‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 45 sur 172 · CONVERSATION AVEC LE CAPITAINE · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC LE CAPITAINE

« Quoi ! vous ne buvez plus ce vin d'or, capitaine. Et tous les bleus des mers bleuissent vos regards. Vous pensez aux chansons des escales lointaines. Au cœur des focs ouverts pour d'éclatants départs,

Aux cases de bambou des femmes de l'Afrique, Aux poitrines d'ébène où claquent des colliers, Aux vaisseaux balancés mouillant au fond des criques, A des ports du Levant où sont mille palmiers. »

— « Non, je vois mon trois mâts dans le port de Marseille.

Vêtu de goudron neuf, il était le plus beau

Et ses voiles étaient à des ailes pareilles...

Non, pas de vin ce soir, je pense à mon vaisseau.

Debout au gouvernail, dans mille soirs d'orage J'ai bu toute la houle et mangé tout le vent. L'albatros de minuit chantait dans les cordages... J'avais les os mouillés et du sel dans le sang...

Mais nous pouvions rouler dans les passes mauvaises, Voir le flot se dresser comme un mur de cristal, Notre coque dansant sous des soleils de braise Ou dérivant sans fin vers un ciel boréal.

Nul ne pleurait le port aux solides gabares, Nous cinglions vers le but quand j'avais fait le point, Car j'écartais la mort rien qu'en tenant la barre, A mon geste les maelstroms fuyaient au loin...

Il ne reviendra plus avec ses oriflammes,

Avec ses cargaisons d'ivoire et de santal,

Le vaisseau que j'aimais comme on aime une femme

Faire sonner trois fois le canon du chenal.

Le vin me possédait, un soir de solitude, Et moi j'ai gouverné sur quels récifs d'enfer A quelle heure de nuit, par quelle latitude?... Dieu le sait! Mes marins sont couchés dans la mer.

J'entends, lorsque je bois, des cris et des prières. Je revois l'équipage hurlant aux pieds des mais Et je revois celui qui réclamait sa mère Et celui qui voulait me sauver dans ses bras... »

LES BELLES DE NUIT 5l

— Mais j'ai dit : « Capitaine, allez, buvez encore ! Je connais vos remords, car nous sommes pareils. J'avais aussi mon beau vaisseau couleur d'aurore Portant des cargaisons d'amour et de soleil.

Je croyais que sans lui je ne pourrais pas vivre... De l'endroit du naufrage on voyait les maisons... J'ai mal tenu la barre aussi, car j'étais ivre... Et l'ivresse d'amour est un puissant poison.

N'écoutez pas sous l'eau crier les équipages, Buvons tous deux, buvons longtemps, l'oubli du vin, Les vaisseaux morts dorment avec les coquillages Et les cœurs ont aussi des abîmes sans fin... »

Je ne regrette pas l'odeur de la forêt Le soir aromatique et le divin silence. Le vieux perron, le colombier et le cyprès Et les belles de nuit dans le jardin d'enfance.

Je vois de beaux jardins fanés sur mes tapis... Je fais mon crépuscule et tisse ses fumées, Le cyprès de mon rêve est grand comme jadis, J'ai des belles de nuit dans ma chambre fermée.

Pareilles à ces fleurs auprès du sombre buis, Dont l'odeur était fade et la couleur passée, Vous fleurissez pour moi, fidèles, chaque nuit Près du buis de douleur, ô mes tristes pensées !

J'aspire vos pollens et je bois vos parfums, Je fais croître en l'aimant votre terne feuillage Vous êtes les adieux et les bonheurs défunts Et le charme perdu des chers anciens visages.

Au jardin de ma chambre, ô mes chagrins, montez ! Ces jaunes fleurs de nuit sont pour moi les plus belles. La jeunesse et l'amour bientôt vont me quilter, Mais vous, belles de nuit, vous êtes éternelles...

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