VOEUX POUR LA NOBLESSE
Puisse cette noblesse, qui, dans des siècles barbares, donna au peuple des exemples d'héroïsme en temps de guerre el
d'urbanité en temps de paix , lui ea donner de tontes les vertus patriotiques dans un siècle éclairé! Je désire non-seulement qu'elle marche comme autrefois à la tête de ses guerriers pour le défendre contre les ennemis du dehors, et qu'elle en protège les faibles contre les ennemis du dedans, comme du temps des anciens chevaliers ; mais que , s'élevant à la grandeur romaine, elle adopte dans son sein les familles plébéiennes qui s'illustreront par la vertu : ainsi les Gaton et les Scipiou furent adoptés par des familles patriciennes. Puisse-telle encore, à l'exemple de la noblesse romaine, se lier avec le peuple par les liens du mariage! Auguste , au milieu de sa gloire , donna en mariage Julie , sa fille unique , au plébéien Agrippa ; et Tibère sur le trône , Drusille , sa petite-fille et fille de Germanicus, à Lueius Cassius, « de race plébéienne, an- « tique et honorable. » dit Tacite. Nos rois eux-mêmes ont contracté plusieurs fois de pareils mariages. Henri IV , qui se piquaitd'étre le premier gentilhomme de son royaume , épousa Marie de Médicis, qui descendait d'une famille d'anciens négociants de Florence. A la vérité, la noblesse se rapproche aujourd'hui du peuple par des alliances plébéiennes ; mais si elles étaient plus fréquentes, et si elles n'avaient pas seulement la fortune pour objet , on ne verrait pas tant de filles nobles languir dans le célibat
Partout où le peuple est méprisé , la noblesse est malheureuse. C'est le ressentiment du peuple qui entretient parmi elle l'esprit des guerres civiles et des duels. Voyez les discordes éternelles de la noblesse polonaise ; voyez les anciennes factions des barons d'Angleterre avant que la liberté eût rapproché d'eux leur peuple ; et celles de nos princes et de nos ducs avant Louis XIV , qui , par son despotisme , mit à peu près tous ses sujets de niveau.
Partout où le peuple est méprisé , la noblesse est de peu de considération. Là où il est serf, elle est domestique. Voyez la Pologne , où les laquais et jusqu'aux moindres serviteurs des grandes maisons sont de l'ordre des nobles. Quel gentilhomme français ne préfère aujourd'hui le service du peuple
dans notre gouvernement monarchique, au service d'un grand, comme du temps du régime féodal ? Qui n'aimerait mieux mille fois être un noble anglais , vivant avec ses fermiers, et balançant dans la chambre des pairs , ou même dans celle des communes, les intérêts de sa nation et les destinées du monde, que d'être un naïre de l'Inde , qu'un homme du peuple n'ose toucher sous peine de mort , mais qui lui-même est obligé dt sacrifier sa conscience et sa vie au caprice du despote qui le soudoie?
O nobksqui voulez élever votre ordre, élevez Tordre du peu* pie! Ce fut la grandeur du peuple romain qui fit la grandeur du sénat romain. Plus un piédestal est haut, plus sa colonne est élevée : plus la colonne est liée avec le piédestal, plus elle est solide.
Il est très-remarquable que les Romains n'accordèrent les plus illustres marques de distinction qu'à ceux de leurs citoyens qui avaient bien mérité du peuple. « La couronne civique, « dit Pline, était plus honorable et donnait plus de privilèges « que les couronnes murale , obsidionale et navale , parce « qu'il y a plus de gloire à sauver un citoyen qu'à prendre des « villes et à gagner des batailles. »
Ces marques d'illustration , réservées aux seuls serviteurs du peuple, furent , du temps de la république, les vraies causes de la grandeur du sénat romain, parce qu'on ne sert un peuple que par des vertus; mais elles le devinrent de sa décadence, lorsque, du temps des empereurs, elles ne furent données qu'à ceux qui avaient bien mérité de la cour, parce qu'on ne sert les courtisans qu'avec des vices.
Puisque nous vivons dans un siècle où les membres du corps politique ont encore des parties saines , sous un chef semblable à Marc-Aurèle, je me sens entraîné à souhaiter que nous nous rapprochions en quelque sorte des anciens Romains. Je désirerais donc, pour lier la noblesse au peuple , et le peuple à la noblesse, qu'on créât un ordre de chevale* rie, à l'imitation de la couronne civique. Cet ordre serait donné à tout citoyen qui aurait bien mérité du peuple, dans
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quelque genre que ce pût être. Il conférerait des privilèges honorables , tels que le droit de séance aux assemblées des villages, des villes, des provinces , et même à l'assemblée nationale, llsauraienten certains jours de l'année le privilège d'entrer chez le roi, et en tout temps chez les ministres, avec la prérogative d'y présenter des requêtes pour tous les hommes qui seraient dignes, par leurs vertus, de l'attention du gouvernement.
Cet ordre du peuple serait la noblesse personnelle pour ceux qui ne seraient pas nés nobles ; car il n'y aurait plus à l'avenir d'anoblissement héréditaire , l'expérience de tous les temps et de tous les pays ayant appris que la vertu et le vice ne se transmettent point avec le sang.
Paime à voir un homme , et surtout un gentilhomme, trouver en lui-même des ressources contre l'injustice du sort , et, comme un sapin sur un rocher, s'élever et se maintenir droit malgré les tempêtes.
Un art, quelque petit qu'il soit, est , dans l'opulence , une distractioncontrelespassionsetrennui; mais dans l'indigence , c'est une ressource contre le besoin. La religion, chez les Turcs , fait un devoir même au sultan de savoir un métier, et de s'en occuper. Je sais bien qu'un gentilhomme peut exercer un art libéral; mais pourquoi pas un art mécanique? Un art libéral ne sert guère que le luxe, et exige des talents enfants des passions : un art mécanique est nécessaire aux besoins des hommes , et ne demande que de la patience , compagne de la vertu. A la vérité , un noble chez nous peut faire du verre sans déroger ; mais pourquoi pas de la poterie? En voici, je crois, la raison : comme depuis longtemps nous ne portons de respect qu'à la fortune, nous avons anobli tous les états qui y mènent, ou qui ne servent qu'à son luxe; or comme le verre était fort rare dans son origine, il ne servait qu'aux gens riches : il fut donc permis à un gentilhomme d'être verrier. C'est encore par la même raison qu'il lui est loisible d'être de la compagnie des Indes , fermier général , acteur de l'Opéra : comme si un gentilhomme en sabots pouvait parvenir
à ces brillants emplois! On lui permet, à la vérité, de placer ses enfants à l'École militaire; mais cette institution de Louis XV , destinée uniquement à la pauvre noblesse , n'est guère une ressource pour elle aujourd'hui , parce qu'elle lui est souvent enlevée par des familles riches de son ordre, ou même de l'ordre plébéien, et que d'ailleurs elle est insuffisante.
Il me semble donc nécessaire de permettre aux pauvres gentilshommes l'exercice de toutes les professions ; car si la noblesse consiste à être utile à la patrie, toutes les professions , et les plus communes surtout , remplissent cet objet. Ce ne sont ni les arts , ni les métiers , qui peuvent dégrader l'homme ; ce sont les vices. On a vu dans tous les temps des hommes illustres par des vertus patriotiques sortir de toutes les conditions. Agathocle, vainqueur de la Sicile, était fils d'un potier; le chancelier Olivier, d'un médecin; le maréchal Fabcrt, d'un libraire; Franklin, le libérateur de l'Amérique anglaise , d'un imprimeur, et a été imprimeur lui-même. Christophe Colomb , avant de découvrir le nouveau monde , gagnait sa vie à faire des cartes de géographie. Il n'y a si petit état qui ne puisse nourrir un grand homme.
En permettant à la noblesse d'exercer, sans déroger, tous les arts de la paix , un royaume ne pourra tomber en léthargie par l'oisiveté de ses nobles, lorsqu'ils sont riches , comme aujourd'hui en Espagne, en Portugal et en Italie; ni en convulsion par leur esprit militaire , lorsqu'ils sont pauvres , comme autrefois chez nous et chez la plupart des peuples de l'Europe.
Nos historiens ne voient jamais que les résultats de nos maux, parce qu'ils ne les attribuent qu'à la politique ; les causes morales qui les occasionnent leur échappent toujours : c'est qu'ils ne s'occupent que de la fortune des rois , et que les intérêts du genre humain leur sont indifférents. Us rapportent les guerres perpétuelles de l'Europe à l'ambition de ces princes , et ils ont raison ; mais il est très-important de remarquer que l'ambition des princes , et les guerres tant intérieures qu'extérieures qui en ont été la suite, ont eu pour première cause dans chaque État l'ambition des nobles, qui, étant en
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