‹ Œuveres choisiesChapitre 31 sur 33 · DS LA NOBLESSE, ET DES GAEDBS NATIONALBS · texte numérisé non relu

DS LA NOBLESSE, ET DES GAEDBS NATIONALBS

L'ambition de la noblesse s'était emparée des honneurs ecclésiastiques, militaires , parlementaires, financiers, municipaux, et même de ceux des gens de lettres et des artistes. Il fallait être noble pour être évéque , colonel et même simple officier, conseiller de grand'ehambre , prévôt des marchands , on le devenait pour avoir été échevin de Paris ; bientôt il aurait fallu l'être pour être membre de nos académies , qui avaient toutes des nobles ou soi-disant tels à leur tête. M. le Clerc était devenu M. le comte de Buffon, et Voltaire , M. le comte de Ferney ; d'autres bornaient leur ambition au cordon de Saint-Michel ; tous nos illustres voulaient être gentilshommes , ou le devenir. Il n'y avait que ce pauvre Jean-Jacques qui était resté homme. Aussi n'était-il d'aucune académie.

Une nation qui ne serait composée que de nobles finirait par perdre sa religion , ses armées , sa justice , ses finances , son agriculture, son commerce, ses arts et ses lumières: elle y substituerait des cérémonies , des titres , des impôts , des loteries , des académies et des inquisitions. Voyez l'Espagne et une partie de l'Italie , principalement Rome , Naples et Venise. L'assemblée nationale française a rouvert la carrière des honneurs à tous les Français : mais , pour s'y maintenir, il fout qu'ils y courent eux-mêmes. La liberté n'est qu'un exercice perpétuel de la vertu. C'est en se reposant sur des corps , que les citoyens en perdent les habitudes et bientôt les récompenses. Si tant d'évéques et de colonels ont été si aisément dépouillés de leur crédit et de leurs places , c'est qu'ils se déchargeaient de leurs devoirs sur leurs subalternes. C'était l'habitude de faire ses aumônes par les mains du clergé qui avait appauvri le peuple et enrichi tant de maisons religieuses. C'était pour s'être fait remplacer dans le service militaire par des soldats que les citoyens eux-mêmes

avaient perdu le pouvoir exécutif, et que les régiments s'en étaient emparés au profit des nobles. Ce fut en remplissant ce devoir que Sparte maintint sa liberté ; et en s'en déchargeant sur des soldats mercenaires qu'Athènes perdit la sienne. Il faut donc que les citoyens français servent eux-mêmes. J'ai proposé dans mes Fœux les moyens d'entretenir aisément en France une armée formidable, qui ne coûtera pas un sou à la patrie pendant la paix. C'est en instituant dans les Villes et villages des exercices , des jeux et des prix militaires parmi les jeunes gens. Ainsi oh les formera à la subordination , sans laquelle il ne peut y avoir d'armée ni de citoyens. Il n'y a que l'obéissance aux lois qui assure la liberté publique; c'est à la vertu et non à l'ambition à les y dresser.

C'était l'ambition des nobles , qui s'étaient emparés de tout et qui ne voulaient rien céder, qui avait mis l'État sur le penchant de sa ruine, et a fini par les perdre eux-mêmes. En vain ils se sont rassemblés près de nos frontières du nord , et se flattent de rentrer en France dans la jouissance de leurs privilèges exclusifs, par le secours des puissances étrangères. Il n'est pas vraisemblable qu'aucune d'elles se croie en droit d'empêcher la nation française de se constituer comme elle le trouvera bon. Toute l'Europe a admiré Pierre le Grand poliçant son peuple barbare et y réformant son clergé et ses boyards, qui s'étaient emparés de toute l'autorité : aurait-elle eu moins de vénération pour lui s'il eût ramené vers la nature un peuple corrompu , et s'il eût détruit les corps qui s'opposaient a ses réformes , lui qui cassa ses propres gardes , et , comme Brutus, punit de mort son fils unique, pour avoir conjuré contre les lois qu'il avait données à son pays? Ce qu'un prince a fait, sans doute une nation peut le faire. La souveraineté d'une nation réside en elle-même, et non dans son prince, qui n'est que son subdélégué : on ne saurait trop répéter cette maxime fondamentale du droit des peuples : « Les « rois, dit Fénelon, sont faits pour les peuples, et non les « peuples pour les rois. » Il en est de même des prêtres et des nobles. Tous les ordres donc d'une nation loi, sont subordonnés,

comme les branches d'un arbre, malgré leur élévation , le stint à sa tige. La nation française a donc pu supprimer Tordre de sa noblesse et ses ordres ecclésiastiques , réfractaires à ses lois , sajis que les nations voisines puissent y trouver à redire. Dans une tempête , un vaisseau mouillé sur une côte dangereuse coupe ses câbles, lorsqu'il ne peut lever ses ancres. Ainsi la nation , pour sauver le corps national , a tranché le joug des préjugés qui l'entraînaient vers sa ruine, et qu'elle ne pouvait dénouer.

Combien de grands princes ont tenté d'en faire autant, et ne l'ont osé, n'étant point secondés de la puissance populaire! L'empereur Joseph II a entrepris les mêmes réformes dans le Brabant , et y a échoué. Les nobles émigrés ont-ils pu croire que son auguste successeur, le sageLéopold, ce nouveau Marc- Àurèle, cet ami des hommes, qui, dans ses États de Toscane, avait rouvert toutes les carrières au mérite; qu'un roi de Prusse, qui a passé lui-même par tous les grades militaires étant prince royal ; que l'impératrice de Russie même , cette émule de Pierre le Grand , qui ôta aux nobles de son pays les prérogatives de leur naissance, et leur en montra l'exemple en se dépouillant de celles du trône , et se faisant lui-même tambour et charpentier ; que tous ces souverains , dis-je , se coalisent pour forcer les Français de rétablir 'leurs anciens abus, et de donner, comme par le passé, tous les emplois à la vénalité , à l'intrigue et à la naissance? Cela est impossible. Si les princes , nos voisins , tiennent des armées considérables sur leurs frontières , c'est pour empêcher la révolution française de pénétrer trop rapidement dans leurs États , afin d'éviter les désordres qui l'ont accompagnée. Si l'impéra trice de Russie fait à nos gentilshommes des offres plus particulières de service , et leur donne de l'argent , il y a grande apparence qu'elle veut plutôt les attirer dans ses États que pénétrer elle-même dans les nôtres. En effet , des nobles français, éprouvés par le malheur, ne contribueraient pas peu à civiliser son pays, ainsi qu'ont fait les officiers suédois , transportés en Sibérie après la bataille de Pultava.

Mais l'hommage que je dois à la vérité , et la pitié que je porte aux malheureux , m'obligent ici de prévenir nos gentilshommes que la plupart d'entre eux seraient très à plaindre en Russie, d'abord parleur propre éducation, qui, les armant dès l'enfonce les uns contre les autres , ne leur offrirait pas, parmi leurs compatriotes mêmes, les supports auxquels les infortunés de la même nation doivent s'attendre , surtout hors de leur patrie. J'en ai fait plus d'une fois l'expérience. Les plus grands ennemis que les Français aient dans les pays, étrangers, sont les Français : leur jalousie est un résultat de leur éducation ambitieuse, qui, dès l'enfance , dit à chacun d'eux , mais surtout aux nobles : Sois le premier. A la vérité, le besoin de vivre avec les hommes , et surtout avec les femmes , couvre d'un vernis de politesse cet instinct malfaisant , et fait d'un noble français un homme qui , brûlant intérieurement de l'envie de dominer, paraît sans cesse animé du désir de plaire ; mais ses talents brillants ne font qu'exciter contre lui la jalousie des étrangers , dont les vices se montrent sans apprêt. Ils détestent également sa galanterie et son point d'honneur , ses danses et ses duels. C'est donc ,une triste perspective pour un gentilhomme de passer sa vie dans un pays étranger, jalousé par ses compatriotes et haï des nationaux. Je ne parle pas de la rigueur du service militaire en Rus* sie , où la subordination est telle, qu'un lieutenant ne s'assied point devant son capitaine sans sa permission; ni de la modicité des appointements, dans un climat où l'homme civilisé a tant de besoins. Ces inconvénients, que f ai éprouvés, sont si insupportables, que la plupart des officiers que j'y ai vus passer, nobles ou autres, s'y font ochitels , ou gouverneurs d'enfants chez les seigneurs russes. C'est en effet une des ressources les moins malheureuses de ce pays : mais pourraient-elles convenir à des nobles qui ne s'expatrient que parce qu'ils ne peuvent dominer leurs compatriotes ? Faut-il qu'ils imitent Denis , le tyran de Syracuse , qui , dépossédé de sa seigneurie, se fit maître d'école à Corinthe, et, ayant perdu son empire sur les hommes, s'en fit un sur les enfants? Je ne

dirai rien de la rigueur du climat de la Russie, car c'est une considération qui n'est d'aucun poids pour les ambitieux : vivre à Saint-Pétmbourg ou à Saint-Domingue, serrir des Russes ou tyranniser des nègres, c'est tout un pour la plupart des hommes, pourvu qu'ils atteignent à la fortune. Elle trompe aussi souvent dans ces pays que dans les autres. Mais quand, pour se consoler de ses injustices, on veut se jeter dans les bras de la nature, il est triste, surtout pour un Français expatrié en Russie, de comparer des hivers de six mois , où toute la terre est couverte de neige cl de noirs sapins , avec le doux climat de la France , et ses campagnes fertiles plantées de vignobles , de vergers et de prairies. Il est pénible , en voyant des paysans menés à coups de bâton, de se rappeler la gaieté et la liberté de ses compatriotes; de parier d'amour à des bergères qui ne vous entendent pas, et dont les cœurs ne vous sentiraient point. Il est douloureux de penser que sa postérité sera un jour flétrie par le même esclavage , et que Tonne reverra jamais soi-même les lieux où Ton apprit à sentir et à aimer. J'ai vu en Russie des Français, dans les grades supérieurs, si frappés de ces ressouvenirs , qu'ils me disaient : « J'aimerais mieux être simple soldat en France, « que colonel ici. » '

Ce n'est pas que les pays civilisés n'aient aussi leurs maux , souvent bien cruels*. Sans doute la philosophie peut habiter partout , et , au défaut de bonnes lois, procurer plus de bonheur dans les marais mêmes duKamtschatka, au milieu d'une meute de chiens, qu'au sein des villes livrées à l'anarchie.

Mais, nobles Français, pourquoi ajouter aux maux que peuvent causer les hommes , ceux que ne vous a pas faits la nature? La nation, dites-vous, vous a fait des injustices : pourquoi vous en punir vous-mêmes? Elle vous a privés de vos prérogatives ; mais die ne vous a point ôté son climat , ses productions, ses arts, ses lumières, ce qu'elle a de plus doux. Vous voulez vous venger des torts qu'on vous y a faits : on vous a brûlé des châteaux ; croyez-vous les rétablir en brûlant des villages ? On a massacré des gentilshommes ; leur rendrez-vous

la vie en tuant des citoyens. Ne croyez plus aux fausses promesses de vos orateurs. Vos hostilités ne feront qu'augmenter vos maux, ainsi qu'ont fait vos résistances. Un corps ne peut s'opposer à une nation. Ne croyez pas occasionner en France des guerres civiles ; il y a assez de nobles patriotes pour y combattre les nobles aristocrates. Voudriez-vous d'ailleurs vous armer contre la royauté de qui vous tenez vos privilèges , et contre un roi qui, d'après le vœu général de la France, a sanctionné la constitution à laquelle vous refusez d'obéir? Laseconde assemblée nationalea prouvé la légitimité de la première. Vous devez plus à votre nation qu'à votre ordre ; ce n'est point un sophisme de factieux : « On doit plus à sa patrie qu'à sa fa- « mille, » a dit le sage Fénelon. Appellerez- vous contre la vôtre les puissances de l'Europe? Elles n'épouseront point votre querelle. D'abord elles ne font rien pour rien , et vous êtes sans argent et sans crédit. Leur promettrez-vous de démembrer en leur faveur la France , où vous n'avez pas eu le pouvoir de vous maintenir? Elles craindraient bien plutôt de voir leurs États embrasser les lois françaises, qu'elles n'espéreraient de voir la France se soumettre à celles de l'Allemagne ou de la Russie. La révolution pénétrerait chez elles par les soldats mêmes qu'elles lui opposeraient. Que leur promettraient-elles pour les engager d'entrer en France? Le pillage de Paris? Mais les frontières du royaume sont hérissées de forteresses, défendues par une multitude de régiments et de gardes nationales ; et H y a dans son intérieur un million de citoyens armés , tout prêts à les remplacer. Leur diraient-elles , pour les engager à combattre en faveur d'étrangers qui n'ont jamais rien fait pour eux : « Allez rétablir des nobles français « dans le droit apporté en naissant, par tout noble , de com- « mander aux hommes ? Si vous êtes victorieux , vous acquer- « rez l'honneur d'asservir les Français sous un joug sembla- « ble au vôtre. Si vous périssez , vous mourrez fidèles à vo- « tre religion , qui vous commande d'obéir, et vous défend « de raisonner. » La France, au contraire , dirait à ses citoyens : « Les nobles vous accusent d'être des rebelles , mais

« ce sont eux qui le sont : la rébellion est la résistance des « particuliers ou des corps à la volonté nationale. La rébellion « est le renversement des lois , et la révolution est celui des « tyrans. Ce sont les nobles qui veulent être ceux de la France, « en armant contre elle et contre son roi des soldats étran- « gers. Allez les combattre. Si vous êtes victorieux, vous vous « assurerez pour toujours la liberté de votre fortune , de « vos talents, de votre conscience. Si vous mourez, vous « périrez en défendant les droits de l'homme. Votre cause est « la plus juste et la plus sainte pour laquelle un peuple ait « jamais combattu : c'est celle de Dieu et du genre humain. »

Gentilshommes français, irez-vous périr pour la défense des abus dont vous vous êtes plaints vous-mêmes tant de fois? La nation, dites-vous , vous a privés de vos honneurs. Cest pour ceux qui ont de l'honneur, et qui ne veulent pas usurper celui d'autrui , qu'elle veut que tous les Français puissent s'élever par leur propre mérite. Mettez-vous au rang de ses citoyens : elle a élevé ceux de votre ordre qui se sont distingués par des vertus aux places de présidents , de commandants, de maires, de députés à son assemblée; elle leur a confié ses plus chers intérêts ; c'est pour vous particulièrement qu'elle a travaillé. L'ancien gouvernement ne réservait ses honneurs que pour les grands et les riches ; aujourd'hui vous pouvez, par des vertus, obtenir ce qu'ils n'acquéraient que par For et les Intrigues.

S'il n'y a plus de noblesse de race , il y en aura toujours une personnelle; d'ailleurs, l'état où nous naissons influe sur nos mœurs. Le commerce inspire l'amour de l'argent ; le barreau , la chicane ; les arts disposent à l'artifice , et les travaux rudes à la grossièreté. La noblesse, du temps de l'aneienne chevalerie , se distinguait par sa générosité , sa franchise, sa politesse. Nobles qui en descendez, joignez-y du patriotisme et des lumières , le peuple français ira au-devant de vous. Vous vous plaignez de son anarchie: c'est votre insurrection sur la frontière qui l'alimente. Qui s'oppose aux lois ne peut en être protégé.

C'est le patriotisme qui a fait la révolution et qui la maintiendra ; c'est lui qui , rassemblant tous les ordres de citoyens , a rejeté loin d'eux les funestes préjugés de leur éducation ambitieuse. Il a réuni à la fois ceux qui devaient donner des conseils et ceux qui devaient les exécuter; il a fait disparaître toutes les distinctions de rang et d'état. On a vu des nobles obéir à des bourgeois , des prêtres à des laïques, des conseillers à des avocats ; on a vu des soldats , sans solde , passer indifféremment du rang d'officier à celui de fusilier , toujours prêts à quitter, de nuit et de jour, leurs affaires , leurs plaisirs, leurs familles , ne se proposant d'autre récompense que de servir la patrie. C'est ainsi que vous vous êtes formée, vertueuse garde nationale de Paris. Tantôt, combattant l'aristocratie, vous l'avez désarmée sans vengeance; tantôt, résistant à l'anarchie, vous lui avez opposé un rempart invincible. Ni les flatteries des courtisans, ni les injures de la populace, n'ont pu vous faire sortir de votre modération. Vous ne vous êtes proposé d'autre but que la tranquillité publique. Généreux habitants de Paris, c'est sous votre protection que la constitution française s'est formée. Votre exemple a été imité par toutes les municipalités du royaume ; il s'étendra plus loin : les biens se propagent comme les maux. Les grands , dans l^ur vain luxe, avaient adopté les jokeis , les courses, les chevaux, l'acier poli de l'Angleterre ; plus sages , vous avez pris pour votre part sa liberté. Déjà votre constitution , semblable à la colombe échappée de l'arche, prend son vol par toute la terre; déjà elle plane avec l'aigle de la Pologne : elle porte pour rameau d'olivier les droits de l'homme \ t'est là l'étendard de la nature, qui appelle partout les peuples à la liberté* Malgré la soupçonneuse vigilance des puissances despotiques , qui interdisent à leurs sujets esclaves l'histoire de vos succès , les droits de l'homme , traduits dans toutes les langues et imprimés jusque sur les mouchoirs des femmes, ont pénétré partout. Ainsi l'homme , asservi dans sa conscience même, où il n'ose rentrer, lira ses droits jusque sur le sein de sa compagne ; ainsi, comme vous avez influé sur les plaisirs de l'Europe par vos modes , vous

influerez encore sur son bonheur par vos vertus. Cest fe patriotisme qui vous a rassemblés dans la tempête, c'est à lui à vous conserver dans le calme. Recevez vos frères fugitifs et malheureux avec générosité; vous leur devez protection, sûreté, tranquillité, secours, par la constitution même à laquelle vous les invites. Rappelez-vous qu'ils ont été vos aînés; partagez avec ceux qui voudront être citoyens les services et les honneurs delà patrie, votre mère commune, et, rendus à vos affaires, montrez à vos enfants l'exemple de la concorde.

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