‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 169 sur 172 · MA RAGE · texte numérisé non relu

MA RAGE

Salut ! ô chers aïeux de ce morceau de France Où l'on entend chanter au tournant du chemin De vieux airs espagnols sous des arceaux romains, De ce pays d'azur et de plaines immenses, De maïs d'or, de clochers rouges et de vins Avec des qualités de force et d'insouciance.

Je vous aime, parents lointains, aïeux sans gloire! Vous qui n'avez marqué par aucun monument La route où vous meniez laborieusement Votre destin modeste et vos jours sans histoire ! O vous qui maintenant dormez obscurément, Vous êtes à jamais vivants dans ma mémoire.

Je tire grand honneur d'être le descendant

Des artisans urbains qui vivaient à Toulouse.

C'est une vanité dont mon âme est jalouse

De savoir qu'en ces lieux, antiques habitants,

Ils bâtissaient des murs, forgeaient, portaient des blouses,

Méprisaient la richesse, étaient fiers et contents.

Je vous aime, ô parents, pour votre sacrifice,

Vos travaux patients, vos cœurs inexprimés,

Parce que vous étiez puissants et désarmés,

Que vous mouriez souvent, tout seuls, dans les hospices,

Que vous étiez naïfs, pauvres, bons, opprimés,

Parce que vous aimiez la paix et la justice.

En m'en allant, le soir, dans la rue, je vois luire Du fond des ans passés votre humble souvenir Et, près des monuments que l'ombre fait grandir, Je m'attarde, surpris de n'y pas voir s'inscrire Votre rude profil et votre nom pour dire Quelle fut votre vie aux peuples à venir.

Et je dis, contemplant les ponts, les cathédrales, Les quartiers s'étageant avec leurs escaliers D'où le songe des morts comme un souffle s'exhale, Songeant que tout cela s'est fait avec vos râles, Votre sang et votre sueur, vos corps ployés : Voici mon héritage à moi, fils d'ouvrier!

Je vous vois dans les temps et je me représente

L'un de vous, tout pensif, à l'heure où Saint-Sernin

Jette sur la cité les voix retentissantes

Fidèles et sacrées de ses cloches d'airain,

Quand le soleil couchant teint de flammes sanglantes

Les briques des tombeaux où reposent ses saints.

Que l'ombre de ces tours, songe-t-il, est épaisse! Que ce bruit est terrible et que ce ciel est noir ! Mes jours, dans le travail, ont coulé sans espoir ; Ces murs que j'ai bâtis me font peur et m'oppressent. Naîtra-t-il de ma race un fils qui, sans tristesse Et sans haine, entendra ces cloches dans le soir?

J'en vois un autre, assis parmi l'encre et les livres Dans l'atelier obscur d'un petit imprimeur Et disant : Ces écrits, c'est moi qui les fais vivre ! Les hommes ne liront que grâce à mon labeur, Et moi, de la pensée humaine toujours ivre, J'ignore du savoir les profondes douceurs.

Ah ! je vous revois tout près des lampes anciennes

Reposant votre corps courbé par les travaux,

Je vois pencher vos fronts blanchis sur les berceaux,

J'entends monter vers moi votre plainte lointaine

Et l'adieu résigné, mélancolique et beau

Qu'en mourant vous disiez à l'existence humaine.

Je vous bénis, parents, dont l'effort et la vie

Font que ce soir j'ai pu travailler et penser.

Votre œuvre et vos désirs dans mon sang ont passé.

A la table modeste où le sort me convie

Je loue l'hôte ingénu qui m'a dit de siéger

Et qui m'offre un pain tel que je m'en glorifie.

Soyez en paix, parents, car le dernier venu

D'entre vous est instruit, laborieux et juste.

11 sait la liberté, son prix et sa vertu,

Il porte le flambeau de votre race auguste.

Soyez en paix, parents, sous le tertre inconnu

Où vous dormez sans croix, sans couronne et sans buste.

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