L'INCONNUE
C'est un soir de Toussaint mélancolique et bas. Sur mon jaune divan, seul, je songe et je fume. Entrez, madame, entrez... Je ne vous connais pas... Venez vous abriter du peuple et de la brume.
Reposez-vous un peu, dans les coussins persans... La lampe est rouge et basse et l'on y voit à peine... Mon Dieu, que verrait-on? les ennuis malfaisants, Le corps des souvenirs, la figure des peines.
Défaites cette boucle d'or, allongez-vous...
Les parfums sont puissants et l'ombre est merveilleuse.
Je vois de votre robe émerger votre cou,
Comme une longue fleur d'ivoire précieuse.
Je ne désire plus l'amitié des ingrats. Ma soif de tout avoir elle-même est calmée... Restez... Nul n'a frappé. Personne ne viendra... La porte de l'espoir désormais est fermée.
Le thé chante, le feu rougeoie, ô calme nuit ! La fumée en tournant monte, fumons encore ! Les oiseaux sont passés couleur de mes ennuis... Vos cheveux écrasés près des charbons se dorent.
— Quoi ! vous pleurez, madame, appuyée à mon bras... Par ce jour de Toussaint, moi aussi je médite. J'ai des morts bien-aimés, mais je n'y pense pas. Loin, très loin, dans le froid, chantent les choses tristes.
J'ai connu de chers yeux profonds et décevants Qui dans de mêmes soirs m'ont fixé de leur flamme, Un cher cœur a battu près de moi bien souvent Et certes je l'aimais avec toute mon âme...
Allez, les morts sont morts et les chagrina sont vieux. Oublions-les. Au fond, vous seule êtes charm ante... Glissons vers la douceur des royaumes de Dieu Au gré de la fumée immortelle et clémente.
Je n'effleurerai pas votre robe d'argent... Restez, restez sous la lumière japonaise... Voyez se dérouler comme un fleuve changeant Le flot harmonieux des rêves qui me plaisent...
Je vous possède toute et ne vous touche pas... Je n'en posséderai jamais une plus tendre Qui me soit aussi proche et qui pleure si bas, Chère enfant qu'envoyait cette nuit de novembre.
Le monde est un secret que soudain je comprends... Notre corps est léger et notre esprit fidèle, Et sans même frôler votre main, je vous prends Dans une féerie immense et fraternelle.
— Eh quoi ! déjà l'aurore et la pluie aux carreaux. J'ignore votre nom, vos yeux, votre visage... Mais non, il ne faut pas fermer votre manteau Mieux vaut ne pas saisir un rêve à son passage.
LES soirs d'opium 5g
Laissez-moi reposer, petits bruits du matin !
Une tasse qu'on heurte, un froissement de robe...
Solitude ! la mèche a fumé, puis s'éteint...
Un pas dans l'escalier fuit pour toujours... C'est l'aube