RUPTURE
Allez, détachez-vous sans chagrin d'un ingrat. Je ne mérite pas ces souhaits, ni ces larmes, Ni ces pressentiments, ni ces vœux délicats... Mon amour ne vaut pas ce qu'il coûte d'alarmes.
Otez-le comme on ôte une bague d'un doigt, Dont elle a quelque temps pressé la petitesse... Comme la perle et l'or laissent un cercle étroit, Qu'il ne reste de moi qu'un halo de tendresse.
Je ne suis pas ^i bon que vous avez pu croire. Je ne sens vivement que mon propre chagrin; J'ai semblé compatir au mal d'autrui par gloire, Et c'est par vanité que j'ai tendu la main.
Je n'ai su qu'affecter la joie ou la tristesse; Je regarde la vie comme dans un miroir... Vos pleurs délicieux, vos charmantes faiblesses Me faisaient incliner vers vous pour les mieux voir.
l54 L'ŒUVRE SENTIMENTALE ET AMOUREUSE DE MAURICE MAURE
Et même dans vos bras, même dans l'harmonie,
Où nos mains, nos regards et nos cœurs étaient joints,
Même en parlant d'amour, un curieux génie
Me permettait de voir notre groupe de loin...
Dans les fleurs de vos yeux, par un don, une grâce, On lisait librement votre sincérité ; Mais tous mes sentiments à moi avaient deux faces, L'une à l'aspect menteur, l'autre de vérité.
Puis, au fond, je n'attache à rien de l'importance, A rien, même à l'amour... Ah! partez, il est temps... Mais surtout, sans adieux... Quittons-nous en silence. Car je n'ai pas de cœur... pas de cœur!... et pourtant...
L'OISEAU MÉGANIQUE
Tendre, passionné, ironique.
Mon cœur qui chante sans objet Est comme un oiseau mécanique Dans un magasin de jouets.
L'oiseau fait de belles roulades Pour une poupée aux yeux d'or, Qui sait prodiguer les œillades Si l'on presse sur un ressort.
Or, quand chante la voix magique, Un nain bleu se met sur un pied, Danse et tourne, ivre de musique, Par l'harmonie extasié.
LES LÈVRES ET LE SECRET l55
Auprès d'un sapin minuscule, Un petit pâtre en bois sculpté Écoute dans le crépuscule D'une Suisse peinte en papier.
On s'émeut au jeu de massacre :
Tous les fantoches sont penchés, Au fond d'une coquille en nacre Deux amours se sont rapprochés.
Et, sous la soie bariolée, Un arlequin, fier comme un roi, De ses longues mains noir gantées, Presse longtemps son cœur de bois,
Et frémissant à chaque trille, Atteint d'un indicible amour, On le voit marcher dans les quilles^ Pâle sous son loup de velours.
Tandis qu'un vieux polichinelle Sous la poussière, dans un coin, Rêve d'avoir aussi des ailes Pour chercher dans le monde, au loin,
Une ballerine de tulle
Qui dansait au bout d'un jet d'eau,
Ne le trouvait pas ridicule
Et lui jetait des gouttes d'eau.
Mais sur sa chaise la poupée Répond invariablement, A la voix par elle inspirée, Sans se lasser : Papa... maman !...
— Moi aussi j'aime une poupée...
Ses yeux, qui rappellent le ciel, Sont en porcelaine dorée, Ses cheveux sont artificiels.
Elle se tient droite et correcte, Animée d'un ressort secret, Dans un salon neuf qui semble être Une vitrine de jouets.
Pareil à l'oiseau mécanique, Je suis là parmi des pantins Et dis les choses nostalgiques De mon rêve et mon chagrin.
Je vois chacun hocher la tête ; Des personnages en habit Font des saluts, des pirouettes; Chaque geste est mû par un fil.
Et je comprends. Marionnettes, Soldats de plomb ou arlequins, Ils ont du coton dans la tête, Ces jouets à l'aspect humain.
Mes discours partent en fumée, L'on danse si je tends les bras Et mes vers à la bien-aimée Lui font dire : Maman... papa!...
Mais, quand l'oiseau chante, une note Devient soudain un grincement...
Il fait un bruit sec et tressaute :
11 faut remonter l'instrument.
Je suis pareil. Ma voix brisée Grince et se termine en fausset.
Mais la mécanique est cassée :
Je ne chanterai plus jamais...