LE COFFRE
Dans un coffre en bois qui date des Maures, J'ai mis ses gants blancs, ses babouches d'or Et le souvenir des yeux que j'adore, Dans un coffre en bois j'ai mis mon trésor,
Dans un coffre en bois orné de sculptures J'ai mis son mouchoir, j'ai mis son portrait, Une mèche en feu de sa chevelure, Dans un coffre en bois j'ai mis mon secret.
Ferrures de cuivre et dures courroies, Lamelles d'acier que le temps rongea, Gardez à jamais ce qui fut ma joie.
Gardez mon amour, gardez, tout est là.
Et j'ai mis le coffre au fond de ma cave Pour ne plus sentir de ces objets chers Monter son odeur fluide et suave.
Pour ne plus penser au bleu de sa chair.
Avec l'opium, les fleurs et les livres, Avec les coussins, le rêve et le feu, Par la solitude et la fumée ivre, Le cœur à la fin se console un peu.
Mais quand il est lard et que le silence Me fait bien plus ivre et plus seul encor, J'ai la nostalgie invincible, immense, Du coffre mauresque et de son trésor.
Pâle et titubant et tenant la rampe, Avec le vertige et le souvenir, Avec mille oiseaux chantant à mes tempes Je suis l'escalier qui tourne à mourir.
Penché sur le coffre orné de sculptures, Je prends un à un les objets vieillis. Il monte l'odeur de la moisissure Du bouquet d'été qu'elle avait cueilli.
Les babouches d'or se sont racornies; Les yeux du portrait sont mangés des vers; Les gants sont usés, les lettres jaunies, Des bètes s'en vont dans les cheveux clairs.
0 murs suintants, ô cellule humide, Séjour des déchets et des repentirs, O vieux coffre en bois chaque fois plus vide. Vous êtes l'enfer de mes souvenirs !...
Moi, comme un pécheur, un pénitent ivre, Je descends la nuit vers mon désespoir. Et je voudrais tant sans vous pouvoir vivre Et ne plus passer par l'affreux couloir !
Mais tu me verras à genoux encore Fouillant le passé jusqu'au petit jour, 0 vieux coffre en bois qui date des Maures^ Où vit l'araignée, où moisit l'amour.