‹ Œuveres choisiesChapitre 8 sur 33 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Le 23, à minuit et demi, un coup de mer affreux enfonça quatre fenêtres des cinq de la grande chambre, quoique leurs volets tussent fermés par des croix de Saint-André. Le vaisseau fit un mouvement de l'arrière, comme s'il s'acculait. Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient. L'eau sortait par la porte de la grande chambre comme par l'écluse d'un moulin ; il en était entré plus de trente barriques. On appela les charpentiers, on apporta de la lumière, et on se hâta de clouer d'autres sabords aux fenêtres. Nous fuyions alors sous la misaine; le vent et la mer étaient épouvantables.

A peine ce désordre venait d'être réparé , qu'un grand caisson qui servait de table , plein de sel et de bouteilles de vin dt Champagne, rompit ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller et venir comme un dé. Ce coffre énorme pesait plusieurs milliers, et menaçait de nous écraser dans nos chambres. Enfin il s'entr'ouvrit, et les bouteilles qui en sortaient roulaient et se brisaient avec un désordre inexpri-

mable. Les charpentiers revinrent une seconde fois, et le remirent en place après bien du travail.

Comme le roulis m'empêchait de dormir, je m'étais jeté sur mon lit en bottes et en robe de chambre : mon chien paraissait saisi d'un effroi extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer cet animal, je vis un éclair par un faux jour démon sabord, et j'entendis le bruitdu tonnerre. Il pouvait être trois heures et demie. Un instant après , un second coup de tonnerre éclata , et mon chien se mit à tressaillir et à hurler. Enfin un troisième éclair, suivi d'un troisième coup , succéda presque aussitôt, et j'entendis crier sous le gaillard que quelque vaisseau se trouvait en danger ; en effet, ce bruit fut semblable à un coup de canon tiré près de nous, il ne roula point. Gomme je sentais une forte odeur de soufre , je montai sur le pont, où j'éprouvai d'abord un froid très-vif. Il y régnait un grand silence , et la nuit était si obscure que je ne pouvais rien distinguer. Cependant ayant entrevu quelqu'un près de moi, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. On me répondit : « On vient de porter l'officier de quart dans sa cham- « bre; il est évanoui, ainsi que le premier pilote. Le ton- « nerre est tombé sur le vaisseau , et notre grand mât est « brisé. » Je distinguai , en effet, la vergue du grand hunier tombée sur les barres de la grande hune. Il ne paraissait, au-dessus, ni mât, ni manœuvre. Tout l'équipage était retiré dans la chambre du conseil.

On fit une ronde sous legaillard. Le tonnerre avait descendu jusque-là le long du mât. Une femme qui venait d'accoucher avait vu un globe de feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva aucune trace d'incendie; tout le monde attendit avec impatience la fin de la nuit.

Au point du jour, je remontai sur le pont. On voyait au ciel quelques nuages blancs, d'autres cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon paraissait d'un rouge ardent, comme si le soleil eût voulu se lever dans cette partie; le côté de l'est était tout noir. La mer formait des lames monstrueuses , semblables à des montagnes pointues formées de plusieurs

étages de collines. De leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume qui se coloraient de la couleur de f arc-en-ciel. Elles étaient si élevées , que du gaillard d'arrière elles nous paraissaient plus hautes que les hunes . Le vent faisait tant de bruit dans les cordages , qu'il était impossible de s'entendre. Nous fuyions vent arrière sous la misaine. Un tronçon du mât de hune pendait au bout du grand mât , qui était éclaté en huit endroits jusqu'au niveau du gaillard ; cinq des cercles de fer dontil était lié étaient fondus ; les passavants étaient couverts des débris des mâts de hune et de perroquet. Au lever du soleil, le vent redoubla avec une fureur inexprimable : notre vaisseau, ne pouvant plus obéir à son gouvernail, vint en travers. Alors la misaine ayant fasié, son écoute rompit; ses secousses étaient si violentes , qu'on crut qu'elle amènerait le mât à bas. Dans l'instant, le gaillard d'avant se trouva comme engagé ; les vagues brisaient sur le bossoir de bâbord, en sorte qu'on n'apercevait plus le beaupré. Des nuages d'écume nous , inondaient jusque sous la dunette. Le navire ne gouvernait plus ; et étant tout à fait en travers à la lame , à chaque roulis il prenait l'eau sous le vent jusqu'au pied du grand mât , et se relevait avec la plus grande difficulté.

Dans ce moment de péril , le capitaine cria au timonier d'arriver ; mais le vaisseau , sans mouvement , ne sentait plus sa barre. 11 ordonna aux matelots de carguer la misaine , que le vent emportait par lambeaux : ces malheureux , effrayés , se réfugièrent sous le gaillard d'arrière. J'en vis pleurer un, d'autres se jetèrent à genoux en priant Dieu. Je m'avançai sur le passavant de bâbord en me cramponant aux manœuvres ; un jacobin , aumônier du vaisseau , me suivit , et le sieur Sir André , passager, vint après. Plusieurs gens de l'équipage nous imitèrent, et nous vînmes à bout de carguer cette voile, dont plus de la moitié était emportée. On voulut border le petit foc pour arriver, mais il fat déchiré comme une feuille de papier.

Nous restâmes donc à sec , en roulant d'une manière effroyable. Une fois , ayant lâché les manoeuvres où je me re-

tenais, je glissai jusqu'au pied du grand mât, où j'eus de l'eau jusqu'aux genoux. Enfin , après Dieu , notre salut vint de la solidité du vaisseau , et de ce qu'il était à trois ponts , sans quoi il se fût engagé. Notre situation dura jusqu'au soir, que la tempête s'apaisa. Une partie de nos meubles fut bouleversée et brisée ; plus d'une fois je me trouvai les pieds perpendiculaires sur la cloison de ma chambre. «

Tel fut le tribut que nous payâmes au canal de Mozambique , dont le passage est plus redouté des marins que celui du cap de Bonne-Espérance. Les officiers assurèrent qu'ils n'avaient jamais vu une aussi grosse mer. Toutes les parties iiau tes du vaisseau en étaient si ébranlées , que , dans les jointures des pilastres de la chambre, j'introduisais des os entiers de mouton , qui y étaient écrasés par le jeu de la charpente.

Le 24 , à quatre heures du matin, il fit calme. La mer était encore fort grosse. On travailla, tout le jour, à amener la grande vergue , et à préparer deux jumelles pour fortifier le grand mât L'effet du tonnerre est inexpliquable. Le grand mât est éclaté, en zigzag. Depuis les barres de hune jusqu'à cinq pieds au-dessous, du côté de l'avant, il y a un éclat; cinq pieds au-dessous , du rôté de l'arrière, il y a un autre éclat; ainsi de suite jusqu'au niveau du gaillard. Il y a alternativement un espace brisé et un plein , de manière que le plein d'un côté répond au brisé de l'autre. Dans ces éclats , je n'ai remarqué aucune odeur, ni noirceur : le bois a conservé sa couleur naturelle.

Nous vîmes quelques moutons du Cap. Le gros temps fit périr le reste de nos bestiaux , et doubla le nombre de nos malades scorbutiques.

Le 25 , on s'occupa à lier et à saisir les deux jumelles autour du mât. C'étaient des pièces de bois de quarante-cinq pieds de longueur, un peu creusées en gouttière, pour s'adapter sur la circonférence du mât. Chacun mit la main à l'œuvre, à causé delà faiblesse de l'équipage. Une baleine passa près de nous à portée de pistolet ; elle n'était guère plus longue que la chaloupe.

Le 26 , petit temps. On chanta le Te Deum, suivant Pusage, pour remercier Dieu d'avoir passé le Cap et le canal de Mozambique. On s'occupa tout le jour à réparer le grand mât.

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