiré parti de tous les sites de leur pays, diversifié de montagnes , de plaines , de lacs et de rochers. Leurs mœurs sont patriarcales , comme aux premiers temps du monde. Il n'y a dans leur république ni prêtres , ni soldats , ni esclaves ; car ils sont si religieux , que chaque père de famille en est le pontife; Ri belliqueux, que chaque habitant est toujours prêt à dé, fendre sa patrie sans en tirer de solde; et si égaux, qu'il n'y a pas seulement parmi eux de domestiques. Les enfants y sont élevés à servir leurs parents. On se garde bien de leur inspirer, sous le nom d'émulation , le poison de d'ambition , et de leur apprendre à se surpasser les uns les autres ; mais , au contraire , on les exerce à se prévenir par toutes sortes de bons offices; à obéir à leurs parents ; à préférer son père , sa mère , son ami , sa maîtresse , à soi-même , et la patrie à tout. Là il n'y a point de querelle entre les jeunes gens , si ce n'est quelques débats entre amants , comme ceux du Devin du village ; mais la vertu y appelle souvent les citoyens dans les assemblées du peuple, pour délibérer entre eux de ce qu'il est utile de faire pour le bien public. Ils élisent , à la pluralité des voix , leurs magistrats , qui gouvernent l'État comme ' une famiMe , étant chargés à la fois des fonctions de la paix , de la guerre et de la religion ; il résulte une si grande force de leui umon , qu'ils ont toujours repoussé toutes les puissances qui ont entrepris sur leur liberté.

n ne voit dans leur pays aucun monument inutile , fastueux ,

dégoûtant ou épouvantable ; point de colonnades, d'arcs de triomphe , d'hôpitaux ni de prisons ; point d'affreux gibets sur les collines , à l'entrée de leurs bourgs ; mais un pont sur un torrent , un puits au milieu d'une plaine aride , un bocage d'arbres fruitiers sur une montagne inculte , autour d'un petit temple dont le péristyle sert d'abri aux voyageurs , annoncent , dans les lieux les plus déserts , l'humanité des habitants. Des inscriptions simples sur l'écorce d'un hêtre , ou sur un rocher brut, conservent à la postérité la mémoire des grands citoyens et le souvenir des bonnes actions. Au milieu de ces mœurs bienfaisantes , la religion parle à tous les cœurs un langage inaltérable. Il n'y a pas une montagne ni un fleuve qui ne soit consacré à un dieu , et qui n'en porte le nom ; pas une fontaine qui n'ait sa naïade; pas une fleur ni un oiseau qui ne soit le résultat de quelque ancienne et touchante métamorphose. Toute la physique y est en sentiments religieux, et toute la religion en monuments de la nature. La mort même , qui empoisonne tant de plaisirs , n'y offre que des perspectives consolantes. Les tombeaux des ancêtres sont au milieu des bocages de myrtes , de cyprès et de sapins. Leurs descendants , dont ils se sont fait chérir pendant leur vie , viennent , dans leurs plaisirs ou leurs peines , les décorer de fleurs et invo» quer leurs mânes , persuadés qu'ils président toujours à leurs destins. Le passé , le présent , l'avenir, lient tous les membres de cette société des chaînons de la loi naturelle; en sorte qu'il est également doux d'y vivre et d'y mourir.

Telle fut l'idée vague que je donnai du dessein de mon ouvrage à Jean-Jacques. Il en fut enchanté. Nous en fîmes plus d'une (ois, dans nos promenades , le sujet de nos plus douces conver* sations. H imaginait quelquefois des incidents d'une 'simplicité piquante, dont je tirais parti. Un jour même il m'engagea à en changer tout le plan. « If faut , me dit-il , supposer une action « principale dans votre histoire , telle que celle d'un homme qui « voyage pour connaître les hommes ; il en naîtra des événements « variés et agréables : de plus, il faut opposer à l'état de nature des « peuples d'Arcadie l'état de corruption d'un autre peuple, ami « de faire sortir vos tableaux par des contrastes. »

Ce conseil fut pour moi un rayon de lumière qui en produisit un autre ; ce fut , avant tout , d'opposer à ces deux tableaux celui

164 PREAMBULE DE L'ARCADiE.

de barbarie d'un troisième peuple, afin de représenter les trois états successifs par où passent la plupart des nations : celui de barbarie , de nature et de corruption. J'eus ainsi une harmonie complète des trois périodes ordinaires aux sociétés humaines.

Pour représenter un état de barbarie, je choisis la Gaule, comme un pays dont les commencements en tout genre devaient lo plus nous intéresser, parce que le premier état d'un peuple influe sur toutes les périodes de sa durée, et se fait sentir jusque dans sa décadence , comme l'éducation que reçoit un homme dès la mamelle influe jusque sur sa décrépitude. U semble même qu'à cette dernière époque les habitudes de l'enfance reparaissent avec plus de force que celles du reste de la vie, ainsi que je l'ai observé dans les Études précédentes. Les premières impressions effacent les dernières. Le caractère des nations se forme dès le berceau , ainsi que celui de l'homme. Rome , dans sa décadence, conserva l'esprit de domination universelle qu'elle avait eu dès son origine.

Je trouvai les principaux caractères des mœurs et de la religion des Gaulois tout tracés dans les Commentaires de César, dans Plutarque, dans les Mœurs des Germains de Tacite, et dans divers traités modernes de la mythologie des peuples du nord.

Je reculai plusieurs siècles avant Jules César l'état des Gaules , afin d'avoir à peindre un caractère plus marqué de barbarie , et approchant de celui que nous avons trouvé aux peuples sauvages de l'Amérique septentrionale. Je fixai le commencement de la civilisation de nos ancêtres à la destruction de Troie , qui fut aussi l'époque et sans doute la cause de plusieurs grandes révolutions par toute la terre. Les nations qui composent le genre humain , quelque divisées qu'elles paraissent en langages , religions , coutumes et climats , sont en équilibre entre elles , comme les différentes mers qui composent l'Océan sous diverses latitudes. U ne peut arriver quelque grand mouvement dans une de ces mers, qu'il ne se communique plus ou moins à chacune des autres ; elles tendent toutes à se mettre de niveau. Une nation est encore , par rapport au genre humain, ce qu'un homme est par rapport à sa nation. Si cet homme y meurt , un autre y renait dans le même temps. De même, si un État se détruit sur la terre, un autre s'y reforme à la même époque. C'est ce que nous avons vu de nos jours , quand la plus grande partie de la république de Pologne

ayant été démembrée dans le nord do l'Europe , pour être confondue dans les trois États voisins, la Russie, la Prusse et l'Autriche, peu de temps après la plus grande partie des colonies anglaises du nord de l'Amérique s'est détachée des trois États d'Angleterre , d'Irlande et d'Ecosse , pour former une république ; et comme il y a eu en Europe une portion de la Pologne qui n'a pas été démembrée, il y a eu de même en Amérique une portion des colonies anglaises qui ne s'est pas séparée de l'Angleterre.

On trouve les mêmes réactions politiques dans tous les pays et dans tous les siècles. Lorsque l'empire des Grecs fut renversé sur les bords duPont-Euxinen 1453, celui des Turcs le remplaça aussitôt ; et lorsque celui de Troie fut détruit en Asie , sous Priam , celui de Rome prit naissance en Italie , sous Énée.

Mais il s'ensuivit de cette ruine totale de Troie beaucoup de petites révolutions dans le reste du genre humain , et surtout en Europe.

J'opposai à l'état de barbarie des Gaules celui de corruption 4e l'Egypte, qui était alors à son plus haut degré de civilisation. C'est à l'époque du siège de Troie que plusieurs savants assignent le règne brillant de Sésostris. D'ailleurs , cette opinion, adoptée par Fénelon dans son Télémaque, était une autorité suffisante pour mon ouvrage. Je choisis aussi mon voyageur en Egypte , par le conseil de Jean- Jacques , d'autant que , dans l'antiquité , beaucoup d'établissements politiques et religieux ont reflué de l'Egypte dans la Grèce , dans l'Italie , ' et même directement dans les Gaules, ainsi que l'histoire et plusieurs de nos anciens usages en font foi. C'est encore une suite des réactions politiques. Lorsqu'un État est à son dernier degré d'élévation, il est à son premier degré de décadence , parce que les choses humaines commencent a déchoir dès qu'elles ont atteint le faite de leur grandeur. C'est alors que les arts , les sciences , les mœurs , les langues , commencent à refluer des États civilisés dans les États barbares, ainsi que le démontrent les siècles d'Alexandre chez les Grecs , d'Auguste chez- les Romains, et de Louis XIV parmi nous.

Ainsi j'eus des oppositions de caractères entre les Gaulois , les Arcadiens et les Égyptiens. Mais l'Arcadie seule m'offrit un grand nombre de contrastes avec le reste de la Grèce encore à demi

386 PRÉAMBULE Dfc. L'ARC A DIE.

barbare ; entre les mœurs paisibles de ses cultivateurs , et les caractères discordants des héros de Pylos , de Mycènes et d'Argos ; entre les douces aventures de ses bergères simples et naïves , et les épouvantables catastrophes dlphigénie, d'Electre et de Ciytemnestre.

Je renfermai les matériaux de mon ouvrago en douze livres, et j'en fis une espèce de poème épique , non suivant les lots d'Ans* tote et celles de nos modernes , qui prétendent , d'après lui , qu'un poème épique ne doit contenir qu'une action principale de la vie d'un héros , mais suivant les lois de la nature , et à la manière des Chinois , qui y mettent souvent la vie entière d'un héros , ce qui , à mon gré , satisfait davantage. D'ailleurs , je ne m'éloignai pas pour cela de l'exemple d'Homère; car si je m'écartai du plan de son Iliade, je me rapprochai de celui de son Odyssée.

Hais pendant que je m'occupais du bonheur du genre humain , le mien fut troublé par de nouvelles infortunes.

Ma santé et mon expérience ne me permettaient plus de solliciter dans ma patrie les faibles ressources que j'étais au moment d'y perdre , ni d'en aller chercher au dehors. D'ailleurs le genre de mes travaux ne pouvait intéresser en ma faveur aucun ministre. Je songeai à en mettre au jour de plus propres à me mériter les bienfaits du gouvernement. Je publiai mes Études de la Nature. J'ose croire y avoir détruit de dangereuses erreurs , et démontré d'importantes vérités. Leur succès m'a valu , sans sollici tations , beaucoup de compliments du public , et quelques grâces annuelles de la cour, mais si peu solides , qu'une simple révolution dans un ministère me les a enlevées la plupart , et avec elles (ce qu'il y a de plus fâcheux ) d'autres plus considérables dont je jouissais depuis quatorze ans. La faveur a fait semblant de me faire du bien. La bienveillance publique a accueilli mon ouvrage avec plus de constance. Je lui dois un peu de calme et de repos. C'est sous son ombre que je fais paraître ce premier livre , intitulé les Gaules, qui devait servir d'introduction à VArcadie. Je n'ai pas eu la satisfaction d'en parler à Jean-Jacques. Ce sujet était trop rude pour nos entretiens. Mais, tout âpre et tout sauvage qu'il est, c'est une gorge de rochers d'où l'on entrevoit le vallon ou il s'est quelquefois reposé. Lorsqu'il partit même, sans me

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dire adieu , pour Ermenonville où il a fini ses jours , je cherchai à nie rappeler à lui par l'image de l'Arcadie et le souvenir de nos anciennes conversations, en finissant la lettre que je lui écrivais par ces deux vers de Virgile , où je n'avais changé qu'un mot :

Atque utinam ex vobis unas , tecumque fuiuem Aut custos gregis , aut maturse vinitor uvœ !

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