PRÉAMBULE
Maintenant que le peuple français a recouvré sa liberté par son coarage, il doit s'en montrer digne par sa sagesse. H doit rejeter avec horreur ces proscriptions illégales qui le feraient tomber lui-même dans les crimes de lèse-nation qu'il veut punir : il doit être en garde contre le zèle qui ranime, et invoquer, pour son propre intérêt , la prudence . des lois ; car il ne faut (fi'une calomnie jetée par ses ennemis dans son sein, exalté de l'amour du bien public , pour lui faire abattre de ses propres mains la tête du meilleur citoyen.
O peuple de Paris, qui servez d'exemple aux peuples des provinces , peuple ingénieux , facile, bon , généreux , qui attirez dans votre sein les nommes de toutes les nations par l'urbanité de vos mœurs, songez que c'est à cette'urbanité que vous avez dû en tout temps votre liberté morale , préférée même par des républicains à leur liberté civile ! Vous venez de briser les liens du despotisme ; ne vous en donnez point de plus insupportables par ceux de l'anarchie. Ceux-là ne tirent que d'un côté , ceux-ci de tous les côtés à la fois. C'est votre ensemble qui a fait votre force , à laquelle rien n'a pu résister. Mais ce n'est point a la force que Dieu adonné un empire durable, c'est à l'harmonie. C'est parleur harmonie que les petites choses se rassemblent et deviennent grandes ; et c'est souvent à cause de leurs forces que les grandes se séparent , se heurtent , se brisent, et deviennent petites. D'où viennent tant de prétentions d'individus , de corps , de districts, tant de motions et d'émotions ? Voulez-vous faire soixante cités dans une seule cité? Et , à votre exemple, les provinces feront-elles soixante républiques dans le royaume ? Que deviendrait alors la capitale? Communes de Paris, en multipliant vos lois, vous multiplierez vos liens; en vous divisant, vous vous affaiblirez; en courant chacune à part à la liberté, vous pouvez tomber tour à tour dans l'esclavage , ou , ce qui est encore pis , dans la tyrannie ! Qu'avez-vous à craindre aujourd'hui pour vous, sinon vous-mêmes? Vos ennemis principaux sont dispersés ; votre grand ministre des finances a été rendu à vos vœux , et avec lui travaillent dans le plus parfait concert les autres ministres du roi , remplis du même zèle pour votre bonheur; les deux premiers ordres de l'État vous ont fait des sacrifices qui ont été au delà de vos désirs ; les troupes royales vous ont prêté serment de fidélité , et vous avez des troupes nationales entièrement à vos ordres ; votre roi a mérité toute votre confiance, non-seulement pour avoir ordonné ou préparé ces dispositions , mais pour s'être abandonné sans réserve à la vôtre, en venant, sans garde et sans défense, au milieu de votre capitale pleine de troubles, vous redemander votre amour, comme un père qui ne vous avait jamais ôté le sien , et qui , en vous voyant armées de toutes sortes d'armes , pouvait douter s'il retrouverait en vous ses enfants. Pour l'amour de l'harmonie, sans laquelle il n'y a point de salut pour les peuples , reposez vous de vos intérêts sur la vigilance de vos districts , composés de vos comités ; que vos districts, de leur côté, s'en rapportent, sur l'ensemble de leurs opérations, à la sagesse de votre assemblée municipale, formée de vos députés, dont
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la prévoyance, le zèle et le courage, si bien dirigés par les deux chefs vertueux que vous avez vous-mêmes choisis , vous ont préservées du brigandage et de la famine dont vous étiez menacées. Que votre assemblée municipale se confie à son tour aux lumières et à la justice de rassemblée nationale, que vous avez, conjointement avec les communes du royaume, chargée de vos doléances et revêtue du pouvoir législateur. C*est surtout sur cette assemblée auguste que vous, devez établir votre sécurité, parce qu'elle s'occupe du bonheur de tout le royaume, en liant à vos intérêts ceux des corps, des provinces et des nations, par une constitution sanctionnée du roi , chef auguste et nécessaire de la monarchie, dont votre capitale est le centre. Enfin, vous devez mettre toute votre confiance dans la providence de l'Auteur de la nature, qui prépare souvent par des infortunes la félicité des grandes nations, comme la fécondité de l'automne par la rigueur des hivers ; et qui , en vous donnant , après Tannée la plus calamité use , la moisson la plus abondante qu'on ait vue de mémoire d'homme, verse déjà des bénédictions sur une constitution qui sera fondée sur ses lois. Heureux si, du sein de ma solitude et des orages qui l'ont troublée, je fournis à ce vaisseau chargé de nos destins, et déjà mis sur le chantier, pour voguer sur la mer des siècles , je ne dis pas une voile ou un mât * mais seulement la plus simple manœuvre !
Quoique je n'aie sur le globe d'autre propriété foncière qu'une petite maison et son petit jardin d'un demi-quart d'arpent, que j'habite dans le faubourg Saint-Marceau , j'aime à m'y occuper des intérêts du genre humain , car il s'est occupé des miens dans tous les temps et dans tous les lieux. Il est certain que mes cerisiers viennent originairement du royaume de Pont , d'où Lucullus les apporta à Rome, après avoir défait-Mithrida te. Je ne doute pas que mes abricotiers , dont le fruit s'appelle en latin malum armeniacum , ne descendent de greffes en greffes d'un arbre de leur espèce apporté d'Ar-
* Une partie des vœux de Bernardin de St.-Pierre relatifs en particulier à la noblesse , au clergé, à l'éducation nationale, ayant été réalisés ; d'autres vœux concernant rassemblée nationale , composée alors des ordres du clergé, de la noblesse et du tiers-état, ne pouvant plus avoir d'application , nous avons cru devoir retrancher quelques passages qui n'offrent plus maintenant autant d'intérêt , et qui d'ailleurs se trouvent en grande partie répétés déjà dans les Études de la nature.
méuie par les Romains. Suivant le témoignage de Pline , mes vignes tirent leur origine de l'Archipel , mes poiriers du mont Ida , et mes pêchers de la Perse , après que ces contrées eurent été subjuguées par les Romains , qui avaient coutume d'amener dans leur pays non-seulement les rois , mais les arbres de leurs ennemis", en triomphe. Quant aux choses qui sont à mon usage habituel , je dois certainement mon tabac , mon sucre et mon café aux pauvres nègres d'Afrique , qui les cultivent en Amérique sous les fouets des Européens. Mes manchettes de mousseline viennent des bords du Gange» si souvent désolés par nos guerres. Pour mes livres , ma plus douce jouissance , j'en ai obligation à des hommes de tous les pays , et sans doute aussi à leurs infortunes. Je dois donc m'intéresser à tous les hommes , puisqu'ils travaillent pour moi par toute la terre , et que j'ai lieu d'espérer que ceux qui m'y ont devancé ayant principalement contribué à mon bonheur par leurs maux , je puis aussi concourir par les miens au bonheur de ceux qui doivent m'y survivre.
Il n'est pas douteux que je ne doive les premiers témoignages de ma reconnaissance aux hommes auxquels je suis redevable des premiers besoins de la vie ; paaexemple à ceux qui me préparent mon pain et mon vin , qui filent mon linge et mes habits, qui défendent mes possessions , etc... , c'est-àdire aux hommes de ma nation.
En pensant donc aux révolutions de la nature qui avaient désolé la France l'année dernière, je songeai à celles de l'État qui les avaient accompagnées , comme si tous les malheurs s'entre-suivaient. Je me rappelai l'édit imprudent qui avait permis l'exportation des grains , lorsque nous n'en avions pas notre provision assurée ; cette banqueroute publique qui avait plané sur nos fortunes dans le même temps que ce nuage affreux de grêle traversait nos campagnes ; l'épuisement total de nos finances , qui avait fait périr plusieurs branches de notre commerce, comme ce terrible hiver plusieurs de nos arbres fruitiers ; enfin ce nombre infini de pauvres ouvriers que le concours de tant de fléaux aurait fait mourir
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de misère, de froid et de faim , sans les secours de leurs compatriotes.
Je pensai alors au ministre des finances dont le retour a rétabli Je crédit public , et a été pour nous comme celui de l'étoile du matin après une nuit orageuse ; aux étatsgénéraux , qui allaient avec le printemps faire renaître de plus beaux jours ; et je me dis : Les royaumes ont leurs saisons comme les campagnes , ils ont leur hiver et leur été , leurs grêles et leur rosée. L'hiver de la France est passé, son printemps va revenir. Alors, plein d'espérance , je m'assis au bout de mon jardin sur un petit banc de gazon et de trèfle , à l'ombre d'un pommier en fleurs , vis-à-vis une ruche dont les abeilles voltigeaient en bourdonnant de tous côtés.
A la vue de ces abeilles si actives, dont la ruche n'avait eu d'autre abri pendant l'hiver que le creux d'un rocher , je me rappelai qu'elles n'avaient point essaimé au mois de juin , et qu'à en était arrivé de même à la plupart de celles du royaume , comme si elles avaient prévu qu'elles auraient besoin d'être rassemblées en grand nombre pour se tenir chaudement pendant la rigueur d'un hiver extraordinaire. D'un autre côté , comme je n'ai enlevé aux miennes aucune portion de leur miel , et que jamais elles n'en exportent , elles ont passé dans l'abondance des vivres une saison où quantité de mes compatriotes en ont manqué. En voyant que l'instinct de ces petits animaux avait surpassé l'intelligence humaine, je me dis : « 0 heureuses les sociétés des hommes , si elles « avaient autant de sagesse que celles des abeilles !» Et je me mis à faire des vœux pour ma patrie.
Je me représentai les vingt-quatre millions d'hommes qui composent , dit-on , le peuple français, non comme de sages abeilles qui naissent avec tout leur instinct , mais comme un seul homme qui vit depuis plus de trois mille ans , et qui n'acquiert son expérience qu'en passant comme l'homme par un long cercle de maux, d'erreurs et d'infirmités.
D'abord enfant du temps des Gaulois , il a été pendant plusieurs siècles au maillot , entouré par les druides des ban-
des de la superstition ; pois adolescent sons les Romains , qui le conquirent et le policèrent, il s'instruisit, sous le joug grave de ses maîtres, des arts , des sciences, de la langue et des lois qui le régissent encore aujourd'hui ; ensuite , devenu un jeune homme sous les Francs indisciplinés qui se confondirent avec lui , il s'est livré pendant leur anarchie à toute la fougue de la jeunesse , et a passé un grand nombre d'années dans les fureurs des guerres civiles. Enfin , depuis Charlemagne , éclairé de quelques lumières par le retour des lettres , qtri commencèrent à se naturaliser sous François 1er , comme un jeune homme qui se forme pour le commerce du monde, il à cherehé les plaisirs de l'amour et de la gloire. Son goût de galanterie et d'héroïsme s'est épuré sous Henri IV , et s'est perfectionné sous Louis XIV. A cette dernière époque , l'amour des conquêtes utiles a paru l'occuper principalement ; il est devenu ambitieux , comme un homme dont la jeunesse se passe , et qui cherche à s'établir d'une manière solide. Mais, bientôt convaincu par son expérience qu'on ne peut trouver son bonheur dans le malheur d'autrui, il a commencé à s'occuper de ses véritables intérêts, de son agriculture , de ses manufactures , de son commerce, de ses grands chemins, de ses établissements aux colonies , etc.... Il a cherché alors à se délivrer des préjugés de son enfance, des fausses vues de son adolescence , des vanités de *a jeunesse, et il est entré ainsi dans l'âge mûr. Sa raison a fait d'années en années de nouveaux progrès. Il sent aujourd'hui , sous Louis XVI , que la gloire de ses rois ne consiste que dans son bonheur. De son côté il s'occupe plus du soin de rendre sa vie tranquille que brillante , et commode que fastueuse. On peut suivre , dans tous les siècles, les périodes de son caractère par celles de son costume. Du temps des Gaulois , presque nu comme un enfant et coiffé de sa simple chevelure , il ne portait que des savons. Il s'est vêtu , sous les Romains , de toges et de robes écourtées, comme un étudiant. Toujours armé sous les Francs , il s'est couvert de brassarts , de cuissarts, de cottes de mailles et de casques. Depuis François 1er
jusqu'à Henri IV, et même jusqu'à Louis XIV , il s'est misen pourpoint découpé en fraises , en plumes , en trousses et en rubans , sans toutefois quitter son épée , comme un jeune homme qui fait Pamour. Sous Louis XIV , devenu plus grave, il a ajouté à sa parure d'amples canons et une énorme perruque. Aujourd'hui , comme un homme mûr qui cherche ses commodités , il préfère un chapeau sur sa tête à un chapeau sous le bras , une canne à une épée , et un manteau à une armure.
Pendant que le peuple français se disposait par les mœurs et la philosophie à une vie plus heureuse et à un ensemble national, l'administration, soumise à d'anciennes formes, suivait toujours son ancien cours. A chaque révolution de l'esprit public , elle avait adopté des lois nouvelles sans abroger les anciennes , des besoins nouveaux sans retrancher les superflus , et s'était plus occupée de la fortune des courtisans que de celle des sujets. Ainsi , d'incohérences en incohérences , d'impôts en impôts, de dettes en dettes, elle s'est trouvée sans argent et sans crédit , avec un peuple sans moyens. Alors elle s'est vue dans la nécessité de convoquer les états généraux, pour préserver d'une ruine universelle la nation, dont le peuple est partout la base fondamentale.
Cependant ce peuple , devenu majeur par tant de siècles d'expérience et d'infortune , tratne encore après lui les lisières de son enfance. Des corps se sont présentés , se disant chargés de sa tutelle , et ont prétendu le ramener aux anciennes formes de la monarchie , c'est-à-dire le remettre , avec ses lumières, son étendue et sa puissance, dans le même berceau où il a été si longtemps faible , trompé et misérable.
Mais quel corps de la monarchie pourrait être rappelé aujourd'hui à ses anciennes formes? A commencer par celui qui en est le chef auguste , le roi pourrait-il être ramené au temps où le peuple, joint à l'armée, l'élisait au champ de Mars , en l'élevant sur un bouclier ? Et quand Louis XVI luimême voudrait descendre du trône pour rétablir le peuple
dans ses anciens droits , ne se jetterait-il pas à ses pieds pour le supplier de ne pas le livrer aux fureurs des guerres civiles qui ont ensanglanté les premiers temps de la monarchie , par l'élection de ses rois ? Le clergé voudrait-il revenir aux anciens temps où il prêcha l'Évangile dans les Gaules comme les apôtres , pieds nus, vêtu d'une seule robe, et un bâton de voyageur à la main , devenu , par la munificence de ce même peuple , une crosse pontificale ? Les nobles voudraient-ils voir renaître ces temps anciens , où ils se mettaient au service des grands pour avoir de la protection et du pain , toujours prêts à verser leur sang pour des querelles qui leur étaient étrangères ? Qu'ils jugent de l'état de leurs ancêtres sous le régime féodal, par celui des nobles polonais de dos jours! Enfin, le parlement lui-même voudrait-il revenir à ces temps , qui ne sont pas bien anciens , où la plupart de ses membres n'étaient que les scribes et les gens d'affaires des grands , qui alors ne savaient pas même écrire, et s'en faisaient honneur?
Gomment donc nos rois voudraient-ils rappeler le peuple français à ses anciennes formes, c'est-à-dire à ses anciennes erreurs et à son ancienne ignorance? N'est-ce pas à ce qu'il a produit dans les derniers siècles, c'est-à-dire aux derniers fruits de son industrie , que nos rois , qui buvaient jadis dans des cornes d'élan , qui erraient çà et là dans les forêts des Gaules, parcourant de temps en temps leur capitale sans pavé dan s un chariot traîné par des bœufs , doivent aujourd'hui les délices de leurs châteaux et la magnificence de leurs équipages ? N'est-ce pas par les leçons tardives de son expérience qu'ils ne craignent plus d'être détrônés par les maires de leurs palais? N'est-ce pas à ces leçons qu'ils doivent, ainsi que leurs descendants, leur permanence sur le trône, suivant des lois inébranlables comme l'amour de ce peuple éclairé? O Henri IV! que seraient devenus vos droits attaqués par Rome, par l'Espagne , et par des grands ambitieux de votre royaume , sans l'amour de votre peuple , qui , malgré les anciennes formes qu'on vous opposait à vous-
même, vous appelait à le délivrer de ses tyrans ? Gomment le clergé, ministre d'une religion amie du genre humain, voudrait-il soumettre aux anciennes formes du druidismé le peuple français sous le règne de Louis XVI ? C'est ce même peuple qui, se rangeant en foule autour des premiers missionnaires des Gaules , fit ployer ses chefs barbares sous le joug du christianisme. Ce fut le peuple qui, par le pouvoir tout-puissant de ses opinions , éleva l'abbaye à l'opposite du château, et le clocher à celui de la tour. Il opposa la crosse à la lance , la cloche à la trompe , et les légendes des saints aux archives des barons ; monument contre monument, bronze contre bronze, tradition contre tradition. Gomment les nobles de nos jours pourraient-ils regarder le peuple comme flétri de tout temps par la puissance féodale de leurs ancêtres, eux qui comptent dans leur propre sein si peu de familles qui remontent au delà du quatorzième siècle? Mais s'il était vrai que leurs ancêtres eussent réduit jadis le peuple en servitude , comment oseraient-ils aujourd'hui faire valoir leurs anciens privilèges auprès de ce même peuple , non pour l'avoir jadis défendu ou protégé, comme doivent faire les nobles de toute nation, mais pour l'avoir conquis et opprimé ; non pour l'avoir servi > mais asservi ; non comme les descendants de ses patriciens % mais de ses tyrans? Sont-ce là les titres qu'ont fait valoir auprès de lui les Bavard , les Duguesclin , les Crillon , les Montmorency, qui ont fait tant de prouesses pour obtenir de vivre dans sa mémoire jusqu'à nos jotfrs? Que dis-je? nos nobles, si remplis aujourd'hui d'humanité et du véritable honneur, pourraient-ils, dans un siècle éclairé, mépriser cette foule d'hommes paisibles et bons qui s'occupent de leurs plaisirs après avoir pourvu à tous leurs besoins, et du sein desquels sortent ces braves grenadiers qui , après leur avoir frayé le chemin des honneurs aux dépens de leur sang , retournent à leurs charrues, servir dans l'obscurité cette même patrie qui fait un partage si inégal de ses récompenses? Comment enfin le parlement pourrait-il réduire aux anciennes formes de la servitude un peuple qui lui a donné en quelque
VŒUX MX SOLITAIRE. 379
sorte la puissance tribunitive, et du sein duquel il est sorti lui-même?
Après tout, est-il bien vrai que le peuple français ait toujours été sous la tutelle féodale de ses chefs? Quelques écrivains ont avancé qu'il était serf dans son origine. Mais, soit qu'on rapporte cette origine au temps des Gaulois , des Romains ou des Francs , qui sont les trois grandes époques ' de son- histoire, on verra qu'il a toujours été libre.
Les Gaulois, qui firent sous Brennus une invasion en Italie, et brûlèrent la ville de Rome, ressemblaient beaucoup aux Sauvages de l'Amérique , qui certainement ne font pas la guerre avec des esclaves. L'esclavage ne s'établit que chez les peuples riches et policés, comme ceux de l'Asie ; et il est le fruit de leur despotisme , qui est toujours proportionné à leurs richesses. Les peuples pauvres et sauvages sont toujours libres ; et quand ils font des prisonniers de guerre , ils les incorporent avec eux , à moins qu'ils ne les vendent , ne les mangent , ou ne les sacrifient à leurs dieux. L'opulence fait des mêmes citoyens des despotes et des esclaves ; mais la pauvreté les rend tous égaux. Nous en voyons des exemples dans nos sociétés. Les domestiques d'un homme riche , et même ses amis quand ils sont pauvres , se tiennent dans ses antichambres, et ne paraissent qu'avec respect en sa présence ; mais les domestiques de nos paysans sont familiers avec leurs maîtres , se mettent à table avec eux , et obtiennent même leurs filles en mariage.
Lorsque les Gaulois commencèrent à se civiliser et à chercher la fortune , ils se louaient dans les armées romaines , comme des hommes libres. Je crois même que César remarque qu'il n'y avait point d'armées où on ne trouvât des soldats gaulois. Nous voyons , dans Hérodote et Xénophon , que les Grecs, si amoureux de leur liberté , se mettaient aux gages même des rois de Perse , quoique ennemis naturels de leur patrie. Nous trouvons des usages semblables chez les Suisses de nos jours. Ces coutumes sont communes à tous les peuples libres , et elles n'existent point chez les peuples régis par le despotisme , ni même par l'aristocratie. Vous ne
verrez à la solde d'aucune puissance de l'Europe des régiments formés de Russes , de Polonais ou de Vénitiens. A la vérité, la constitution politique des Gaules accordait plusieurs prérogatives injustes aux chefs des Gaulois et à leurs druides , ainsi que Ta remarqué César; et ce fut sans doute par ses défauts anti-populaires qu'elle fut aisément renversée par celle des Romains. Ce qu'il y a de certain , c'est que les Gaulois adoptèrent des Romains leur religion , leurs lois , leurs coutumes, et jusqu'à leurs. habillements. Nous nous gouvernons en partie par le droit romain; et nos magistrats, ainsi que les professeurs de nos universités , portent encore la toge romaine. Notre langue française est dérivée de la langue latine. Ces révolutions ne sont point des effets naturels de la conquête et du pouvoir des peuples conquérants, mais des preuves que les peuples conquis sont mécontents de leur ancienne constitution. Les Romains n'étaient jaloux que de la puissance ; ils étaient indifférents sur tout le reste. Les Grecs conservèrent sous leur empire leur langue, leur religion, leurs lois et leurs mœurs , dont nous voyons encore des traces , même sous l'empire des Turcs. Enfin , un peuple conquis reste tellement attaeh'é à sa constitution , quand il la trouve bonne , qu'il y soumet*quelquefois le peuple conquérant. Cest ce que nous pouvons voir par l'exemple des Tartares , qui ont toujours adopté les lois et les coutumes de la Chine, après s'en être rendus maîtres. D'un autre côté, ces révolutions morales ne se font point chez des peuples esclaves. Il est très-remarquable que les peuples occidentaux de l'Asie n'ont rien adopté des Grecs ni des Romains qui les ont subjugués , pas même le langage. On ne parle ni latin ni grec en Asie. Un peuple esclave tient à sa constitution par l'esprit de servitude , comme un peuple libre par le sentiment de la liberté; mais celui-ci en change lorsqu'il en est mécontent.
Quoi qu'il en soit , les Romains donnèrent les droits de citoyens romains aux habitants de plusieurs villes, et même de quelques provinces des Gaules ; ce qu'ils n'auraient pas fait si elles avaient été peuplées d'esclaves. Quantité de Romains
s'établirent ensuite dans les Gaules. L'empereur Julien aimait le séjour de Paris, à cause, disait-il , « du caractère grave de « ses habitants, qui se rapprochait du sien. » Le caractère parisien a bien changé depuis , quoique le climat de Paris soit resté le même. Mais ce n'est pas le climat qui fait le caractère d'un peuple, comme tant d'écrivains l'ont dit d'après Montesquieu ; c'est la constitution politique. Les Gaulois , simples et féroces sous les druides , furent sérieux sous les graves Romains , toujours gouvernés par la loi ; et gais sous les Francs, amis de l'indépendance, parce que, n'ayant jamais eu de bonne constitution , ils en changèrent à ces trois époques. Indépendamment de la gaieté des Gaulois , qui ne date que des Francs, et qui est une preuve morale de leur liberté, j'en trouve une autre qui n'est pas moins forte, en ce que les deux peuples n'ont plus porté que le même nom ; ce qui n'arrive jamais lorsque le peuple conquérant ne se confond pas avec le peuple conquis : témoin, de nos jours, les Turcs et les Grecs , les Mogols et les peuples de l'Indoustan, les Espagnols et les Indiens de l'Amérique et du Pérou, les Anglais et les Indiens orientaux, les habitants de nos colonies, et les Nègres. Au contraire , les Tartares qui ont conquis la Chine se sont confondus avec les Chinois, et ne forment plus avec eux qu'une seule nation , ainsi que les peuples du nord et de l'orient, qui , tels que les Vandales, les Goths, les Normands , etc. , s'amalgamèrent avec les peuples de l'Europe , chez lesquels ils firent des invasions. D'ailleurs, il est prouvé par l'histoire que le peuple gaulois était libre sous la première race des rois francs , puisqu'il les élisait avec l'armée.
Du temps de Charlemagne , il y avait quantité d'hommes libres en France. Aurait-ce été avec des esclaves , condamnés nécessairement à l'ignorance dans un siècle de barbarie, que ce grand prince aurait formé ses écoles , ses académies et ses cours de justice , dont les membres , d'un autre côté , ne pouvaient sortir de cette noblesse militaire, qui alors n'estimait que la gloire des armes? Une preuve évidente de
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l'existence de ces hommes libres , c'est que Charlemagne les con? oque nommémeDt à ses états généraux avec les barons et les évéques. U y a plus , c'est que dans rassemblée de 806, où il partagea, quelques années avant sa mort, ses États entre ses trois enfants , par un testament confirmé par les seigneurs français et le pape Léon , « il laissa à ses peuples la « liberté de se choisir un maître, après la mort des princes, « pourvu qu'il fût du sang royal ; » liberté que le président Hénault juge 'digne d'être remarquée.
Quelle famille noble de nos jours pourrait prouver sa descendance des usurpateurs de la noblesse sous la fin de la seconde race de nos rois? et qu'en pourrait-elle conclure contre la liberté du peuple ? Une famille de princes nationaux du temps des Gaulois a pu être réduite à l'esclavage sous les Romains , et une famille d'esclaves sous les Romains devenir noble sous les Francs : car les peuples conquérants ont souvent la politique , pour asservir les peuples conquis , d'y abaisser ce qui est élevé , et d'y élever ce qui est abaissé. Quel homme aujourd'hui pourrait prouver seulement qu'il descend des Gaulois, des Romains ou des Francs? Des spéculateurs en politique ont cru reconnaître les Gaulois dans nos paysans, les Romains dans nos bourgeois, et les Francs dans les nobles. Mais les Goths , les Alains, les Normands ne sont»ils pas venus par leurs incursions et leurs conquêtes confondre encore ces trois ordres de citoyens ? Les Anglais n'en firent-ils pas autant, lorsqu'ils s'emparèrent de la plus grande partie du royaume ? Après ces bouleversements de la guerre sont venus ceux du commerce. Quantité d'Italiens, d'Espagnols, d'Allemands, d'Anglais se sont établis chez nous , et s'y établissent encore tous les jours. Toutes ces nations se sont confondues par des alliances avec toutes les classes de nos citoyens , dont les races d'ailleurs se sont croisées depuis les plus illustres jusqu'aux plus humbles par des mariages de finance : notre peuple est formé des ruines de tous ces peuples , comme le sol qui produit nos moissons est composé des débris des chênes et des sapins de nos anciennes
VŒUX D'UN SOLÏTAJRE. 383
forêts. Il y a peut-être tel misérable charretier qui roule toute F année depuis le fond de l'Auvergne jusqu'à Paris , et depuis Paris jusqu'au fond de l'Auvergne , dont les aïeux donnèrent des fêtes au peuple romain, et coururent dans le cirque sur de superbes quadriges; et tel pauvre enfant, qui grimpe dans nos cheminées pour les ramoner, descend peut-être de ces fiers Gaulois qui mirent le feu à Rome et escaladèrent le Capitole. Nous tirons avec empressement du sein de la terre des urnes mutilées, des inscriptions obscures , des bronzes rongés de vert-de-gris , pour y chercher les noms de ces an* tiennes familles; mais leurs descendants sont encore dans la vie , et nous en offriraient les médailles vivantes , si nous en savions déchiffrer les empreintes. Une ville d'Italie se vante de les connaître ; et pendant que toute cette contrée fait un commerce de ses monuments de pierre, Milan fournit pour fort peu d'argent des lettres de noblesse et des armoiries antiques aux familles les plus obscures de l'Europe , sur leurs simples noms. Mais à quoi sert cette vanité ? notre noblesse n'est pas moins que notre peuple l'ouvrage du temps , qui dissout et recompose toute chose avec les mêmes éléments. Si les sables de la mer sont des débris de ses rochers, ses rochers, à leur tour, ne sont que des amalgames de ses
Non-seulement le peuple est composé dans l'origine des mêmes familles que son clergé et sa noblesse , mais c'est lui qui est en particulier l'unique cause de la splendeur de ces deux corps ; c'est de son sein que sortent les hommes chargés de leur éducation , et de leur inspirer de l'honneur et de la vertu ; c'est lui qui est la principale source de la lumière , de l'industrie et de la puissance même militaire ; c'est lui seul qui fait fleurir l'agriculture et le commerce. Que dis-je ? le peuple est tout; il est le corps national, dont les deux autres ordres ne sont que des membres accessoires; il peut exister sans eux, et ils ne peuvent être sans lui. On n'a jamais vu de nation formée uniquement de prêtres ou de nobles ; mais il y a eu beaucoup de nations florissantes formées
3«l VŒUX D'UN SOLITAIRE.
ou simple peuple. Les Romains ont subsisté longtemps sans corps de clergé : leurs magistrats étaient leurs pontifes. La plupart des républiques grecques , avec le même régime , n'avaient point de corps de nobles; et quoique quelques écrivains aient avancé que la noblesse était le plus ferme appui des monarchies , il est certain que la plus ancienne monarchie qui soit au monde, la Chine, n'a jamais su ce que c'était qu'un gentilhomme. Il n'y a de noble dans la Chine que la famille de Confucius ; et sa noblesse est fondée non sur ce que Confucius asservit ses concitoyens par les armes , par l'intrigue ou par l'argent , mais sur ce qu'il les éclaira de ses lumières et de ses vertus. Ses descendants , distingués par quelques honneurs , n'ont d'ailleurs aucun droit aux charges et dignités de l'empire, et ils n'y parviennent comme les autres sujets que par leur mérite personnel. Il n'y a point de nobles dans les États despotiques de la Turquie et de la Perse, où le pouvoir absolu de leurs monarques a besoin cependant d'hommes qui leur soient dévoués.
Au contraire, le peuple est tellement la base delà puissance publique, même dans les monarchies , que l'État est tombé dès que le clergé et la noblesse ont séparé leurs intérêts des siens : c'est ce que prouve le Bas-Empire des Grecs, où ces deux ordres s'étant emparés de tout sous des princes faibles , le peuple, sans patriotisme et sans propriétés, laissa les Turcs renverser le trône. On en voit aujourd'hui un exemple semblable dans le Mogol , où le peuple , séparé de ses brames et de ses naïres, voit avec indifférence des poignées d'Européens s'emparer de son gouvernement et de son pays. Nous devons nous rappeler nous-mêmes, ou plutôt nous devons oublier à jamais , quels ont été les auteurs de tant de guerres civiles qui ont désolé pendant si longtemps notre monarchie , et qui s'efforcèrent de la renverser en y appelant même les étrangers : certainement ce ne fut pas le peuple. Mais rien n'est plus frappant à cet égard que ce qui s'est passé de nos jours en Pologne. D'abord la noblesse aristocratique de ce pays a éprouvé dans tous les temps une suite
perpétuelle d'infortunes, uniquement pour s'être séparée de son peuple ; et si elle fit autrefois quelques conquêtes sur les Russes , les Prussiens , et les peuples de l'Autriche , c'est que leur régime féodal était alors plus mauvais que celui de la Pologne. Mais lorsque la noblesse de chacune de ces nations a été forcée de se rapprocher de son peuple , non en l'élevant à elle par des lois équitables , mais en descendant vers lui par le poids du gouvernement despotique , qui rend tous les sujets égaux , elle a formé avec lui un ensemble national auquel la noblesse polonaise, livrée à elle seule, n'a pu résister. Celle-ci donc a vu , il y a quelques années , sa monarchie partagée par les trois puissances voisines, qui n'ont employé contre ses diètes patriciennes qu'un bien petit nombre de régiments plébéiens ; et , malgré les circonstances favorables où elle se trouve aujourd'hui par la guerre des Turcs qui embarrasse la Russie et l'Autriche, et par la faveur particulière du roi de Prusse, elle fait de vains efforts pour recouvrer son indépendance , parce qu'elle n'appelle point son peuple à la liberté.
lie peuple est donc tout, même dans les monarchies. « Les « peuples ne sont pas faits pour les rois , mais les rois sont « faits pour les peuples, » a dit Fénelon , d'après les lois de la justice universelle; à plus forte raison le clergé et la noblesse. C'est au peuple que tout doit se rapporter, prêtres , nobles , officiers, soldats, magistrats, ministres-, rois, comme les pieds , les mains , la tête et tous les sens se rapportent au tronc dans le corps humain. Le bonheur du peuple est la loi suprême, ont dit les anciens: Salus populi, suprema lex esto.
Depuis les trois seigneurs persans, Othanès, Mégabis et Darius, qui réduisirent à l'état démocratique, aristocratique et monarchique les formes de gouvernement que chacun d'eux voulait donner à la Perse , on a souvent agité quelle était la meilleure des trois , comme s'il était impossible qu'il y en eût d'autres. Pour moi, considérant combien, depuis ce temps-là, il y a eu dans tous les pays de différentes sortes de gouverne-
ments qui ne sont point corn pris dans cette division , je crois qu'une nation peut exister sous toutes sortes de formes, pourvu que le peuple y soit heureux ; comme un homme peut vivre partout de toutes sortes de régimes , pourvu que son corps se porte bien.
En effet, les mœurs des nations ne sont pas moins varife que celles des particuliers. Il y* a des peuples qui vivent etfrants dans les déserts , comme les Arabes et les Tartares ; et d'autres qui ne sortent point de leur pays, comme les Chinois : il y en a qui se répandent chez toutes les nations, comme les Juifs et les Arméniens ; et d'autres ne communiquent avec aucun étranger, comme les Japonais ; d'autres se rassemblent en nombre infini dans des villes , comme les peuples policés ; et d'autres se dispersent en familles solitaires et vivent dans des hippas, comme les insulaires delà Nouvelle-Zélande.
Les gouvernements des hommes ne sont pas moins différentes que leurs mœurs. A commencer par l'état monarchique , s'il y a quantité de pays régis par un seul roi , il en a existé de très-florissants , où il y en a eu deux à la fois, comme à Lacédémone : je crois même qu'il ne serait pas impossible d'en trouver qui aient été bien gouvernés par des triumvirs. Quant à la nature des monarchies , il y en a d'héréditaires par les mâles , du père au fils, comme la nôtre; d'autres le sont par les femmes , de l'oncle au neveu , comme en certains royaumes d'Afrique et d'Asie; dans d'autres, le souverain peut choisir son successeur dans sa famille , comme en Turquie , à la Chine et en Russie ; d'autres sont électives dans un corps de nobles par les nobles seuls, comme en Pologne; d'autres sont balancées par.un sénat de prêtres , comme les Juifs ; ou par un corps de soldats, comme à Alger. Quant aux aristocraties , il y en a qui ont choisi leurs chefs dans un corps de religieux nobles et guerriers, comme à Malte; d'autres, dans un corps d'esclaves-soldats, comme les douze beys de l'Egypte choisis parmi les mameluks; d'autres, dans un sénat de nobles légistes , comme à Gênes et à Venise. Quant aux démocraties , elles élisent leurs chefs dans un corps
de marchands, comme la Hollande ; ou de laboureurs, comme la Suisse ; ou dans des étrangers qui passent , comme la petite république de Saint-Marin. D'autres ont été mêlées d'aristocratie et de démocratie , comme la république romaine; d'autres, des trois gouvernements à la fois , comme l'Angleterre.
J'observe que tous ces gouvernements ont eu également des origines faibles; que ceux qui n'ont pas pris d'accroissement, ou qui l'ont perdu après l'avoir acquis , n'ont eu pour but que la puissance d'un seul corps : tels ont été ceux de Pologne , de Gènes, de Venise, de Malte, qui ont sacrifié les intérêts de leur peuple à ceux de leur noblesse. Je remarque au contraire que ceux qui ont prospéré sont ceux qui ont eu pour unique objet la puissance ou le bonheur du peuple : ainsi Lacédémone donna des lois à la Grèce et à une partie de l'Asie. Elle en eût donné comme Rome à l'univers , si elle eût compris dans ses citoyens les Ilotes, ses cultivateurs. C'est par l'influence du peuple que la Turquie est devenue célèbre par ses conquêtes , la Chine par sa durée, la Hollande par son commerce, l'Angleterre par sa puissance maritime et ses lumières, la Suisse, plus heureuse, par sa liberté et son repos.
Je remarque encore deux choses bien importantes à la prospérité des peuples : 1° C'est que tous ceux qui ont fleuri ont été gouvernés par deux puissances opposées , et que ceux qui sont tombés en ruines n'ont été régis que par une seule ; parce que la nature ne forme d'harmonies que par des contraires. 2° C'est qu'il n'y a aueun gouvernement, de quelque nature que ce soit , qui n'ait eu un chef sous le nom de doge , de bey , de roi, de pape, de sultan, d'émir, de dairi, d'empereur, de stathouder, de grand maître , de consul , d'avoyer, etc. , parce que toute société a besoin d'un modérateur.
A Lacédémone le pouvoir des éphores était opposé à celui des deux rois : sans ce contrepoids , les deux rois se seraient détruits eux-mêmes par la jalousie du gouvernement , comme il arriva dans la décadence de l'empire romain, où deux empereurs à la fois sur le trône en accélérèrent la ruine. Chez les
Chinois, le souverain n'est despotique que par la loi de l'empire qu'il fait exécuter; mais .sa volonté particulière est tellement balancée et circonscrite par les tribunaux conservateurs des anciens rites , qu'il ne peut changer sans leur aveu la moindre coutume , pas même la forme d'un habit. D'un autre côté , le respect de ces tribunaux est inspiré au peuple dès la plus tendre enfance avec une telle religion, que chacun d'eux pourrait se rendre maître de l'empire s'ils ne se balançaient les uns les autres , et si l'empereur n'en était le modérateur. Il en est à peu près de même chez les Turcs , où la puissance du mufti balance toujours celle du sultan : aucun ordre militaire, aucune sentence de mort ne peut être promulguée par le sultan , sans un fetfa religieux ou permission du mufti.
Chez les Romains , la puissance des tribuns était opposée à celle des consuls : mais comme ces deux puissances , qui représentaient, l'une celle du peuple, l'autre celle de la noblesse, n'avaient point de modérateur qui tînt l'équilibre entre elles, elles agitèrent sans cesse l'État par leurs luttes. Les Romains avaient si bien senti le besoin d'un modérateur dès les premiers temps de leur république, que dans les temps de crise ils créaient un dictateur. I<e dictateur était un despote d'un moment , qui rétablissait toutes choses dans l'ordre. Il sauva plusieurs fois la république, quand il ne rut question que de guerres étrangères; mais il la perdit dans les guerres civiles. En effet, on ne pouvait le choisir que dans une des deux puissances contraires, et on achevait alors de détruire entre elles l'équilibre , au lieu de le rétablir. C'est ce qui arriva dans les horribles proscriptions de Sylla et de Marius. Sylla , chef du parti de la noblesse , resta tout-puissant par la dictature.
Mais lorsque César, revêtu de la même dictature , se fut rangé du côté du peuple , alors le parti de la noblesse fut opprimé à son tour. Enfin, lorsque les empereurs ses successeurs, au lieu d'être modérateurs de l'empire , eurent réuni en leur personne la puissance consulaire et tribunitive , l'empire tomba , parce que les deux puissances qui se balançaient, fixées à
leur centre, ne lui donnaient plus de mouvement. C'est ainsi que les fonctions du corps humain sont paralysées lorsque le sang , au lieu de circuler dans les membres , s'arrête à la région du cœur.
Nous sommes dans une grande erreur lorsque nous voulons, par le sentiment de notre faiblesse, donner des bases immuables à un gouvernement qui se meut toujours. La nature ne tire des harmonies constantes que des puissances mobiles. Le type des sociétés , comme celui de la justice, peut se représenter par une balance, dont le service ne gît que dans les contre-poids de ses deux fléaux : le repos des corps en mouvement est dans leur équilibre.
Je conclus donc que tout gouvernement est florissant et durable , lorsqu'il est formé de deux puissances qui se balancent , qu'il a un chef qui en est le modérateur, et qu'il a pour centre le bonheur du peuple. Voilà, à mon avis, les seuls moyens et ta seule fin qui font prospérer et durer les États , soit qu'Us soient monarchiques, aristocratiques ou républicains : or, c'est ce que prouve l'histoire de tous les pays ; car il ne suffit pas de citer dans un pays quelques années brillantes pour justifier des principes de politique jetés au hasard , comme ont Eut plusieurs écrivains ; il faut voir fleurir et durer longtemps tout un État, pour juger de sa constitution ; comme on juge de celle d'un homme non par quelques tours de force , mais par une santé égale et bien soutenue.
On pourra m'objecter quelques sociétés d'hommes, vivant suivant les lois de la nature, qui ont subsisté sans ses luttes intérieures et sans chef, se portant au bien de leur État comme des abeilles aux travaux de leur ruche, par le sentiment de leur bonheur commun. Mais si leurs contre-poids politiques n'étaient pas dans leur société , ils étaient au dehors. Je doute même que les abeilles , dont l'instinct est si sage, prissent tant de soin d'amasser des provisions, de- les placer dans le tronc des arbres , de s'y bâtir des maisons de cire et d*y vivre rassemblées, si elles n'avaient à lutter contre les vents, les pluies , les hivers, et plusieurs autres sortes d'ennemis : les guerres