‹ Œuveres choisiesChapitre 25 sur 33 · VOEUX POUR LE ROI · texte numérisé non relu

VOEUX POUR LE ROI

du dehors assurent leur concorde au dedans* Ce qu'il y a de très-remarquable, c'est que chaque ruche a un modérateur dans sa reine. Il en est de même des hahitations des fourmis, et, je crois, de toutes celles des animaux qui vivent en république. Heureuses les sociétés des hommes , si elles n'avaient de même à combattre que les obstacles de la nature! leurs jouissances s'étendraient par toute la terre, dont ils sont destinés à recueillir les productions-; le genre humain ne formerait qu'une famille, dont chaque individu n'aurait besoin d'autre modérateur que Dieu et sa conscience.

Plusieurs écrivains célèbres considèrent le pouvoir national dans la monarchie comme divisé en deux, en pouvoir législateur et en pouvoir exécuteur. Ils en attribuent le premier à la nation , et le second au roi.

Cette division me paraît insuffisante , parce qu'il y manque un troisième pouvoir, nécessaire à tout bon gouvernement, le pouvoir modérateur, qui appartient essentiellement au roi dans la monarchie. Le roi n'y est pas seulement un simple commis de la nation, un doge ou un stathouder; c'est un monarque chargé de diriger ses opérations. Le clergé, la noblesse , et même le peuple , ne voient et ne régissent, chacun en particulier, que des parties détachées de la monarchie, dont ils ne sont que des membres; le roi en est le cœur , et peut seul /en connaître et faire mouvoir l'ensemble. Les trois corps de la monarchie réagissentsans cesse les uns contre les autres, en sorte que , livrés à eux-mêmes, il arriverait bientôt qu'un d'entre eux opprimerait les deux autres ou en serait opprimé , sans que le roi , qui n'aurait que le pouvoir exécuteur, pût faire autre chose que d'être l'agent du parti le plus fort, c'est-à-dire de l'oppression. Il faut donc que le roi ait encore le pouvoir modérateur, c'est-à-dire celui nonseulement de maintenir l'équilibre entre ces corps , mais de

réunir leurs forces au dehors contre les puissances étrangères, dont lui seul est à portée de connaître les entreprises. C'est le pouvoir modérateur qui constitue le monarque.

rai désiré plus d'une fois que le roi parcourût tous les ans ses États d'une extrémité à l'autre , comme le soleil visite tour à tour, chaque année, les deux pôles de la terre. Mes vœux semblent prêts à s'accomplir. A la vérité, le mouvement sera différent , mais l'effet sera le même. O ne sera point le roi qui ira vers le peuple , ce sera le peuple qui ira vers le roi. Ce système de politique est simplifié comme celui de notre astronomie, où Ton suppose, avec beaucoup de vraisemhlance, que ce n'est pas le soleil qui tourne autour de la terre , mais la terre qui tourne sur elle-même autour du soleil, et lui montre tour à tour ses pâles glacés.

Cet ordre me semble encore plus convenable aux fonctions d'un roi, qui, après tout , n'est qu'un homme, et qui doit nonseulement répandre ses lumières sur son peuple, mais qui a besoin à son tour d'en recevoir de lui. Ainsi le roi saura , par l'assemblée nationale, ce qui se passe dans les assemblées provinciales ; par les assemblées provinciales , dans les assemblées des villes ; et par celles des villes , dans celles des villages.

Il serait bien à souhaiter que le clergé n'eût jamais séparé ses intérêts de ceux du peuple. Quelque riche que soit le clergé d'un État, la ruine du peuple entraîne bientôt la sienne. C'est ce que prouve l'exemple des Grecs de Constantinople, dont les patriarches se mêlaient des fonctions des empereurs , et les empereurs de celles des patriarches. Le peuple , épuisé par son clergé et par ses princes , qui s'étaient emparés de toutes ses propriétés , même en opinions , resta sans patriotisme : que dis-je ? on l'entendait crier, pendant le siège où les Turcs s'emparèrent de Constantinople : « Nous aimons « mieux voir ici des turbans qu'un chapeau de cardinal. »

J'observerai ici que la religion d'un État n'est pas toujours son plus ferme soutien , comme on l'a tant de fois avancé ; rar l'empire grec de Constantinople est tombé , et sa religion est restée. Il en est arrivé de même au royaume de Jérusalem. D'un autre côté, beaucoup de religions ont changé dans différents États dont les gouvernements n'ont pas cessé de subsister : telles ont été les anciennes religions de plusieurs royaumes de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique , auxquelles ont succédé les religions chrétienne et musulmane , sans que plusieurs de ces États aient changé même de dynastie. Le bonheur du peuple est la seule base inébranlable du bonheur des empires ; il Test aussi de celui de son clergé. Le clergé grec de Constantinople est réduit , sous les Turcs , à vivre d'aumônes dans les mêmes lieux où il fit élever, sous ses princes nationaux, de superbes temples où triomphe aujourd'hui une religion ennemie. Un clergé ambitieux appauvrit son peuple, et un peuple pauvre rend tôt ou tard son clergé mi sérable.

Non -seulement le clergé est lié au peuple par ses intérêts mais par ses devoirs. Il est l'avocat naturel des malheureux , et obligé de les secourir de son superflu.

Que. le clergé se pénètre donc de cette loi naturelle , la base et la fin de l'Évangile; de cette loi qui est la source de toutes les vertus , de la justice , de la charité , de l'humanité , du patriotisme , de la concorde , de la bienséance , de la politesse , et de tout ce qui se fait d'aimable même parmi les gens du monde : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez « pas qu'on vous fît. »

Je désire encore que le clergé, ayant contribué par son superflu à détruire l'indigence, source de tant de vices particuliers, combatte par son éloquence l'ambition , cette autre source de vices privés et publics ; qu'il en proscrive les premières leçons dans nos écoles , où elle s'est introduite sous le nom d'émulation , et arme dès l'enfance les citoyens les un* contre les autres , en inspirant à chaque enfant d'être le premier; que les prédicateurs de F Évangile sévissent, au nom

de Dieu* contre l'ambition des rois de l'Europe, qui résulte de Féducation ambitieuse qu'ils font donner à leurs sujets, et qui, après avoir causé les malheurs de leurs peuples, fait encore ceux du genre humain; que ces saints ministres de la paix attaquent les lois sacrilèges de la guerre; qu'ils cessent eux-mêmes de décorer nos temples, dédiés à la charité, avec des drapeaux obtenus par le sang des nations; qu'ils s'opposent de tous leurs moyens à l'esclavage des nègres , qui font nos frères par les lois de la nature et de la religion ; qu'ils s'abstiennent de bénir les vaisseaux qui vont à la traite de ces infortunés, ainsi que les étendards autour desquels se rassemblent nos sanguinaires soldats; qu'ils refusent leur ministère à tout ce qui contribue au malheur des hommes; qu'ils répondent, aux puissances qui voudraient les contraindre à consacrer les instruments de leur politique , ce que la religieuse Théano répondit au peuple d'Athènes, qui voulait l'obliger de proférer des malédictions contre Alcibiade, coupable cependant d'avoir profané les mystères de Cérès : « Je suis religieuse pour prier et bénir, non pas pour détester « et maudire. » Que nos prêtres disent donc aux puissances ambitieuses : « Nous n'avons pas été envoyés pour exciter « les hommes aux fureurs de la guerre , mais à la concorde , à « l'amour et à la paix ; pour bénir des vaisseaux de guerre, « des vaisseaux négriers, des régiments ; mais , à l'exemple de « Jésus , des enfants, des noces et des mariages. »

Ainsi le clergé français en s'intéressant au sort des mal* heureux, se rendra cher aux hommes de toutes les nattons. Il verra renaître dans le cœur des peuples son empire religieux, comme dans les premiers temps où il leur annonça l'Évangile , et fit, au nom du Dieu de la paix, trembler les tyrans.

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