QUI PREND SOIN DES VOYAGEUES
Nous passâmes successivement chez les Carnutes, les Cénomanes, les Diablinthes, les Redons, les Curiosolites ; les habitants de Dariorigum, et enfin nous arrivâmes à l'extrémité occidentale de la Gaule, chez les Vénétiens. Les Vénériens sont les plus habiles navigateurs de ces mers. Ils ont même fondé une colonie de leur nom, au fond du golfe Adriatique. Dès qu'ils surent que nous étions les amis du roi Bardus , ils nous comblèrent d'amitiés. Ils nous offrirent de nous ramener directement en Egypte , où ils ont porté leur commerce; mais comme ils trafiquaient aussi dans la Grèce, Céphas me dit : « Allons en Grèce, nous y
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« aurons des occasions fréquentes de retourner dans votre « patrie. Les Grecs sont amis des Égyptiens. Os doivent à « l'Egypte les fondateurs les plus illustres de leurs villes ; « Cécrops a donné des lois à Athènes , et Inachus à Argos. « Cest à Argos que règne Agamemnon, dont la réputation « est répandue par toute la terre. Nous l'y verrons couvert « de gloire au sein de sa famille, et entouré de rois et de « héros. S'il est encore au siège de Troie, ses vaisseaux nous « ramèneront aisément dans votre patrie. Vous avez vu le « dernier degré de civilisation en Egypte, la barbarie dans « les Gaules; vous trouverez en Grèce une politesse et une « élégance qui vous charmeront. Vous -aurez ainsi le specta- « de des trois périodes que parcourent la plupart des nations. « Dans la première , elles sont au-dessous de la nature; elles « y atteignent dans la seconde; elles vont au delà dans la « troisième. »
Les vues de Céphas flattaient trop mon ambition pour la gloire, pour ne pas saisir l'occasion de connaître des hommes aussi fameux que les Grecs, et surtout qu' Agamemnon. J'attendis avec impatience le retour des jours favorables à la navigation; car nous étions arrivés en hiver chez les Vénériens. Nous passâmes cette saison dans des festins continuels, suivant l'usage de ces peuples. Dès que le printemps fut venu, nous nous embarquâmes pour Argos. Avant de quitter les Gaules, nous apprîmes que notre départ de Lutétia avait fait renaître la tranquillité dans les États du roi Bardus ; mais que sa fille , la belle Gotha , s'était retirée avec ses femmes dans le temple d'Isis , à laquelle elle s'était consacrée, et que nuit et jour elle faisait retentir la forêt de ses chants harmonieux.
Je tus très-sensible au chagrin de ce bon roi , qui perdait sa fille par un effet même de notre arrivée dans son pays , qui devait le couvrir un jour de gloire ; et j'éprouvai moimême la vérité de cette ancienne maxime , que la considération publique ne s'aéquiert qu'aux dépens du bonheur domestique.
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Après une navigation assez longue , nous rentrâmes dans le détroit d'Hercule. Je sentis une joie vive à la vue du ciel de l'Afrique , qui me rappelait le climat de ma patrie. Nous vîmes les hautes montagnes de la Mauritanie ; Abila , située au détroit d'Hercule, et celles qu'on nomme les Sept- Frères , parce qu'elles sont d'une égale hauteur. Elles sont couvertes depuis leur sommet jusqu'au bord de la mer de palmiers chargés de dattes. Nous découvrîmes les riches coteaux de la Numidie , qui se couronnent deux fois par an de moissons qui croissent à l'ombre des oliviers , tandis que des haras de superbes chevaux paissent en toute saison dans leurs vallées toujours vertes. Nous côtoyâmes les bords de la Syrte , où croît le fruit délicieux du lothos , qui fait, diton , oublier la patrie aux étrangers qui en mangent. Bientôt nous aperçûmes les sables de la Libye , au milieu desquels sont placés les jardins enchantés des Hespérides ; comme si la nature se plaisait à faire contraster les contrées les plus arides avec les plus fécondes. Nous entendions la nuit les rugissements des tigres et des lions , qui venaient se baigner dans la mer ; et, au lever de l'aurore, nous les voyions se retirer vers les montagnes.
Mais la férocité de ces animaux n'approchait pas de celle des hommes de ces régions. Les uns immolent leurs enfants à Saturne ; d'autres ensevelissent les femmes toutes vives dans les tombeaux de leurs époux. Il y en a qui , à la mort de leurs rois , égorgent tous ceux qui les ont servis. D'autres tâchent d'attirer les étrangers sur leurs rivages , pour les dévorer. Nous pensâmes un jour être la proie de ces anthropopliages ; car, pendant que nous étions descendus à terre , et que nous échangions paisiblement avec eux de l'étain et du fer pour divers fruits excellents qui croissent dans leur pays, ils nous dressèrent une embuscade dont nous ne sortîmes qu'avec bien de la peine. Depuis cet événement , nous n'osâmes plus débarquer sur ces côtes inhospitalières , que la nature a placées en vain sous un si beau ciel.
J'étais si irrité des traverses de mon voyage , entrepris
pour le bonheur des hommes , et surtout de cette dernière perfidie , que je dis à Géphas : Je crois toute la terre , excepté l'Egypte, couverte de barbares. Je crois que des opinions absurdes , des religions inhumâmes et des mœurs féroces , sont le partage naturel de tous les peuples ; et sans doute la volonté de Jupiter est qu'ils y soient abandonnés pour toujours, car il les a divisés en tant de langues différentes, que l'homme le plus bienfaisant , loin de pouvoir les réformer, ne peut pas seulement s'en faire entendre.
Céphas me répondit : « N'accusons point Jupiter des « maux des hommes. Notre esprit est si borné, que, quoique « nous sentions quelquefois que nous sommes mal , il nous « est impossible d'imaginer comment nous poumons être « mieux. Si nous étions un seul des maux naturels qui nous « choquent, nous verrions naître de son absence mille au- « très maux plus dangereux. Les peuples ne s'entendent « point ; c'est un mal , selon vous : mais s'ils parlaient tous « le même langage, les impostures, les erreurs, les pré- « jugés , les opinions cruelles , particulières à chaque na- « tion, se répandraient par toute la terre. La confusion gé- « nérale qui est dans les paroles serait alors dans les pen- « sées. » 11 me montra une grappe de raisin : « Jupiter, dit- « il, a divisé le genre humain en plusieurs langues , comme « il a divisé en plusieurs grains cette grappe , qui renferme « un grand nombre de semences , afin que si une partie de « ces semences se trouvait attaquée par la corruption, l'autre « en fût préservée.
« Jupiter n'a divisé les langages des hommes qu'afin qu'ils « pussent toujours entendre celui de la nature. Partout la « nature parle à leur cœur , éclaire leur raison , et leur mon- « tre le bonheur dans un commerce mutuel de bons offices. * Partout , au contraire , les passions des peuples dépravent « leur cœur , obscurcissent leurs lumières , les remplissent « de haines , de guerres , de discordes et de superstitions, en « ne leur montrant le bonheur que dans leur intérêt personnel « et dans la ruine d'autrui.
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« La division des langues empéehe ces maux particuliers « de devenir universels ; et s'ils sont permanents chez quelques « peuples , c'est qu'il y a des corps ambitieux qui en profitent ; « car l'erreur et le vice sont étrangers à l'homme. L'office de « la vertu est de détroireces maux. Sans le vice, la vertu n'au- • rait guère d'exercice sur la terre. Vous allez arriver chez les « Grecs. Si ce qu'on a dit d'eux est véritable , vous trouverez « dans leurs mœurs une politesse et une élégance qui tous ra- « viromt. Rien ne doit être égal à la vertu de leurs héros , « exercés par de longs malheurs. »
Tout ce que j'avais éprouvé jusqu'alors de la barbarie des nations redoublait le désir que j'avais d'arriver à Argos , et de voir le grand Agamemnon heureux au milieu de sa famille. Déjà nous apercevions le cap de Ténare , et nous étions près de le doubler , lorsqu'un vent d'Afrique nous jeta sur les Strophades. Nous voyions la mer se briser contre les rochers qui environnent ces îles. Tantôt en se retirant elle en découvrait les fondements caverneux ; tantôt, s'élevant tout à coup, elle les couvrait , en rugissant , d'une vaste nappe d'écume. Cependant nos matelots s'obstinaient , malgré la tempête , à s atteindre le cap de Ténare, lorsqu'un tourbillon de vent déchira nos voiles. Alors nous avons été forcés de relâcher à Sténiclaros.
De ce port , nous nous sommes mis en route pour nous rendre à Argos par terre. Cest en allant à ce séjour du roi des rois que nous vous avons rencontré , ô bon berger ! Maintenant nous désirons vous accompagner au mont Lycée , afin de voirrassembléed'un peuple dont les bergers ont des mœurs si hospitalières et si polies. En disant ces dernières paroles, Amasis regarda Céphas, qui les approuva d'un signe de tète.
Tirtée dit à Amasis : « Mon fils, votre récit nous a beaucoup « touchés; vous avez dû en juger par nos larmes. Les Arca- « diens ont été plus malheureux que les Gaulois. Nous « n'oublierons jamais le règne de Lycaon, changé jadis en « loup , en punition de sa cruauté. Mais , à cette heure , ce « sujet nous mènerait trop loin. Je remercie Jupiter de vous
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« avoir disposé , ainsi que votre ami , à passer demain la jour- « née avec nous au mont Lycée. Vous n'y verrez ni palais ni « ville royale, et encore moins des sauvages et des druides ; « mais des gazons , des bois , des ruisseaux , et des bergers qui u vous recevront de bon cœur. Puissiez-vous prolonger long- « temps votre séjour parmi nous! Vous trouverez demain , à « la fête de Jupiter , des hommes de toutes les parties de la « Grèce , et des Arcadiens bien plus instruits que moi , qui « connaîtront sans doute la ville d'Argos. Pour moi, je vous « l'avoue, je n'ai jamais ouï parler du siège de Troie, ni de « la gloire d'Agamemnon, dont on parle, dites-vous, par « toute la terre. Je ne me suis occupé que du bonheur de ma « famille et de celui de mes voisins. Je ne connais que les « prairies et les troupeaux. Jamais je n'ai porté ma curiosité « hors de mon pays. La vôtre , qui vous a jeté si jeune au « milieu des nations étrangères , est digne d'un dieu et d'un « roi. »
Alors Tirtée, se retournant vers sa fille, lui dit : « Cyanée , « apportez-nous la coupe d'Hercule. » Cyanée se leva aussitôt, courut la chercher, et la présenta à son père d'un air riant. Tirtée la remplit de vin; puis s'adressant aux deux voyageurs , il leur dit : « Hercule a voyagé comme vous , mes « chers hôtes. H est venu dans cette cabane ; il s'y est reposé « lorsqu'il poursuivit, pendant un an, la biche aux pieds « d'airain du mont Érimanthe. U a bu dans cette coupe : vous « êtes dignes d'y boire après lui. Aucun étranger n'y a bu « avant vous. Je ne m'en sers qu'aux grandes fêtes, et je ne « la présente qu'à mes amis. » U dit, et il offrit la coupe à Cépbas. Elle était de bois de hêtre, et tenait une cyathe de vin. Hercule la vidait d'une haleine ; mais Céphas, Amasis et Tirtée eurent assez de peine à la vider, en y buvant deux fois tour à tour.
Tirtée ensuite conduisit ses hôteç dans une chambre voisine. Elle était éclairée par une fenêtre fermée d'une claie de roseaux , à travers laquelle on apercevait , au clair de la lune, dans la plaine voisine , les îles de i'Alphée. U y avait dans
cette chambre deux bons lits , avec des couvertures d'une laine ' chaude et légère. Alors Tirtée prit congé de ses hôtes, en souhaitant que Morphée versât sur eux ses plus doux pavots. Quand Amasis rut seul avec Céphas , il lui parla avec transport de la tranquillité de ce vallon , de la bonté du berger, de la sensibilité et des grâces de sa jeune fille, à laquelle il ne trouvait rien de comparable , et des plaisirs qu'il se promettait le lendemain à la fête de Jupiter, où il se flattait de voir un peuple entier aussi heureux que cette famille solitaire. Ces agréables entretiens leur auraient fait passer à l'un et à l'autre la nuit sans dormir, malgré les fatigues de leur voyage , s'ils n'avaient été invités au sommeil par la douce clarté de la lune qui luisait à travers la fenêtre, par le murmure du vent dans le feuillage des peupliers, et par le bruit lointain de l'Achéloùs , dont la source se précipite en mugissant du haut du mont Lycée.