DES CAPITALISTES, ET DES DÉPARTEMENTS
La terre appartient non à celui qui s'en empare , mais à celui qui la cultive. Les lois de la nature sont vraies en général comme en particulier. Un jour je vis hors la grille de Chaillot un paysan semer des pois dans un terrain qui depuis longtemps était en friche : je lui demandai s'il était à lui : Non , « me dit-il ; mais il est permis à tout homme d'ensemencer « une terre qui est plus de trois ans sans être cultivée. » Je ne sais si cette loi est du droit civil ou du droit romain; mais il est certain qu'elle est de droit naturel. Dieu n'a fait la terre que pour être cultivée : tout homme a donc droit de s'établir dans des déserts.
Je n'examinerai pas ce que notre métropole peut gagner dans la balance de son commerce avec ses colonies; mais je la vois totalement à leur avantage. Nous leur fournissons du vin, du fer , des farines et des salaisons ; mais nous en recevons le café , le sucre , l'indigo, le tabac , le coton , le caeao , dont les consommations sont incomparablement plus grandes ; d'ailleurs elles ne veulent ni de nos modes ni de nos arts libéraux; les femmes créoles ont leur costume particulier, et elles font venir la plupart de leurs étoffes des Indes. Je n'ai pas vu à l'Ile-de-France une maison où il y eût un tableau , ni même une estampe ; je n'y ai trouvé de livres que chez quelques Européens, et en bien petit nombre. Cependant les arts et les lettres donnent des jouissances aux riches, et des consolations aux pauvres; la nature les enseigne à l'homme, et
ils ramènent l'homme à la nature. Nos colonies ne s'occupent qu'à gagner de l'argent ; et on peut juger qu'elles en tirent de nous une quantité prodigieuse , par les fortunes énormes qui s'y font rapidement. Qu'elles le gardent ! le bonheur d'un peuple ne se calcule pas par les piastres de ses négociants , mais par les moyens qu'il a de se nourrir et de se vêtir. Or, je le répète, c'est une grande faute contre la politique , que la matière première de l'habillement du peuple français soit aujourd'hui dans ses colonies de l'Amérique, ainsi que le sucre et le café de son déjeuner , et le tabac dont il fait un usage perpétuel : il ne manque plus que d'y faire croître son blé, pour le mettre entièrement dans leur dépendance. Aussi avons-nous vu , par les réclamations violentes de nos négociants en faveur de la traite inhumaine des noirs , contre les décrets de l'assemblée , que nos ports de mer marchands avaient cessé d'être français pour se faire américains.
Sauvons au moins la partie saine de la nation , en mettant sa principale substance à l'abri de l'avidité des capitalistes. La seule cause des séditions populaires est la disette du pain, même dans les querelles politiques et religieuses. Le peuple ne se mêle de la conduite des dieux que quand il est abandonné par Cérès. Il n'y a qu'un seul moyen de le maintenir en paix , c'est de lui donner toujours le pain au même prix, et d'avoir pour cet effet, dans chaque municipalité , des magasins de blé qui en contiennent des provisions au moins pour deux ans ; il sera facile alors à chaque département d'en faire le commerce, en vendant à ses voisins, et même hors du royaume , le surplus de ses approvisionnements. Le peuple en verra la circulation sans inquiétude , lorsqu'il sera assuré qu'on aura pourvu à ses besoins. J'ai déjà mis ailleurs ce conseil en avant , mais je le répète ici à cause de son importance : il n'y a pas d'autres moyens de prévenir les séditions. Le pain est nécessaire au peuple comme l'air. Que diraient les riches, si l'air qu'ils respirent était quelquefois au moment de leur être supprimé tout à fait ? Dans quelle terrible inquiétude vivraient-ils , s'il y avait des physiciens qui , avec des machi-
nés pneumatiques, pussent le rendre plus ou moins rare, à leur volonté ! Ne les regarderaient-ils pas comme les plus dangereux des tyrans, de les faire vivre sans cesse dans l'alternative de la mort ou de la vie ? Ainsi le peuple considère ceux qui font le commerce des blés.
J'ajouterai ici quelques réflexions sur l'usage du pain, devenu d'une nécessité si absolue en Europe. Qui croirait que c'est un aliment de luxe ? De tous ceux qu'on sert sur la table de l'homme, quoiqu'il soit le plus commun et à meilleur marché, il n'y en a point qui coûte aussi cher. Le blé dont on le fait est de toutes les productions végétales celle qui demande le plus de culture, dé machines et de manipulations. Avant de le semer , il faut des charrues pour labourer la terre, des herses pour en briser les mottes, des engrais pour la fumer. Quand il commence à croître , il faut le sarcler ; quand il est mûr , il faut des faucilles pour le moissonner ; des fléaux , des vans , des sacs , des granges pour le battre, le vanner et le serrer; des moulins pour le réduire en farine , le bluter et le sasser ; des boulangeries pour le pétrir, le faire lever, le cuire, et en faire du pain. Certes, l'homme n'aurait jamais pu exister sur la terre , s'il avait dû tirer sa première nourriture du blé. Nulle part on ne le trouve indigène. Son grain même paraît, par sa forme, bien plus destiné au bec des oiseaux granivores qu'à la bouche de l'homme. Il n'y a pas la vingtième partie des peuples de la terre qui mange du pain. Presque toute l'Asie vit de riz , plus abondant que le blé, et qui ne demande d'autre apprêt que d'être émondé de sa pellicule et bouilli. L'Afrique vit de millet; l'Amérique, de manioc, de pommes de terre, de patates. Ces substances même n'ont pas été les premiers aliments de l'homme. La nature lui ad'abord présenté la nourriture toute préparée dans les fruits des arbres : elle a placé principalement pour cet effet , entre les tropiques , le bananier et le fruit à pin; dans les zones tempérées, les chênes verts, et surtout les châtaigniers; et peut-être dans la zone glaciale, des pins dont les pignons sont comestibles. Mais , sans sortir de nos climats , le châtaignier paraît
mériter toute l'attention de nos cultivateurs. Il produit, sans soins, beaucoup plus de fruits substantiels qu'un champ de blé de la même étendue que ses branches ; il donne de plus , dans son bois incorruptible en charpente, de quoi se bâtir des habitations durables. Nos départements doivent donc multiplier un arbre si utile et si beau , dans les communes, dans les landes et sur les grands chemins; ils doivent aussi y propager la culture de tous les arbres qui produisent des fruits alimentaires, ainsi que celle des légumes de la meilleure espèce. Pour cela , il serait nécessaire que chaque département eût un jardin public, où Ton essayerait de naturaliser tous les végétaux étrangers qui peuvent fournir de nouveaux moyens de subsistance ou d'industrie, afin d'en donner gratis à tous les cultivateurs des semences et des plants.
Il ne suffit pas de pourvoir aux besoins physiques des campagnes , il faut en adoucir les mœurs. Nos paysans sont souvent barbares, et c'est leur éducation qui en est la seule cause; souvent ils assomment de coups leurs ânes, leurs chevaux , leurs chiens et quelquefois leurs femmes , parce qu'on les a traités de même dans leur enfance. Les pères et les mères, trompés par des maximes prétendues rebgieuses, recom» mandent soigneusement dans les écoles qu'on corrige bien leurs enfants, c'est-à-dire qu'on les élève comme on les a élevés eux-mêmes : ainsi ils prennent leurs vices pour des vertus. Il est donc très-nécessaire de bannir des écoles des enfants les châtiments corporels, ainsi que là superstition qui les a imaginés, et qui, non contente de torturer leurs corps, bat leurs âmes innocentes des fouets de l'enfer; elle jette parmi les enfants des bergers les premières racines de la terreur qui doit un jour couvrir les enfants des rois de son redoutable ombrage. C'est dans les esprits simples des paysans que des moines adroits ont répandu tant de légendes , qui leur ont valu, par les frayeurs de ce monde et de l'autre, tant de richesses dans les campagnes et de puissance autour des trônes. On doit éclairer la raison des paysans , parce que ce sont des hommes. 11 faut leur montrer Dieu intelligent ,
prévoyant, très-libéral, très-bon, très-aimant, et seul digne d'être aimé par-dessus toutes choses, dans la nature qui est son ouvrage , plutôt que dans des pierres, du bois , du papier, sans mouvement , sans vie , ouvrages des hommes , et qui ne sont souvent que des monuments de leur tyrannie. Il faut policer leurs mœurs, en introduisant parmi eux le goût de la musique , des danses et des fêtes champêtres , si propres à les délasser de leurs rudes travaux , et à les leur faire aimer. Cest ainsi qu'on les fera renoncer à leurs jeux barbares, fruit de leur éducation cruelle. Il y en a un , entre autres, que je trouve abominable : c'est celui où ils prennent une oie vivante , la suspendent par le cou , et s'exercent à le lui rompre , en lui lançant tour à tour des bâtons. Pendant cette longue agonie , qui dure des heures entières , ce pauvre animal agite ses pieds en l'air, à la grande satisfaction de ses bourreaux , jusqu'à ce que le plus adroit d'entre eux, achevant de lui rompre les vertèbres, fasse tomber à terre son cadavre meurtri de coups et palpitant; alors il l'emporte en triomphe, et le mange avec ses compagnons. Ainsi, ils font passer dans leur sang la substance d'un animal mort enragé. Ces fêtes féroces et imbéciles se donnent fréquemment dans les avenues des châteaux ou auprès des églises , sans que le seigneur ou le curé se mette en peine de s'y opposer : souvent celui-ci défend les danses aux jeunes filles , et il permet aux garçons de supplicier des oiseaux innocents. C'est ainsi que dans nos villes des prêtres chassent des églises les femmes qui s'y présentent en chapeaux; mais ils saluent avec respect des hommes qui y portent des épées. Plusieurs regardent comme un grand péché d'aller à l'Opéra , et voient avec plaisir, au combat du taureau, ce compagnon du laboureur déchiré par une meute de chiens. Partout malheur aux faibles! partout la barbarie est une vertu pour qui les grâces sont des crimes.
La cruauté qu'on exerce envers les animaux n'en est que l'apprentissage envers les hommes. J'ai cherché d'où venait la coutume atroce de nos paysans , de faire mourir dans les
tourments Foie , oiseau innocent , utile , et qui leur rend quelquefois le service du chien, étant capable comme lui d'attachement et de vigilance. Il m'a semblé qu'il fallait la rapporter aux premiers Gaulois , qui, après s'être emparés de Rome, manquèrent l'escalade du Capitole , parce que les oies sacrées de Junon, qui n'y dormaient pas, faute de nourriture, en réveillèrent par leurs cris les gardes , assoupis de veilles et de fatigues. Ainsi les oies sauvèrent l'empire romain, et firent échouer l'entreprise des Gaulois. Plutarque raconte que de son tempe , sous Trajan , les Romains célébraient encore la délivrance du Capitole par un jour de fête où ils promenaient dans les rues de Rome un chien pendu , parce que leurs chiens dormaient pendant l'escalade des Gaulois , et une oie portée sur un riche coussin , à cause de la vigilance de ces oiseaux , auxquels ils étaient redevables de leur salut Il y a grande apparence que les Gaulois qui retournèrent dans leur pays adoptèrent l'usage contraire , et pendirent tous les ans des oies françaises , en haine des oies romaines, sans penser qu'ils pouvaient en attendre les mêmes services dans les mêmes circonstances. Mais l'homme souvent condamne dans son ennemi ce qu'il approuverait dans son ami. Une autre coutume vient à l'appui de la première : c'est celle où sont nos paysans d'allumer de grands feux de réjouissance vers la Saint-Jean, et peut-être en mémoire de l'incendie de Rome , qui arriva dans le même temps , c'est à-dire au solstice d'été, suivant Plutarque. Je sais bien que la religion avait en quelque sorte consacré les feux de la Saint- Jean ; mais je les crois d'une antiquité plus reculée que le christianisme , ainsi que plusieurs autres usages qu'il a adoptés. Quoi qu'il en soit , les départements doivent abolir parmi nos paysans ces jeux inhumains , et y substituer ceux qui exercent le corps et l'âme, comme chez les Grecs. Tels sont la lutte, la course, la natation , l'exercice des armes à feu r la danse » et surtout la musique , qui a tant de pouvoir pour policer les esprits. Mais nous espérons, traiter ces sujets plus à fond , lorsque nous nous occuperons de l'éducation nationale.
Nos capitalistes peuvent seconder puissamment cette révolution morale de nos campagnes , en combinant leurs moyens avec les lumières des départements. Au lieu de monopoler l'argent et les subsistances des peuples dont ils s'attirent les malédictions et quelquefois la vengeance, il leur est faeile de placer leurs fonds avec solidité, profit, honneur et plaisir. Ils peuvent établir des caisses rurales , pour prêter à un intérêt raisonnable aux agriculteurs, qui, faute d'argent, voient souvent dépérir leurs biens. Ils peuvent eux-mêmes dessécher des marais , défricher des landes , multiplier des troupeaux , établir des fabriques, rendre les petites rivières navigables; au lieu d'acquérir de grandes propriétés territoriales , de peu de revenu entre les mains de leurs grands fermiers , parce qu'il en faut chaque année laisser la moitié en jachères , ils doivent les diviser en petites portions de quatre , de six , de dix arpents , qui seront d'un rapport perpétuel , parce qu'une seule famille peut les cultiver. Ils peuvent les planter de vergers, les enclore de haies vives moins dispendieuses, plus durables , plus agréables et plus utiles à l'agriculture que les longs et tristes murs des parcs; y élever de petites maisons riantes et commodes, ou même de simples chaumières , et les vendre ou les louer à des bourgeois qui viendront y chercher la santé et le repos. Ainsi les goûts simples de la campagne s'introduiront dans les villes, et l'urbanité des villes se communiquera aux campagnes. Nos capitalistes peuvent porter leurs établissements patriotiques au delà des mers, ouvrir de nouvelles sources au commerce et aux pêches maritimes , découvrir de nouvelles îles sous le climat fortuné des tropiques , et y établir des colonies sans esclavage. La plus grande des îles de l'Océan , si toutefois elle ne forme qu'une île, la Nouvelle-Hollande les invite à achever la découverte de ses cotes , et à pénétrer dans ses immenses solitudes , où jamais aucun Européen n'a voyagé. Us peuvent^ avec la liberté et l'industrie française , fonder sur ses rivages une nouvelle Batavia qui attirera à elle les richesses des deux mondes; ou plutôt, nouveaux Lycurgues, puissent-ils en
bannir l'argent, et y faire régner à sa place l'innocence, la concorde et le bonheur !