FRAGMENT
Nous nous permettrons quelques réflexions rapides ,.
mais importantes , sur la nature de la morale. Les auteurs des quinze mémoires du concours , quoique très-estimables à bien des égards , ne l'ont définie que par ses effets , quand ils l'ont définie. 11 en est résulté qu'ils se sont trouvés dans un grand embarras pour en asseoir les fondements. Les uns les ont
placés dans l'éducation , les antres dans les lois; ceux-ci dans des fêtes et des spectacles ; ceux-là , dans notre propre cœur si versatile.
La morale n'est point, comme l'ont prétendu quelques philosophes modernes , l'amour de soi ; car elle ne différerait point de nos passions , qui ont aussi leur morale. Elle ne peut être , comme le veulent quelques autres , l'amour de Tordre social, qui quelquefois nous opprime, ou fait le malheur d'une nation : tel que serait une république de brigands. Elle n'est pas même notre intérêt particulier fondé sur l'intérêt généra], lequel, souvent, lui est contraire. Enfin elle n'est pas une simple sympathie avec nos semblables , comme la définit Smith , puisqu'elle nous impose des devoirs avec nousmêmes , jusque dans la solitude.
Sans doute, pour trouver l'origine de tant d'opinions et de coutumes qui rendent les mœurs des hommes si variées et si variables, il faudrait admettre encore, à l'exemple d'écrivains célèbres , des morales d'âge , de sexe , de tempérament, de saison, de climat, de nation, de religion, de gouvernement, etc. : d'où il résulterait qu'il n'y aurait point de morale proprement dite. Ainsi l'homme, sans cesse agité par ses propres instincts ou par ceux d'autrui, serait dans la vie comme un vaisseau sur la mer, chargé de toutes sortes de voiles , mais sans gouvernail , et le jouet perpétuel des vents et des courants.
Pour fixer nos idées sur le premier mobile de l'homme et de ses sociétés, nous admettrons deux morales, comme les anciens admettaient deux Vénus : l'une terrestre , source de mille. passions; l'autre céleste, prototype de toute beauté. Il y a de même deux morales : l'une humaine et l'autre divine; l'une résulte de nos passions, l'autre est la raison qui les gouverne ; l'une est la connaissance des usages particuliers à chaque société , l'autre est le sentiment des lois que Dieu a établies de l'homme à l'homme; l'une est une science qui s'acquiert par la connaissance du monde, l'autre est une conscience donnée par la nature.
La morale des passions divise les hommes entre eux. Ede se subdivise d'abord elle-même en deux troncs principaux , l'amour et l'ambition, qui ont autant de têtes que l'hydre. L'amour, dégénérant en voluptés de toute espèce, substitua les affections dépravées aux naturelles, les concubines et les sérails aux épouses légitimes; il repoussa l'enfant du sein maternel , et, le livrant à une nourrice, puis à un instituteur étranger, il rompit les premiers liens des fils avec leurs parents, et ceux des frères avec les sœurs. L'ambition, à son tour, se composant de toutes sortes de cupidités, classa les hommes, à leur naissance, en serfs et en nobles, en aînés fortunés et en cadets indigents. Elle fit naître les jalousies entre les frères, les duels parmi les citoyens, l'intolérance dans les corps, les guerres chez les nations, la discorde, les ressentiments et les vengeances dans tout le genre humain. Enfin, ne voyant plus sur la terre que les maux qu'elle y a faits, devenue impie ou superstitieuse, elle nie l'Auteur de la nature à la vue du ciel , ou va le chercher au fond des enfers.
La morale de la raison, au contraire, est le sentiment des lois que la nature a établies entre tous les hommes. Cest elle qui, dès la mamelle, attacha la mère à l'enfant par l'habitude des bienfaits, et l'enfant à sa mère par celle de la reconnaissance. C'est elle qui , en montrant à l'homme , dès l'aurore de la vie, les biens dont la terre est couverte, lui fit entrevoir un bienfaiteur dans les deux, et des amis destinés à recueillir ses biens avec lui dans ses semblables. Elle forma dans l'adolescence le premier anneau de la concorde entre les frères , dans la jeunesse celui de l'amour conjugal entre les époux, dans l'âge viril celui de l'amour paternel entre le père et les enfants. Elle harmonia les familles en tribus par leurs services mutuels , les tribus en nations par l'amour de la patrie , et les nations avec les nations par celui de l'humanité. Enfin ce fut elle qui , en inspirant à l'homme seul , de tous les animaux , l'instinct de la gloire et de l'immortalité , lui montra la récompense de ses vertus dans les cieux , comme un prix placé à la fin de sa carrière.
BBRP*. DE S. — PIERRE — T. t. 31
C'est du sentiment des lois établies par la nature de l'homme à l'homme, que sont dérivées toutes les vérités fondamentales des sociétés : la piété envers le ciel , la tempérance envers nous-mêmes, la justice à l'égard des autres, la force contre les événements. Cest cette morale céleste, innée dans chacun de nous , qui seule nous fait supporter Tordre social, lors même qu'il nous opprime. Elle éloigne des jouissances corrompues du monde, la jeune fille laborieuse, et, en la revêtant d'innocence et de pudeur, la rend bien plus digne d'être aimée que celle que le vice couvre de diamants. Le cœur lui doit ses sacrifices , la conscience son repos , le ciel une récompense. Cest au ciel qu'elle attache la chaîne dont elle lie tous les habitants innocents de la terre les uns aux autres : c'est par elle qu'ils s'approchent encore sans se connaître, qu'ils s'entendent sans se parler, et qu'ils se servent sans autre intérêt que celui de s'obliger.
. Hélas! elle porta autrefois l'habitant de l' Afrique à tendre une main amie à l'Asiatique, qui la couvrit de fers, et celui de l'Amérique à offrir sa cabane hospitalière à l'Européen , qui la baigna de sang. Mais quand la politique des puissances invoque la patrie pour détruire les partis; quand la morale de leurs passions a sanctionné leurs crimes par des religions corrompues ; quand les infortunés sans défense semblent n'avoir plus d'espoir, la morale céleste fait entendre leur voix. Toutes les âmes sont émues, toutes les tyrannies sont ébranlées. Le fil de la pitié , touché par elle, a des secousses plus rapides que le fil électrique agité par la foudre.'
Ce fut elle qui, montrant le corps sanglant de Lucrèce au peuple romain, renversa le pouvoir odieux des Tarquins. Ce futelle qui , jetant les Sabines entre deux armées qui couraient à la vengeance , fit oublier à leurs soldats furieux les noms de Sabins et* de Romains, pour les rappeler à ceux de frères, de pères et d'époux, et lit tomber de leurs mains les épées tranchantes , en leur opposant , pour boucliers , de petits enfants nus sur le sein maternel. C'est elle qui ébranle au-
jourd'hui les deux mondes , en criant aux rois et aux sujet*, aux blancs et aux noirs : Vous êtes tous des hommes I
Elle n'a pas besoin de diplômes pour constater les droits du genre humain ; elle les a renfermés dans le cœur de chacun de nous. Elle y a imprimé ee sentiment ineffaçable : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Plus habile que la politique des nations , elle seule composa l'intérêt général des intérêts particuliers. Elle ne varie point avec celle-ci; mais elle est immuable comme la Divinité, sur laquelle elle s'appuie. Cest d'elle seule qu'elle espère sa récompense : en effet, si l'homme moral l'attendait de ses semblables, combien de fois il serait tenté de s'écrier comme Brutus : O vertu , tu n'es qu'un vain nom !
Je vous prends à témoin, génies de tous les siècles qui avez bien mérité des hommes, malgré leurs persécutions : Confucius , Pythagore , Homère , Socrate , Platon , Épictète , Marc-Aurèla, Fénelon, Jean- Jacques, et vous tous qui avez excellé en vertus , en science , en art , en éloquence ! soit que vous ayez vécu dans la solitude ou dans les assemblées des nations , sur le trône ou dans les fers , c'est cette lueur divine qui vous a guidés. Elle seule éclaire l'esprit et réchauffe le cœur. Sans elle, tout est froid mortel et obscurité profonde ; et il est bien remarquable que, parmi les hommes aveuglés par leur ambition qui ont eu le malheur de la méconnaître , il n'y ena pas un seul qui ait fait une découverte utile au genre humain.
En effet, nous n'avons rien que d'emprunt , et c'est de la Divinité que nous recevons tout. Socrate disait à Aristodème , qui niait les dieux : « Vous croyez que vous avez de l'intel- « ligence ; comment donc pouvez- vous croire qu'il n'y ait point « aussi dans la nature un être universel intelligent? Vous « savez que votre corps n'est formé que d'une petite portion « des éléments : il n'y aurait donc que votre entendement qui « vous serait venu de je ne sais où , par un bonheur tout à « fait extraordinaire? Vous êtes bien persuadé que c'est cet « entendementqui conduit votre corps dans toutes ses actions :
« comment pouvez- vous donc penser qu'il n'y ait pas aussi « une intelligence qui dirige le grand corps de l'univers , et « qui en ait rangé toutes les parties dans Tordre admirable que « vous y voyez? Je ne vois pas , me direz- vous , cette Divinité « qui gouverne toutes choses ; mais vous ne voyez pas non plus
* votre âme : en conclurez-vous que ce n'est pas elle qui vous •« conduit, mais le hasard seulement? Croyez- vous que votre h vue puisse embrasser un paysage, et que celle de la Pro- « vidence ne s'étende pas à tout le monde? Pensez-vous que « votre esprit puisse songer tour à tour aux afîairesd'Athènes,
* de Sicile et d'Egypte , et que l'esprit universel ne puisse s'oe- « cuper à la fois de toutes celles de F univers? »
Aristodème ayant répondu à Socrate qu'il concevait une si haute idée de la Divinité, qu'il en concluait qu'elle n'avait pas besoin de ses services : « Vous pensez donc, reprit Socrate, « qu'onnedoit point de reconnaissance à son bienfaiteur? Plus « la Divinité a fait paraître de magnificence dans le soin qu'elle « a pris des hommes , plus ils lui doivent de respect. En effet, « considérez qu'elle a réuni dans les hommes seuls toutes les « jouissances qu'elle a dispersées dans les autres animaux ; « qu'elle a revêtu leurs corps des plus belles formes; qu'elle « n'a donné qu'à eux la faculté de parler et de converser ; « qu'elle a mis le comble à ses bienfaits en leur donnant des « âmes capables de la connaître, d'imiter ses ouvrages par « leur intelligence , et d'entrer en communication avec elle « par leurs vertus. »
Socrate avait sans doute raison. On peut même pousser ses arguments plus loin. On peut dire que c'est sur l'intelligence . seule de la nature que se forme la nôtre, à la différence de l'instinct des animaux , qui naît avec eux. Il y a apparence que si un enfant était élevé tout seul , dès sa naissance, dans une caverne obscure , il y resterait constamment dans un état d'imbécillité. Si cette caverne était remplie des monuments de r industrie humaine , et qu'elle vînt à être éclairée par la lumière d'une lampe, sans doute il acquerrait bientôt quelque connaissance des arts , sans toutefois se former aucune idée de
la Divinité. Supposons qu'un Vaucanson lui apparaisse avec quelque machine qui pourvoie à ses besoins, il est vraisemblable qu'un sentiment religieux s'élèverait dans son cœur avec celui de la reconnaissance : l'inventeur d'un art utile serait pour lui un dieu. C'est ainsi que des peuples enfants ont déifié une Minerve , une Cérès , un Bacchus. Supposons maintenant que la lampe s'éteigne , que la machine disparaisse; mais que tout à coup les portes de la caverne s'ouvrent, et qu'il voie, pour la première fois, une terre couverte de verdure et de fleurs, des vergers chargés de fruits, une forêt, une rivière, des oiseaux, une jeune fille au pied d'un arbre et un astre au haut des deux , baignant tous ces objets des flots de sa lumière; oh ! dans quel ravissement seraient tous ses sens ! Croyez-vous qu'il méconnût alors un Dieu dans la nature ? Voyez comme sa curiosité l'agite! Semblable à un enfant de nos villes qui, après un rigoureux hiver, sort dans les campagnes , sans précepteur, il interroge tout ce qui l'environne , il creuse la terre , il effeuille une fleur, il escalade un arbre. Il veut tout voir, tout manier, tout connaître ; son corps et sa raison se forment à la fois d'après les lois et les dons delà nature. Pénétré de cette puissance qui l'environne de bienfaits, il l'adore dans l'arbre qui le nourrit, dans la fontaine qui le désaltère, dans le soleil qui réclaire et le réchauffe , et bientôt dans l'objet de ses amours. (Test ainsi que vous vivez encore , peuples simples, vous que nous appelons ignorants et sauvages? Pour nous, habitants des cités , nous* n'adorons que les ouvrages de notre esprit et de nos mains : des monuments , des statues , des systèmes. Mais ne nous enviez point nos arts fastueux et nos doctrines trompeuses ; les prairies sont vos lycées , des jeux innocents vos exercices , de majestueuses forêts vos temples toujours révérés. Au sein de la nature , vous n'en méconnaissez jamais Fauteur ; et sans doute , à ses yeux , c'est vous qui vivez à la lumière, et nous dans d'obscurs souterrains.
Quelque haute opinion que nous ayons de nos sciences et de nos arts, tous les modèles en sontdansla nature. Quedis-je ? nos
ouvrages les plus vantés n'en sont que de vaines images. Le génie le plus sublime n'en est qu'un faible nourrisson ; il n'est industrieux que de son industrie. Cest par les comenances qu'elle lui montre qu'il entrevoit les convenances qu'elle lui cache. Christophe Colomb, pénétré de cette seule vérité que Dieu n'a rien fait en vain , juge à l'aspect d'un globe , que sa partie occidentale ne peut être réservée tout entière à l'Océan : il s'embarque , et il découvre un nouveau monde.
Si notre intelligence ne se développe que sur celle de la Divinité, notre morale ne se modèle que sur le sentiment de sa bienfaisance. L'homme juste, semblable à elle, est bienfaisant, sans se mettre en peine de la reconnaissance des hommes. 11 fait du bien , même à ses ennemis , comme l'arbre fruitier, dit Marc-Aurèle, qui donne ses fruits à ceux même qui lui jettent des pierres.
Conrucius prêche la morale aux rois corrompus de la Chine; il la fonde sur les lois de la nature et sur la souveraine raison de l'univers ; il établit sur elle la politique des nations : il vit et il meurt persécuté. Cependant un philosophe sur le trône se revêt, après lui, de son auguste sacerdoce. Les diverses nations de la Chine , éprises de cette doctrine céleste , se réunissent à ses États, et forment un empire qui dure depuis quatre mille ans. Un sage paraît dans un royaume prêt à se dissoudre ; il veut en rappeler les habitants aux lois éternelles de la morale : il paye sa mission de sa vie. Mais ses divins documents se répandent dans le monde ; ils étayent pendant des siècles les ruines de l'empire romain ; et son énorme colosse ne s'écroule aujourd'hui , que parce que les vices en avaient sapé tous les fondements.
Que dirai-je de ces hommes si chers au genre humain , qui ont tant de fois guéri ses plaies par les seules influences de la morale? Guillaume Penn , fuyant ]£s troubles de son pays , appelle ses frères persécutés sur les bords de la Delaware, et U y établit un État toujours paciûque au milieu même des. anthropophages. Fénelon, avec un seul livre, ramène le& rois de l'Europe de l'esprit destructeur des conquêtes à celui
de l'agriculture , et prépare de loin notre liberté. Cook et Banks vont transplanter nos végétaux utiles dans un autre hémisphère, et les Sauvages admirent, pour la première fois , ûes Européens qui abordent sur leurs côtes pour leur faire du bien. Howard parcourt toutes les prisons pour adoucir le sort des criminels, et son humanité inspire au gouvernement britannique de fonder avec eux Botany-Bay. Vincent de Paul donne des berceaux et du lait à des milliers d'enfants trouvés. Un philosophe, égaré par l'exemple, expose les siens dans un pays où les mères les abandonnaient à des nourrices mercenaires; en expiation de sa faute, M compose un livre sur l'éducation, et son cœur, affligé de si tristes ressouvenir, lui inspirant une éloquence paternelle, il rend les mères à leurs enfants et les enfants à leurs mères. Ainsi le ciel indulgent traça à nos pas incertains deux routes vers la vertu : l'innocence et le repentir.
Tant de bienfaiteurs de l'humanité, si éclairés, auraient-ils fait des sacrifices si longs, si pénibles, pour des hommes inconstants et ingrats , s'ils n'avaient senti qu'il existait un Dieu?
Non-seulement cette morale sainte protégeles nations contre les erreurs et les fureurs de la politique , mais elle guérit les hommes des maux regardés par la médecine même comme incurables.
Je vais vous en citer un exemple bien digne de- vos réflexions. Un médecin * vient de présenter au gouvernement une méthode curative de la folie par des remèdes moraux. En effet , la folie est une maladie morale qui se combine souvent, ainsi que les passions, avec la santé physique la plus robuste. Parmi les preuves que ce respectable philanthrope «apporte de la bonté de ses. moyens , certifiées par deux médecins célèbres , dont l^in^le citoyen Desessarts , est un de nos confrères , il y en a une fort touchante. Une fille , âgée de vingt^cinq ans , était devenue folle par les injustices réitérées de son père. Il lui enlevait tous, tes fruits de ses tra-
* Bk Boulet
vaux , peur les donner à son frère. 11 lui promit une croix d'or en dédommagement ; mais il manqua de parole. L'infortunée ne put résister à ce dernier trait ; elle en perdit la raison. Elle entrait en fureur au seul nom de l'auteur de ses jours* On Femmena au célèbre hospice des insensés , à Avignon* Le médecin moraliste, après lui avoir fait administrer, sans succès, les remèdes physiques accoutumés, la console, lui dit que son père se repent de ses torts , qu'il lui a acheté le bijou qu'il lui a promis, et qu'il a envoyé son frère au loin apprendre une profession. La fille écoute , et devient pensive. Bientôt le père se présente à elle , mais elle le repousse. Après quelques nouvelles tentatives , il s'en rapproche, la caresse , lui présente le bijou fatal. La fille, émue, verse des larmes, lui tend la main , l'embrasse, et en peu de temps recouvre sa santé. Ainsi le père retrouva sa tendresse dans le malheur de sa fille, et la fille sa raison dans l'amour de son père; et tous deux baignèrent de leurs larmes la main du sage qui les avait guéris.
Notre âme ne ressemble que trop souvent à cette fille égarée. Combien d'hommes ont méconnu un père dans la nature, à cause de la perte imprévue des objets de leurs affections! 11 n'y a point de Dieu , s'écrient-ils ; ou , s'il en est un , il est injuste! Ah! sans doute, s'il disait à chacun d'eux : Enfant de la terre , reprends ta jeunesse fugitive , tes amours inconstants, tes dignités si vaines , et vis heureux , si tu le peux; ils reconnaîtraient peut-être un père au retour de ses bienfaits. Mais ses dons ne sont pas nos propriétés ; il nous les prête pour un temps , pour les faire passer bientôt à d'autres.
« La vie , dit Marc- Aurèle , est un banquet où nous sommes « invités tour à tour. N'en sortons pas sans remercier la Di- « vinité qui nous y a appelés. » Ne semble-t-elle pas nous dire, par le spectacle de la terre et des oieux : « J'ai donné à « vos passions des biens passagers comme elles , j'en destine « d'immortels à vos vertus? La bonté est dans mon essence, « la justice dans mes distributions, l'éternité dans mes plans « et l'infini dans mes ouvrages. »
Laborieux naturalistes , qui essayez d'en faire des nomenclatures , dites-nous si vous entrevoyez seulement sur la terre les limites de sa puissance. Poètes , peintres , musiciens , avez-vous jamais exprimé ce que ses harmonies vous ont fait sentir? Avez-vous jamais créé dans vos plus charmants tableaux des êtres vivants , parlants , aimants ? Orateurs diserts, philosophes profonds, qui remontez aux sources de la pensée et qui cherchez à en perfectionner les signes, arrangez vos types et vos dilemmes : une femme timide , éloquente des seules formes de la nature, va, d' un sourire, troubler votre logique , ou la renverser avec ses larmes. La même intelligence qui a protégé la faiblesse et l'ignorance sur la terre confond le savoir et l'orgueil dans les cieux. Croira-t-on que les astres obéissent aux lois du hasard, parce que leurs mouvements sont réguliers ? Que dirait-on de plus, s'ils étaient irréguliers? Peut-on dire que l'astre des nuits n'est pas fait pour les éclairer, parce que dans le cours de son mofc il luit d'une lumière tantôt croissante , tantôt décroissante? Mais l'astre du jour luit aussi, dans le cours de l'année, d'une lumière inégale. Les heures du jour ont les mêmes phases que les mois et les années. Celle qui sort la première du sein de l'aurore, et celle qui rentre la dernière sous le manteau de la nuit , sont moins lumineuses que leurs sœurs qui brillent au haut des cieux, dans les feux du midi. Toutes ces filles du soleil, d'âges différents , distribuent la lumière à des êtres dont la vie est en rapport avec leurs périodes. Des harmonies aussi variées régnent dans l'immensité des cieux. Des réverbères nocturnes , contournés en globes et en anneaux, circulent autour des planètes ; les planètes autour d'un soleil. Des soleils divers en grandeurs sont semés dans le firmament , comme les grains de sable sur la terre, et leurs moindres distances entre eux sont incommensurables. O toi qui calculas leurs lois apparentes, sublime Newton, dis-nous quel était le sentiment profond de ton néant, quand, ton génie parcourant leurs orbites, ta tête s'inclinait vers la poussière, au seul nom de l'Éternel?
La méuie main qui a lié leurs sphères entre elles par les lois de l'att&ction a lié les coeurs des hommes par celles de la morale. Cest elle qui réunît les sciences , les arts , qui , sans leur moralité , deviendraient funestes au genre" humain. Cest elle qui en rapproche les diverses sections dans l'Institut national , et qui , de toutes les parties du globe , les appelle comme des frères et des sœurs dans ce Panthéon des Muses. Savants, artistes, littérateurs, qui voulez courir dans ses lices, ou vous y reposer un jour, dirigez toutes vos études vers la morale; répandez-en les devoirs et les charmes sur toutes les productions de votre génie et sur tous les besoins de la société; que vos toiles et que vos marbres la respirent! C'est cette fille du ciel qui couvre d'une vénération religieuse les berceaux de l'innocence et les tombeaux de la vertu. Cest elle qui donne tant d'étendue à nos regrets dans le passé , et à nos espérances dans l'avenir. Ses rayons divins luisent au milieu des ténèbres les plus profondes de l'antiquité, se fixent sur ses ruines, et réchauffent encore ceux qui s'en approchent. Cest elle qui a ranimé, par la cendre des Gaton et des Bvutus, la mourante Italie ; c'est par elle que vous illustrerez jusqu'aux rochers de la France , et que vous réformerez les cœurs de ses citoyens. Elle seule peut guérir nos passions insensées , depuis le délire d'une faible fille, jusqu'à celui des nations. Mais si la fortune vous est contraire , si les hommes vous persécutent, si enfin les talents vous manquent, que vous restera-t-il pour bien mériter de la patrie ? La morale encore. Si l'ordre particulier naît de l'ordre général , l'ordre général, à son tour, résulte de l'ordre particulier. O heureux mille fois qui fait le bien des hommes , loin de leurs vains applaudissements! heureux qui ne cherche d'autre témoins de ses actions que le ciel et sa conscience! Vécût-il dans les fers comme Épictète, mourût-il victime de la calomnie comme Socrate, en s'insti tuant avec lui-même, il fondera non-seulement la morale d'un peuple, mais celle du genre humain.