‹ Œuveres choisiesChapitre 6 sur 33 · OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS

Il n'y a guère de vue plus triste que celle de la pleine mer. On s'impatiente bientôt d'être toujours au centre d'un cercle dont on n'atteint jamais la circonférence. Elle offre cependant des scènes intéressantes : je ne parle pas seulement des tempêtes ;, pendant le calme , et surtout la nuit dans les climats chauds , on est surpris de la voir étincelante. J'ai pris dans un verre de ces points lumineux dont elle est remplie ; je les ai vus se mouvoir avec beaucoup de vivacité. On prétend que c'est du frai de poisson. On en voit quelquefois des amas semblables à des lunes. La nuit, lorsque le vaisseau fait route et qu'il est environné de poissons qui le suivent, la mer paraît comme un vaste feu d*artifice, tout brillant de serpenteaux et d'étincelles d'argent:

Je vous laisse méditer sur la quantité prodigieuse d'êtres vivants dont cet élément est la patrie : je me borne à quelques observations sur différentes espèces de poissons que nous avons rencontrés en pleine mer.

Le bonnet-flamand , que les anciens appelaient , je crois, poumon marin , est une espèce d'animal formé d'une substance glaireuse : il ressemble assez à un champignon. Son chapiteau a un mouvement de contraction et de dilatation

par le moyen duquel il avance fort lentement. Je ne lui connais aucune propriété. Cet animal est si commun , que nous en avons trouvé la mer couverte pendant plusieurs journées. Il varie beaucoup pour la grosseur et la couleur, mais la forme est la même. On en trouve de fort gros en été sur les côtes de Normandie.

La galère est de la même substance , mais cet animal paraît doué de plus d'intelligence et de malignité. Son corps est une espèce de vessie ovale, surmontée dans sa longueur d'une crête ou voile qui est toujours hors de la mer, dans la direction du vent. Quand le flot le renverse , il se relève fort vite , et présente toujours au vent la partie la plus ronde de son corps. J'en ai vu beaucoup à la fois rangés comme une flotte dans la même direction. Peut-être construirait-on quelque voilure sur ce mécanisme , au moyen de laquelle une barque avancerait dans le vent contraire. De la partie inférieure de la galère pendent plusieurs longs filets bleus , dont elle saisit ceux qui croient la prendre. Ces filets brûlent sur-le-champ , comme le plus violent caustique. J'ai vu un jour un jeune matelot qui, s' étant mis à la nage pour en prendre une, en eut les bras tout brûlés , et de frayeur pensa se noyer. La galère a de belles couleurs pendant qu'elle est en vie. J'en ai vu de bleu céleste et de couleur de rose. Le bonnet-flamand se trouve dans nos mers , et la galère en approchant des tropiques.

Dans le parage des Açores , j'ai vu une espèce de coquillage flottant et vivant dans .l'écume de la mer , de la forme du fer d'une flèche ou d'un bec d'oiseau : il est petit, transparent, et très-aisé à rompre ; c'est peut-être celui qu'on trouve dans l'ambre gris.

A cette même latitude nous trouvâmes des limaçons bleus flottant à la surface de l'eau , au moyen de quelques vessies pleines d'air : leur coque était fort mince et très-fragile ; ils étaient remplis d'une liqueur d'un beau bleu purpurin. Ce n'est pas cependant le coquillage appelé pourpre par les anciens.

lîK) VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE.

(Mu espèce de coquillage beaucoup plus commun est celui qui s'atiadie à la carène même du vaisseau , au. moyen d'un ligament qu'il raccourcit dans le mauvais temps. Il est blanc , de La forme d'une amande, et composé de quatre pièces; il met dehors plusieurs filaments qui ont un mouvement régulier, l) se multiplie en si grande quantité, que la course du vaisseau eu est sensiblement retardée.

Le poisson volant est fort commun entre les deux tropiques ; il est de la grosseur d'un hareng ; il vole en troupe et ci un seul jet aussi loin qu'une perdrix ; il est poursuivi dans la mer par les poissons, et dans Pair par les oiseaux. Sa destinée parait fort malheureuse, de retrouver dans l'air le danger qu'il a évité dans l'eau ; mais tout est compensé, car souvent aussi il échappe comme poisson aux oiseaux , et comme oiseau aux poissons. Cest dans les orages qu'on le voit devancer les frégates et les thons , qui font après fui des sauts prodigieux.

I/encomet est une petite sèche qui fait à peu près la même

manœuvre. Elle a de plus la faculté d'obscurcir l'eau, en y

versant une encre fort noire. Peut-être aussi ne nage-t-elle

Pas si bien. Elle est de la forme d'un cornet. Ces deux espè-

^s t|e poissons tombent souvent à bord des vaisseaux. Ils sont

*x>tis à manger.

Le thon de la pleine mer m'a paru différer, pour le goût, *te celui de la Méditerranée. Il est fort sec, et n'a de graisse ?ét * r°H>ke de lœiL n a Peu d'intestins ; sa chair paraît à OGV°lt d*nS *f peau' Huit musc,es » <Iuatre grands et quatre Mb *** f?rment son corps , dont la coupe transversale ressemau a i d^ plusieurs arbres sciés. On le pêche au lever et «m»!' *Ter <?" s<>leil, Parce qu'alors l'ombre des flots lui débite flotte d^00' qUi CSt figUré en p0isS0n V0lant ** est f-ipii^ w f thonsnous accompagne depuis six semaines.

* IW plaie î^yf8, Ily ^ 9 m 6ntre 3UtreS qUl «JUinze jours & *"* le d?s ' Pour avoir été harponné il y a

Le po^ou neutT *m "* paS retardée'

PeUt"11 Vlvre «ans dormir, et l'eau marine se-

VOYAGE A L'ILEDE FRANCE, loi

rait-elle favorable aux plaies? J'ai lu quelque part que M. Chirac guérit M. le duc d'Orléans d'une blessure au poignet , en le lui faisant mettre dans des eaux de Balaruc.

La chair du thon est saine , mais elle altère. On m'assura qu'il était dangereux d'user du thon de ces parages qui a été salé. J'en vis l'expérience sur un matelot qui s'y exposa. Sa peau devint rouge comme l'écarlate , et il eut une fièvre de vingt-quatre heures.

Nous prenons aussi avec les thons beaucoup de bonites. C'est une sorte de maquereau , dont quelques-uns approchent de la grosseur des thons. Je leur ai trouvé à la fois de la laite et des œufs; et dans la chair de plusieurs , des vers vivants de la grosseur d'im grain d'avoine. Ce poisson n'en paraissait pas incommodé.

La grande-oreille est une espèce de bonite;

Les requins se trouvent en grande quantité aux environs de la ligne. Dès qu'il fait calme , le vaisseau en est entouré. Ce poisson nage lentement et sans bruit. Il est devancé par plusieurs petits poissons appelés pilotins , bariolés de noir et de jaune. S'il tombe quelque chose à la mer, en un clin d'oeil ils viennent le reconnaître , et retournent au requin, qui s'approche de sa proie , se tourne et l'engloutit. Si c'est un oiseau , il n'y touche point : mais lorsque la faim le presse , il avale jusqu'à des clous.

Le requin est le tigre de la mer. J'en ai vu de plus de dix pieds de longueur. La nature lui a donné une vue très-faible. Il nage fort lentement, par la forme arrondie de sa tête ; ce qui, joint à la position de sa gueule qui l'oblige de se tourner sur le dos pour avaler, préserve la plupart des poissons de sa voracité. Il n'a ni os, ni arêtes, mais des cartilages, ainsi que tous les poissons de mer voraces , comme le chien de mer , la raie , le polype , qui , comme lui , voient mal , sont mauvais nageurs, et ont la gueule placée en bas ; ils sont de plus vivipares. Ainsi leur gloutonnerie a été compensée dans leur vitesse , leur vue, leur forme et leur génération. Les mâchoires du requin sont armées de cinq ou six rangs de dents en haut

e* en bas. Elles sont plates , tranchantes sur les côtés, aiguës, ettaillées comme des lancettes. Il n'en a que deux rangs perpendiculaires; les autres sont couchées, et disposées de manière qu'elles remplacent par un mécanisme admirable celles qu'il est souvent exposé à rompre. On l'amorce avec une pièce de chair embrochée d'un croc de fer. Avant de le tirer de l'eau, on lui passe à la queue un nœud coulant ; et lorsqu'il est sur le pont et qu'il s'efforce d'estropier les matelots, on la lui coupe à coups de hache. Cette queue n'a qu'un aileron , tailléjeomme une faux. Les Chinois en font cas comme d'un remède aphrodisiaque. Au reste, la pèche de ce poisson n'est d'aucune utilité. J'ai goûté de sa chair, qui a un goût de raie, avec une forte odeur d'urine.- On dit qu'elle est fiévreuse. Les marins ne pèchent ce poisson que pour le mutiler. On lui crève les yeux , on Ué ventre , on en attache plusieurs par la queue, et on les rejette à la mer; spectacle digne d'un matelot. Le requin est si vivace, que j'en ai vu remuer longtemps après qu'on leur avait coupé la tète. Cependant j'en ai vu noyer fort vite , en les plongeant plusieurs fois lorsqu'ils sont accrochés à l'hameçon.

On trouve presque toujours sur le requin un poisson appelé sucet. Il est gros comme un hareng. Il a sur la tète une surface ovale un peu concave , avec laquelle il s'attache en formant le vide , au moyen de dix-neuf lames qui y sont disposées comme les tringles d'une jalousie. J'en ai mis de vivants sur un verre uni , d'où je ne pouvais les arracher. Ce poisson a cela de très-singulier, qu'il nage le ventre et les ouïes en l'air. Sa peau est grenelée , et sa gueule armée de plusieurs rangs de petites dents. Nous avons plusieurs fois mangé des sucets , et nous leur avons trouvé le goût d'artichauts frits.

Outre le pilotin et le sucet , le requin nourrit encore sur sa peau un insecte de la forme d'un demi-pois , avec un bec fort alongé. Cest une espèce de pou.

Le marsouin est un poisson fort connu. J'en ai vu une espèce dont le museau était fort pointu. Les matelots l'appellent

VOYAGE A L'ILEDE-FRANCK. 193

la flèche de la mer, à cause de sa vitesse. J'en ai vu caracoler autour du vaisseau , tandis qu'il faisait deux lieues à l'heure. On darde cet animal , qui souffle lorsqu'il est pris et semble se plaindre : c'est une mauvaise pèche; sa chair est noire, dure , lourde et huileuse.

J'ai vu aussi une dorade, le plus léger, dit-on , des poissons. On prétend , mais à tort , que c'est le dauphin des anciens , dont Pline nous a donné une ample description : quoi qu'il en soit , nous n'éprouvâmes point son amitié pour les hommes. Nous vîmes à une grande profondeur briller ses ailerons dorés , et son dos du plus bel azur.

Quelquefois nous avons vu à une demi-lieue des baleines lancer leur jet d'eau. Elles sont plus petites que celles du nord. Elles me paraissaient, de loin , comme une chaloupe renversée.

Telles sont les espèces de poisons que j'ai vus jusqu'à présent. On voit des requins dans le calme ; ordinairement les dorades les suivent ; les marsouins paraissent quand le vent fraîchit. Pour les thons , nous les avons depuis six semaines. Si ce détail vous a ennuyé , songez quels doivent être mes plaisirs. Il n'en est point pour l'homme sur un élément étranger, dont aucun des habitants n'a de relation avec lui.

Page 1