MINUIT
Un fou bossu chemine et danse sous la lune, Et les arbres tordus se le montrent du doigt... Dans le creux d'une pierre un hibou qui ulule Le regarde d'un œil unique avec effroi...
2l8 L'ŒUVRE SENTIMENTALE ET AMOUREUSE DE MAURICE MAdKE
Sur les bords des fossés son pas boiteux se traîne... Il évoque les morts comme un magïcien... L'homme que l'insomnie amène à la fenêtre Murmure en se signant : Voilà minuit qui vient...
— Au carrefour où tremble un cœur de réverbère, La rôdeuse en chantant marche dans le ruisseau. L'assassin profilant sa maigre silhouette Met sur l'ombre du mur un éclair de couteau.
Un souffle de terreur des murailles suinte... Le pavé glisse... Un chien qui hurlait à la nuit Se tait... Et la gouttière arrête sa complainte... Là-bas un pas de plomb résonne : c'est minuit...
— La lune met de l'or dans le fleuve profond. On dirait que quelqu'un a crié... Non, personne. Une. ombre grelottante escalade le pont... Vers qui tends-tu les bras, ô noyé? Minuit sonne...
« Tu ne finis donc pas, interminable nuit,
Dit le mendiant à qui le froid fait crier grâce.
Vieux spectre aux yeux de fer qui dans l'ombre me suit.
Es-tu la mort enfin?... » Non, c'est minuit qui passe...
Et celui qui s'éveille en sursaut, plein d'effroi, Les yeux grandis, les nerfs tordus, pâle, interroge Le bleu de la veilleuse et l'ombre étrange et voit Douze esprits noir vêtus qui sortent de l'horloge.
Le temps est long! dit le veilleur avec ennui... Minuit! l'auberge est loin! songe l'homme en voyage... Sur la forêt, sur la campagne et le village, (Iliaque tour comme un dieu de pierre, crie : Minuit !
Moi je t'aime, ô minuit des vertus avortées, Des sublimes projets et des enchantements, Minuit des carrefours et des maisons hantées, Minuit des criminels et minuit des amants !
C'est toi qui distribues les poisons des fleurs rares, Tu conduis dans les champs le sorcier par la main Et tu vois les amours des crapauds près des mares. Minuit qui fais chanter les derniers des ondins!...
Des formes à ta voix paraissent sur les ruines, Les arbres ont des bras et des cheveux vivants; Ils ont Pair de vouloir étirer leurs racines, Afin de mieux mêler leurs visages aux vents.
Heure où, sur les coussins, se tord la jeune fille, Le corps moite et brûlé d'un songe de plaisir, Minuit des fins de bal, des adieux, des mantilles, Minuit du cavalier, minuit des souvenirs!...
Je t'aime, heure de la magie et des mystères, Des suicides obscurs, des actes clandestins, Des portes dérobées, des amours adultères, Et des voleurs assis partageant leur butin.
Car tu m'apprends le goût des choses défendues, Les délices du songe et de la volupté, Le sens qu'a le sourire aux bouches des statues, La parole des fous pleine de vérité.
Minuit consolateur des laideurs de la vie, Plus poignant et plus nostalgique qu'un départ, Toi seul sais me parler, toi seul me désennuies, Minuit de la beauté, minuit des cauchemars !...