LE BONHEUR TRISTE
0 bonheur, tu m'as fait un idéal vulgaire ! Je regrette le temps où j'étais moins heureux : Ma chambre était plus claire avec moins de lumière, Mon lit était de fer, mais on y dormait mieux.
C'est vrai, c'était le temps de ma mauvaise vie, J'étais moins bon, plus orgueilleux, moins attaché, Mes maîtresses d'alors n'étaient pas bien jolies. Même elles me trompaient et sans trop se cacher.
Les volants épingles de leurs robes mal faites, Les rubans mal noués et salis me charmaient... J'avais peur de voir fuir ces âmes imparfaites, Tout l'imprévu du monde en leurs yeux frémissait...
Hélas ! ma bien-aimée est charmante et fidèle, Pleine d'attentions, de tact et de douceur, Et n'a qu'un seul défaut, sa présence éternelle, Et le fleuve d'amour qui coule de son cœur.
Ses yeux sont clairs et doux sans arrière-pensée. Et sa robe la moule et ne fait pas de plis. Mais son affection ne s'est jamais lassée, Je sens que ma santé lui cause des soucis.
Devant le même feu, sous les rideaux semblab! J'entends son même pas résonner dans la cour... 0 bonheur quotidien, puissant, inexorable, Fixe comme l'horloge et le coucher du jour !...
LES LÈVRES ET LE SECRET l45
Jours heureux ! ô fardeau des âmes désireuses ! Jours heureux! qu'à la fin vous répandez d'ennui ! Je songe à vos beautés, liaisons malheureuses, Aux cris de désespoir des amants dans la nuit.
Je songe à vous, chers soirs des trahisons anciennes, Angoisses de l'attente aux rendez-vous manques, Maîtresses d'un instant, maîtresses incertaines, 0 cœurs inconscients travestis et masqués !
Quand verrai-je paraître un destin moins servile, Des yeux secs, une main s'échappant dans ma main, Des sentiments nouveaux sur un visage hostile, Le charme du refus et l'attrait du dédain?...
GOMME ELLES SOiNT
Elles semblent tendres, sensibles, Avec des nerfs très délicats.
La moindre influence invisible Se reflète sur leur teint mat.
Entre ses bras si l'on les serre, On craint de leur faire du mal.
Elles sont des plantes de serre, De fragiles fleurs de cristal.
Il repose en ces formes rares De beaux sentiments, semble-t-il, Qu'à leur cou si mince on compare, Plus fins et plus doux que leurs cils,
l46 L'ŒUVRE SENTIMENTALE ET AMOUREUSE DE MAURICE MAGRE
Ces âmes que nous croyons pures N'obéissent qu'à leur plaisir...
Elles sont brutales et dures... Se plaisent à faire souffrir.
Elles n'ont pour ceux qu'elles aiment Ni pitié ni ménagement, Il leur faut tenir leur amant Esclave, à genoux, et quand même.
Et pour ceux qu'elles n'aiment plus, Ces délicates sensitives Ont des supplices ingénus, De froides cruautés naïves...